LA JOURNEE DE M 0 N T L H E R Y
Louis XI donna son avant-garde au sire de Brezé, qui devait seulement reconnaître l'ennemi.
Mais, soit (juc les reproches du roi l'oussenl pi- «jué au jeu, soit que ce trahisseurjuré trahît encore celte fois :
— Je les mettrai, dit-il, si près l'un de l'autre, (juc bien habile sera celui qui saura démrler les Français des bourguignons.
On rapporta le propos à Louis XI, qui fronva le sourcil et doiuia qucbiucs ordres lout bas.
Louis ne voulait point engager la journée que le renfort attendu n'arrivât.
Mais il notait plus le maître. Malgré son ordre,
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Brozé avait donné avec son avant-gardo, et, au premier choc, il était tombé.
— C'est la justice de Dieu ! dit Louis XL
L'avant-garde pliait.
Le roi prit la Icte de sa troupe et chargea bravement. Il rencontra Saint-Pol, qu'il culbuta ; celui-là avait, par bonheur pour lui, un Lois à sa portée, il s'y enfonça.
Les archers, pendant ce temps, se retranchaient derrière leurs pieux aiguisés et les chariots de bagages ; on leur amena deux pièces de vin de Bourgogne qu'ils défoncèrent et où leur courage se retrempa.
Le comte de Charolais apprit où en était la bataille et fut un moment incertain ; il envoya d'abord le bâtard de Bourgogne.
Irait-il lui-même? C'était dangereux d'engager toutes ses forces; le sire de Bouault, sortant de Taris, le prenait entre deux attaques.
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Mais le sire de Contay arriva.
— Alorlc, monseigneur ! dit-il, alerte ! Si vous voulez gagner la bataille, il faut vous liàter; les Français arrivent à la file; il croissent à vue d'œil, le temps presse !
Le comte de Cliarolais n'hésila plus; mais, extrême en tout, au lieu de faire reprendre haleine à SCS gentilshommes à moitié chemin, il les mena aux iTan^ais tout d'une traite; ils avaient traversé des champs de hic vert et de fèves, ils arrivèrent harassés.
Kn atteignant le village de Monllhér\, ilsy mirent le feu. Le vent poussait la fuincc et la flannîie du coté des iTun^ais, qui se troublèrent ; le roi et ses hommes furent ramenés.
Sur la hauteur, Louis \I ht halte; mais le comte, Liiipxrté à la poursuite des fuyards, passa outre.
Le roi chercha alors son arrière-garde sous les ordres du duc du Maine; celui-ci l'avait emmenée.
Tout le monde trahissait peu ou prou.
Et, cependant, ce duc du Maine s'était fait payer d'avance ; le roi lui avait donné les biens de Dunois.
Disons que la plupart de ces homraes-Ià avaient la vue malade des contemporains, qui voient mal les grands génies qu'ils voient de trop près.
Le comte de Charolais, continuant de pousser devant lui, dépassa d'une demi-lieue Montlhéry.
Le roi vit l'imprudence et essaya de lui couper la retraite.
Cinq cents pas de plus, le comte était perdu.
Il essaya de revenir au galop ; il fallait faire une trouée ; il était reconnu : les hommes d'armes tombaient sur lui de tous côtés. Un piéton lui donna dans la poitrine un coup de pieu qui lui faussa sa cuirasse.
Arrivé devant le château, où il croyait rentrer, le comte le vit gardé par les archers du roi. Il tourna à gauche, pour regagner la plaine; mais une ving-
laine de cavaliers s'élancèrent à sa poursuite; il re(;ul un coup J'épée qui entra par la jointure de ion casque et de sa cuirasse, que ses écuyers avaient mal bouclés. Un homme d'armes mit la main sur lui, criant :
— Monseigneur, je vous connais bien. Hendezvous ! ne vous faites pas tuer !
Par bonheur, le fils du médecin du comte, nommé Jean (iadet, disent les uns, Robert Coltereau, disent les autres, se jeta entre Charles et ceux qui le poursuivaient et le sauva.
En ce moment, [)ar bonheur encore, le bâtard de r»()ui>,'n;,'ue arri\a avec ses gens et une trentaine d'archers réunis autour de sa bannière. Le bâton de celle bannière avait été coupé tant de fois, (|uil n'était plus long (|ue d'un pied.
Le comte s'i-lait un instant trouvé dans un si grand danger, (ju'on lavait entendu crier :
— Mes amis, défendez votre prince! ne le laissez
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pas en danger ! Pour moi, je ne vous quitterai qu'à la mort : je suis ici pour vivre et mourir avec vous.
Son écuyer, Philippe d'Oignies, qui portait son ])ennon, avait été tué à ses cotés.
Parmi les Français, le bruit courait que le roi avait été tué. Louis vit qu'il ne fallait point laisser s'accréditer ce bruit.
Il ota son casque et parcourut le champ de bataille, criant :
— Non, mes amis, je ne suis pas mort; voilà votre roi, défendez-le de bon cœur.
Nous avons dit que les archers bourguignons s'étaient retranchés derrière leurs pieux et leurs bagages, et que, tout en lançant leurs flèches à la faveur de cet abri, ils vidaient deux tonnes de vin de Bourgogne que le comte de Saint-Pol avait ordonné qu'on leur défonçât; mais les chevaliers français, au lieu de les attaquer de front, débordèrent la haie de chaque coté et tombèrent sur eux.
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Aussitôt, voyant cette manœuvre, les liommcs d'armes de sire de Uavenstein et du comte de Saintl'ol se ruèrent à travers leurs propres archers, les renversant et culbutant les uns sur les autres, lis étaient douze cents à peu près, mais tous jeunes u'cns élevés pendant une longue paix, et n'ayant jamais mis la lance au faucrc que pour les tournois ; il en résulta qu'ils furent rompus en un instant et que, conimcilsavaicnt eu\-rnAnies jeté le désordre parmi letirs archers, ils ne jjurenl se rallier derrière eux. Ils ])riirnt la fuite, poursuivis par les Savoyards et les haiiplnnois.
Philippe de I.alaing se lit tuer : il était, lui de celte brave maison de Lalaing qui ne fuyait j)as.
Le roi suivait le combat du haut de la colline de MonfllK'py, n'ayant autour do lui (jucsa gar(h\
l.i' comte était dans la plaine, mais si mal accompagné, que, si le roi avait eu cent hommes d'armes j»'Mir l'attaquer, il le mettnlt en déroule.
Cependant, le comte de Saint-Pol, qui s'était ménagé, sortit de sa foret vers la fin de la journée, rallia une quarantaine de chevaux, et, au pas, en bon ordre, vint rejoindre le comte de Charolais; peu à peu la troupe s'augmenta de ceux qu'on rencontrait, et l'on se retrouva au nombre de huit cents hommes d'armes.
Le comte de Charolais voulait reprendre l'offensive ; mais il n'y avait plus d'archers et, sans archers, comment attaquer les Français, postés sur une hauteur, et dans ces mômes retranchements que les Bourguignons s'étaient faits avant la bataille?
Le moment eût été bon cependant : les Français étaient fort troublés ; Brezé avait trahi avec l'avantgarde ; le duc du Maine avait trahi avec l' arrièregarde; il n'y avait que le roi et les hommes qu'il commandait qui eussent franchement donné.
Sans le roi, qui combattit comme Henri IV dans ses bons jours, la bataille était perdue.
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Le soir vint.
Il y avait grande discorde dans le camp bourf^uipnon; l'armée, dispersée en pelotons de vingt ou trente hommes, était battue ; les archers , écrasés par les chevaliers de leur propre parti, revenaient moulus et défigurés. I.a hauteur des blés empêchait, toutefois, qu'on ne\it les perles réelles.
Les deux princes étaient restés : les deux armées semblaient s'être évanouies.
Le comte de Saiiit-l*ol et le sire de Ilautbourdin firent approcher les chariots pour former l'enceinte. On ignorait dans quel état était l'armée du roi de France ; (»n voyait ses feux , on croyait (ju'ellr allait passer la nuil (hms sa position.
Le comte de Charolais soulVrait de sa blessure; on le désarma et on le pansa. Il se fit apporter deux huiles de paille pour s'asseoir, et mangea, onélail au milieu de cadavres déjà dépouillés cl nus ; il est incroyable avec (luclle rapidité celte opération
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du dcpouillcment s'était faite ! un de ces cadavres se ranima et demanda à boire ; le comte lui donna un peu de sa tisane, — il ne buvait jamais de vin ; — puis, appelant son propre médecin, il lui recommanda le pauvre diable qui en revint.
A qui était la journée? Bien fort eût été celui qui l'eût dit.
Le comte assis sur la paille, les capitaines assis sur le tronc d'un arbre renversé , tinrent conseil sur ce qu'il y avait à faire.
Le comte de Saint-Pol était d'avis qu'il fallait abandonner les bagages, ne s'occuper que de l'artillerie et prendre la route de Bourgogne. Le danger était trop grand , placé comme on l'était entre le roi et Paris ; Charles de Melun pouvait se raviser et sortir : on était écrasé, anéanti.
Ce fut aussi l'opinion du sire de Hautbourdin.
Le sire de Contay fut d'un autre avis.
Se retirer, .«suivant lui, c'était tout perdre : la re-
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traite du comte ne serait pas une retraite, ce serait une fuite; avant d'avoir fait vingt lieues chacun lircrail de son côté , cl le comte resterait seul. Eu résume, le sire de Contay voulait qu'on employât la nuit à se rallier, à se réconforter, à se remettre en bon ordre.
— Si Dieu a sauvé monseigneur du danger qu'il a couru aujourd'hui, dit-il, c'est afin qu'il poursuive son dessein.
Le comte de Charolais adopta l'avis, donna des ordres en conséciuencc, encouragea ses hommes, leur lit distribuer du vin, et s'endormit, prêt à s'éveiller au j)rcmier son de la trompette.
IVndanl (ju'il dnrmnil, Ir comte de .Saint-Pol envoya des hommes en reconnaissance.
(les hommes revinrent les uns avec un charretier qui apportait une cruche de vin du village, les autres avec un moine cordelier.
Tons (h'U\ donnaient la même nouvelle : à savoir
que le roi avait décampé, laissant une simple garde au château.
Le cordelier avait, en outre, rencontré l'armée royale, qui battait en retraite sur Corbeil, ou plutôt qui faisait ce qu'elle avait toujours voulu faire, qui rentrait à Paris.
« Et alors, dit Comines, il y eut des gens qui crièrent : « Il faut aller après ! » lesquels faisoient bien maigre chère, une heure devant. »
En effet, cette retraite du roi tirait le comte d'un bien grand embarras.
Louis XI s'arrêta à Corbeil, attendant des nouvelles de Paris.
Lui non plus n'était point très-rassuré.
Heureusement qu'au lieu de le poursuivre, le comte de Charolais s'amusait à proclamer sa victoire, selon la vieille coutume. Il fît sonner et crier aux quatre angles du camp qu'il était prêt à recevoir la bataille, s'il se trouvait roi, prince
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OU capitaine assez hardi pour l'en requérir.
Naturellement, personne ne répondit, et le comte de Charolais se j)roclama vainijucur.
« Ce fut de ce moment, dit Comines, que commença en lui celte grande présomption qui, de tous les princes, le rendit le plus incapable d'écouler un ' conseil et d'obéir à rien qu'à sa volonté. »
De son coté, le roi, voyant l'aris immobile, y rentra. Paris ne savait pas trop ce qui s'était passé; le roi en profita pour donner les nouvelles comme il les comprenait. Le comte de riiaroiais proclamait sa victoire aux quatre coins du camp, lui proclama la sienne aux quatre coins de l'aris.
Puis il se mil traïuiuilleinent à table.
Chez qui? Chez son lidrle serviteur Charles de Meluii.
C'est chez lui (juc le roi était descendu, sachant parfaitement (jue son lieutenant fjénéral l'avait trahi: mais, pensant que ce n'était point le moment de se
hasarder aux reproches , il écouta les excellentes raisons que celui-ci lui donnait pour s'excuser de n'avoir point été à son aide, les approuva et lui lit mille caresses, ainsi qu'aux bourgeois et aux bourgeoises que le gouverneur de Paris avait réunis pour souper avec Sa Majesté.
Sur cette parole du roi, que la bataille était gagnée et que les Bourguignons étaient en fuite, une trentaine de pillards sortirent qui s'en allèrent jusqu'à Monllhcry, dévalisant les fugitifs, ramassant les armes jetées et les chariots abandonnés.
A Montlhéry, ils trouvèrent le comte de Charolais, qui continuait de défier l'air à grandes fanfares de trompettes, et qui s'enflait de tout le vent qui sortait de ses clairons...
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