CHARLES LE T K M K M A I R E. 'M
Là, par malheur, se trouvait la baraque du percepteur de la cucillotle.
Celait parlicuIi<TCinent à celle l)araque (ju'on en voulait, comme si le bureau où l'on percevait l'imp(M eût été l'impôt lui-m«^me : pour les gens du peuple, l'objet matériel personnifie presque toujours la chose politique.
— Saint Liévin no se déran<^e pas ! crièrent d'une seule voix et les hommes qui portaient lâchasse il '•«*ux (jui la suivaient.
Kt, en un tour de main, en une seconde, comme si 1} vent du ciel eût soufllé dessus, la baraque tut anéantie.
Puis, à rinslant mèin»» , à la place ou avait été la baraque, flotta la bannière de la vilb'.
Kl la bannièr*^ de la ville n'eût pas plut(M apparu, (lue i\v. tous côtés sur>;ircnt . comme sortant (le terre, les bannières (b^s métiers, évidemment faites pour celte occasion, car elles étaient toutes neuves.
Puis, autour des bannières des métiers, les métiers en armes.
Les choses ne se font pas plus rapidement au théâtre, quand le machiniste donne son coup de sifflet et que la décoration change.
Tout ce bruit réveilla le duc ; il demanda ce qui se passait, on n'osait le lui dire. Il avait, par malheur, amené avec lui sa fille, orpheline déjà, quoique à peine âgée de quatre ans, — celle qui fut plus tard Marie de Bourgogne. — Il s'émut, non pour lui, mais pour cette enfant, et, velu d'une simple robe noire, ayant un bâton pour toute arme, il descendit.
— Par saint Georges! ils me verront de près, s'écria-t-il, et il faudra bien que tous ces manants me disent ce qu'ils demandent.
Le sire de la Grulhuse l'arrêta un instant; mais quand le duc eut vu que ses gentilshommes accouraient des dilïérents quartiers de la ville, que les archers de la garde étaient parvenus à se réunir
CHARLES LE TK.MÉRAIRF. 3i7
(levant son holel , il ne voulut pas attendre plus longtemps. Lui, (jui, le vieux duc mort, se trouvait sei^Mieur souverain, lui qui avait eu un instant l'espoir de faire plier sous lui tous les prinees de la chrétienté, il commencerait par hésiterdevantquel- (jues manants révoltés? Cela n'était pas possible.
Le duc se présenta donc tout à coup devant ce peuple ngité et tumultueux comme les flots delà mer du Nord. 11 n'était, nous l'avons dit, NÙtu que d'une robe, et n'avait à la main qu'un bâton; mais derrière lui étaient ses hommes d'armes, couverts de leurs armures, et ses archers, l'arc tout bandé.
Puis il était facile, à ses sourcils froncés, à »)ii d'il flamboyant , à sa physionomie courroucée, de deviner ce qui se passait en lui.
A sa vue, les ouvriers encrent :
— A vos rangs, amis! à vos rangs !
Et chacun se rangea sous sa bannière, et l'on entendit le manche ferré des pi^jucs (jui retom-
318 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
hait sur le pavé. Le duc alla droit aux révoltés.
— Eh hien, méchantes gens, demanda-t-il, que voulez-vous?
Et, comme un homme qui se trouvait sur son chemin ne se rangeait pas assez vite, il le frappa de son hàton.
Cet homme avait une pique.
— Ah ! par Notre Seigneur, dit-il, vous m'avez frappé... toutducquevousctes,j'enaurai vengeance!
Et il porta au duc un coup de pique.
Mais le sire de Gruthusc se jeta entre cet homme et le duc; puis, entraînant ce dernier et le forçant de rentrer dans les rangs de ses gens d'armes :
— Quoi ! monseigneur, lui dit-il d'une voix sévère, voulez -vous donc vous faire tuer parées enragés et nous faire tuer avec vous? Belle mort, par ma foi, pourunprinceetdes gentilshommes! Allons, allons, il faut agir d'autre sorte, les apaiser par un doux langage, sauver votre honneur et votre vic.Votre courage
CHAULES LE TKMKRAIKE. .'^19
n'est poinlde venir ici ; tandis qu'un mot de vous calmera ce pauvre peuple, et, de tous ces loups, fera des lirebis. Montez au balcon, parlez, et tout Unira bien.
En elîel, la situation était f?rave. Ces gens n'avaient qu'à se serrer pour étouffer le duc et tous ceux qui l'accompagnaient.
Par bonheur, les métiers les plus rapprochés du prince étaient les métiers riches, les bouchers, les poissonniers; ceux-là, étant riches, étaient modérés.
Ils entourèrent le duc.
— Monseifmeur, dit un de leurs chefs, vous êtes en sûreté parmi nous comme l'enfant dans le ventre de sa mère, et, s'il le faut, nous mourrons pour vous défendre. Mais, au nom de Dieu, ayez patience, ne vous emportez point ; qu'aucun de vos sertilours surtout ne s'avise de lever la main: nous pouvons bien endurer que vous nous frappiez, vous: ni;ii> lout autre en ser.ul puiu sur-le-champ.
Le duc comprit qu'il n'y avait rien de mieux à
faire que de monter au balcon, comme le sire de Grutliuse lui en avait donné le conseil, et, faisant signe qu'il voulait parler:
— Mes enfants, dit-il en flamand, Dieu vous garde! Je suis votre prince et légitime seigneur; je viens vous visiter, vous réjouirde maprésence; je veux vous faire vivre en paix et en prospérité. Je vous prie donc de vous comporter doucement. Tout ce que je pourrai faire pour vous, sauf mon honneur, je le ferai et vous accorderai tout ce qui me sera possible.
Ce langage toucha fort la multitude qui se mit à crier à tue tcte : — Heer wel gekoomen ! (Soyez le bienvenu, monseigneur!)
Le duc ne savait point assez de flamand pour faire à toute cette foule un plus long discours; aussi le sire de Grulhuse reprit la parole aiin d'expliquer en détail les bonnes intentions du duc.
Lorsque le sire de Gruthuse eut fini, ([uclques bourgeois s'approchèrent du balcon, et, remerciant
CHAULES I K TKMKIlAin P:. 321
le duc (le sa bonlé, lui demanilèrenl audience pour lui exposer leurs griefs.
Ciiarles, conlcnl d'en ùlre quille à si bon marché» allait leur accorder leur audience; moyennant quoi, il y avait cent à parier contre un que tout allait s'arraiii^er en famille, f|uand un (jrand rt rude vilain, dit le chroniqueur, cnirc au p.nlais un ne sait par où, arrivé jusqu'au balcon on ne sait comment, parut tout à coup près du prince, et, levant une main énorme armée d'un gantelet de fer noir, frappa sur le balcon pour drniandcr silence.
De grands cris avaient salué son apparition ; mais, en voyant (ju'il voulait parler, chacun se tut.
Si courageu\ que fût le duc, il recula en apercevant celle espèce de géant, qui faisait une enirce si inattendue et venait compliquer le drame au moment où il paraissait près de se dénouer.
Mais l'homme au L'anl-'lcl, ^ail^ paraître autrement s'in(|uiéler du duc: .
— Mes frères qui êtes là-baS; dit-il en s'adressant aux gens des petits métiers, vous êtes venus pour faire vos doléances à notre prince ici présent, n'estce pas? — Oui, répondirent ceux auxquels il s'adressait; nous sommes venus pour cela, et nous en avons de grandes causes.
— D'abord, reprit le géant, vous voulez que ceux qui gouvernent la ville, que ceux qui désolent le prince et vous soient punis; n'est-ce pas, que vous le voulez? — Oui, oui, cria la foule.
— Vous voulez que la cueillotte soit abolie? — Nous le voulons.
— Vous voulez qtic vos portes condamnées soient rouvertes. — Oui.
— Vous voulez que vos bannières vous soient rendues ? — Oui.
— Vous voulez ravoir vos chatellenies, vos chaperons blancs, vos anciennes franchises, n'est-il pas vrai? — Oui, cria-t-on avQc une énergie croissante.
CHARLES LE TKMKRAIRE. 323
— Monseigneur, continua ic ^cani a la main de 1er, voilà pourquoi ces gens-là sont assembles, et ce qu'ils demandent de vous. Maintenant, vous le savez : lâchez d'y pouvoir. .l'ai parlé pour le bien, pardonnez-moi.
Le ducetle sirede (irulhuse se regardaient i)itcu-
ement; jamais de telle* paroles n'avaient été adres-
•'cs au prince; s'il ( ùt été seul, il eût sauté sur W -éant, et, s'il n'eût point eu d'armes, il eût essayé (le l'étouller entre ses bras. Mais on était en face
lune multitude armée, ivre de sa folle nuil, proté- -ee par sa châsse de saint Liévin, qu'elle ne voulait point reporter â Saint-Bavon (|u'elle n'eût obtenu ce
lu'ellc désirait. Le duc était furieux, aussi bien i*3nlre les bourgeois que contre le mcnn peuple; il
royait qu'on lavait fait tomber dans un pi'ge, et
lue notables et gens des métiers s'étaient entendus
(Miur le foiuluire où il était.
In instant, il eut l'idée de mettre sa lille el fon
324 CIIAULKS LK TÉMÉRAIRE.
argentdansun chariot, de faire entourer la voiture pas ses liommes d'armes, de lancer les archers en avant et de forcer le passage; mais on lui fit comprendre qu'il n'arriverait pasvivant jusqu'à la porte.
Frémissant de rage, il se décida à suivre l'avis de ses prudents serviteurs.
D'un commun accord, quelques bourgeois furent choisis pour s'entendre avec le conseil du duc, et le surlendemain Charles le Terrible fut forcé d'iipposer sa signature au bas d'un traité qui rendait aux Gantois leurs anciennes franchises.
Moyennant quoi, le peuple quitta les armes et reporta à Saint-Bavon la châsse de saint Licvin.
Le l^juillet, enfin, le duc sortit de Gand, après avoir bu le calice jusqu'à la lie, mais en jurant qu'il aurait sa revanche.