LE TRAITE DE PICQUIGNY
On arriva devant Saint-Quentin.
Les Anglais croyaient entrer dans une ville amie; ils marchaient sans aucune ordonnance, comptant qu'on allait venir au-devant d'eux avec la croix et la bannière.
Lorsqu'ils furent à cinq cents pas des portes, l'artillerie commença de tirer. Edouard crut que c'était en signe de réjouissance ; mais on vint lui dire que
eu ARLES L£ TÉMÉRAIRE. loi
le premier coup de caaoa était chargé à boulet, et avait tué un homme.
Le second en tua deux.
Puis on vit la ^^arnison qui sortait et se mettait eu bataille.
Le connétable faisait des siennes.
Les Anglais., qui s'étaient imaginé envahir la rrance, y avaient la place de leur camp, voilà tout.
La France s'ouvrait devant eux, mais se refermait sur eux.
Uuant au duc, il leur parlait toujours de la nécessité où il était de les quitter pour faire sa guerre de Lorraine.
Edouard voyait que tout le monde l'as ail trompé iir l'accueil qu'il recevrait eu France, excepté le roi (11' rr:inr-(\
Il v*\*iii pic5 de lui Stanley et Howard, (jui lui répétaient à tout instant :
— Voyez, sire !
Le héraut Jarretière faisait écho.
Au moment où, repoussés par la canonnade de Saint-Quentin, les Anglais se demandaient avec stupeur où ils en étaient et ce que cela voulait dire, on fit prisonnier le valet d'un des gentilshommes appointés de la maison du roi.
Le gentilhomme se nommait Jacques de Granet; l'aristocrate histoire a oublié le nom du valet.
C'était le premier prisonnier que l'on fît ; on l'amena au roi Edouard, qui l'interrogea et, après l'avoir interrogé, le renvoya courtoisement.
Comme le pauvre diable partait, deux seigneurs l'arrêtèrent, lui donnant chacun un noble d'or, et lui disant, l'un : « Je suis Stanley; » l'autre : « Je suis Howard ; recommandez-nous à votre maître. »
Le valet revint, fort enchanté, à Compiègne, où était le roi, et, demandant à lui parler, lui raconta toute son histoire. Le roi le prit pour un espion : le malheur voulait que Jacques de Granet eût un
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frère au service du duc de Bretagne ; de là la défiance. Le valet fut arrêté et mis aux fers.
Mais il y avait dans ce qu'avait dit cet homme assez de vérité pour que Louis W ne s'y trompât point; aussi le tirait-il de prison dix fois par jour, et après l'avoir interrogé, l'y renvoyait-il, de plus en plus convaincu ([u'il avait tort d'être en pareille défiance.
Ce que disait cet homme était en harmonie avec ce qu'avait dit le héraut Jarretière.
Il y avait une idée (|ui préoccupait fort le roi : c'était d'envoyer, lui, de son coté, quelqu'un chez les Anglais.
Par mal heur, il n'avait pas de héraut sous la main. Il était à tahie, et, («mime h» père du rid, il ne pouvait manger. Kn face de lui était domines, qui savait la cause de son anxiété, et qui l'invitait à prendn* un parti.
Tout à coup, le roi parut tixé.
ioi CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
— Ail ! dil-il, nous y voilà, d'Argenton !
— (Ju'y a-t-il, sire?
— Vous connaissez des Halles, mon cbambelian ?
— Oui, sire : le fils de Mérichon, l'ancien maire de La Rochelle.
— C'est cela. Eh bien, il a un valet que j'ai vu; ce valet est un homme intelligent : je le voudrais envoyer au camp des Anglais en l'habillant en héraut. Allez vous-en dîner dans votre chambre, envoyez quérir ce valet, et proposez-lui la chose.
Le sire d'Argenton connaissait cette habitude du roi de se servir, autant que possible, des petites gens, les trouvant généralement habiles aux négociations ; il monta chez lui et envoya chercher le valet.
Celui-ci, qu'on appelait Mcrindol, était un homme de petite mine, qui semblait, au premier aspect, peu iait pour jouer le rôle de héraut ou d'ambassadeur. Cependant, en causant avec lui, Comincs lui trouva du bon sens et une fa^'on de parler aimable et insi-
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nuaalc. C'est ce qui était resté dans la mémoire de Louis XI, lequel n'avait vu et entendu cet homme (ju'une seule fois.
Après un instant de causerie, Comines dit au valet de quoi il élait question.
Le malheureux, se crut mort ; il se jeta aux pieds de Comines et le supplia de char«^er de la commission quelque autre plus digne que lui.
Mais Comines le releva, l'invita à dîner, l'enlreliiil longuement, lui montra la mission sous son véritable jour, lui prouva qu'il n'y avait nul péril à courir, lui promit beaucoup d'argent, lui demandad'où il était, et, apprenant (ju'il élait do La Uochclle, kii demanda s'il ne lui serait point agréable d'avoir quehjue bon emploi dans lile de Hlié.
Sur (OS entrefaites, le roi monta; il se doutait bien que le panvre diable ferait des dillieullés, et, ces diflieultés, il voulait les le>er lui même. Il s'y entendait à merveille et était l'homme k
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plus persuasif qui fût au raondc, quand il voulait.
Mériiidol finit par consentir à ce que demandait le roi.
Seulement, où avoir un costume de héraut pour l'en vêtir?
Ce fut encore Louis XI qui en trouva le moyen. Il envoya son grand écuyer, Alain de Villers, chercher la bannière d'un trompette; on ajusta cette bannière à la façon d'une cotte de héraut aux armes de France; le reste du costume fut emprunté à un héraut du frère de monsieur de Bourbon. On fit venir un cheval, on y hissa notre homme, lequel partit, sa cotte d'armes roulée dans une petite valise sur le devant de sa selle, sans avoir parlé à âme qui vive.
Il arrivait au camp anglais juste au moment où le duc de Bourgogne le quittait pour rejoindre son armée du Luxembourg ; le moment était donc admirablement choisi.
Le héraut improvisé justifia la confiance obstinée
cil Al! LE s LE TÉMÉRAIRE. 1 o7
fine Louis XI avait mise en lui : il se recommanda (h; lord Slanley et de lord Howard, et demanda à parler au roi d'An^'Ielcrre.
l/audicnce lui fut accordée pour le soir même, après le dîner. Edouard, frrand mangeur, était, à la lin de ses repas, dans d'excellentes dispositions d'esfiril pour écouter des propositions de paix. Ayant entendu celle du héraut de Louis XI, il assembla son conseil, qui, après une courte discussion, se décida pour la paix.
Le bossu Glocester fut seul d'un avis contraire; mais cet avis isolé ne prévalut point.
Mérindol fut renvoyé à Louis XI avec un sauf-conduit pour des plénipotentiaires.
Un héraut anglais accompagnait le liéraut du roi de l'rance.
Avant (jue ce dcrincr (juittàt le camp, Kdouard \'a\a\[ lail \cnir et lui avait remis une coupe d'argent pleine de pièces dur
Le roi Louis, de son colé, reçut admirablement Mériiidol, auquel il donna une grosse somme d'argent et l'olliee d'élu dans File de Rhc.
Le lendemain, les plénipotentiaires s'assemblèrent dans un village près d'Amiens.
Les Anglais commencèrent par demander la couronne de France : la Normandie et la Guyenne ; ils finirent par se contenter de soixante-quinze mille écus comptant.
On décida, en outre, que le daupbin épouserait la fille du roi d'Angleterre, et que celle-ci loucherait, pendant neuf années, une pension de soixante mille écus, payable à la Tour de Londres, sur les revenus de la Guyenne; au bout de ces n»euf années, elle viendrait habiter la France avec son mari.
Enfin, quelques petites faveurs furent accordées aux Anglais pour leurs marchandises.
Edouard était si furieux contre le duc de Bourgogne, qu'il ollïait, à titre de bonnes relations, dénom-
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mer au roi de rrance ceux qui le lialnssaicnl, et de luirciiicUfcIes preuves écrites de leur trahison.
Lorsque les ambassadeurs revinrent trouver le loi, qui s'était avancé jusqu'à Amiens dans le désir de savoir des nouvelles, et qu'ils lui eurent dit où en étaient les négociations, Louis XI n'en voulait rien croire, tant la chose lui paraissait avantageuse.
\ peine y croyait-il encore quand elle fut signée.
Ainsi, Louis en était quille pour de l'argent; il est vrai qu'il en donna autant au moins de la main à la main qu'il en était inenlioniié sur le traité; toi lord revut dix mille écus, tel autre vingt mille, tel autre une pension viagère ; enlin, le roi traita tout ce niitiiili'à .Vmiem», tint LiM''":jviTtt\ fit Ixiin'ci mani,ci ici Anglais pondant quatre jours, cl ici> renvoya les poches et les estomacs pleins.
Il eut, en échange, les preuves que lui avait pro mises Kdouard. Celle |)ai\ s'a|)pela la paix de Picquigny.
Leduc fulatleiTélorsqu'il apprit que tout était fini.
Plus atterré encore fut le connétable, car il comprenait que ce serait lui qui, selon toute probabililé, payerait les frais de la guerre.
Il avait fait tout ce qu'il avait pu afin d'être pour quelque chose dans la paix, s'entremettant sans cesse, mandant au roi que les Anglais se contenteraient d'une ou deux petites villes pour se loger l'hiver : Eu et Saint-Valery, par exemple. Le roi, qui ne voulait pas du tout loger les Anglais, fit mettre le feu à ces deux villes ; de sorte que, quand les plénipotentiaires en touchèrent un mot, on leur répondit que, par accident, elles venaient de brûler.
Edouard était, d'ailleurs, si content de son futur beau-père, qu'il lui offrit, s'il voulait payer la moitié des frais de l'expédition, de repasser obligeamment la Manche l'année suivante, pour détruire le duc de Bourgogne.
Louis n'eut garde d'accepter : il commençait à
être (le l'avis de Comines : (|ut' le duc se détruirait bien tout seul.
Il ne demandait qu'une chose, au contraire : c'était d'être en paix ou, du moins, en trêve avec son cousin; c'était que celui-ci eût tout le loisir défaire la guerre à l'empire et aux Suisses. Il comptait énormément sur ces longueslances de dix-huit pieds dont il avait vu les effets à la bataille de Saint-Jac- (|ues, et il espérait bien que le duc de Bourgogne s'y enferrerait avec toute sa cavalerie.
Ce qu'il lui fallait, à lui-même, c'était d'arracher lesdeuxépines qui sans cesse lui j)iquaienl les lianes, épine au Midi, épine au Nord : d'Armagnac, Saint- Tol. Ouand nous disons d'Armagnac, c'est Nemours (pie nous devrions dire ; des 1 iT.'), on en avait iini avec Jean d'Armagnac, l'homnie aux deux femmes, dont l'une était sa sœur. Louis M lavait assiégé <lans Lecloure; et, la ville prise, il lavait fait poignarder S(jus les yeux do sa femme.
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C'était déjà quelque chose : la Balue en cage, Melun décapité, d'Armagnac assassiné, d'Alençon condamné à mort et ne vivant que par grâce ; tout cela, sans compter le duc de Guyenne, empoisonné ou non empoisonné, mais, en tout cas, mort. Il ne restait, en réalité, que Saint-Pol et Nemours.
Et Nemours — autre Armagnac — croyait si bien son tour venu, qu'il écrivait à Saint-Pol, son neveu par alliance :
« Pouvant être pris d'un moment à l'autre, je vais vous envoyer mes enfants ; mettez-les en sûreté. »
Il y avait quinze ans que tous deux trahissaient, non pas comme des traîtres, mais comme des trahisseurs, tantôt le roi de France, tantôt le roi d'Angleterre, tantôt le duc de Bourgogne, gagnant une province ou un titre à chaque trahison.
Nemours, par exemple, avait des biens par toute la France, depuis les Pyrénées jusqu'au Ilainaut.
Quant à Saint-Pol, c'était le plus beau type d'in-
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f,'raliludequi se pût voir. Le roi l'avait comblé sans cesse et trois fois avait failli mourir par lui; périr vaut mieux. : un roi péril sans mourir.
La première fois, Sainl-Pol trahit à Monllbéry, et il y t'a^na l'cpée de comiélable, une femme, une riche dot et le gouvernement de Normandie.
La seconde fois, Louis Xt lui donne des places et un pouvoir dans le Midi, et il seli^ue contre Louis XI ;i\<'<' le duc de Guyenne et le duc de Bourgogne.
Lnlin, la troisième fois, Charles le Téméraire, s'oublie à Cologne, à Neuss; il fait la guerre à l'empire : .Sainl-l*ol va chercher l'Anglais cl l'amène en France. Ceci était prouvé parles lettres qu'Edouard venait de donner à Louis XI.
il fallait avoir Sainl-i'ol à tout prix !
Le roi, eu êchariLV di* cri Iiornnu-, douuoil uue I rovince et cnlai^bvin j rcuarL' une autre : il donnait la Lorraine cl laissait prendre l'Alsace; ce qui lui faisait dire avec sou sourire narquois :
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— Mon beau cousin de Bourgogne a fait du connétable comme on fait du renard : il a retenu la peau, qui est une riche fourrure; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien.
Le traité par lequel le roi cédait la Lorraine au duc, qui lui abandonnait Saint-Pol, fut passé le 13 septembre 1475. Le lendemain, Louis XI arrivait avec cinq cents hommes devant Saint-Quentin, qui lui ouvrait ses portes.
Saint-Pol s'était réfugié à Mons, chez son ami le bailly deHainaut; là, il n'était surveillé que par un simple valet de chambre du duc et pensait n'avoir rien à craindre.
Mais, le 16 octobre, un secrétaire du duc vint donner l'ordre aux gens de Mons de garder Saint- Pol à vue.
Enfin, un dernier messager arriva, enjoignant de livrer Saint-Pol le 24, si, à cette date, Nancy n'était pas pris. Pour bien comprendre ce dernier
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ordre, il faut savoir que le duc rusait de son cote. Il eût voulu avoir la Lorraine et ne pas livrer Saint- Pol, qui, dans ses mains, était toujours une arme contre le roi de France.
Louis XI devinait ce double jeu et menaçait son cousin.
— Si vous ne me donnez pas Saint-Pol, disait-il, j entre en Lorraine comme votre ennemi, non plus comme votre allié.
Le duc assiégeait Nancy. Nancy une fois pris, la Lorraine était prise, (jue lui importait alors le roi de France.
On lui promettait ses ingénieurs) de prendre X.iiicv 1p 20; voilà pouHjuoi Charles écrivait : «« Si i\am y n'est pas pris le2i, livrez Saint-Pol. »» Nancy pris le '10, il gardait Nancy et ne livrait pas Saint - Pol. Malheureusement [)our celui-ci les ingénieurs bourguignons s'rtaient trompés.
Le 24, Ilugonnot <*t Ilnrnhercourl arrêtèrent le
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connctable; c'ctaienl ses deux ennemis mortels, et ils n'avaient point perdu une minute.
Trois heures après l'arrestation arrivait un ordre accordant un nouveau sursis ; mais il élait trop tard.
Livré le 24 novembre à Mons, écroué le 27 du môme mois à la Bastille, Saint-Pol fut décapité en Grève le 19 décembre, après avoir tout avoué.
Celui à qui cette mort causa le plus de préjudice, ce fut le duc de Bourgogne : le connétable était son ami d'enfance, il l'avait reçu dans ses États, lui avait promis sûreté, et il le livrait par avarice !
Ainsi, Charles commençait à perdre toutes ses renommées : renommée militaire, par le siège de Neuss, si honteusement levé; renommée politique, par la descente anglaise, si mal soutenue; renommée morale par l'abandon du^ comte de Saint-Pol, si tristement livré.
Chacun disait maintenant tout haut que le duc de Bourgogne était entré dans la voie de la perdition.
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Cependant, il cul encore un moment d'éclat : <■•' fui le jour où il fit son entrée dans la ville de Nancy, c'est-à-dire le 129 novem!)re 1475, cinq jours après la remise du connétable.
Le duc fit cette entrée sur son cheval de bataille: il était resplendissant d'or et de pierreries; il portail une barrette rouji^e entourée de sa couronm^ ducale, si riche de diamants et de perles, qu'elle valait, disait-on, tout un duché.
[1 était suivi de douze pages si splendidement vMus, qu'on n'avait pas même idée d'une magnificence pareille.
Près de lui chevauchaient le prince de Tarente, fils du roi de Naples, le duc de (llèves, les comtes de Nassau, de Marie, de (Ihimay, de (lampobaeso et, enfin, Antoine, le grand bâtard de Hourgogne.
Il se rendit à l'église Saint-(ieorgcs, y entendit la messe, prêta serment de garder les libertés de la ville et les privilèges du duché, puis revint à pied.
laissant son cheval tout harnaché aux chanoines de ]a cathédrale. C'était leur auhaine.
Charles possédait enfin la Lorraine. Il est vrai qu'elle était achetée cher!
II avait accepté le traité que Nancy, en se rendant, avait proposé; comptant faire de Nancy sa capitale, il ne la voulait point ruiner. Il rappelait les hannis, épargnait les biens des partisans de René, payait les dettes de son ennemi, et s'engageait à rendre la justice en personne comme faisaient les ducs de Lorraine.
C'est que ce beau et riche Nancy lui plaisait plus que toute autre ville, plus que Dijon, plus qu'aucune des villes de son indocile et orgueilleuse Flandre ; il voulait l'embellir encore, il voulait en faire le siège d'une cour souveraine de justice; il voulait enfin y bâtir un palais, et, dans ce palais, linir ses jours.
Mais, avant tour, il fallait chAtier ces misérables
Suisses, qui n'avaient pas craint de se déclarer contre lui.