‹ Charles le téméraire (volume 2)Chapitre 20 sur 34 · CHARLES LE T K M K H M R E · texte numérisé non relu

CHARLES LE T K M K H M R E

scr le mot? Le partage de la France, c'élail clair.

L'iie comète avait paru à son avènement ; celte comcle, au dire général , signifiait de grands malheurs ; pour qui, sinon pour la l'rance?

Je l'ay cmpris ! c'était bien la devise qui convenait à l'ori^'iiial du lahleau de Van Kyck ; la devise de l homme au sourcil froncé, au teint bilieux, à la physionomie violente: de l'homme <( fort de bras. fort d'échiné, avec de bonnes fortes jambes, de longues mains; » du rude jouteur, « fort à jeter tout homme à terre; de l'homme « au teint et au poil bruns, à la chevelure épaisse, housseuse, aux yeux angéliquemenl clairs. » Kt, avec cela, lils d'une béguine dévote et prude, qui avait fait brûler une ville et pendre et noyer huit cents hommes, parce qu'un polisson avait appelé son lils bâtard !

Mais avant tout, même avant le mariage, il fallait en linir avec Lié^jc.

Le duc fit défier les Liégeois à la vieille manière, avec la torche et l'épée.

Il avait, du dernier traité, cinquante otages entre les mains. Un instant il songea à les tuer; Je sire d'IIumbercourt l'en empêcha.

Il marcha sur Liège ; les Liégeois, désespérés, marchèrent à sa rencontre.

Les deux armées se joignirent à Saint-Trond.

Saint-Trond était gardé par Renard de Rouvroy, cet homme de Louis XI, que Louis XI avait envoyé pour annoncer la victoire de Montlhéry.

Comines,qui accompagnait le duc, vit de loin l'armée liégeoise ; il l'estima à trente mille hommes.

Rare de Surlet était à leur tète, avec Raës et sa femme, madame Pentecôte d'Arkel, vaillante amazone qui galopait en tète du peuple et combattit virilement.

L'étendard de la ville était porté par le sire de Rierlo.

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Enfin, dans Ws idiv^s liégeois, niurchait le bailly de J.yon, qui, de bonne foi, eontinuait à promellre un secours de la part du roi Louis XI.

Le 28 octobre 1 i07, au malin, l'armée liégeoise se rangea en avant du village de Brustcm et présenta la bataille.

Cette bataille, c'était la première que Charles le TcrriLle livrât comme duc.

On craignit que sa témérité ne compromit tout; son conseil ne lui permit de monter ([ue sur un sim-, pie courtaud, et non sur son cheval de bataille, pour aller lircà ses généraux l'ordonnance de la journée; puis, l'ordonnance lue, les barbons le reprirent et le tinrent dans un corps d'armée qui ne bougea point.

Ce furent les Liégeois, ou plutôt les gens de longres,(iui attaqu«Vrnt:lo.sLi«^grnis étaient retranchés derrière de grands fossés pleins d'eau.

Charles lanva contre les assaillants ses archers et son artillerie légère.

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Ixs gens de Tongres, repoussés, furent soutenus par les Liégeois; néanmoins, les archers continuèrent d'avancer et emportèrent les retranchements.

Mais, en avançant, chaque homme avait épuisé les douze flèches que contenait son carquois; de sorte que les Liégeois, voyant qu'ils cessaient de tirer, revinrent sur eux avec leurs piques, et, moins pesamment armés que leurs adversaires, les rejoignirent et en firent un grand carnage.

Les bannières du duc reculèrent.

Alors, Philippe de Crève-Cœur, sire d'Esquerdes, et le sire d'Emmerich prirent le reste des archers et une partie du corps de l'armée, et chargèrent, en laissant le duc à l'arrière-garde avec la cavalerie et les Anglais.

Les Liégeois ne purent soutenir cette charge et se déhandèrent.

Les archers jetèrent leurs arcs et leurs arbalètes, tirèrent leurs épées et tombèrent sur les fugitifs.

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(domines raconte la bataille en six lignes.

« Les gens de l.iége, de leurs longues piques, chargèrent et tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment, et hranloient toutes nos enseignes 1 ijiiiine gens presque déconfits. Mais, sur ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille, que conduisait Philippe de Crève-^ltrur, homme sage et plu>ieurs autres gens de bien, qui, avec un i:raiid lia! assaillirent les Liégeois, lesquels en un instant lurent déconfits. »

Saint-Trond capitula. Il lut convenu que la ville payerait vin;:t mille I1(»rins et livrerait di\ hommes.

Elle paya les vingt mille llorins, et livra les di.x hommes, — (|ui lurent décapités.

Il y av;iit < ii dix prisonniers de laits sur les :,ciide Tongres . pour les guérir de Timpatience (ju'ils a\ aient montrée en commençant le combat, ils furent déca|)ités avec ceux de Saint-Trond.

Celait la un cruel ascrlissemcMl pour l.iége.

Le 11 novembre, le due campait devant la ville.

Liège pouvait encore se défeiidre ; seulement, pour le faire avec quelque avantage, il fallait abattre certaines maisons qui, debout, olfraient un couvert à l'ennemi pour approcher des murailles. Mais, par malheur, ces maisons appartenaient aux églises, et les prêtres sachant bien qu'ils n'avaient rien à craindre du duc, s'opposèrent à ce qu'on abattît ces maisons.

Il y avait deux partis à Liège : l'un qui voulait se défendre à outrance; l'autre qui voulait se rendre à merci.

Le parti qui voulait se rendre choisit trois cents députés et les envoya au duc.

Ce n'était point une place à briguer après ce qui était arrivé aux hommes de Saint -Trond et de Ton grès.

Les trois cents hommes arrivèrent, en chemise, la tète et les pieds nus, au camp du duc.

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La ville se rendait à discrétion, sauf le feu cl le pillage.

(Jiarlcs reçut les députés à merci et chargea le sire d'ilumbcrcuurt de prendre possession de la ville.

La nuit se passa pour Liège dans un lumulti' of- Iroyahie. Vers deux heures du malin, ceux (|ui étaient pour la guerre virent (ju'ils avaient le dessous; ilsquitlcreiit la ville, persuadés qu'il n'y avail jHjur eux aucun pardon a attendre du vainqueur.

On allcndail K- duc dans la journée; mais il ne Noulut entrer par aucune porte, et lit abattre vingt brasses de mur cl combler le fossé; il lui fallait passer par la brèche afin de considérer Liège comme nue ville prise d'assaut.

Charles, mouté celle fois sur son cheval de ba- Uullc, entra, marchant au pas, l'épée nue à la ina:!i

l couvert de son armure de guerre; seulement, sur son armure, il portail un manteau constellé de jnerreries.

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Chaque habitant avait ordre de se tenir devant la porte de sa maison, tête découverte et la torche au poing. Nul ne savait ce qu'il allait advenir de lui; nul ne pouvait dire si, le lendemain, il serait vivant ou mort. Le duc était sombre comme l'orage; comme l'orage, il portait en lui un tonnerre muet, mais prêt à éclater.

Charles se plut à laisser Liège dans cette anxiété, du 17 au t20 novembre.

Le 2G, le beffroi de l'hôtel de ville sonna lugubrement... La pauvre cloche sonnait le glas de sa propre agonie.

Le duc avait fait dresser son trône à l'endroit même ou siégeait jadis le prince-évcque. 11 avait à ses côtés Louis de Bourbon.

Sur la place était le peuple, sans armes, tele basse, et dans l'attitude du condamné devant son

Cette fois, c'était bien pis que les habitants qui

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étaient condamnés à mort: c'était la ville elle-même (jui allait être exécutée!

il lui restait seulement à entendre sa sentence.

In simple huissier la lui lut.

Liège n'avait plus de remparts, plus de tours, plus de bannières, plus d'artillerie; Liè^e n était plus une ville: on pouvait y entrer de partout comme dnns un village. Liège n'avait plus de loi, plus de justice de ville, plus de justice d'évèque, plus de corps de métiers; son bourgmestre, c*csl-à dire sa voix, son avoué, c'est-à-dire son èpée, lui étaient enlevé*. I/iége serait désormais jugée par ses voisins, ou plut«l par ses ennemis, Namur, Louvain, Maestriebt. Liège, outre les six cent mille florins du premier traité, payerait cent quinze mille livres d'amende, et livrerait douze hommes à la merci du dur, qui m ferait des captifs ou des morts. — Trois '.<• les hommes furent amenés .«înr l'échafaud et graciés; les neuf autres furent exécutés.

Mais, comme on enlevait aux Liégeois leur vie politique, judiciaire et commerciale, il fallait aussi leur enlever le symbole de celte vie, leur perron. Le perron, c'était à Liège ce que le palladium était à Troie.

Un article de la sentence disait :

« Le perron sera enlevé, sans qu'on puisse le rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la ville. »

Et, en efl'et, le perron fut déraciné; le duc l'emporta, comme Napoléon, trois cent cinquante ans plus tard, emporta de Moscou la croix d'or du grand Ivan; seulement, plus heureux que le moderne Téméraire, Charles put rapporter son trophée jusqu'à Bruges. Là, le perron fut placé devant la Bourse, et condamné, par une inscription, à raconter luimême son malheur et sa honte.

Les Liégeois avaient, en outre, sur la place de leur marché, une statue de la Fortune; le duc la ht

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aballre, ne JaissarU que la roue ; encore la fit-il fixer par un f;ros clou, afin qu'elle ne tournât plus.

nui eût cru (ju'une ville ainsi châtiée n'était point subjuguée; qu'un peuple ainsi humilié relèverait encore la tétc, cl, comme Encelade froudroyé, se retournerait une dernière fois dans son tombeau?

Vous avons dit que le duc était énormément ri- «he, son père lui ayant laissé de grands trésors; mais, dans sa prévoyance de grands événements, le duc ne \oulut point toucher à cet argent, (ju'il constitua en fonds de réserve. 11 trouva bien plus simple de lever un impôt extraordinaire que son peu|)le lui devait à tri|)lc litre: — à cause de son avènement au tronc; — à cause de sa guerre contre les I.icgeois; — à cause de son mariage avec .Marguerite d'York.

L'impôt était exorbitant; mais quelle ville, même «'.md, eût osé résJRter après la chute de Liège?

Le Miariage du due s'accomplit enlin à IJrugcs.

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i/auguste époux crut que c'était une occasion de se montrer aussi sévère justicier envers la noblesse (lu'il l'avait été envers le peuple. Il fit couper la tête a un jeune gentilhomme nommé le bâtard de laHamaide, fils de Jean de la Ilamaide, seigneur de Mondé.

Il est vrai que le jeune homme ne l'avait pas volé.

Un jour qu'il jouait à la paume et avait fait un coup douteux, il en appela à un chanoine qui regardait la partie; le chanoine lui donna tort.

Alors, avec d'abominables malédictions, le bâtard de la Hamaide jura qu'il se vengerait.

Le chanoine se sauva.

Mais, la partie finie, le bâtard, pour accomplir sa parole, monta à cheval et se rendit à la campagne qu'habitait l'homme d'Église.

Il n'y trouva que le frère de celui-ci.

Voyant un gentilhomme exaspéré qui entrait chez lui l'épée à la main, et proférait des menaces ûc

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inurt, le frère, l<»ul innoeonl et même tout i^'iiuranl qu'il était Je eetle colère, tomba à genoux, joi.^^aHl les mains.

D'un coup de son cpc(\ le hàlanJ les lui ahalfit.

I*uis, jugeant (|uc ce n'était point assez, de (rois autres coups d'cp('*e il acheva sa victime.

La nouvelle de ce meurtre arriva au duc, qui lit saisir le bâtard de la Hamaide au milieu même de la • •our et l'envoya en prison, jurant, lui aussi, et par saint (leorges, qu'il en ferait bonne punition.

Kt, enellct, le père, l'oncle, la famille, la noblesse urcnt beau venir demander la grâce du coupable, personne ne put rien : le beau meurtrier — et de sa beauté vint sans doute la grande pitié qu'il inspira, lUx femmes surtout, — le beau meurtriereut la tète tranchée sur la place ordinaire des exécutions. v[ ^on corps, coupé en quatrc(|uartiers, fut exposé sur la roue comme celui du dernier (b's malfaitcuf ^.

Klailce justice sévère*? était-ce colère reiilréi»?

Quelques jours auparavant, le duc avait vu une de ces humiliations qu'il n'était point dans l'habitude délaisser sans vengeance, et dont, cependant, il ne s'était point vengé.

Le connétable de Saint-Pol, au service du roi de France par sa charge, mais relevant du duc par ses terres, était venu à Bruges pour assister au mariage de son seigneur suzerain.

Or, au milieu de toute cette noblesse rassemblée, le comte de Saint-Pol avait fait une si royale entrée, qu'on eût dit que c'était le véritable et seul seigneur de laville.

Six trompettes à cheval le précédaient ; puis venaient ses bannerets l'épée nue, — puis lui-même, — puis six pages marchant derrière lui, et une foule de gentilshommes derrière ses pages.

Il en résulta qu'au moment où il allait se présenter devant le duc, celui-ci lui fit signifier, par les sires delaRocheetd'Emmerich, qu'il ne sei'ait point reçu.

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On espérait que le comte ferait des excuses ; mais il se contenta de répondre :

— Ce n'est point comme comte do Saint-Pol que je suis venu avec toute cette pompe; c'est comme connétable du roi de France. Je me suis conformé aux usafjes du royaume, et, le mi fût-il à Paris, j'y entrerais commr j'ai fait hier ici. Or, Bruges relevant du royaume de France, j'ai usé de mon droit, voilà tout. J'attendrai quil plaise au duc de me recevoir.

Le comte attendit deux jours, en effet; puis, le troisième jour, voyant que le due n'envoyait pas vers lui, il partit comme il était venu; mais, cette i«»is, p(»urlanl, sans trompettes.

Enfin, Marguerite d'York lit à son tour son entrée <lnns la ville de Bruges ; elle était dans une litière portée par des archrrs anglais, lesquels la déposèrent au seuil de l'IiAlel de Bourf:o«:ne, où la revu! la douairière Isabelle. Les deux femmes s'embrassèrent.

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Songèrent-elles, ens'cmbrassant, qu'il y avait ontrc elles cent cinquante ans de guerre civile, classez de sang pour rougir la Tamise de sa source à son embouchure?...

Le roi de France s'était fait représenter à ce mariage par son aumônier la Balue; celui-ci y trouva le légat du pape, qui venait prier pour Liège.

Liège était ruinée à fond et ne pouvait acquitter les échéances de son amende; pour faire le dernier payement, les Liégeois avaient été obligés de vendre les bijoux de leurs femmes et jusqu'à leurs anneaux de mariage.

Le duc répondit à l'envoyé du pape :

— Liège doit, Liège payera.

Le soir des noces, le feu prit au lit des nouveaux époux.

Elait-ceun avertissement que le ciel donnait à la dureté du duc?

Il y eut de i^randcs félcs à {iropos de ce mariage,

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entre autres, un tournoi que l'on appela le tournoi du perron d'or, sans doute en souvenir du perron de hronze de Lii'i^e, et où le bâtard do Bour^jo^^ne remporta le prix. Dans les intermèdes, un léopard mont»* sur une licorne et portant la bannière d'Angleterre, vint prèsenirf au duc une llcurde rnaririKTite; puis la petite naine de mademoiselle Marie de Bourgogne, babillée en bergère, parut, conduisant un grand lion d'or (|ui ouvrait la gueule par ressort et qui cbanla un rondeau; puis entra dans l'arène, sous l'escorte de deux géants, une baleine de soixante pieds de long, nageant à sec, remuant la queue tl ayant pour \cu\ (rcriornies miroirs; de son vciilrisortirent des sirènes et, après elles, des chevaliers. qui combattirent et tirent la paix, tandis queclianlaicnl les sirènes; enlin, W inonsirc rouvrit sa gueule iinrncime, avala ses enfanis. i (. nageant do nouveau, s'en rolourna par où il était venu. Mais ce qui frappa surtout les esprits et donna fort

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à songer à chacun, ce furent deux chevaliers, deux

amis, Hercule etThésée,ou bien Charles et Edouard, comme on voudra, battant et désarmant un roi qui se mit à genoux et se reconnut leur serf.

Si ces deux amis, si ces deux vainqueurs étaient le duc de Bourgogne et le roi d'Angleterre, quel était ce roi vaincu et désarmé qui se reconnaissait leur serf, sinon le roi de France Louis XI?

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