I.e dau[)lnn Jean <e trouva roi de France
L'histoire l'a enregistré, dans la série de nos rois, sous le litre de Jean le Bon.
11 ne faut pas a Hacher une trop grande importance à ces titres donnés par l'histoire : l'histoire ne parle pas tiMijours la langue (fue nous parlons au \i\* siècle.
Louis \fll a ét(' nommé Louis le Juste, parce (ju'il était né sous le signe de la Balance !
Or, au \iv' siècle, Jean /e Bon ne veut pas dire Jean l'excellent, Jean le meilleur. Non : Jean le
fi CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
Bon veut simplement dire Jean le confiant, l'étourdi, le prodigue, le fou.
Et, sous cette appellation, Jean le Bon était le bien nommé.
On eût pu l'appeler encore Jean le chevaleresque. Jean était , en eflet , le véritable roi des gentilshommes.
Son entrée dans la royauté avait été signalée par deux édits qui le firent le bien-aimé de la noblesse :
Le premier était un sursis illimité accordé aux débiteurs nobles ;
Le second, la création de l'ordre de l'Etoile.
L'ordre de l'Étoile, c'étaient les invalides de la chevalerie.
Une somptueuse maison commença de s'élever au milieu de la jilaine Sainl-Denis, pour recevoir les chevaliers pauvres appartenant à l'ordre, et qui seraient estropiés dans les guerres ou dans les
CHAULES Li: TÉMÉRAIRE. 7
tournois. Elle fut commencée, disons-nous, mais ne s'acheva jamais.
Les chevaliers de l'Étoile faisaient vœu de ne point reculer de quatre arpents, s'ils n'étaient tués ou pris.
Ils furent, en elï'et, pris ou tués à Poitiers...
C'est justement à I^oitiers que nous en v.oulons venir.
Le prince de Galles, plus connu sous le nom de prince Noir, à cause de la couleur de son armure, désolait les provinces du midi de la France, où il possédait la (iuyenne.
La Guyenne se composait des liefs de Gascogne, d'Armagnac, de Tezensac, du Périgord, du Poitou, du comté d'Angouléme et de la Marche.
dette magnilique portion du royaume avait passé aux Uiains des Anglais lors du divorce de Louis Vil avec iLiionori; de (Ju^cniiL-, uu plutôt lors du mariage de celle ci awc Henri Planlagenet.
8 t.fl.VKLtS LE TKMKRAIRE.
Ai-je besoin de dire que les Planlagenets , rois d'Angleterre d'origine française, devaient leur nom à la branche de genêt, que (Jeoffroy V, leur aïeul, portait d'habitude à sa loque en temps de paix, à son casque en temps de guerre?
Né au bord de la Loire, dans ces belles contrées où le genêt couvre les montagnes de l'Anjou comme un tapis brodé d'or, Geoffroy avait transporté au delà des mers la fleur de sa patrie et il l'avait enlacée à sa couronne.
Le prince Noir s'en allait donc par le Languedoc, brûlant et pillant. Il avait ramené à Bordeaux, de cette première course, cinq mille charrettes chargées de butin ; puis, le butin une fois rais en sûreté, il avait repris sa course à travers le Rouergue, l'Auvergne, le Limousin; puis il était descendu dans le Herry et ravageait les bords de la Loire.
Le roi Jean réunit une armée aussi belle qu'était, dix ans auparavant, celle de PhiNppe de Valois, à
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Crécy ; aussi belle que devait être , cinquante-neuf ans plus tard, celle du connétable d'Albret, à Azincourt; — puis il marcha au prince Xoir.
Il avait avec lui ses quatre fils : Charles , dauphin de France; Louis, duc d'Anjou ; Jean, duc de Berry ; Philippe, duc de Touraine.
Charles fut celui qu'on appela Charles le Sage ; Louis, celui qui mourut à Bari, en voulant reconquérir le royaume de Naples ; Jean, celui qui joua un si triste rôle dans les troubles du règne de Charles Vf ; enfin Philippe, celui qui fut la tige de la nouvelle maison de Bourgogne.
Outre ses quatre fils, le roi Jean avait autour de lui vingt-six ducs ou comtes, cent (juarante seigneurs bannerets avec leurs bannières dé[)loyées, et deux cardinaux légats.
Mous avons dit qu'il marchait au prince de r, ail es.
Mais, à celle époque, la science de la stratégie
élnit dans son enfance, cl, malgré les coureurs dont Anglais et Français inondaient le pays, le prince ?soir ignorait où était le roi Jean, le roi Jean ignorait où était le prince Noir.
Jean croyait avoir les Anglais devant lui, et, en courant après eux, il les fuyait-
Le prince Noir croyait avoir les Français derrière lui, et, en les attendant, il les laissait s'éloigner.
Au reste, c'était assez l'habitude des Anglais de se jeter à l'aventure en pays ennemi.
Ainsi avait fait Edouard III en 154G ; ainsi devait faire Henri V en 1415.
Dans une époque comme la nôtre, où la science de la guerre est poussée à son apogée, un miracle seul eût pu sauver les. Anglais.
L'étourderie du roi Jean fit l'affaire...
Le roi de France avait Lien avec lui cinquante mille hommes, le ban et l'arrière-ban delà féodalité.
Le prince anglais n'avait que deux mille hommes
CHAULLS Li: TEMERAlIli:. ft
d'armes, deux mille archers et deux mille ijrigands; huit mille hommes en tout.
On appelait briyimds les routiers, les condottieri, les vagahonds qu'on louait dans le Midi; ils remplissaient les charges qu'occupent dans nos armées modernes les troupes légères.
Des rapports surs vinrent cufin indiquer au roi Jean le lieu où étaient Iti Anglais, et les forces que ceu\-ci pouvaient lui opposer.
Les forces, nous venons de les énuraérer ; donc, nous ,les connaissons.
*Le lieu qu'ils occupaient, c'était le coteau de Mauperluis, près de l'oitiers.
Ce coteau était une colline roide, semée de buissons d'épines, plantée de vignes, dose de iiaies. Les archers anglais en hérissaient le sommet, ou l'on ne pouvait parvenir qu'en suivant un sentier d'une dizaine de pieds de large, resserré entre deux liauls talus.
Le prince de dalles et ses gens étaient là comme une bande d'écoliers pris en maraude, entièrement à la merci du maître dans les terres duquel ils s'étaient engagés.
Le roi Jean n'aurait eu qu'à entourer le coteau avec ses cinquante mille hommes : au bout de deux ou trois jours, les Anglais seraient descendus se rendre à merci, mourant de faim.
C'était si bien compris par le héros noir, que, lorsque les deux légats, dans le désir d'empêcher l'eirusion du sang, l'allèrent trouver, il offrit de rendre tout ce ([u'il avait pris, places et hommes, et de ne point servir de sept ans contre la France.
Mais, à cette proposition, Jean le Bon se mit à rire : on tenait les pillards, on ne les lâcherait pas sans les fouetter d'importance.
f.e moins qu'il pouvait exiger, c'était que le prince de (ialles se rendît avec cent chevaliers.
Le prince Xoir répondit que, la bataille donnée,
il ne pouvait lui arriver pis que d'être fait prisonnier; que, par conséquent, il donnerait la bataille. M. de Tallevrand, l'un des légats, lui lit observer qu'il pouvait être tué; ce à quoi le prince répondit :
— Je tiens pour plus digne d'un prince d'être lue que pris !
II n'y avait donc plus qu'une chose à faire, c'était de livrer la bataille.
— D'un coté, l'on se prépara à l'attaque; d-l'autre, à la défense.
Le roi de France fit dire la messe sous sa lente, communia et lit communier ses quatre lils ; puis il assembla les principaux de l'armée pour leur demander conseil. Tous furent d'avis de conikitlre.
Les trompettes soiinvrenl.
Un divisa l'arrni'e en trois corps, ou, comme on le disait à cette époque, en trois batailles, de chacune seize mille hommes.
14 "chaules LE T KM É RAI HE.
Chaque bataille avait juste le double de la totalité des Anglais.
Tous les seigneurs mirent leur bannière au vent, le roi comme les autres; un brave chevalier, nommé Godefroid de Charny, portait l'oriflamme.
Leduc d'Orléans commandait la première bataille; elle avait à elle seule trente -six bannières et soixante et douze pennons.
Le Dauphin, que l'on appelait duc de Normandie, — disons en passant que ce fut lui qui, le premier, porta le titre de dauphin, — le dauphin et ses deux frères Louis et Jean commandaient la seconde bataille.
Enlin, la troisième était gouvernée — servonsnous du mot en usage au n.iv« siècle — par le roi lui-même, ayant près de lui le plus jeune de ses fils, Philippe, duc de Touraine. âgé de quatorze ans.
Au moment de marcher à l'ennemi, le roi appela
quatre chevaliers. Troissart nous a conservé leurs noms.
C'étaient racssirc Euslachc de Uibcaumont,messire Jean de Landas, mcssire(.iuicliard de Bcaujeu et mcssirc Guichard d'Angle.
— Chevauchez jusqu'à ce que vous ayez en vue la bataille des Anglais, leur dil Jean, cl revenez rac dire comment ils sont ordonnes, afin que je sache si nous les devons attaquer à pied ou à cheval.
— Sire, volontiers, répondirenl les quatre che- \aliers.
Et ils partirent en éclaircurs, et cheminèrent jus- (ju'a ce qu'ils eussent en vue toute la bataille anglaise.
En les allendanl, le roi, monte sur un grand cheval blanc comme la neige, passait sur le front «le ses batailles, joyeux de voir tant de br.wes çcw^ d'armes, et leur disant tout haut :
— Eh bien, \ous autres, quand vous étiez à
Paris, à Orléans, à Chartres ou à Rouen, vous menaciez les Anglais en duel : « Que ne sommesnous en face d'eux, lance à la main, hanneret en tête!» Or, vous y êtes; les voilà, les Anglais! L'heure est venue de leur montrer vos mécontentements, et de venger les ennuis qu'ils vous ont faits; car, aujourd'hui, soyez tranquilles, sans faute ni remise, nous les comhattrons !
Et ceux à qui s'adressait le roi répondaient par des applaudissements et disaient :
— Dieu nous soit en aide, et tout ira bien ! Surces entrefaites, les éclaireurs revinrent; ils fendirent la foule qui environnait le roi, et vinrent à lui.
Le roi lit quelques pas au-devant d'eux.
— Eh bien, seigneurs, demanda- 1- il, quelles nouvelles?
— Excellentes, sire! repondirent- ils ; et, sil plaît à Dieu, vous aurez une bonne journée sur nos ennemis.
C M A n L K s L E Y V. M K l\ AI R E . M
— Or, demanda le roi, de quelle façon sont-ils plaeés, et eomment les pouvons-nous combatlre?
Alors messire Kustache de Ribcaumont salua le roi et répondit au nom de tous :
— Sire, nous avons étudié la position de nos ennemis ; ils peuvent être deux mille hommes d'armes, quatre mille archers et quinze cents hri- ^'ands.
— Oui, nous savons leur nombre, dit le roi; mais eomment frisent-ils?
— Sire, reprit le chevalier, — (jui était un des plus beaux et des plus instruits du temps, — ils sont en un lieu excellent : ils n'ont ({u'une seule bataille, mais elle est admirablement organisée ! l'n seul rhoniin mène à eux, fortifié de haies et de buissons derrière lesquels ils ont embusijué h urs archers; ce chemin bordé de hai(\s n'a ([u'une seule entrée, comme il n'a (|m'uiic srulc issue, où (|ualre homm(\^ d';inn(\^, <'n se serrant, peuvent che\au-
18 CliAllLLS LE TliMÉllAIRE.
cher do front. Au couronnement du coteau, entre (les vignes et des épines parmi lesquelles il est impossible de chevaucher, sont leurs gens d'armes, tous à pied, et, devant leurs gens d'armes, leurs archers; de sorte que ceux qui les attaqueront auront les archers anglais sur chaque Ilanc et en tète. Or, vous le savez, sire, ces archers ne sont pas gens faciles à vaincre!
— Bien, messire Eustache, dit le roi. Et maintenant, comment, à votre avis, devons-nous attaquer?
— Sire, tous à pied, excepté trois cents chevaliers choisis parmi les plus hardis, les plus forts et les plus habiles, bien montés sur leurs coursiers, pour rompre et ouvrir les archers ; puis viendront vitemenl nos batailles, qui attaqueront main à main, et qui, espérons -le, combattront à grand courage et à grande volonté. Voilà, quant à moi, sire, le seul avis que je puisse donner. Que celui vjui en sait un meilleur le dise.
— C'est inalilf, repartit le roi; car votre avis me plaît grandement, messire Euslaehe, et il sera fait comme vous avez indiqué.
Aussitôt le roi commanda aux deux, maréchaux de chevaucher de bataille en bataille, et de choisir trois cents chevaliers des plus forts, des plus habiles et des mieux, montés, pour suivre en tout point le plan d'attaque tracé par messire Eustache de Hibeaumont.
Le choix fait, le roi ordonna que chacun mit pied à terre, excepté les trois cents chevaliers destinés à ouvrir et à fendre les archers.
Il ordonna, en outre, que l'on taillât les lances à la longueur de cinq pieds, j)i)ur que l'on s'en pût servir plus facilement, et «iin' l'on ù(àl les é|)erons.
Pendant ce tempî^, les Anglais se forliliaient nonseulement des accidents du terrain et de la nature, mais encore en creusaiU des fossés pour abriter leurs archers, et, de son coté, le jeune prince — il
20 CHARLKS LE T K M K II A I H K.
n'avait pas encore vingt-six ans — encourageait ses lionimcs du mieux qu il lui était possible.
— Beaux seigneurs, leur dit-il, si nous sommes en pelit nombre, comparés à nos ennemis, ne nous étonnons pas pour cela : la victoire n'est pas dans la multitude, mais où il plaît à Dieu de l'enfoyer. Si la journée est pour nous, nous serons les bommcs les plus bonorés du monde; si nous sommes tués, — car je n'admets pas que nous soyons vaincus, — j'ai monseigneur mon père et deux beaux-frères, et vous, vous avez de bons amis qui nous vengeront. Tàcliez de bien combattre, et, s'il plaît à Dieu et à monseigneur saint Georges, je vous donnerai bon exemple, et vous me verrez aujourd'hui bon chevalier !
Comme il achevait ces paroles, un gentilhomme qui l'avait fort aidé dans l'ordonnance de la bataille, et qui se nommait James d'Audley, s'approcha de lui, et dit :
CHAULES LE T KM KHAIKE. ^!
— Monseigneur, excusez-moi, mais j'ai fait uri vœu.
— Lequel, chevalier? demanda le prince Noir.
— C'est que, si jamais je me trouvais en une bataille commandée par le roi d'Angleterre ou l'un de ses fils, je serais le premier assaillant et le meilleur combattant de son coté, ou, sinon, j'y laisserais ma vie. Je vous supplie donc, cher sire, en récompense des services que jadis j'ai rendus au roi votre père, et depuis quelque temps à vous-même, de me donner congé d'accomplir mon vœu comme je l'entendrai cl du mieux qu'il me sera possible.
Le prince sourit et répondit :
— Mcssire James, soyez le meilleur de nous tous: Vous avez congé.
i^t il lui tendit la main.
Le chevalier baisa la main du prince, cl. accompagné de (juatre écuycrs qui le (ic\ aient garder. mort ou vivant, il s'en \inl se mettre en ti^te des
22 CHAKLRS LE T K M K II A I R K.
gendarmes anglais, immédiatement derrière les archers.
La bataille s'engagea comme le roi de France l'avait ordonné par le conseil de messire Eustache de Ribeauraont. Les trois cents chevaliers choisis par les maréchaux s'engagèrent entre les haies; mais à peine commençaient -ils à gravir la montagne, que les archers embusqués derrière les haies, où ils ne pouvaient cire atteints ni par les lances ni par les épées des hommes d'armes, se mirent à cribler de leurs longues flèches hommes et chevaux; les chevaux, cruellement blessés, ou trébuchaient sous leurs maîtres, ou se cabraient et les renversaient. Les cavaliers ne pouvaient aller plus avant; car les cadavres des hommes et des chevaux leur barraient le chemin, et ils ne pouvaient non plus aller en arrière. Ouelqucs-uns, mieux montés que les autres, firent un cfÎQrt et franchirent l'obstacle; malheureusement, ils se trouvèrent, non point de-
CHARLES LE TK M KR AIRE. 23
vant la balai'.lo du prince Noir, mais devant nne nouvelle haie d'archers qui les criblaient de face, après que leurs compagnons les avaient criblés en liane.
Ce fut alors que, pour accomplir son vœu, messire James d'AudIey passa au travers des archers, et vint heurter de front, avec ses quatre écuyers, monseigneur Arnould Daudeneham, un des deux maréchaux de France qui commandaient cette espèce d'assaut ; — l'autre était messire Jean de Clermont.
Vn des premiers coups d'épée de James d'AudIey abattit Arnould Daudeneham: mais le «jentilhomme Inlnn n<^ «^'arrêta point à le faire prisonnier; lais-
iiit vc soin à d'autres, hii se contentait de fraj»per, (le blesser ou de tuer.
(linquanle ou soixnnh* à peine des trois étants chevaliers engagés enire les haies, reparurent à l'extrémité, et se rejetèrent en désordre sur les
24 CHAIILKS LE T É M i: U A I K i:.
gendarmes qui Jes suivaient à pied, mettant le désordre dans leurs rangs avec leurs chevaux fous de douleur.
Criait la bataille du duc de Normandie qui venait la première; c'est donc sur elle que furent renversés les deux maréchaux et leurs trois cents armures de fer.
Kn même temps, du haut de la montagne, et plongeant sur tout ce désordre, descendit, à toute volée de leurs chevaux, une troupe d'Anglais qui vint ])rendre en flanc la même bataille.
Les gens d'armes du duc de Normandie ne purent soutenir cette double attaque de tête et de flanc : ils se troublèrent, et, non pas ceux qui étaient en lète, — cela leur était impossible, tant ils étaient pressés, — mais ceux (jui étaient en queue commencèrent à fuir.
Placé qu'il était sur la cime la plus élevée de la colline, le prince Noir vit ce trouble, et cria à tous
CHARLES LF. TKMKRAIRE. 2.j
ceux qui étaient près de lui, et qui, pour se reposer, avaient mis pied à terre :
— A cheval, messieurs! à cheval !
Tous, à cet ordre, montèrent à cheval, criant : '< Saint Georges et Guyenne ! » et ce cri lui >i puissant, que les gens de la hataille du duc de Noirnandie l'entendirent et s'en trouhlèrenl d'autan! plus.
En ce moment, un chevalier au'^iais nommé messire Jean Chandos s'approcha du prince, et lui dit:
— Sire, sire, marchez en avant, et la journée esl
à nous! Dieu est pour l'Anglelerre : aidons Dieu!
marchons où là hcsugnc sera la plus rude, car c'esi
là «jue sera le roi de France ; je le connais, il ne
liiiia [)as, il ne lâchera son épée (jue prisonnier ou
nwtfl. Vous avez dil (jue vous seriez Jiujourdhui
Ihim chevidier, le momcnl esl muw d<* Irnir vo!r.-
paiide.
26 ClIAULKS LE TKMÉRAIllE.
— Chevauchons donc, Jean ! rciDondit le prince ; ol, à partir de ce moment, vous allez me voir marcher toujours en avant, sans faire, je vous le promets, un seul pas en arrière.
Puis, s'adressant à son porte-étendard :
— Chevauchez en avant, bannières, au nom de Dieu et de saint Georges !
Le chevalier qui portait l'étendard obéit, se mil en marche, et toute la bataille du prince le suivit, précédé qu'il était lui-même de ces terribles archers qui avançaient doucement, pas à pas, mais qui, comme le prince, ne reculaient jamais, et qui, tout en marchant, faisaient pleuvoir sur les Français des nuages de llèches plus pressés que la grèle.
Un grand et bon exemple des chefs eût peut-être fait tenir plus longtemps et plus fermement notre première bataille ; mais nous avons dit que cette bataille avait pour commandant le duc do Norman-
CIIARLF.S LK TKMKUAIllK. 27
(lie, qui fui depuis appelé Charles le Sage. Or, le futur Charles le Sage jugea qu'il ctail prudent de fuir, et, sans attendre le nouveau choc dont le menaçait le prince de Galles, il se tira de la mêlée avec ses deux frères, — ceux qui furent pins tard les ducs d'Anjou et de Berry, — et prit à travers champs, tirant du ccjlé de Poitiers.
En voyant fuir le fils du lui et ses frères, la première bataille se rompit tout à fait, et c'était d'autant plus [jardonnahle, que trois bons chevaliers, inessire Jean de Landas, messirc Thibault de Vaudenay et le seigneur de Saint-Venant, qui étaient gouverneurs des jeunes princes , les accompaguairnt, emmenant avec eux huit ou neuf ( (Mils lances.
fl est vrni que, quand le due de Normandie se crut en sûreté, il renvoya mcssire Jean de Landas ••' Tliibaiill (le Vaudenay, ne gardant près de lui et de ses frères (|u'une vingtaine de lances cl le sei-
•28 CHAULES LE TKiMÉ RAI I\K.
gneiu* de Saint-Venant, « lequel, dit Froissart, jugea (|ii'il y avait autant d'honneur pour lui à veiller sur le salut de l'héritier de la couronne qu'à retourner iilal)ataille. »
Le roi Jean, qui avait vu se dissiper comme un nua^e cette première armée commandée par son (ils, et qui appréciait l'usage que, pour mieux fuir, les chevaliers faisaient de leurs chevaux , le roi Jean, disons-nous, voyant peu à peu arriver jusqu'à la seconde bataille, qu'il commandait, les flèches des archers, jugea que l'ennemi s'approchait, et, ne voulant reculer, ni lui ni les siens, cria à tout le monde :
— A pied ! à pied !
Et lui-même donna l'exemple, descendant de son grand cheval blanc et détachant de sa selle une haciie de bataille, arme terrible entre les mains du bûcheron royal.
Son plus jeune tils, Philippe, duc de ïouraine,
en fit autant et se pla«;a près de son père. L'enfant n'avait d'autre arme qu'une petite épée ; mais l.i haclie du roi Jean sullisail à le défendre, lui et son fils.
lous les chevaliers mirent pied à terre et se ran- •^èrent, non pas autour du roi, car le roi ne voulait rien souffrir entre lui et l'ennemi, mais aux côtés du roi.
La précaution qu'avait prise le roi Jean n'était point inutile, quoiiiu'elle fût dangereuse. Toute cette iiiulliludeelVarée qui composait la première balaille. et qui avait pris la fuite, dirigeait sa course vers Poitiers; mais Poitiers, avant de s'informer si elle se composait d'amis ou d'ennemis, commença par lui fermer ses portes. « Aussi, dit l'roissart, y tutil sur la chaussée et devant la porte une si grande horribilitédegens navrés et abattus, (jue c'est merveille que d'y penser, et que les François se rendoicnt du plus loin qu'ils apercevoient un Anglois •
30 CHARLES LE TKMÉRAIRE.
3Iais le roi Jean et ses hommes tenaient comme un rempart, et, comme dans un rempart, les An- Lilais s'acharnaient à faire brèche. Là combattaient, i]QS deux parts, tout ce qu'il y avait de vaillants chevaliers.
Le roi Jean surtout faisait merveille. Il avait vu tomber, les uns après les auteurs, ses bannières et les chevaliers qui les portaient; puis on en était venu à combattre main à main, et il s'était fait un retranchement des corps de ceux qu'il avait abattus avec sa terrible hache.
A ses côtes était l'enfant, véritable lionceau, fils de lion! Tandis que son père frappait, lui veillait, criant à chaque nouvel assaut:
— Père, gardez-vous à droite!... père, gardezvous à gauche !
Kt le père, pour l'encourager à faire bonne garde, lui criait de son côté:
— Hardi, Philippe! hardi, mon enfant!
CHARLES LE TKMÉRAIRF. 31
Si bien que le nom en resta au courageux jeune homme, et qu'on l'appela, à partir de ce moment. Philippe le Hardi.
Nous verrons plus tard comment il fut la tige des ducs de Bourgogne, qui, commençant par Philippe le Hardi, passa par Jean-sans-Peur, pour arriver à Charles le Téméraire, dont nous allons nous occuper tout à l'heure.
Cep2ndant, toute la bataille des Anglais se pressait sur le point où était le roi de France; car, comme l'avait dit Jean Chandos au prince Noir, on était certain que le roi ne reculerait pas et qu'il tiendrait jusqu'à la dernière extrémité.
Le comir?\tlant royal ewt un instant dr répit: les i\vu\ chevaliers qui avaient, pondant une lioue, ■if^rompagiié la fuite du dauphin et de ses frères, revinrent plus ardents à la bataille, (ju'ils avaient été forcés de quitter: c'étaient, nous l'avons dit, messires Jean de Landas ri Thibault de Vandenav.
32 CHARLES LE TKMKHAIKK.
Ils iTvonaicnt avec sept cents genlilshomines.
Sur leur chemin, ils avîîient rencontré la bataille du duc d'Orléans, tout à fait intacte encore, et l'avaient poussée dans la mêlée.
Avec le secours qui arrivait et ce qui restait de la bataille du roi Jean, les Français étaient encore trois fois plus nombreux que rennenii ; mais nous avons vu, en trois ou quatre circonstances, ce que peut une panique se jetant à travers les plus braves soldats... La panique était dans l'armée.
Les plus braves des gentilshommes se firent tuer autour du roi.
C'étaient le duc de Bourbon, le duc d'Athènes, le maréchal de Clermont, messire Robert de Duras, messire Richard de Beaujeu, le vicomte de Rochechouart, Eustache de Ribeaumont, Jean de Lille, Gillian de Narbonne, le sire de Chàteauvillain, le sire de Montrehan, le sire d'Argentan, le sire de Laucerre, le sire Audry de Chamy, le sire Godefroid de
chaiu.es lk tkmkraikk. 33
Cliarny, que l'on retrouva roulé dans la bannière if-yale, dont il s'était fait un linceul; enfin, le nombre des chevaliers restés morts sur le champ do bataille monta à plus de deux mille huit cents !
Mais le roi tenait toujours.
Il avait pris un instant de repos, avait bu une .^or^V'e d'eau qu'on lui avait apportée dans un cas- (jue, et il s'était remis a Irajiper cuninie un ouvrier (jui reprend sa beso^mc interrompue.
On en avait tant tué, tant d'autres avaient pris la luite, (ju'il y avait bien ('iii(| hommes d'armes an- ;^lais contre un ^'enlilhoninu' l'raneais.
VA c'était surtout autour du roi — facile à reconnailre à la couronne qui surmontait son casque — 'jii«' l'on se|)ressail; mais lui, sauve^'ardé par le petit Philippe, frappait toujours, n'entendant à rirt» . <liioi(liie ses adversaires lui criassent: »
— Itendez-vous, sire! rendez-vous! autrement vous êtes mort.
34 ClIARLKS LK TKMÊRAIRE.
En lôlc de ceux qui criaient ainsi, il y avait un chevalier français qui avait fini par se faire jour entre tous jusqu'à ce qu'il se trouvât en face du roi.
('c chevalier se nommait Denis de Morbecque.
Arrivé en face de Jean, il ne frappait pas, évitant les coups que le roi lui portait, et se contentant de dire en bon français :
— Rendez-vous, sire! rendez-vous!
Le roi se voyait force : il n'avait plus d'espoir, et, entendant celte voix française qui lui parlait, il fit nn pas en arrière, abaissa sa hache émoussée et sanglante, en signe qu'il voulait parlementer, et demanda :
— Oui êtes -vous?
— Je suis un chevalier français, répondit Denis de Morbecque.
— D'où vient, alors, que vous servez dans l'armce anglaise?
— J'ai commis un homicide, et, pour le salut
CHARLES LE TKMKRAIUE. 35
de mon corps, j'ai dû passer eu Angleterre, où je me suis mis au service du roî Edouard.
— uu est mon cousin \c prince de Galles? demanda le roi; si je le voyais, je me rendrais à lui.
— Ilendez-vous à moi, sire, et je vous conduirai au prince de Galles.
— Kli bien, soit, dit le roi, je me rends à vous. J'aime mieux me rendre à un Français qu'à un Anglais.
Et, laissant tomber sa baclic, il lui donna son gant.
De son cAté, l'enfant, pour ne pas rendre son cpto, la jeta loin de lui.
La bataille ctail linic : le roi était pris; seulenit.in, pour ('Ire pris, le roi n'était pas hors do danger.
Au monicnl même où il venait de se rendre, à cinq cents pas de lui, à peu prc- I jirince Noir, vainqueur, s'était arrùlé au milieu au ciiamp de bataille, et, pensant à ses amis avant de penser à ses
36 CHAULES LK TL.MtUAiHi:.
ennemis, demandait au comte de Warwick et à mcssire Regnault de Cobhani :
— Messeigneurs , ne savez-vous l'ien de mon bon serviteur James d'Audley, lequel a fait vœu, vous vous en souvenez, d'avoir les honneurs de \i\ journée?
— Si fait, sire, répondirent les deux gentilshommes : nous avons de ses nouvelles et savons qu'il a tenu son vœu ; mais il est gravement blessé et a été porté par ses écuyers hors de la bataille, à quelques pas d'ici.
— Oh ! dit le prince, je suis fort attristé de ce que vous me dites là ! Je le voudrais bien voir afii» de m'assurerpar moi-même de son état. Cherchezle; s'il peut supporter le mouvement, amenez-lemoi; s'il est trop faible, renseignez-moi sur l'endroit où il gil, et je Tirai trouver.
Les deux gentilshommes allèrent au blessé et s'acquittèrent près de lui du message du prin."'^
CHARLES LE TKMEUAIhE. o7
— Grand merci au fils de mon roi, répondit Jaunes, de s'inquiéter d'un si pauvre bachelier que jo >uii5, et à Dieu ne plaise que je le dérange.
Alors il appela ses écuyers.
— Portez-moi auprès de mon prince, dil-il;je me sens fort, ayant l'espoir de sa présence.
Les écuyers prirent la litière sur laquelle le blessé était couché et la portèrent juscjuaux pieds du <heval du prince Noir.
Lui alors, reconnaissant sire James, mit pied à terre, et, se penchant vers le blessé :
— Mcssire James, lui dit-il, laissez-moi vous remercier et vous honorer; car, ainsi (|ue vous (n aviez fait vœu , vous avez eu les honneurs de fa journée, et je déclare vous tenir pour le plus pieux et le plus vaillant de nous tous!
— Monsci^'neur, reprit le chevalier, je doin^^rais Itien volontiers le ifsic de ma vie pour qu'd en fût ainsi que vous dites.
38 CHARLES LE TKMKRAIRE.
— Il en est ainsi , repartit le prince Noir, et, à partir d'aujourd'hui, je vous retiens pour mon chevalier à cinq cents marcs de revenu par an , lesquels vous seront assignés sur mes héritages d'Angleterre.
— Sire, répondit le chevalier , Dieu me fasse la grâce de mériter les faveurs que vous me faites !
Puis, comme le prince vit que sir James était si faible, que , pour les quelques paroles qu'il venait de prononcer, il était tout près de s'évanouir , il fit signe aux écuyers de le transporter dans son propre logis, afin qu'aucun soin ne lui manquât.
Mais, en ce moment même, le prince aperçut une grande cohue de gens qui venaient^ lui ; et, comme il pensait que le bruit et les gestes que faisaient ces gens annonçaient quelque nouvelle d'importance, il donna toute son attention à ce nouvel incident.
Alors , se tournant vers le comte de Warwick et vers messire Uegnault de Cobham, qui ve-
naicnt d'ôlre ses messagers auprès de sir James :
— Monseigneur, dit-il, courez vile, et voyez qui cause toute cette rumeur... Xe serait-ce point, par Iiasard, la prise du roi de Franco ?
C'était la prise du roi de France, en effet.
Seulement, 1«^ roi de France avait été , par uno foule d'Anglais et de Gascons, arraché des mains du seigneur Denis de Mortbèque , à qui il sVlait rendu, et chacun, le tirant à soi, criait :
— C'est moi qui l'ai pris! c'est à moi qu'il a|ipartient î
Si bien que le bon roi Jean courait plus grand risque d'être démembre que pendant li Tu faille, cf. >o défendant de son mieux, disait à ciianin :
— Seigneurs , menez-moi courtoisement, je vous prie, devant mon cousin le prince de Halles et no vous querellez point sur ma prise : car. 'Dieu merci, je suis assez riche pour vous enrichir tous par ma ranoon !
40 CHAULES LE TKMKUAIKi:.
Mais ceux à qui le roi s'adressait étaient si échauffés, qu'ils n'écoutaient point ces paroles, et continuaient de se quereller entre eux et de se disputer le prisonnier.
Ce fut sur ces entrefaites qu'arrivèrent le comte de Warwick et messire Regnaultde Cobham.
(Juand ils virent de quoi il était question, et quel danger courait le roi, ils tirèrent leurs épées et s'écrièrent :
— Au nom du prince de Galles , commandement vous est fait de vous tenir en arrière.
Les gens obéirent.
Alors, les deux barons descendirent de cheval, saluèrent le roi jusqu'à terre, et, se mettant, l'un à son coté, l'autre au côté du jeune duc Philippe, ils dirent :
— Sire, à partir de ce moment, nous répondons devons et de votre fds à notre maître, et, avec l'aide de Dieu , nous vous remettrons entre ses mains sains et saufs.
CHAULES LE TÉMÉKAIKK. 44
— Marchons, répondit Jean.
Cinq minutes après, le roi caj)lif était devant le prince vainqueur.
Le prince Noir fut digne de sa haute fortune.
Il y avait deux façons de traiter Jean : c'était de le traiter en |)risonnicr ou de le traiter en roi
Le prince Noir le traita en roi.
(l'était à la fois plus chevaleresque et plus politique.
Au point de vue des idées du xiv siècle, le roi pris, la France était prise, et la ranron du roi devait être telle, (jue la France se ruinât à la payer.
Kn entrant à Londres, le jjrince de dalles mit le foi sur un irrand clirsal blanc en siijiic de su/erainet(''.
Lui, au contraire, comme vassal, marchait près de Jean, sur un petit cheval noir.
Arrivé a Londics, le roi Jean lut reçu |)ar Kdouard 111, qui lui donna un f:rand diner.
42 CHARLES LE TEMLKAIUE.
A ce diner, l'échanson du roi d'Angleterre ayant servi son maître avant de servir le roi de Franee, Je jeune prince Philippe se leva, et, donnant un soulllet à l'échanson :
— Qui t'a donc appris, lui dit-il, à servir le vassal avant le maître?
L'échanson, tout étourdi d'une agression si inattendue, se tourna vers le roi dWngleterre comme pour lui en demander l'explication.
Mais celui-ci :
— L'enfant a raison, dit-il; le roi de France est mon roi, et, comme duc de Normandie, je ne suis que son vassal.
Et au jeune prince :
— Ah ! dil-il, monseigneur, vous êtes justement surnommé Philippe le Hardi !
Le roi Jean resta huit ans prisonnier en Angleterre ; mais, pendant ces huit ans, comme Régulus revint à Rome, le roi Jean revint ta Paris.
Le jeune Pl»ili{)|)C de Rouvres était mort en lôOl ; et le roi Jean, comme mari de Jeanne de Boulogne, héritait des biens de lenfant.
Aliéné par Je roi llobcrt, le dueiié de Bourgogne revenait ainsi, naturellement et par succession, à la couronne de France.
En retournant à Londres, — autre ressemblance que le roi Jean eut encore avec Régulus retournant a Cartilage, — le prince français déposa entre les mains du chancelier de Bourgogne les lettres de donation du duché à son très-cher (ils le duc de l'ouraine.
Ces lettres ne devaient lui ^Ire remises qu'à la mort du roi Jean.