‹ Charles le téméraire (volume 2)Chapitre 23 sur 34 · II. i · texte numérisé non relu

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la plupart du temps, donnait mal ; en outre, il était emporté, violent, outrageux.

Le roi n'avait dit que des amabilités à tout le monde, et, comme la teneur du sauf-conduit était connue, c'était lui qui jouait le beau rôle, le rôle de l'homme loyal, de la victime.

Enfin, comme, de ce mauvais pas, — où l'on croyait qu'il laisserait sa vie ou tout au moins sa liberté, — il s'était tiré sain et sauf, il fut décidé que c'était un sage et habile homme.

lien résulta que plus d'un de ces conseillers qui avaient discuté avec lui se retira secouant la tête et disant :

— Mieux voudrait être à cet homme, qui sait si bien récompenser et si bien punir qu'à monseigneur le duc Charles, qui punit bien, mais qui récompense mal.

Ce fut ce qui, plus tard, lui donna Comines.

Il me semble que, si sèche que soit l'histoire, il y

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a un certain iniérùt à voir, en face l'une de i'aulre, la force brutale de Charles et l'inépuisable ruse de son rival.

Un instant, cependant, ce dernier se croit vaincu ; il en tombe malade; il croit en mourir. l'oint! tout à coup il se ravise.

Il lui est venu un idée : — il va brouiller son frère Charles «avec son cousin Charles.

Il ne donnera à son frère ni la Champagne, ni la lirie, ce pont jeté de la Ilourgogne à l'Ile-de-France : il lui donnera mieux (|ue cela, mieux qu'on n'a demandé pour lui, mieux qu'il ne demande luimême.

Le roi se fait plus malade qu'il n'est et donne à son frère la (iuyenne.

— C'est une avance d'hoirie, lui dit-il. Hientôt vous aurez non-seulement la riuyenne, mais aussi la France; n'ébrcchcz donc pas celte Franre, (lui sera la vùlrc dans quelques mois poul-èlre, axant un an à

coup sûr... Les médecins ne m'ont-ils pas condamné?

Jamais Louis XI ne se porta mieux.

Le jeune prince fut la dupe de son frère; il accepta Ja Guyenne à belles baisemains ; il n'y avait pas à marchander : au lieu de la Champagne pouilleuse, ce beau Midi, toujours fleurissant, toujours parfumé, avec Bordeaux pour capitale !

Un Gascon que le frère du roi avait pour favori, lui fit tout bonnement comprendre que la Guyenne, c'était le paradis.

Le jeune prince était si joyeux, qu'il se sauva de chez son hôte et accourut se jeter dans les bras de son frère.

Une seule chose l'étonna, c'est que le roi se portât si bien après avoir été si mai. Cependant, il lui pardonna sa bonne santé.

Qui enrageait? Le duc de Bretagne d'abord : le levier avec lequel il remuait la France à sa volonté, lui écliappait! — L'Anglais onsiiito; l'Anglais, qui

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Vivait combattu cent cinquante ans pour consener celle belle Guyenne, où avait j,'randi le béros de ses ballades, son prince Noir; celle belle Guyenne, il fallait lui dire adieu pour toujours! — Enfin, le duc de Bourfîogne, qui voulait avoir le jeune prince en Champagne et en Brie, pour qu'il lui j^ardàl bon et sur passage à travers la France, et. au bout de ce passage, les clefs de Paris!

Aussi se démenait-il comme un diable dans un bénitier, le cher duc! il était prévenu de tout et ne pouvait s'opposer à rien.

Par(|ui, prévenu?

Par un homme qui devait tout au roi, que le roi avait babillé de pourpre «'l fait de rien canlinal : par la Halue, qui, selon toute probabilité, l'avait dé'jà Nenduà Péronne.

Il y eut une belle et bonne caire de fer au bout de eotto trahison.

— l'ne cage de fer, avait dit la Halue, à propos

78 CHARLES LE TÉMÉRAIUE.

de du Lau, c'est ce qu'il y a de plus sûr pour garder un prisonnier.

Le pauvre cardinal ne se doutait point que, par ces paroles, il passait un bail à perpétuité avec les cachots de Loches.

Revenons au roi et surtout à son frère.

Le 10 juin, le jeune prince s'établissait en Guyenne.

Le 11 juillet, l'Angleterre faisait une révolution; l'Angleterre, c'est-à-dire Warwick. — Le 11 juillet, Warwick mariait sa fille avec Clarence, frère du roi d'Angleterre; cette fille qu'il avait voulu faire épouser à Edouard, et dont Edouard n'avait pas voulu.

Celui qu'on appelait le faiseur de rois défit Edouard presque aussi aisément qu'il l'avait fait. Edouard se croyait encore roi, qu'il était déjà abandonné de tout le monde .

Un malin, rarchcvé(iuc d'York, le frère de Warwick, entre dans sa chambre.

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Le roi donnait; l'archevcque ic réveille.

— Il faut vous lever, sire.

— Bon ! (lit le roi, il est de trop bonne heure, et j'ai encore envie de dormir.

Mais larchevcque insista.

— Cela ne dépend point de voire volonté, sire. Il faut vous lever et venir devant mon frère Warwick.

Edouard se leva, s'Iiabilla, et suivit rarclievéquc.

Warwick l'envoya dans un château du Nord et eut ainsi deux rois sous ciel'. — Henri VI était à la tour de Londres.

Cette révolution força le duc de Bourgogne à détourner les yeux de la France pour les porter vers l'Angleterre.

Il est vrai (juc la révolution fut de courte durée

«, hurles écrivit à Londres et menaça de fermer ses ports de Flandru au commerce anglais. Les marchands de la cité s'émurent. Warwi» Iv fut forrô d'aller chercher Ldouard et de le ramener a Luiuirc:>.

80 CHARLES LE TÉMÉRAIKE.

Le roi ramené, Warwick comprit qu'il n'y avait plus de sûreté pour lui en Angleterre ; il se jeta à la mer avec ses partisans ; et son vaisseau, suivi de soixante-dix-neuf vaisseaux, vint frapper aux portes de Calais dont il était gouverneur.

Son lieutenant refusa de lui ouvrir.

Warwick remonta la Seine, prit sur la côte quinze navires bourguignons, et les vint vendre à Rouen.

Le roi Louis offrit des réparations au duc.

Il n'y en avait qu'une seule à lui offrir : chasser Warwick; il oublia de proposer celle-là.

Le duc fit arrêter tous les marchands français établis dans ses États, et bloqua Warwick dans les ports de Normandie.

Louis XI eut l'idée de raccommoder Marguerite d'Anjou avec Warwick, et de les pousser tous deux sur les côtes d'Angleterre.

Warwick et Marguerite d'Anjou combattant sous la même bannière ! Warwick criant : « Vive Lanças-

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tre ! » Lancastrc s'appu\ anl sur Wanvick ! Il fallait »iue Marguerite oubliai Henri VI ramené dans Londres les fers aux mains ; il fallait qu'elle s'oubliât elle-môme promenée dans Londres la corde au cou.

Ce n'était qu'un jeu pour Louis XI : il les raccommoda.

Warwick fit une descente en An;^lelerrc et fut tué à Barnel. On exposa son corps à Londres pour que nul ne doutât de sa mort.

Le môme jour, Marguerite abordait de son cAté, et, le 4 mai liTl , se faisait battre à Tewkesbury. Klle fut prise et menée à Londres. On l'avait trouvée évanouie dans un charinl. Son jeune lils fut égorgé de sang-froid apn"'s le combat.

Kiilin, un alTreux bossu entra dans la tour, p»'nétra jusqu'à llcfiri VI et le poignarda CM alVpMiv bossu s'appelait alors Clocesler et 's*apj)tla depiijs Ricbard III.

Abandonnez ici les bistoriens et lisez Schakes-

peare, le plus grand et, probablement, le plus véridique historien de cette époque; plus véridique que Paston, que Plumpton, que Ilall, que Grafton , et à qui on ne peut faire d'autre reproche que d'avoir un peu trop aveuglément, peut-être, suivi Hollingshid.

Pendant cette lutte, trois ans s'étaient écoulés qui avaient donné un peu de reposa Louis XI; mais, ce repos, il Fallait payer cher !

A la vérité, il avait eu deux torts graves vis-à-vis du nouveau duc de Guyenne, auquel il avait promis son héritage, c'est-à-dire la France, après sa mort, qui ne pouvait tarder.

Le premier tort, c'est qu'il avait guéri de la maladie dont il s'était engagé à mourir; mais , on le sait, Louis XT n'y regardait point à deux fois pour manquer de parole, et il est probable qu'il y regarda encore moins cette fois que d'habitude.

Le second tort fut d'avoir donné un héritier à la

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couronne. Le daupliin ( Charles VHI ) était né le TiO juin 1470.

Donc, plus d'espoir pour le duc de Guyenne d'avoir la France, à moins que de la prendre.

Le jeune prince était à marier : le comte de Foix qui venait de donner sa fille aînée au duc de Bretagne, lui olïrait sa fille cadette; le duc de Bourgogne, sa fille unique.

S'il épousait la fille du comte de Foix, lui, duc de tiuyenne, il donnait, à droite, la main à son beaufrère.

S'il épousait la fille du duc de Bourgogne et que le ducde Bourgogne— ce qui était probable — n'eût point d'enfant mâle, il réunissait, un jour, les Pays-Bas à la (luyenne, cl la France se trouvait entre deux feux.

Les deux mariages étaient donc on ne peut plus antipathiques au roi Louis XI ; mais l'alliance que eolui-ri craignait avant tout, c'était ccllo du duc de Bourgo^^ie.

84 CHAULES J.E ÏÉMÉRAIRK.

Il faut lire les lettres si vives, si originales , si bien marquées au coin de son esprit, que Louis Xt écrivait à M. du Bouchage pour qu'il dissuadât son frère d'épouser la petite Marie.

« Monsieur du Bouchage , mon ami, dites bien à mon frère qu'il ne trouvera dans la Bourguignonne ni grand plaisir ni postérité ; on dit que la fille est bien malade et enflée. Si vous pouvez gagner que mon frère ne l'épouse pas, vous me mettrez en paradis. »

D'un autre côté, le roi tremblait d'avoir encore maille à partir avec l'Angleterre. En battant Warwick à Barnet et Marguerite d'Anjou à Tewkesbury, c'était, en réalité, le roi de France qu'Edouard avait battu. Un roi de l'âge -d'Edouard est, en général, avide de victoires ; celui-là avait déjà gagné deux batailles rangées, combattant de sa personne et à pied, comme un simple gentilhomme.

Le duc de Bourgogne ne cachait point son inlen-

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lion de démembrer la France; il en voulait mal de morl à Louis XI, de ses vaisseaux pris le loni; des côtes de France et vendus à Houen par Wanvick.

Le duc de (iuyenne, grand chasseur, disait en parlant de son frère :

— Nous lui lâcherons tant do lévriers au derriïTr, qu'il ne saura plus où fuir?

La duchesse de Savoie, la sœur de Louis, et son ennemie acharnée, nous l'avons dit, en était arrivée à le brouiller avec le duc de Milan.

Le fils de Jean de Calabre, fiancé, ou à peu près, à la fille du roi, laissait entendre que celui-ci pouvait marier sa lillcavec qui bon lui semblerait.

Décidément, le pauvre roi était considéré comme bien bas ! Au nord, le duc de Hourfjofjne; à l'est, le duc de Savoie; au midi, le duc de( iuyenne; àTouist, le duc de Bretagne ! quatre épées nues aux quatre coins du royaume, et qui ne demandaient qu'à pénétrer jusqu'au cœur.

Louis XI commença par obtenir du saint-siége, pour lui et ses descendants à perpétuité, le titre de chanoine de Notre-Dame de Cléry.

Puis il ordonna que, tel jour, à midi sonnant, on se mit à genoux par toute la France, et que l'on dît trois Ave pour le maintien de la paix.

Sans doute, Notre-Dame de Cléry n'eut rien à refuser à son chanoine, et Dieu fut touché de cette prière universelle; car, tout à coup, on apprit que le duc de Guyenne, qui avait toujours été fort délicat, était atteint de la fièvre quarte.

Ah! si la fièvre quarte avait eu des chanoines, commeLouisXIeiitdemandéaupaped'ôtredes leurs!

Sur ces entrefaites, un bon prêtre, l'abbé de Saint- Jean d'Angély, révolté, à ce qu'il paraît, du scandale que donnait le frère du roi en vivant publiquement avec madame de Thouars, résolut de faire cesser ce scandale. Pour arriver ù ce pieux résultat, il pela une pèche avec un couteau empoisonné et

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J'ullnl à la l'avorile, ijui languit pondant deux mois, et mourut le 14 décembre 1 i71.

Sans doute, le duc de Guyenne avait mangé les restes de la pèche de madame de Thouars, ou s'était servi de son couteau, c'est-à-dire de celui de l'abbé, car lui mourut à son tour le 2i mai 1 172.

Louis \l fut-il pour (luclquc chose dans cette mort? Il n'y aurait rien là d'impossible, attendu qu'il la désirait vivement. C'était tout simple : n'était-il pas père du royaume avant d'ctre frère de iiionsieur de Guyenne, et n'est-ce pas une vertu que de sacrifier les senlimenls privés aux besoins politiques?

Or, Je besoin se faisait terriblement sentir do l;i mort de monsieur de Guyenne !

Voici ce que le roi en écrivait à Dammarlin :

« Monsieur le ^^and maître, j'ai eu nouvelle que monsieur de Guyenne se meurt; il n'y a point de renu'de à son fait : un des plus privés (lu'il ail avec

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lui rae l'a fait savoir par un homme exprès; il ne croit pas qu'il soit vivant d'ici à quinze jours; c'est le plus qu'on le puisse mener. S'il me vient d'autres nouvelles, incontinent je vous le ferai savoir. Afin que vous soyez sûr de celui de qui je tiens les nouvelles, c'est du moine avec qui monsieur de Guyenne dit ses heures.

» Dont je suis fort esbahi et m'en suis signé de la tête aux pieds. Adieu!

» Montils-les-Tours, le 18 mars. »

Cette mort venait si à propos pour tirer le roi d'embarras, que peu de gens, surtout parmi ses ennemis, le crurent étranger à l'événement.

Ce qui accrédita encore ce bruit de fratricide, ce fut l'anecdote de Brantôme. Nous la donnons, bi^'n entendu, pour ce qu'elle vaut; il ne faut pas croire le sire de Bourdeilles sur parole.

[1 raconte ce qui suit :

« Le fou du duc de Guyenne, garçon fort plaisant,

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ayant, apros la mort do son rnaîtro, passé au srrvice du roi, entendit celui-ci, qui se croyait seul dans l'église Notre-Dame de Cléry, prier en ces termes sa chère patron ih; :

« Ah ! ma honne dame, ma petite maîtresse, ma » grande amie, en qui j'ai mis toujours mon recon- 1) fort, je te prie de supplier Dieu pour moi et d'ôtre » mon avocate auprès de lui, pour qu'il me par- » donne la mort de mon frère, (jue j'ai fait empoi- » sonner par le méchant ahbé de Saint -Jean. Je m'en » confesse à toi, comme à ma bonne patronne et » maîtresse. Mais aussi qu'eussé-je su faire? Il ne M faisoit que troubler mon royaume ! Fais-moi donc »» pardonner, et je sais bien ce (|ue je te donnerai. »

(Juni (ju'il en fùt,(iharlcs de llourgo^ne était liop intéressé à recueillir ces bruits pour les laisser tomber ; il en lit le sujet d'un manifeste terrible, et entra rn France comme charf^é de la justice du Seigneur.

Il dénonvail au roi une guerre à feu et à sang.

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Il se présenta d'abord devant la petite ville de Nesle. Elle était défendue par cinq cents archers du pays, sous les ordres d'un capitaine nommé Petit- Picard. Non-seulement ils refusèrent tous pourparlers, mais encore ils tuèrent le héraut qui se présentait au nom du duc.

Les habitants, pour leur part, ne voulurent point courir le risque d'un assaut; ils demandèrent à parlementer. On accorda la vie sauve aux francs archers, a condition qu'ils déposeraient leurs armes. Le désarmement commençait, en effet, lorsque quelques archers qui ne voulaient pas se rendre tuèrent deux Bourguignons.

Dès lors, tout fut rompu. Le duc arriva au moment où les soldats se précipitaient dans la ville, et, comme on lui apprit ce qui s'était passé, il fut le premier à crier : <' A mort 1 »

Tous les francs archers que l'on put saisir vivants eurent le poing coupé. Le capitaine fut pendu. Les

liabilanls, femmes, vieillards, enfants, furent massacrés. Le duc courait à cheval par les rues, en criajit :

— Voilà les fruits de l'arbre de la guerre !

Il entra dans une église, où les soldats étaient en train d'égorger toute une population ; son cheval avait du sang jusqu'au-dessus du sabot.

— Allons, cela va bien, dit-il, et je vois que j'ai là de bons bouchers!

Le surlendemain, ce fut le tour de Roye. Cette place avait une forte garnison, quatorze cents francs archers et deux cents lances commandés parles sires de Mouy et de lîalagny. Les gentilshommes voulaient se défendre ; mais les francs archers, craiiianl d'avoir le poing coupé comme ceux de Nesie, se laissèrent glisser le long des remparts et se rendirent. Abandoimés à eux-mêmes, les chevaliers demandèrent des conditions ; ils eurent In vie sauve, mais durent rendre l»Mirs armes et .«ortir de la \illc eu simple pour|M)iiil, un bâton à la main.

Le 27 juin, le duc était devant Beauvais.

Louis XI, qui était en Bretagne, occupé à prendre Machecoul et Ancenis, jeta un regard du côté du nord-est.

Son étonnement fut grand : il avait ordonné au connétable de Saint-Pol de raser Nesle, de détruire les petites places et de ne défendre que les grosses. Saint-Pol n'en avait rien fait! chauve-souris politique, il avait son titre en France, ses biens en Bourgogne et en Picardie.

Une seconde fois, le roi lui écrivit de raser les petites places et de ne garder que les grandes : une seconde fois, Saint-Pol désobéit. Ce fut ainsi que Roye et Montdidier furent pris.

Mais, en revanche, Saint-Pol, de son côté, écrivait au roi lettres sur lettres, le pressant de marcher contre le duc de Bourgogne. Ah ! pour le coup, le roi le reconnut traître ! Lâcher le duc de Bretagne, qu'il était en train d'étrangler : Louis XI n'était pas si bète .

t CHARLES LE T KM En A IRE. 93

il envoya un aulrc lui-même, Dammarlin, i'cnnemi mortel du connétable. Sainl-Pol avait ordre de lui céder la moitié du commandement.

A partir de ce moment, le roi pouvait dormir tranquille : le connétable était bien surveillé.

Nous avons dit que Charles était arrivé devant Beauvais. C'était là une de ces places qu'il fallait "léfendre; et, cependant, elle n'avait pas la moindre ^'arnison; seulement, la nuit précédente, le sire de Halagny et quelques-uns des gentilshommes (jui avaient capitulé forcément à Koye, s'y étaient jetés.

Philippe de Crève-tinuir, (jui connnaiidail l'avnntgardc bour^'iii'^'nonne, alla(|ua la \ille par la porte du Limai^'on, la moins forte de toutes.

Par malheur pour le duc, les habitants de Heauvais, sachant avec quelle cruauté il s'était conduit envers ceux de Nesic, résolurent de tenir jusiju'à la di>rniérc extrémité : cette résolution était si bitn pnx', (ju'ils M«' vniilincnl j'iis ménic parlenitMifer

avec le héraut que le sire d'Esquerdes leur envoya.

La ville avait une bonne enceinte; seulement, du côté delà porte du Limaçon, laseule défense était un petit fort isolé. Le sire de Balagny s'y enferma avec quelques arquebusiers, afin de donner aux habitants le loisir de se préparer à l'assaut; il y tint vaillamment et ne se retira que blessé d'une flèche à la cuisse ; ses hommes rentrèrent avec lui dans la ville.

Le fort évacué, les Bourguignons crurent Beauvais pris, et se répandirent dans le faubourg en criant :

— Ville gagnée !

Aussi ne daigna-t-on pas ouvrir la tranchée ; le duc, qui arrivait, ordonna l'assaut.

Les échelles se trouvèrent trop courtes.

On fit venir l'artillerie. Mais les munitions étaient apparemment restées en arrière : au bout de quelques coups, les canons n'avaient plus de quoi tirer.

Cependant, les portes extérieures étaient enfoncées et l'ennemi eût pu s'en emparer, si, grâce à

CHARLES LE TÉMKUAIRE. 95

la résistance du sire de Balagny, on n'eût eu le temps d'accumuler sur ce point les moyens de défense. Les gens de la ville avaient amené des coulevrines; les arquebusiers s'étaient placés sur la muraille; les femmes, les filles et les enfants apportaient des pierres. On commença donc de tirer serré sur les Bourguignons.

Le roi, pour son compte, défendait lîeauvais de son mieux : il vouait une ville d'argent à Notre-Dame (le Cléry et s'était engagé à ne pas manger de chair que son vœu ne fût accompli.

Les habitants cu.vmémes, tout en employant les moyens matériels, ne négligeaient pas ceux dont se servait Louis XL Ils possédaient une sainte trésrniraculeuse, native de Heauvais, et qui avait toujours protégé son berceau, à ce point qu(\ quand les Anglais, quarante ans au|)aravant, avaient assiégé la ville, elle avait, à la lélc des habitants, vi*;iblemcnt comballu en habit de religieuse.

Cette fois, elle ne manqua point encore à ses concitoyens; seulement, elle se fit remplacer par une jeune fille nommée Jeanne Laine, qui courait sans armes, au plus fort de la mêlée, encourageant à la résistance, et qui arracha la bannière ducale des mains d'un Bourguignon, au moment où celui-ci allait la planter sur la muraille.

Cependant, nous l'avons dit, la porte du Limaçon avait été enfoncée, et l'on y combattait main à main avec les Bourguignons, qui étaient près de la forcer, lorsque les gens des murailles eurent l'idée de jeter par les machecoulis des fascines enflammées.

Ces fascines tombèrent sur la tète des assiégeants, qui reculèrent.

Alors le feu prit à la porte et à la herse, et tout fut embrasé sous le portail.

Nul ne pouvait songera traverser cette fournaise ; on attendait qu'elle fût éteinte. Mais les habitants l'entretinrent en démolissant les maisons voisines

Pi en jetant dans le brasier les charpentes provenant de la démolition.

On combattit, ce jour-là, depuis onze heures du malin jusqu'à si\ heures du soir.

A six heures du soir, on aperçut du côté de la route de Paris,— que le duc avait négligé de garder, parce qu'il lui eût fallu, pour cela, passer la rivière d'Oise, — on aperçut, disons-nous, un grand nuage de poussière.

C'étaient les sires de la Roche-Tesson et de Fonlenailles qui accouraient en toute hàle au secours de Bcauvais avec la garnison de Noyon, et qui avaient fait quinze lieues d'une seule traite.

Le peuple les reçut en criant : «< Noël ! »

Ces vaillants hommes, tout harassés (ju'ils étaient. ne prirent point le temps de se reposer : ils laissèrent leurs chevaux aux mains des femmes, tirèrent leurs épées et coururent a la muraille en criant :

— Montjoie et Snnt-I)*»nis !

On continua d'entretenir le feu sous la porte; mais, par leurs ordres, on éleva en arrière une énorme barricade de pierres et de charpentes.

Le lendemain, le duc vit sur la muraille trois ou quatre cents hommes d'armes qu'il n'y avait pas aperçus la veille ; il entra dans une grande colère ; c'était assez son habitude; — puis, cette colère l'aveuglant, il s'entêta à prendre Beauvais, ce qui d'abord n'était pas dans son plan de campagne, creusa des tranchées, se logea dans les maisons du faubourg, et fit avancer tous ses équipages, si considérables qu'ils tenaient, en longueur, cinq lieues de chemin.

Mais il négligea encore de faire garder la route de Paris.

Il en résulta que, le 23, le maréchal de Rouault entra dans la ville avec cent lances.

Le lendemain 29, ce fut le tour du maréchal de Poitou , du sénéchal de Carcassonne , du sénéchal

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de Toulouse, du sire de Torcy, du prévôt de Paris, du bailly de Senlis , du capitaine Sallazar , chacun d'eux amenant ses hommes.

Enfin, le 30, ce fut la garnison d'Amiens qui arriva.

Le duc de Bourgogne avait maintenant devant lui toute une armée commandée parles premiers noms de France.

Beauvais semblait , non plus une ville assiégée, mais une ville en félc ; partout, aux angles des rues, des tonneaux de vin défoncés offraient des rafraîchissements aux soldats et aux habitants ; à des tables dressées devant les portes, hommes d'armes et bourgeois prenaient fraternellement leurs repas ; puis, comme chacun avait ses armes à sa portée, en cas d'alerte, on sautait (|ui sur sa hache, qui sur son épe'e, qui sur sa masse ou sur sa lance, et on courait aux remparts.

Les Bourguignons ballirenl la muraille pen-

100 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.

dant toute une semaine et finirent par pratiquer une broche assez large pour tenter l'assaut.

Il fut fixé au lendemain 9 juillet.

Le duc veillait lui-même aux préparatifs , et, comme il craignait qu'il n'y eût point assez de fascines pour combler le fossé :

— Soyez tranquille, monseigneur, dit le bâtard de Bourgogne : les corps de nos gens suffiront à le remplir.

Le soir, Charles rentra sous sa tente et se jeta tout habillé, presque tout armé, sur son lit.

-— Croyez-vous, dit-il alors aux officiers qui l'entouraient, que ces gens delà ville s'attendent à être assaillis demain ?

— Oui, certes, répondirent-ils tout d'une voix.

— Eh bien, en ce cas , demain, vous n'y trouverez personne.

Les officiers secouèrent la tête d'un air de doute. Mais ainsi était le duc, si violent, si entêté, si

CHARLES LE TKMKRAIRE. <01

urgueilleux, qu'il se mentait à lui-mé^me, croyant que, par la seule force de sa volonté^, les événements comme les hommes devaient se ranger à son pouvoir.

L'assaut dura depuis le point du jour jusqu'à onze heures du matin: le duc ne se lassait point de faire tuer ses hommes. Il en laissa quinze cents dans les fossés de la ville.

Trois fois les Bourguignons parvinrent au sommet des remparts et y plantèrent leurs bannit-res; trois fois ils furent rcjetés du haut en bas des murailles et leurs bannières furent arrachées.

A onze heures, le duc lui-même ordonna la retraite.

Pourtant, Jl voulut encore essayer de la ru.so : des soldats l)ourguignons habillés en paysans cl eu maraîchers s'introduisirent dans la ville pour y mettre le feu ; mais ils furent reconnus et mis à mort.

Knlin, le 2*2 juillet , après vingt-cjuatre jours d,*

siège, l'armce de Bourgogne, sans bruit, pendant robscurité, mais en bon ordre, délogea, prenant la route de Normandie et brûlant et saccageant tout sur son passage.

La fortune du duc de Bourgogne avait atteint son apogée. La levée du siège de Beauvais fut le premier échec qui en marqua la décadence.

La Providence envoie aux conquérants de ces sortes d'avis qu'ils n'écoutent pas.

Le roi fut au comble de la joie en apprenant la levée du siège de Beauvais, et, pour en exprimer sa reconnaissance aux habitants, il décida que la ville aurait le privilège de posséder et tenir des fiefs nobles avec exemption de l'arrière-ban ; — que les maires et les échevins seraient désormais à la libre élection des bourgeois et pourraient convoquer l'assemblée commune des habitants pour délibérer sur leurs intérêts; — que la ville serait exemple de toute imposition mise ou à mettre par

Je roi et ses successeurs, pour l'entretien des f^ens de guerre ou pour toute autre cause ; — qu'à la procession qui avait lieu tous les ans, le jour de la Trinité, en commémoration de la victoire remportée, en 14Ô5, par les Bcauvaisins sur les Anglais, on joindrait une seconde procession, le ti7 juin de chaque année, en mémoire de la levée du siège par les Bourguignons ; — qu'en mémoire aussi du courage que Jeanne Laine, dite Jeanne Hachette, et les autres femmes et filles de Béarnais avaient montré en montant aux créneaux et en repoussant l'ennemi, elles auraient, dans la procession de madame Sainte-Agradesme, le pas sur les honipjes et marcheraient immédiatemenl après le clergé; — (juc, le jour dateur noce, et chaque fois que bon leur semblerait, elles se couvriraient et pareraient à leur caprice, sans qu'on pût en \. rUi de (juclque lui somptuairc que ce fût, les reprendre ou les blâmer; — enfin, que l'étendard bourguignon i|uc Jeanne

Hachette avait arraché des mains d'un soldat serait conserve dans l'église des Jacobins.

Plus tard, le roi maria l'héroïne de Beauvais à un bourgeois nommé Collin Pilon, et les exempta, elle et son mari, de-s taxes et tailles, ainsi que du service de la garde des portes et du guet de la ville.

Quant au duc de Bourgogne, il continua sa route par la Normandie, prit Eu et Saint -Valéry, échoua devant Dieppe, revint par Rouen, s'arrêta quatre jours pour y attendre le duc de Bretagne, et, voyant que celui-ci ne venait point, il convint d'une trêve qui fut signée le 25 octobre.

Le 18 du même mois, c'est-à-dire cinq jours auparavant, le duc de Bretagne avait signé la sienne. Décidément la fortune était pour Louis XI : il avait pris au duc de Bretagne Machecoul et Ancenis ; le duc de Bourgogne n'avait pu lui prendre Beauvais et avait échoué devant Dieppe ; et le duc de Guyenne était mort !

Puis, chose bien autroinont significative, (domines, né cl nourri chez le duc de Bourgogne, ayant tout son bien à la cour du duc, clironiqueur et zélé serviteur de sa noble maison, domines se donnait lu roi.

Et remarquez que Comines restait seul : Châtelain venait de mourir, ou allait mourir, selon l'époque précise où nous nous plaçons, le 20 mars 1 iT4.

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