‹ Charles Le BrunChapitre 5 sur 37 · LA FILLE DE JEPHTÉ (ENTRE 1648 ET · texte numérisé non relu

LA FILLE DE JEPHTÉ (ENTRE 1648 ET

Florence, musée des Offices.

ensuite les hôtels du trésorier de la Chambre des deniers, Hesselin, avec Junon et Eole , de Bertrand de la Bazinière avec le Mythe de Pandore (plafond), les Quatre parties du monde et les Quatre poèmes (panneaux), du duc d’Aumont avec l'Apothéose de Romulus (plafond), du chevalier de Jars avec Thémis et Renaud et Armide, où collabora Louis Testelin, de Jérôme de Nouveau avec Mercure présentant Hébé à Jupiter, de l’abbé de La Rivière, avec Psyché enlevée au ciel et Apollon se rendant à l' assemblée des dieux, du président Lambert de Thorigny, etc.

On ne compte plus, déjà, les tableaux de chevalet : mythologies, allégories, scènes d’histoire, d’une variété de sujets remarquable bien qu’ils ne prouvent pas une imagination très riche. Quelques portraits aussi datent de ce temps : Jabach et sa famille, par exemple, au musée de Berlin, une des œuvres les plus fortes et les plus lumineuses de Le Brun, Bussy Rabutin, Mme Hurault de Cheverny, marquise de Montglas , Nicolas Pomponne de Bellièvre, Mme du Plessis- B ellière, les Echevms de Paris. Mais le portrait tient déjà une place secondaire dans la production de Le Brun. Il n’y réussit pas mal; au contraire : il a longuement étudié la figure humaine, et devant ses modèles il a toujours oublié le fade idéalisme italien pour ne plus voir que la nature. Il préfère cependant imaginer des allégories et composer des sujets héroïques mieux payés,

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plus glorieux aussi. Dans la sévère hiérarchie des genres qu’il n’a pas créée, mais qu’il a rendue plus stricte et plus rigoureuse, le portrait ne tient que la seconde place après la peinture d’histoire.

Le catalogue des seize années qui séparent le retour de Rome de l’entrée chez le roi remplirait une vie de peintre. L 'Assomption de la Vierge , au plafond de la salle capitulaire du séminaire de Saint- Sulpice, est achevée en quatorze semaines. Une oeuvre commencée est abandonnée pour d’autres, puis reprise : c’est ainsi que les travaux pour Fouquet interrompent la décoration de l’hôtel Lambert. Toute cette production semble touffue, confuse, réglée par le seul hasard des commandes ; elle est, en réalité, sage et raisonnée, dirigée avec sang-froid et habileté. L’ambition déterminée, le dessein précis d’atteindre le roi dominent déjà Le Brun. Au début de sa carrière, il travaille aux conditions les plus rigoureuses : pour la décoration du plafond de M. de Nouveau en 1650, par exemple, après avoir demandé 6 900 livres, il en accepte 4 650, et s’engage à terminer en quatre mois, sous peine de dédit ; mais, à mesure que sa réputation s’affermit, il abandonne les travaux les moins payés. C’est ainsi qu’il n’exécute que trois des toiles promises à Olier pour Saint-Sulpice (il n’en livre même que deux). Il connaissait Olier depuis son retour de Rome et il avait exécuté pour lui quelques dessins de propagande quand il fut chargé de peindre pour

Saint-Sulpice une série de dix tableaux et un plafond à la gloire de la Vierge pour une somme de 14000 livres payée par acomptes. Le traité fut signé le 7 décembre 1654. La commande aurait tenté tous les artistes : elle était bien rétribuée et elle assurait la protection d’un homme puissant. Le Brun se mit aussitôt à l’œuvre. Il peignit d’abord au plafond de la chapelle du séminaire le Triomphe de la Vierge, dont le succès fut considérable, puis il exécuta la Descente du Saint-Esprit. Un des plus chers désirs d’Olier, déjà malade, était de ne pas mourir avant d’avoir vu cette œuvre. Il put l’admirer encore, et tout le monde reconnut avec lui que Le Brun s’était surpassé. Mais quand on en fut au règlement, l’artiste réclama une gratification, sous prétexte qu’il avait dépassé ce qu’on attendait de lui : M. de Bretonvilliers, chargé du payement, la refusa. Olier vivait encore; Le Brun n’osa pas rompre et il commença le tableau suivant : la Visitation. Olier mourut comme il l’achevait. C’est alors que l’artiste prit prétexte de ce que MM. de Bretonvilliers et Tronson avaient critiqué son portrait du défunt pour affecter une grande colère, garder la Visitation et rompre avec Saint-Sulpice. Cette colère était feinte : nous sommes en 1657 ; Le Brun est le favori de Fouquet; le surintendant le paye royalement et va lui confier la décoration de Vaux; la commande de Saint-Sulpice n’est plus qu’un fardeau, et comme Olier n’est

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plus là, à quoi bon garder des ménagements? Ce mot de Nivelon a vraiment une valeur singulière : « M. Le Brun était alors dans cette vigueur d’âge qui le rendait actif et vigilant sur toutes choses; il ne négligeait rien , soit pour ce qui concerne un solide établissement de fortune, soit pour V emploi du temps et le désir de la gloire . »

L’œuvre la plus importante de cette période est la décoration de l’hôtel Lambert, commencée vers 1650, peut-être un peu plus tard. Pour la première fois, l’artiste trouve un vaste champ où ses dons naturels de décorateur vont pouvoir s’épanouir. Par une heureuse fortune cet ensemble nous a été conservé. Le président Lambert qui le commanda était un de ces magistrats délicats, nombreux au dix- septième siècle, qui rêvaient de demeures somptueuses et qui les réalisaient parce qu’ils avaient souvent le goût très sûr et qu’ils savaient largement dépenser. Le Vau fit de l’hôtel Lambert une des constructions les plus altières du temps. La décoration fut partagée entre Le Brun, Le Sueur et d’autres artistes pour la peinture 1 , Van Opstal et Le Pautre pour la sculpture. Le Brun eut en partage la Grande Galerie dont la voûte surbaissée, longue

1. Il y avait à l’hôtel Lambert une peinture du Bassan, V Enlèvement des Sabines ; de Romanelli, cinq tableaux sur l’Histoire d’Énêe. Patel, Baptiste, Hermans, Van Swaneveit, Perrier, y travaillèrent aussi.

de 68 pieds, large de 15, était divisée en quatre caissons. Il y représenta la Déification dJ Hercule et son mariage avec Hébé. Peu de décorations sont supérieures à celle-là dans l’œuvre entière du peintre. Dès maintenant Le Brun est en possession de cette incomparable habileté qui lui tient souvent lieu de génie. Comme la voûte surbaissée écrase un peu la galerie, il place les scènes en plein air pour lui donner de la hauteur. Les quatre caissons sont séparés par des arcades qui risquent de briser l’unité; il y peint adroitement des figures ailées qui forment un lien entre les sujets. Le dessin reste vulgaire; on remarque par contre dans le coloris un peu plus de jeunesse et de joie, un peu moins de convention que dans les œuvres postérieures, quoique la voûte, salie par le temps, ait aujourd’hui perdu une partie de son éclat.

C’est à l’hôtel Lambert que Le Brun se révèle pour la première fois ordonnateur de travaux. Le sculpteur Van Opstal et le paysagiste Jacques Rousseau exécutent sous ses ordres les décorations accessoires de la galerie. A l’un il donne les dessins de douze bas-reliefs représentant les travaux d’ Hercule, à l’autre il inspire des paysages figurant les mêmes sujets.

Le Sueur travaillait déjà à l’hôtel Lambert quand Le Brun y fut employé. Les deux artistes, amis jusqu’alors, se seraient brouillés chez le président, et Le Brun, depuis ce temps, aurait pour-

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suivi Le Sueur d’une haine qui n’aurait même pas désarmé devant la mort. M. Jouin s’est efforcé de détruire cette tradition, mais son raisonnement n’est pas inattaquable. Que Le Sueur ait été en 1648 un des douze anciens de l’Académie avec Le Brun, qu’en 1649 il ait servi de parrain à une nièce du peintre, cela prouve-t-il qu’après 1650 les deux hommes ne se soient pas brouillés? La tradition n’est pas invraisemblable. Ambitieux, autoritaire, jaloux de tous ceux qui peuvent retarder son triomphe, Le Brun s’est déjà querellé avec Vouet, avec Mignard; il s’est mesuré avec Poussin! Et quel rival plus dangereux que Le Sueur! en apparence, au moins, car, en réalité, les deux hommes ne suivent pas la même carrière. Leurs aspirations, leurs tempéraments sont différents. Jamais Le Sueur n’aurait disputé à Le Brun le titre de Premier Peintre de Fouquet; jamais Le Brun n’eût été capable de peindre la Vie de saint Bruno. Tout est expression et sentiment dans l’œuvre de Le Sueur; dans l’œuvre de Le Brun tout est intelligence et habileté. Celui-ci n’en essaye pas moins d’imiter Le Sueur comme il a essayé d’imiter Poussin : on trouverait trace de cet effort dans une Sainte Famille du Louvre, par exemple; mais très vite il comprend la vanité de sa tentative et il l’abandonne.

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