LE PIEGE DE PERONNE
Il voyait tout cela par les yeux de son espion la Balue, le roi de France Louis XL et mieux encore par les yeux de son génie, par celte admirable intuition de l'araignée, qui devine, au moindre mouvement de sa toile, si elle a affaire à une proie ou à un ennemi.
CHAULES LE TEMERAIRE. 27
Des qu'il avait appris la mort du vieux duc de Bourgogne, il avait compris ce qui allait arriver, et s'était rais en mesure.
II avait fait une chose bien hardie; mais il clait véritablement l'homme de ces sortes de coups de tclc : il avait armé Paris.
C'était tout le contraire de ce (|ue faisait le duc, qui enchaînait (land et démantelait Liège.
Charles VI avait, lui, désarmé les Parisiens ; Charles VII ne s'était jamais confié à eux qu'avec une grande répugnance; dans la guerre du Hien publie, leur attitude avait été fort douteuse; — rien n'y fit : le roi poursuivit son système, celle politique (|ui lui avait déjà fait tirer Dammarlin de prison pour le liiellre à la lêle de l'armée.
Ces oppositions plaisaient à l'esprit fantasque el cependant ealeulaleur de Louis XI. Nous allons lo \"i! . à Péronne, jouer sa vie sur un coup il-' 'b'-.
AKus lui se disait que Paris, celait la lYaneo ; il
i8 CHARLKS LE TKMKRAIRE.
en devinait l'iniporlance future; il avait entrevu la <3cnlralisation moderne, i^our lui, le roi de l*aris était le roi de France.
Il armait donc, il fortiliail donc Paris ; il le ménageait surtout. Il connaissait les Parisiens, lui qui leur avait fait venir de Mantes des pâtés d'anguilles!
Il avait exempté Paris de taxe ; quelque besoin qu'il eût d'argent, il maintint cette exemption.
Un seul point sur lequel le roi tint ferme fut celui de l'armement : monter à cheval ou fournir des hommes, fut l'inexorable loi à laquelle durent se soumettre le Parlement, le Chàtelet, la ('hambre des comptes, les généraux des aides, les églises môme.
Puis Louis XI ordonna une revue.
Il y avait à cette revue quatre-vingt mille hommes armés et soixante-cinc} bannièr*.
Le roi leur envoya trois cents tonneaux de vin.
On but à sa santé, à celle de la reine; c'était ce
qu'il voulait : la France ne serait jamais bien malade tant qu'il se porterait bien.
Comment tous ces bons bourgeois n'auraient-ils pas bu à la santé d'un des leurs? Était-ce un roi que ce bonbommequi s'en allait tout seul par les rues, causant avec le premier venu, entrant dans les maisons des particuliers et dans les bouticjues des marcbands, allant souper cbez son compère, Denis Hes- >clin, envoyant la reine, — une princesse de Savoie, — avec Perretle de Cbâiuns, sa maîtresse, baigner et souper cbez le président Dauvet ?
Ses bons bourge(»is, il les portait dans son cœur! On vint, un jour, se plaindre à lui qu'un moine uormand avait accusé deux bourgeois sans preuves. îl lit jeter le calomniateur à la Seine avec une pierre au cou, ni plus ni moins qu'un cbien.
Tuis il la fallait j)cupl«T, cette bonne ville qui avait tant soullert. Le roi fit, pour y arriver, ce qu'avait fait Homulus pour peupler Kome : il lit proclamer.
30 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
à son de trompe, que les gens de toute nation, qui seraient en fuite pour meurtre, pour vol ou pour rébellion, auraient asile à Paris.
C'était une petite porte qu'il ouvrait du côté de Liège. Mais , hélas ! il y avait bien loin de Liège àParis .
Les trêves finissaient au 15 juillet 14G8. Le roi s'attendait à être attaqué aussitôt les trêves finies; il savait qu'il existait une convention entre les princes pour refaire une seconde guerre du Bien public, cette fois avec l'aide de l'Anglais.
Le duc de Bretagne tint seul la parole engagée à la coalition ; il entra en Normandie.
Mais le roi, n'ayant 'affaire qu'à lui, le mena rudement; il lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
D'où vient qu'après tant de démonstrations hostiles le duc ne bougeait pas?
L'Angleterre lui manquait, et, tout agonisante qu'elle était, Liège remuait encore.
Vuh le roi avait eu une idée : c'était de se créer
CHARLES LK ÏKMKRAIRE. 31
une alliée jusqu'alors iiieonnue, — la France!
Il convoqua les Ktals généraux, vieille tradition perdue.
Soixante villes envoyèrent leurs députés : chacune un prêtre et deux laïques. Cent quatre-vingts députés furent réunis.
— Le royaume veut-il perdre la Normandie? demanda Louis XI aux députés.
— Non, répondirent ils d'une seule voix.
— Eh bien, reprit le roi, confier la Normandie à mon frère ou au duc de lîrctagne, c'est la donner aux Anglais.
Et, en effet, pour s'assurer leur appui, (»n oflVaità ceux-ci douze villes. Eux voulaient non-seulement ces douze villes, mais encore une solde.
Tour désirer trop, ils n'eurent rien.
Les Etats ne voulaient pas croire a celte trahison d'un (ils de France. Le roi leur montra coj)ie de la lettre «le son frère, conlrc-signce Warwick. probablement.
3â CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
Wanvick était toujours grand ami de Louis Xt. Edouard pouvait vouloir la guerre; l'Angleterre ne la voulait point. Pas plus qu'aujourd'hui la reine, le roi, à cette époque, n'était maître de sa politique. Les évêques et les lords envoyèrent Warwick à Rouen.
Louis XI l'y alla recevoir, lui fit fête à sa manière, non pas en lui donnant des tournois et des intermèdes qui remplissaient les yeux et laissaient les poches vides, mais en promenant les Anglais par la ville, en les conduisant chez les marchands de drap et de velours en leur disant : « Prenez I » puis, derrière, venaient des laquais avec de grands sacs d'argent qui payaient ce que les Anglais avaient pris. De sorte que les marchands normands établissaient une grande dillérence entre les Anglais amis du roi Louis XI qui les enrichissaient, et les Anglais amis du duc de Bourgogne qui les avaient ruinés.
De son côté, connaissant l'amour des Anglais pour l'or, Louis XI, exprès pour eux, fit frapper de
CHAULES Li: TKMÉFlAIHt:. 33
rosses pièces pesant div écus; si large que fùl la main qui s'étendait, avec une de ces pièces, la main . Uiit pleine.
Voilà donc ce qui s'était passé relativement a 1 Anh'terre, et le mariage du duc avec Marguerite 1 York n'y avait rien changé.
Maintenant, voici ce qui se passait à Liège.
nn a dit que Louis XI, sentant ses forces s'épui- !T, s'était fait injectcrdans les veinesdu sang d'enûnt; ce mensonge chirurgical, la |)auvre ville de Liège le pratiquait à la lettre.
A la place de son sang perdu sur le champ de halaille et sur l'échafaud, le retour des bannis injectait dans ses veines un sang plus patriote et plus \iolenl encore que celui qu'elle avait répandu.
Il y avait tant de hannis, que les bannis, à eux seuls, étaient devenus uri." armée; armée terrible 'pn ne craignait point la niDil : la mort, c'était la lin des souffrances de ces malheureux! armée hideuse
34 CHARLES LE TÉMÉRAIUE.
à voir avec ses soldats aux vêlements en lambeaux, à la barbe hérissée, aux cheveux tombant sur leurs épaules, aux mains brandissant des armées de bâtons et des piques.
Ils entendirent raconter que Liège, désespérée, voulait mourir dans un dernier effort : ils accoururent pour demander leur part dans sa mort.
Le 4 août, ils essayèrent, en passant, de prendre Uouillon ; ils échouèrent. Le 8 septembre, ils entrèrent dans Liège en criant :
— Vive le roi !
Peut-être, — tant ils étaient effrayants, — la ville leur eût-elle fermé 3es portes, si elle avait encore eu des portes.
Ils trouvèrent à Liège le légat du pape et essayèrent de la prière. La souflrance les avait faits humbles : ils s'agenouillèrent devant le prélat.
— Nous sommes des mourants, lui dirent-ils ; priez pour nous comme on prie pour des mourants l
CHARLES LE TÉMKHAIUE. 35
Nous ne pouvons plus vivre ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici : la vie des bois est trop dure. Qu'on ne nous refuse pas; car, si l'on nous refuse, nous ne répondons plus de nous-mêmes...
Le légat, qui avait déjà intercédé en leur faveur i^rès du duc, et tjui avait clé repoussé, songea à l'évcquc.
En somme, l'évèque avait été plus doux pour eux que le duc; l'évèque avait des intérêts communs avec eux. Ils étaient ruinés, ils avaient perdu leur liberté, ils n'avaient plus ni justice ni murailles: mais l'évCque, de son ccMé, n'avait plus d'évéché.
L'intérêt devait donc les réunir.
Le légal se mit à la tête da^ chefs, et, avec eux, illa chcrcluT révé(|uc à Maeslricht, cl, bon gré mal 1,'ré. le ramena à Liège.
Tendant rc temps, il se jouait à IV'runne une cène de haute comédie.
Le duc de Bourgogne y avait assemblé une ar*
mée. S'il n'avait point agi de concert avec le duc de Bretagne, c'est, sans doute, qu'il se croyait assez fort pour agir seul.
Tout à coup, il reçut une lettre du roi de France. Louis XI lui disait que rien de bien ne se faisait par intermédiaire, et que, pris d'un grand désir de le voir et de traiter directement avec lui, comme il avait fait à Vincennes, il lui demandait un saufconduit pour l'aller trouver dans son camp.
Une pareille ouverture ne pouvait que flatter le duc : il fallait que sa chevalerie fût bien connue pour que son ennemi n'hésitât point à se remetirc entre ses mains.
Il répondit lui-même au roi et lui envoya le saufconduit demandé, tout entier de son écriture.
Ce sauf-conduit, conservé à la bibliothèque de la rue Richelieu {m. s. 0,G75 , disait à peu près ceci :
<( Vous pouvez venir, séjourner et demeurer, cl vous en retourner sûrement, es lieux de Chaulnv
CHARLKS LK TE.MKHAIRE. 37
lîl de Noyon, à votre bon plaisir, toutes les fuis qu'il vous plaira, sans qu'aucun enipèchement soit donné a vous... »
Mais ce qu'on y lit le plus distinctement, c'est cite phrase :
(t P())ir quelque cas qui soi( ou i>utssf adrour. » S octobre 1 iOS. Cm.\hlks. »
Retenez bien cette date du 8 octobre; elle est im- {)orlante. In mois, jour |)()ur jour, s'est écoulé depuis que les bannis sont rentrés à Lié^^e.
Le roi n'hésita plus; la phrase que nous avons .M)ulif.;née rendait toute ambiguïté impossible, u l'our <|uelque cas qui fùl ou pùl advenir, •> le due ne devint j)oinl empêcher le roi de retourner a Chaulny ou à Noyon.
I) ailleurs, sans saul-eonduil, au temps tie la
guerre du Bien publie, leeomlc deCharolais, tout en
<;ausanl asee le nti, n'ctait-il point renlré dans Paît, a
ris? Or, le roi n'aurait eu qu'à faire fermer la barrière derrière le duc : le duc n'était qu'à cent pas de la Bastille. Il n'avait pas fait cela, lui, Louis XI, lui, bonhomme, roi bourgeois, n'ayant pas le moins du monde la prétention d'être un roi chevalier; comment le duc commettrait-il une pareille félonie?
Le roi partit donc, le cœur tout gai, le sourire sur les lèvres : il venait enfin de prendre sa belle et de faire couperle cou à Charles de Melun, à qui, depuis longtemps, il ménageait cette récompense de sa trahison.
Peut-être, au reste, n'avait-il choisi ce moment que pour donner à Dammartin tous les biens du supplicié : comme il laissait la France et son armée entre les mains de l'ancien écorcheur, il ne pouvait lui montrer trop de tendresse.
Si le duc retenait son hôte, Dammartin devait le venir réclamer.
r.o n'était l'avis de personne, que le roi se hasar-
<làt ainsi ; mais on eut beau lui rappeler qu'une comète avait paru, annonçant au ciel le malheur de qucl(iue grand de la terre; qu'une prophétie disait qu'il mourrait de mort violente dans l'année, le roi ne voulut entendre à rien.
Le U octobre, c'est-à-dire le lendemain du jour où le sauf-conduit avait été signé, le jour môme où, selon toute probabilité, il l'avait reçu, Louis XI se mit en route, emmcnanlavec lui le connétable de Sainl- Tol, le cardinal la Balue, le duc de Bourbon, le sire de IJeaujeu, l'archevêque de Lyon et l'évèque d'Avranches, son confesseur.
Sa garde consistait en quatre-vingts Ecossais et une soixantaine de cavaliers.
Ajoutez à cela Tristan, son grand prévùt; Olivier Le Dain, suit barbier, son valet de chambre, son eonlidcnt, son factotum; enfin, (ialeotti, son astrologue.
Le roi avait souhaitéquerhili(>pe de Crève-Cœur,
sire d'Esquerdes, vînt au-devant de lui avec les archers de Bourgogne.
Il les trouva au lieu ludique.
Le sire de Crève-Cœur annonça à Sa Majesté que le duc l'attendait en deçà de la petite rivière dcDoing.
— Alors, hâtons le pas, dit le roi; car j'ai grand désir de voir mon cher cousin !
En effet, du plus loin qu'il aperçut le duc, il mit son cheval au galop, courut à lui et remhrassa.
Charles reçut d'abord un peu froidement toutes ces caresses; iln'avait jamais eu grande confiance dans Louis XI, et pas plus en ce moment qu'en aucun autre.
Mais le roi ne parut point remarquer cette froideur : il jeta son bras au cou de son cousin, et continua de marcher, la main ainsi appuyée sur son épaule.
Arrivé àPéronne, le roi trouva son logement préparcchez le receveur delà ville ; car le château, vieille
CHAIILKS LK i É MÉI'. \IHK. H
l>àlisse du vu' siècle, était inhabité et mal en ordre.
A peine installé, Louis XI apprit que l'armée du maréchal do Bourgogne arrivait et campait sous les murs de la ville.
(!e maréchal de Bourgogne était son ennemi personnel. Le roi en avait beaucoup, d'ennemis; celuiia était un des bons.
Lorsque le dauphin avait été obligéde fuir le Dauphiné, le maréchal de Bourgogne l'avait accompagné dans sa fuite, cl, en récompense de ce service, le roi, à son avènement au tronc, lui avait donné la seigneurie d'Kpinal; mais les bourgeois, qui ne voulaient pas être au marccbal de Bourgogne, avaient icclanié près du Parlcm«*nt : ils s'appuyaient sur des lettres du roi Charles Vil, (|ui, eu réunissant leur ville à la couronne, avait promis qu'elle ne serait jamais cédée en lief.
Or, le Parlement, (jui avait reçu les instructions de Louis XI, donna gain de cause aux habitants.
42 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
Le maréchal déclara qu'étant Bourguignon et ne reconnaissant pas le parlement de Paris, il prendrait la ville de force.
Le roi autorisa les habitants à se donner à Jean de Calahre. Jean de Galabre était une aussi rude épée que le maréchal de Bourgogne : la seigneurie d'Épinal lui resta, — en attendant que le roi la lui reprît à son tour.
De là la haine.
Après le maréchal de Bourgogne arriva Antoine de Châteauneuf, seigneur du Lan, autre ennemi du roi, et son ennemi àbien plus juste titre encore que le maréchal.
Le roi, autrefois, l'avait fort choyé, le faisant grand chambellan et grand bouteiller ; mais, au moment de la guerre du Bien public, monsieur de Châteauneuf avait considérablement tiédi et le roi lui gardait rancune de cette tiédeur. Il l'avait fait arrêter, l'avait mis auciiàteaud'Usson, et, se fiant mal
c il A 11 L t; s L i: 1 1 .M i: i; A I il :: . 43
aux murailles et aux verrous, il avait eu l'idt'e de confectionner pour son ancien favori une prison dans la prison ; en conséquence, il avait pris la peine de dessiner de sa main royale une de ces cages de fer dont il fit, par la suite, un si fréquent usa^e; et, ayant envoyé ce modèle au bâtard de Hourhon, amiral de France, il l'avait prié de faire faire ladite cage aussi exacte que possible, d'y enfermer le prisonnier, et d'en remettre la clef es mains de Sa Majesté cllo-meme.
Mais le bâtard de Bourbon, qui trouvait celle double prison par trop cruelle, s'était contenté de i*épondre : — Si le roi veut traiter ainsi ses prisonniers, qu'il les garde lui-même ; alors, il en pourra faire ce que bon lui semblera, et même de la chair à pâté.
M. deChâteauneuf fut averti du dan^'er qu'il cnuiMit ; il était, dit-on, Tamant de la dame d'Areinf;e, femme du eomm.indant du château : aidé par elle, il s'évada.
44 CHARLES LE TÉMÉUAIUE.
Le roi, en apprenant celle fuite, s'était mis dansune violente colère , et avait fait décapiter le sire d'Arcinge, Kaimonnct, le fils de sa femme, cl le procureur du roi d'Usson.
Comme si tous les ennemis de Louis Xï se fussent donné rendez-vous à Péronne , le fils du feu duc de Savoie, Philippe de Bresse, arriva à son tour.
Le roi commença de s'inquiéter : c'était une élrange réunion pour fêter un hôte, que de rassembler tous ses ennemis.
Après cela, peut-être venaient-ils d'eux-mêmes, comme des loups à l'odeur du sang.
La maison du receveur, où il était logé, ne parut pas sûre à Louis XI ; il demanda à aller demeurer au vieux château ; dans ce château du comte Herbert,* où le vassal tua son roi ; où, disait-on, la trace du sang de Charles le Simple se voyait encore sur les dalles du cabinet attenant à la chambre à coucher.
La demande fut accordée au roi sans contestalion.
CHAllLKS Li: iEMÉHAlUE. 45
Tous ses ennemis riaient , et nionlraient en riant leurs dents aiguës et alTamées. N'était-ce pas miracle, bonté du ciel, permission de la Providence, que le rusé renard se fût ainsi de lui-même venu mettre la patte dans le piège?
Le duc n'avait |)lus qu'une chose à faire : fermer la porte sur lui et ne la rouvrir jamais ; ou hien mettre son prisonnier dans une de ces cages dont il faisait lui-même les dessins.
Mais le duc tenait bon : le rui s'était fié à lui, le roi ne s'en repentirait pas; seulement le roi étant à Péronne, dans le château du comte de Vermandois, habitant cette chambre qu'avait habitée Charles le Simple, ayant sous les yeux ce sang incrusté dans la dalle, lui, le tluede Bourgogne, serait plus tenace à l'endroit de certains articles qu'il désirait joindre au traité que le roi était venu lui oITrir.
Cependant, il faut croire (ju il plia sous lobsession. On se rappelle que les bannis étaient rentrés
à Liège le 8 septembre ; il est probable que, le 10 ou le 11, le duc le savait ; or, on était au 10 octobre.
Tout à coup, le bruit se répand que ITumbercourt est tué, que révêque de Liège est tué, que les chanoines sont tués.
Le duc crut-il à la nouvelle, ou fit-il semblant d'y croire ?
La nouvelle, en la supposant vraie, était plus fatale au roi de France qu'au duc de Bourgogne.
En effet, si la révolte avait été fomentée par le roi, quel moment eût-il choisi pour l'explosion? Celui où il venait de se livrer à son ennemi î
Cette politique de taupe n'était certainement pas de Louis XI, l'homme à la longue vue. Il est vrai que les presbytes y voient quelquefois assez mal de près.
En tout cas, si l'éveque était tué, et si l'on pouvait imputer le meurtre à Louis XI , celui-ci était brouillé avec le pape, il était brouillé avec le duc
CHARLES LE TEMÉUAlUi:. 47
de Bourbon, une des épées sur lesquelles il comptait le plus.
Mais, on le sait, les nouvelles étaient loin d'être > raies : non-seulement les banals n'avaient point massacré leur évi'que, en 1«* ramenant de Macstricbt, mais encore un des leurs, ayant basardé un mot contre lui, ils lui avaient fait son procès à l'instant même et l'avaient pendu à un arbre du chemin.
Que le duc crut à ces nouvelles ou fit semblant d'v croire, il ai^it comme s'il v croyait.
— Ah ! s'écria-t-il, il est donc vrai (jue le roi n'est venu ici que pour me tromper et m'empôcher de me tenir sur mes gardes ! J'avais bien raison de me délier de la vénéueiuie bute et de refuser celte riitrevue ; c'eslIuiqui,parsc8racnéessoutcrraincs,a excité ces mauvaises et cruelles ^'cns de Lié^'c; mais, de par saint Georges! les Lié^'cois seronlcruellement punis et mon cousin Louis aura sujet de se repentir l
Aussitôt , il ordonna que les portes de la ville
48 CHARLES LE TÉMÉHAIIIE.
fussent fermées et que personne ne put sortir sans une permission signée de sa main.
Le prétexte qu'il donna — car sa conscience lui faisait bien quelque reproche — fut qu'une cassette pleine d'or et de bijoux venait de lui être dérobée et qu'à quelque prix que ce fût, il voulait que cette cassette se retrouvât.
Mais à ses familiers il ne cachait point la véritable cause des mesures qu'il prenait ; il se promenait çà et là, sombre et agité à la fois, prenant ceux qu'il rencontrait à témoin de la trahison du roi, criant, à qui les voulait entendre, les nouvelles de Liège, les exagérant encore, ets'emportant en terribles menaces de vengeance, sans doute pour préparer les esprits à ce qu'il voulait faire et pour qu'ils n'en fussent point effrayés.
Bientôt l'écho de ces nouvelles, grossi de la colère du duc, alla rouler comme un tonnerre sous les voûtes du vieux château.
CHAULES LE TEMEKAIRE. 49
Louis cntenilil tout à coup un grand mouvement dans les salles et les corridors, un bruit d'armes cl de pas; les portes se fermèrent et se verrouillèrent, il on lui cria qu'il était prisonnier.
Lacausc de ce changcmcFit, il l'ignurail encore, et il ne la sut que le lendemain 12 octobre.
Louis \I sentit la gravité de la situation, mais ne s'abandonna point. Il avait toujours avec lui ce qu'il appelait son argent de poche ; son argent de poche, cette fois, consistait en (luinze mille écus d'or. Il les donna à distribuer entre les conseillers du duc; niais on le croyait si bien perdu, cette colère du duc paraissait si iFilrailablc, (|ue celui à qui le prisonnier avait donné les quinze mille écus à distribuer, >'en distribua d'abord à lui-même la meilleure partie.
Tout ('tait en runieur dans In \ilie, et laj(»iirnée du 12 se passa dans l'anxieuse attente de ce qu'allait faire le duc.
Le 1."», — remartjucz bien (ju'a cette date il «'t.nt
bO CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
impossible que le duc ne sût point la vérité,— le 13, le duc assembla son conseil. La séance dura tout le jour et une partie de la nuit; il va sans dire que les ennemis du roi y eurent voix délibérative.
Lui, le roi, avait fait offrir, dès la veille, de jurer la paix telle qu'il l'avait proposée ; c'est-à-dire qu'il s'engageait à faire au duc toutes réparations sullisantes, à l'accompagner à Liège, et à donner des otages pour rentrer en France.
Mais ces propositions, le duc ne les avait pas même écoutées ; car voici ce qui avait été à peu près arrêté dans le conseil : Retenir le roi en prison, envoyer chercher monsieur Charles, son frère, et régler avec lui le gouvernement du royaume.
Déjà le messager était prêt; il avait passé ses houseaux de voyage, et son cheval tout sellé attendait dans la cour.
En ce moment, le duc recula.
Depuis longtemps ce frère du roi vivait en Bre-
lagne; il avait des engagements avec le duc son hôte; était-il bien politique à Charles de Bourgogne de faire un roi de France breton?
Puis le roi était sous clef, c'est vrai; mais son chef d'écorcheurs Dammartin, mais son armée, la plus belle qu'eût encore réunie Louis, étaient parfaitement libres de leurs mouvements.
C'était une terrible guerre à soutenir ! Dammartin, qui venait d'hériter de la peau de Charles de Melun, n'avait pas grand'chose à attendre des amis de ce dernier; puis tout portait à croire qu'il s'était franchement donné au roi.
Au moment donc où le messager du duc mcllail le pied à rétrier, il reçut l'ordre de ne point partir.
52 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.