CHAPITRE X
Triomphe de Le Brun au faîte de sa carrière.
B N gigantesque orgueil dut exalter Le Brun à l’apogéejde sa carrière. Il a réalisé* sans en jdenfsacrifier, le rêve ambitieux de sa jeunesse : partout il est le premier, le maître. Sous sa direction l’école est florissante. 11 reçoit lui-même les commandes les plus glorieuses qu’un artiste puisse rêver. La faveur du plus grand des monarques lui concilie celle du monde entier. En 1683, Corne de Médicis lui demande son portrait pour la galerie célèbre des portraits d’artistes de Florence. Tous les ambassadeurs en mission à Versailles gravissent le Grand Degré, traversent la Grande Galerie, visitent Marly, et l’artiste les conduit lui-même à travers les ateliers des Gobelins. Après cette promenade « l’ambassadeur d’Éthiopie dans son langage imagé demandait ...si les merveilles dont on le rendait témoin n’étaient pas l’œuvre d’artisans sur-
naturels, et si leur Maître ne portait pas en lui quelque génie familier d’une essence supérieure ».
A l’intérieur, tous les adversaires semblent hors de combat. A l’extérieur même, Le Brun dépouille à son profit les descendants dégénérés des grands I taliens d’une autorité que la tradition seule leur conservait. Lors de son voyage en France, le cavalier Bernin affecte, à son égard une condescendance méprisante; il s’en venge en contraignant le hautain Italien à quitter Paris, sans avoir obtenu la commande de la colonnade du Louvre. Plus tard il complète son triomphe sur les Romains en se faisant admettre à l’Académie romaine de Saint- Luc, la vieille compagnie plus glorieuse encore que la jeune Académie parisienne, et en y obtenant (1675), après les plus illustres de la Renaissance, le titre de Prince L
I. Il ne réussit pas d’ailleurs à soumettre effectivement l’Académie romaine à l’Académie parisienne, comme il le voulait. Il voulut établir un lien entre les deux compagnies. Dans l’acte de jonction qu’il proposa, les membres de l’Académie de Saint-Luc voyageant en France devaient être admis à l’Académie royale avec des grades correspondants à leurs grades d’Italie. Les peintres et sculpteurs français en Italie auraient joui des mêmes privilèges. Ces conditions n’étaient pas onéreuses pour l’Académie de Paris, mais pour celle de Rome. Pour un peintre ou un sculpteur italien en France, on trouvait cent français en Italie. La compagnie romaine vit-elle le sérieux danger qu’un semblable traité allait faire courir à son autorité traditionnelle? Toujours est-il que, malgré des politesses réciproques, les négociations traînèrent en longueur. A Rome, la résistance était dirigée par les chefs de l’école, Domenico Guidi et Carlo Ma-
A ce pouvoir immense correspond une gloire telle qu’aucun artiste français peut-être n’en a connu d’aussi éclatante. Les contemporains en recueillent les échos avec dévotion. Une publicité officiellement organisée les colporte. Toutes les compositions à la gloire du règne sont gravées aux frais du roi, et ces planches incomparables sont distribuées aux ambassadeurs et aux souverains étrangers. Le Mercure signale tous les événements de la vie officielle du Premier Peintre et enregistre les faveurs et les honneurs nouveaux qu’il reçoit. Chaque œuvre presque trouve son poète. Quinault écrit cinq à six cents vers sur le château de Sceaux et le pavillon de l’Aurore; Mlle de Saint-André, en un long poème, célèbre la chapelle du même château; Le Laboureur nous renseigne sur Saint-Germain, le chevalier d’Acilly consacre de mauvais vers au portrait de femme inconnue, le Portrait d’iris, le Père Etienne Carneau décrit en des sonnets les Batailles d’Alexandre, Félibien accumule livres et plaquettes... Toute cette médiocre littérature travestit le plus souvent le sens des œuvres; mais
ratta, très acharnés parce qu’ils défendaient leur autorité personnelle. Le Brun n’en put venir à bout et il ne cacha pas son dépit. Voyez, par exemple, sa lettre à Errard du 28 novembre 1678 et celle au même du 17 août 1680 où il traite Domenico Guidi, au sujet d’une commande du roi, comme il aurait fait d’un médiocre ouvrier de sa propre école.
142 LES MAITRES DE L’ART
elle proclame à l’envi que Louis XIV est le plus grand souverain et que Le Brun, à son service, est le plus grand artiste du monde.
Ajoutez enfin à tout cela une grande fortune. Un historien l’estime à plus de 200000 livres en 1690, sans compter les maisons de Paris et de Versailles, ni cette belle propriété de Montmorency, assez somptueuse pour séduire plus tard des financiers et des grands seigneurs comme Pierre Crozat et le maréchal de Luxembourg, assez élégante pour tenter le pinceau de Watteau dans la Perspective , assez silencieuse pour abriter Jean-Jacques Rousseau en 1762. Jamais Le Brun n’a négligé le soin de sa fortune. Bien avant son entrée chez le roi, il interrompt son travail pour les Sulpiciens qui le payent mal à son gré. Ses commandes, ses fonctions suffiraient à l’enrichir après 1661, mais il y ajoute encore d’autres ressources. Il fait des affaires. En 1668, par exemple, il vend un terrain au roi pour accroître la manufacture des Gobelins. Il achète aussi des tableaux pour sa collection privée, puis les cède au Cabinet royal : on peut croire que ce n’est pas sans bénéfice.
Il ne jouit pas seulement de sa fortune, il s’en sert. Il reçoit magnifiquement les grands et ses auxiliaires les plus précieux : les artistes, les savants, les poètes; mais ses réceptions ne sont pas très désintéressées : sa fête offerte aux académiciens après la grande restauration, par exemple, doit
assurer leur fidélité. S’il participe aux réjouissances de famille de ses collaborateurs, s’il est témoin à leur mariage, parrain au baptême de leurs enfants, c’est qu’il y trouve un intérêt : il joue au souverain avec le peuple des peintres; il imite le roi et les princes du sang qui accordaient ces faveurs à leurs plus fidèles sujets.
On chercherait en vain dans sa carrière un grand acte de bonté désintéressée \ Pour être un homme complet il lui manque de la générosité, de la grandeur d’âme, de la bonté véritable. Sa vie est, à l’image de ce siècle, orgueilleuse et froide, sèche et compassée, sans un élan, sans une tendresse, sans un épanouissement. Aucune amitié sincère ne veille sur lui, aussi le jour où la disgrâce, puis la mort de Colbert lui enlèvent son plus ferme appui, il devient une proie facile pour ses ennemis à l’affût.
i. Les vertus familiales ne lui manquaient pas. Il porta toujours une vive affection à sa mère. Il maria bien ses nièces, l’une à Van der Meulen, l’autre à François Verdier. Cette Françoise Jollay à laquelle il constitua successivement deux rentes dans ses dernières années, on peut croire qu’il l’adopta, n’ayant pas d’enfants. Quant à sa femme, rien n’indique qu’il ne l’ait pas aimée. Je ne sais d’après quel auteur Charles Blanc note l’amour de Le Brun pour Henriette Selincart, la femme d’Israël Silvestre. Sans doute, après la mort prématurée de la jeune femme, Le Brun peignit d’elle, sur marbre, le portrait le plus ému qu’il ait laissé; mais peut-on oublier qu’Henriette Selincart, mariée dès dix-huit ans, eut huit enfants de 1663 à 1675 et que Le Brun fut parrain et sa femme marraine de l’un d'eux?