CIIAHLKS LE T KM É RAI RE
Son grand ennemi, son ennemi réel, le seul qu'il cul véritablement à craindre, était le roi do France, Louis le Rusé.
Celui-ci, par malheur pour Charles, était !<* mieux nommé des deux.
Kn clVct, (juels exploits avait jus(ju'alors accomplis (Iharles le Terrible pour mériter ce surnom * Knfant, il avait assisté à la bataille de (lavre contre les fianlois; plus tard , il avait commandé à l'esearmouche de Monllhéry : — le combat iW Montihéry n'avait ^'uère été autre chose qu'une escarmouche. — Kiiliii, il avait organisé le sac de Dinant. .. Ah ! (juant à cela, on ne pouvait pas le contester : c'était un sac dans toutes les formes; riei» n'y avait man(]ué, ni incendie , ni pillage, ni mas-* sacre, et les morts, du haut de leurs gibets, avaient pu voir «'gorger les vivants.
.\près tout, à cette époque,' où la langue franvaisc en était encore à sa genèse, Charles le Terrible
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ne voulait peut-être pas dire Charles le Courageux : cela signifiait peut-être Charles le Cruel.
Sous ce rapport, le nouveau duc méritait son surnom.
Mais, avant de tourner sérieusement les yeux du côté du roi de France, le duc Charles avait une espèce de devoir seigneurial à accomplir : c'était de faire son entrée dans sa bonne ville de Gand.
Il existe dans je ne sais quelle bibliothèque de Flandre une histoire des cent vingt révoltes de la très-fidèle ville de Gand.
La ville de Gand était bonne comme ellectaitfidèle.
Et pourquoi eût-elle été bonne et fidèle envers ceux qui étaient cruels et parjures pour elle!
Le nouveau duc se croyait, lui, fort aimé des Gantois. Un jour qu'il se vantait de cet amour devant son père, celui-ci secoua la tcte.
— Les Gantois aiment toujours le fils de leur seigneur, dit-il ; mais leur seigneur, jamais !
Le conseil du jeune duc, ces hommes prudents dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion d'enregistrer les noms» ne permirent donc pas que le nouveau souverain fit son mtrée dans sa bonne ville sans s'être assuré des dispositions des habitants.
Ils crurent arriver à ce but en interrogeant les députés que les Gantois envoyaient pour féliciter le duc Charles.
Mais,dèscetle époque, les hommes politiques faisaient déjà cette même faute qui a perdu, depuis, tant d hommes politiques : c'est d'interroger laclasse riche sur les dispositions du peuple.
Les riches, étant contents, croient toujours que l'^s pauvres le sont.
Les députés que(;and avait envoyés étaient choisis parmi les notables ; ceux-là vivaient dans les bonnes grâces desautorités bourguignonnes; placésau sommet de l'échelle sociale, ils ignoraient ce qui. «repassait aux derfiiers degrés. Ils assurèrent donc au conseil
d u duc que monseigneur Charles coinbleraitles vœux desabonne ville envenant faire visiteàses habitants.
Mais surtout ils recommandèrent, ces bons riches, ces chers notables, que l'on n'eût, sous aucun prétexte, à abolir l'impôt d^ la cueillolte si l'on ne voulait pas relever l'orgueil des Gantois.
Qu'était-ce que cet impôt de la cueillotte qu'il fallait bien se garder d'abolir?
Nous allons vous expliquer cela, chers lecteurs.
Il y eut une année en Sicile où des nuées de sauterelles, apportées des côtes d'Afrique sur les ailes du simoun, vinrent s'abattre surl'ile en telle quantité, que le roi Ferdinandcréa un impôt intitulé l'impôt des sauterelles.
(]et impôt était destiné à payer des hommes chargés de la destruction de ces insectes.
On ne paya point les hommes : les sauterelles moururent de leur belle mort. Jamais il n'en revint ; mais l'impôt existe toujours.
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Il en était à peu près de incme de 1" impôt de la cueillolte.
L'impôt de la cueillotte avait été créé pour payer l'amende à laquelle (iaiid avait été condamné; l'amende était acquittée depuis lon^îtemps, si exorbitante qu'elle fût, et 1 impôt existait toujours.
Ilestvraiquerimpôtenrichissaitlesma^'istrats.les ^ouverneurset les conseillers du bon duc Philippe.
Le duc Charles partit donc pour (iand plein de confiance.
A moitié chemin, il fallut s'arrêter pour deux raisons : la première, afin de donner aux Cantois le temps de terminer leurs préparatifs; la seconde, pour écouter la supplique des bannis.
Les bannis comptaient bien, en vertu du nouvt^l avènement, rentrer chez eux ; mais, si c'était chose facile de sortir d'une ville, c'était chose dillicile d> rentrer.
Le bannissement ne se faisait pas sans confisca-
lion ; or, les conliscations prolilaient aux ennemis des bannis, et, quand les bannis rentraient, ils se retrouvaient face à face avec ceux qui occupaient leurs maisons ou qui détenaient leurs biens.
De là les baines, et, dans les émeutes et les révoltes, les représailles et les massacres.
<' A Rome, dit Tive-Livc, jamais la terreur n'était si grandequelorsqu'onparlaitduretour des bannis.))
Il y eut quelque chose de pareil en France au retour des émigrés, en 1814; et les propriétaires de biens nationaux ne furent véritablement rassurés qu'après le vote du milliard d'indemnité.
Ce retour des bannis était donc une grave question à examiner.
Le duc Charles la posa à son conseil ; toute une journée se passa à la discuter, et nulle réponse ne fut donnée ce jour-là.
Les proscrits étaient près de trois mille; ils campèrent dans une prairie aux portes de la ville.
Le lendemain, ceux à qui la grâce était accordée reyuronl l'autorisation de rentrer avec le due.
On (il dire à ceux dont le nom ne se trouvait pas >ur la liste d'amnistie que le prince aviserait sur leur requête.
Mais il arrivauneehosequeles conseillers dedbar-
''s n'avaient j)as prévue: c'est que l'entrée du noii-
, veauduccoïneidaitavecIagrandefétedesaintLiévin.
Liévin était le saint du pays ; il fut martyrisé m 053, au village de llolllieim, à trois lieues de (iand.
Voyez, quand vous irez à liruxelles, chers lecteurs, undesplus beaux tableaux de Hubens représentant ce martyre : un bourreau donne à un ebien la langue du saint é>éque; vous le reconnaîtrez à ^^e détail.
Or, la fête de saint Liévin as ni été autrefois la fêle de toute la ville ; riebes el pauvres y prenaient part; mais, pou à peu, les riebes, les notables. \?s magistrats s'étaient retirés de celle fctc.qu ils tn wvaicnl trop bruyante pour des gens comme il faut.
Elle était donc restée une fête pour le menu peu • ]>lc seulement. Plus elle était descendue, au reste, plus elle était devenue joyeuse, et, en général, on ne l'appelait plus que la fête des fous de saint Liévin.
Tous ces hommes, à moitié ivres, prenaient, à Saint-Bavon, la châsse sur leurs épaules, la transportaient au lieu du martyre du saint; là, ils passaient la nuit, continuant de s'enivrer, et, le lendemain, la foule rapportait la châsse en criant, hurlant, vociférant, renversant tout; c'était aux gens qui se trouvaient sur la route du saint à se déranger; le saint ne se dérangeait pas, lui.
La chose était si hien connue, que, de peur que la fête ne dégénérât en émeute, il était, depuis la paix de Gavre, défendu de paraître en armes à la procession de saint Liévin , et de s'y couvrir d'un haubergeon de fer.
Cette fois, la foire de Iloltheim avait été encore plus bruyante et plus arrosée de bière que d'habi-
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IikJc. Toutes les confréries des marons, des cliarpeiiticrs, des for^'eruns, des cordonniers, des tisserands, des foulofis, des brasseurs, plus, les apprentis de ces différents métiers s'y étaient portés en masse. Il y avait, parmi tous ces ouvriers, une effroyable exaspération contre les percepteurs, les notables. les magistrats.
— On entendra parler de nous, criaient-ils; nous allons leur brasser un potage qui sera d'un goût amer et qui coûtera cher à ceux qui le mangeront !
Puis, comme il était évident que ceux auxquels on servirait ce potage ne le mangeraient point sans se défendre, cl (|u'il était défendu de porter des haubergeons de fer, les plus décidés entre ces fous achetaient des lames de plon.b qu'ils faisaient percer et coudre sur leurs épaules . afin d'en faire une espèce de cuirasse; et à eeu\ (jui leur demandaient : <« Que faites vous? » ils répondaient
— Qu'y a-t-il à dire? Ne sommes-nous pns selon
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l'ordonnance ? Nous ne portons point de haubergeon de fer. Le fer est défendu, mais pas le plomb.
Puis, s'excitant de plus en plus : — Au reste, ajoutaienL-ils , tel qui rit aujourd'hui aura mauvaise nuit. Allons, allons, revenons à Gand ; délivrons la ville de ces larrons maudits qui nous rongen! les entrailles et s'engraissent de notre bien sous le nom du prince. Il n'en sait rien, lui ; mais nous l'en instruirons, et nous allons lui en porter la nouvelle.
Vers cinq heures du matin, après une nuit d'orgie, toute cette foule se mit en route pour Gand. Le voyage, coupé de stations faites près de tonneaux, de bière défonces, ne fit que porter l'excitation jusqu'à la folie.
Sombre folie que celle des buveurs de bière !
Leduc avait fait son entrée la veille, et, sans doute poussé au sommeil par les harangues qu'il avait entendues, il dormait tranquillement lorsque toute celte multitude arriva sur la phice du Vendredi.