LE TAUREAU D'URI ET LA VACHE
d'u.nterwalden
Déjà les troupes fédérales, commençant les hostilités, avaient fait des excursions sur les marches de Bourgogne, et avaient brûlé Blamonl; en outre, pour s'assurer les cols du Jura, les gens de Berne s'étaient emparés des forteresses de Jougnr, d'Orbo et de (Jrandson, (jui appartenaient au sire de (.liàlel-(iuyon, un des principaux seigneurs de la cour de Bourgogne.
Celte Suisse, que Charles allait soumettre, c'était pour lui plus qu'une province à ajouter à ses domaines : c'était un passage à travers la vie, u:i II. to
chemin qui le conduisait au but de son ambition.
— Mais, lui disait-on, prenez garde. Monseigneur! les Suisses sont d'excellents soldats.
— Tant mieux! répondait-il; je les battrai, puis je m'en ferai des auxiliaires, et ils m'aideront dans mes projets.
Ces projets, nous les connaissons. Le duc avait, dans le bon roi René, un ami qui lui tendait les bras; Jacques de Savoie, maréchal de Bourgogne, lui répondait du petit duc de Savoie et de sa mère.
Une fois maître du versant occidental des Alpes, il se laissait rouler en Italie ; la route d'Annibal était là. Seulement, plus heureux que le héros carthaginois, qu'il citait sans cesse, Charles n'avait à craindre, de l'autre côté des Alpes, aucun ennemi : il n'y rencontrerait, au contraire, que des amis et des alliés.
Le tout était donc de renverser ces Suisses, qui lui barraient le chemin.
Une chose cependant le retardait .-c'était la crainte
que le roi de France ue lui disputai la /ourritre de Saint-Pol, ne se conlenlant pas de la chair.
Mais Louis XI n'était pas si fuu ! Arrêter le duc dans sa guerre contre les Suisses, c'eût été le retenir quand il courait à sa perte.
De lui-même et sans discussion, le roi livra Saint- Oucnlin.
Le duc marcha donc contre ce» vachers, comme il appelait insolemment les gens des cantons.
Louis \l avait déclaré à ceux-ci que, vu les trêves signées avec le duc de Bourgogne, la France ne pouvait les aider de ses boldats. Mais, dans ce cas, prévu par le traité, on s'en souvient, le roi devait pa>er aux Suisses viitgt niille llorins par an.
11 les leur paya, en elTet, et leur olïril même une avance sur l'aiaiée suiNaulc. Les Suisses r«ni. reièrent : ils avaient ce qu'il leur fallait en hoiumcs cl en argent.
Sous prétexte d aller [aire uu peleriuageà Noire-
Dame du Puy en Velay, le roi s'installa à Dijon. Il voulait tout voir, tout savoir; le spectacle l'intéressait fort.
En plein hiver, c'est-à-dire le 11 janvier 147G, Charles quitta Nancy pour aller se mettre à la tête de ses troupes.
Jamais il n'avait réuni pareille puissance.
Aux trente milles hommes qu'il amenait de Lorraine, le comte de Roraont s'était joint avec quatre mille combattants ; six mille hommes lui étaient, en outre, arrivés du Piémont et du Milanais; son artillerie était magnifique, s'étant augmentée des canons pris en Lorraine; ses bagages étaient immenses ; il traînait avec lui le trésor de son père, qu'il avait enlevé aux vieilles villes flamandes; chapelle, châsses, saints d'or, apôtres d'argent, armures damasquinées, services de vermeil, bannières, tentes et pavillons.
Cette magnificence rappelait les vieilles traditions des guerres persiques; c'était le Xercès du moyen
âge, avec sa cour de ducs et de princes, ses marchands, ses courlisanes, ses valets, mêlés aux gens de guerre ; loule celle mulliludc, enfin, suivant l'armée, cl deux fois nombreuse comme l'armée qu'elle suivait.
Les Suisses présentaient un autre a^^pect : du bois et du fer.
Quand le duc avait déclaré la guerre aux cantons, leur ambassadeur avait répondu :
— Vous n'avez rien à gagner contre nous, Monseigneur : notre pays est pauvre cl stérile; nos prisonniers n'auront pas de quoi payer de riches rançons ; il y a plus d'or et d'argent dans les éperons de vos chevaliers et dans les brides de leurs chevaux que vous n'en trouverez dans toute la Suisse.
Les deux forces brutales, marehanl l'une contre l'autre, allaient donc se heurter; le lion de Hourgogneel l'ours de Berne allaient se trouver face à face.
Le comte de Komout commandait l'avanl-garde: — une fois à Jougne, il était dans son pays. — Les
474 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
Suisses, sans résistance, abandonnèrent Jougne cl Orbe.
Enfin, on arriva devant Yverdun.
Les Suisses étaient décidés à s'y défendre; mais les habitants, qui regrettaient leur ancien seigneur, s'entendirent pour lui livrer la ville.
Le plan était fort simple : deux maisons touchaient au rempart ; les gens de la ville pratiqueraient une ouverture dans la muraille, et, par cette ouverture, les Bourguignons entreraieat pendant l'obscurité.
11 fut ainsi fait; les gens du duc pénétrèrent dans la ville en criant : « Bourgogne! Bourgogne ! ville gagnée ! »
Les Suisses, à demi armés, à demi vêtus, sortirent des maisons; c'étaient des hommes qui ne s'intimidaient pas facilement; d'ailleurs, ils parlaient une langue étrangère, ce qui est beaucoup en pareil cas : ils s'appelèrent, se reconnurent, se réunirent, et, sous la conduite dellonnsenSchurpf,deLucerne,
CHAULES LE TKMÉRAinE. 175
ils (ireni leur rclrailc vers ic château. Ilans Mùlkr, (Je Berne, fut placé au pout-levis, pour proléger la retraite.
Les vaillants montagnards perdirent cinq hommes en tout.
Uo sixième faillit périr : au moment où tous ses compagnons étaient rentrés et où l'on venait de lever le pont, on l'aperçut, accourant en toute hâte, armé d'une arhalèle et de son épée. Poursuivi par un ]iourguignon, il se retourna, lui lanya un tiail, le blessa, puis, fondant sur lui, l'acheva avec son épée, lui retira son virelon de la poitrine, cl se remit à courir vers la forleiesse; près d'être atleint jjar nu second ennemi, il se retourna encore, le tua comme le premier, relira son trait comme il avait (li'jà fait, et le lan(,-a dans la poitrine d un troisième JiourguignoM, d'où il jugea inutile de le tirer, le pont-le\is s'élanl abaissé devant lui.
Lorsque le comte de Jiomonl se présenta dev;uU
i76 CHARLES LE TEMERAIRE.
ic château, les Suisse^, qui avaient démoli les fours, le reçurent à coups de briques.
Les assiégeants comblèrent les fossés de paille et de fascines et y mirent le feu.
Mais à peine laflamme avait-elle léché les portes, que les Suisses les ouvrirent, se précipitèrent sur les Bourguignons, qui n'étaient point préparés à cette sortie, les mirent en fuite, blessèrent le comte, et prirent dans la ville tout ce dont ils avaient besoin pour approvisionner le château.
Le lendemain, arriva un détachement de Bernois qui venaient renforcer la garnison; les Bourguignons crurent que c'était l'avant-gardedes Suisses, et, saisis de terreur, abandonnèrent la ville à l'instant même.
Les Suisses la brûlèrent, et, emmenant leur artillerie, se retirèrent dans le château de Grandson.
Quant à celte forteresse, ils comptaient la défendre jusqu'à la dernière extrémité.
Le !9, le duc de Bourgogne parut avec toute son armée. II fil immédiatement donner l'assaut, voulant lâter les Suisses.
II laissa deux cents hommes dans les fossés de la forteresse.
Cinq jours après, un autre assaut fut repoussé avec lo même courage.
Alors, le duc changea de lactique. Il établit son artillerie sur des points élevés, et commenta de foudroyer le château.
Le malheur voulut que (ieorges de Slein, commandant de la garnison, tombât malade, et que Jean Piller, chef de l'artillerie, fût tué sur une coulevrine qu'il pointait lui-même; enfin, soit imprudence, soit trahison, le magasin aux poudres prit feu et sauta.
Ce n'était pas le tout : on manquait de \i\res. heux hommes, excellents nageurs, se dévouèrent, traversèrent le lac au milieu des barques ennemies,
et coururent à Berne pour y exposer la détresse de la garnison de Grandson.
Malheureusement, les hommes des vieilles ligues n'avaient pas encore répondu à l'appel de leurs frères ; les secours de l'empire n'étaient point encore arrivés; Berne ne possédait qu'un noyau d'armée, dont Nicolas de Scharnaethal avait été nommé le chef, et les confédérés avaient résolu de ne rien risquer avant d'être en nombre.
On se borna à envoyer, sous la conduite de Hcinrieh Diltlinger, quelques bateaux chargés de vivres et de munitions; mais Grandson était aussi sévèrement bloqué par eau que par terre : les Bernois virent de loin la forteresse démantelée, les signaux de détresse que leur faisait la garnison du haut des remparts à demi écroulés; mais ils ne purent lui porter aucun secours.
Sur ces entrefaites, un gentilhomme allemand, nommé Kamschwag, demanda à parlementer avec
CHARLES LE TÉMÉRAIRE. iTO
les assiégés ; il se présentait, disait-il, de la part du margrave Philippe de Bade; il parlait allemand et oiïrait à la garnison des conditions honorables.
A l'en croire, tout était à fou et à sang dans les cantons; Berne seul, qui s'était rendu à merci, avait été épargné.
Mors, une grande dissension éclata parmi les suisses : Ilans Millier voulait s'ensevelir sous les ruines de la forteresse; Jean Weiller voulait se rendre.
(.<> fut .Iran Weiller <|ui l'cMnporta. On donna cent écus au parlementaire afin do s'assurer sa protection, et, sous sa conduite, la garnison, sans armes, se rendit au cnnip du dur dr» !^v,l^'J^I:^^'.
Charles entendit une gramie rumeur, et demanda quelle en était la cause. On lui dit que c'était la garnison de la forteresse (]ui venait se rendre à Fuorci. Il n'y pouv.nt croire : il s'avança sur le seuil de sa tcnlc; les huit cents Suisses étaient devant lui !
— Monseigneur, dit le parlementaire, voici la garnison de Grandson qui vient se rendre à votre Tolonté et à votre merci.
— C'est bien vrai, cela? demanda le duc qui doutait encore.
-— Vous le voyez, dit l'Allemand Ramschwag.
— Eh bien, reprit le duc, ma volonté est qu'ils soient pendus et noyés, et ma merci qu'ils aient le temps de demander à Dieu pardon de leurs péchés.
— Bravo ! dirent le comte de Romont et le sire de Châtel-Guyon ; quand on n'épargne personne, les guerres sont bientôt finies.
A ces mots, et sur un signe du duc, les prisonniers furent enveloppés et divisés en deux parts : la garnison de Grandson était destinée à la corde, celle d'Yverdun à la noyade.
On signifia ce jugement aux condamnés; ils Técoutèrent tranquillement et sans faire paraître aucun trouble; seulement, Weiller s'agenouilla devant
CHAULES LE TÉMÉRAIRE. \H\
Millier, et lui denianda pardon de l'avoir eiUrain<' à sa perte. Mùller releva son compagnon, et l'emhrassa en lui pardonnant.
Sur ces entrefaites , arrivèrent les gens d'Estavaycr, que les Suisses avaient fort maltraités trois .ms auparavant, et ceux d'Vverdun , dont ils venaient de brûler la ville.
Ils réclamaient rodicc de bourreaux : leur réclamation parut juste au duc, et il y satisfit.
Une heure après, l'exécution commt^nra.
La pendaison dura huit heures! Les arbres qui entouraient la forteresse fournirent des gibets; quelques-uns étaient chargés de dix ou douze cadavres !
Puis, la pendaison terminée :
— A demain la noyade, dit W duc ; il ne faut pas user tous ses |)laisirs en un jour.
Le lendemain, en effet, on procéda à la noyade.
Charles monta dans une barque rirhement équipée, fiariùc de tapis cl de coussins de \elour>,au\
voiles brodées et aux banderoles de mille couleurs ; le pavillon de Bourgogne lloUait au grand mât.
La barque ducale était le centre de cent autres barques chargées d'archers.
Au milieu du cercle, on amena les prisonniers ; puis, les uns après les autres, on les précipita dans le lac, et, quand ils revenaient à la surface, les archers les assommaient à coups d'aviron ou les criblaient de flèches.
Tous moururent en martyrs, sans qu'un seul demandât grâce.
Mais toutes ces âmes montaient à Dieu en criant : « Vengeance ! »
Au commencement du siège de Grandson, Nicolas de Scharnaethal n'avait encore réuni que huit mille hommes. Il alla, avec ces huit mille hommes, se placer à Morat, et là, il attendit.
Chacun accourut : Pierre de Faucigny, de Fribourg, avec cinq cents hommes ; Pieire de Rom-
slal, de Brienne, avec deux ccots; Conrad Wôg, de Soleure, avec huit cents.
Ainsi renforcé de quinze ou seize cents hommes, Mcolas de Scharnaellial se risqua à faire un mouvement, et se porta sur Neuchàlel.
A peine y était-il, que liuttenry Godli i y juigmt ivc'c quinze cents hommes de Zurich, de Baden, de l'.Vrgovie et des pays d'alentour; puis Peterraaun Koî, avec huit cents hommes de Bàle; liarfurlcr, avec huit cents dcLucerne; Haoul Ueding, avec quatre mille des vieilles ligues allemandes, c'est-àdire de Schwilz, Lri, Uuterwalden, Zug et Glaris ; puis les gens des communes de Saint-Gall, de Schaffausen et d'Appenzell; puis le contingent de la commune de Strashourg : si\ cents cavaliers, dont deux cents armés par rêv»'-'!*.', «t (f.iii/É- rints arquehusiers; puis, enhn, lin manu a Lpim^cn, avec les hommes d'armes et les vassaux de l'iirchiduc Sigismund. Bàlc cuvoya, en outre, pour les frais de la
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guerre, les quarante mille florins que l'archiduc avait déposés dans la caisse de cette ville pour le rachat du pays de Ferrette, somme que le duc, on le sait, n'avait point voulu toucher.
A la fin de février, l'armée des Suisses présentait un effectif d'environ vingt mille combattants.
Le duc n'ignorait pas cette augmentation de l'armée fédérale, mais il s'en inquiétait peu.
Que pouvaient ces paysans inexpérimentés contre les meilleurs soldats du monde?
D'abord, on avait obtenu de lui qu'il les attendit dans son camp de Grandson; mais, quand il sut qu'ils approchaient, il ne put garder sa résolution et marcha à leur rencontre.
Le vieux château de Vaumarcus commandait le chemin de Grandson à Neuchâtel, chemin fort resserré en cet endroit, et qui ne laissait qu'un étroit passage entre les montagnes et le lac.
En voyant celte magnifique armée, le comman-
danl de Vaumarcus ne songea pas même à se défendre : il lit ouvrir les portes de la forteresse, vint audevant du duc et lui demanda à servir dans son armée.
Le duc le remplaça par le sire Georges de Kosembos, auquel il donna cent archers pour garder le château rendu et les hauteurs environnantes.
Les Suisses s'avançaient de leur coté, longeant les bords de la Ileuss, et marchant pas à pas, avec circonspection; car ils ignoraient où ils rencontreraient leurs ennemis.
(^»uantaux Bourguignons, peu leur importait : partout où ils rencontreraient les Suisses, ils les écraseraient.
Le !•' mars, les Suisses passèrent IaKeuss. Le 2, après la messe entendue dans le camp de messieurs de Lucerne, les hommes de Schwitz et de rhun, qui, ce jour-là, formaient lavant-garde, prirrnt un thcmin dans hi monlagiic, laissèrent à t;au-
che le château de Vaumarcus, et, arrivés sur la hauteur, la trouvèrent occupée par le sire de Rosemhos, avec soixante archers.
Le combat s'engagea; les Bourguignons furent repoussés.
Alors, les Suisses atteignirent le point culminant des hauteurs, et, de là, virent toute l'armée bourguignonne en marche; elle s'étendait au bord du lac, en avant de Concise, et, de son aile gauche, embrassait la montagne, comme eût fait le coin d'un croissant.
De son côté, le duc les aperçut.
Il quitta le petit palefroi qu'il montait, se fit amener un grand cheval gris tout couvert de fer, et, s'élançant dessus :
— Allons! dit-il, marchons à ces vilains, quoique de pareils paysans soient indignes de chevaliers comme nous !
En apercevant les Bourguignons, les Suisses
CHARLES LE TÉMÉRAIRE. i9T
avaient char^<* quatre des leurs d'aller porter à Nicolas de Scharnaelhol la nouvelle qu'on avait l'armée l)ourguij5'nonne en vue, et que le combat allait inrvitahlcment s'enpager, les gens de Schwitz et de rliun, ^i faibles qu'ils fussent, cHant déeidi's à ne pas reculer d'une semelle.
Et, en effet, cette avant-garde, quoique rc^unissanl à peine quinze cents hommes, ne voulait point avoir l'air de craindre le choc; elle descend!» 'n belle ordonnance, d'un pas rapide, tout en conservant ses rangs, vers une petite place où s'élevait la chartreuse de Lance.
Les Suisses, par un sentiment de stratégie instinctif, s'appuyèrent à la chartreuse.
Puis, entendant les chants des reîtres,qui,danscc moment même, disaient la m«^«î*«p, les conféd«T.''i. plantant lenrs piques en terre, s»» mirent à genoux, «'t prirent leur pnrt de la messe qui se disait dans le camp ennemi.
188 CHARLES LE TÉMÉRAIUE.
Le d'ic, les voyani s'agenouiller, se méprit sur leurs internions.
— Par saint Georges ! s'écria-t-il, je crois queces^ vilains demandent merci,
Et, s'avançant sur son front de bataille :
— Gens des canons, feu sur eux ! afin qu'ils sachent bien qu'ils n'ont aucune grâce à attendre de înoi !
Les gens des canons obéirent; les boulets allèrent fouiller les rangs des Suisses agenouillés. Quelquesuns des pieux soldats se couchèrent sanglants et mutilés ; les autres demeurèrent à genoux et priante
Le duc ordonna une seconde décharge ; les canonniers obéirent une seconde fois.
Mais quand le vent eut chassé la fumée des canons^ Charles vit les Suisses debout et prêts au combat.
La messe était finie, et un corps de trois mille hommes, commandé par Nicolas de Scharnaethal venait de rejoindre l'avant-garde.
Non-seulement les Suisses étaient debout, mais encore ils s'avaiH;aiciit d'un pas rapide contre le duc. Ils formaient trois bataillons carres, tout hérissés de piques, et au milieu desquels les bannerets élevaient leurs bannières, qu'ils portaient aussi lièrement que des bannières ducales.
Dans les intervalles des bataillons était l'artillerie, marchant du même pas que la troupe, et faisant leu tout en marchant.
Les ailes de l'immense dragon étaient formées par les hommes de Félix Schwarlzmurer, de Zurich, et de Ilermann, de Mullinen, (jui, armés à la léj^ère, rasaient d'un cùié la montagne, et de l'autre côtoyaient le lac.
Le duc appela sa bannière et la lit placer de-
Naiil lui; puis, mettant sur sa tète un eascjue
d'or avec une couronne <l«' diariKints, il chargea
l«" sire de C.hàtel-liuyon datlaijuer le bataillon
de gauebe, et le sire dAimeries dattaijuer le
bataillon de droite. Lui se réservait le cenlre.
Cependant le Téméraire s'était avancé si imprudemment, qu'il n'avait encore avec lui que son avant-garde; il est vrai que cette avant-garde se composait de ses meilleurs chevaliers.
Le sire de Chàtel-Guyon chargea avec une furie incroyable : ces Suisses lui avaient pris toutes ses seigneuries; et, comme c'était un homme d'une grande force et d'un grand courage, et qu'il s'était jeté en désespéré au milieu des piques, un instant il entama le bataillon et pénétra presque jusqu'au centre; il n'était plus qu'à deux pas de la bannière de Schwitz, et déjà il étendait le bras pour la saisir, lorsqu'un homme de Berne, nommé Hans in der Grull, l'abattit d'un coup d'épée à deux mains.
En même temps, Ileinrich Elsencr, de Lucerne, s'emparait, lui, de la bannière du sire de Chàtel- Guyon.
A droite, c'était chance pareille, ou même pire
cil ARLES LE TKMÉRAIIIE. 491
encore pour les Bouri^uif^nons : Louis d'Aimrries avait été tué au premier choc ; Jean de Lalaing lui avait succédr et avait été tué à son tour; le sire (le Prùtiers avait pris le commandement et était tombé comme les deux autres.
Au centre combattait le duc; mais il avait vu, dès le premier choc, deux ou trois de ses meilleurs chevaliers sautera bas de leurs chevaux; sonporfeélendard avait été nhaltu.et, s'il n'avait repris la bannière de ses mains, elle tombait dans celles de l'ennemi, (le n'était point contre des hommes <|u i! était venu se heurter, c'était contre un véritable murde fer.
El encore, ce murde fer, un moment arrêté, se remettait en mouvement et poussait tout devant lui.
Force fut au duc de reculer il était débordti sur ses deux ailes et repoussé lui-même par une force invincibb'.
Il recula pas à pas, en rugissant, frappant sans cesse, frappé tt)Ujours ; mais il recula.
II recula jusqu'à ce qu'il retrouvât son camp et le reste de son armée.
Là, il eut un moment de répit, sauta à terre, changea de casque et de cheval. — Son casque avait été brisé par un coup de massue et la couronne en avait clé mise en pièces ; le cheval était blessé, tout dégouttant de sang, et se soutenait à peine.
Monté sur un cheval frais, armé d'un casque neuf, il fit de nouveau sonner la charge.
Mais, en ce moment, au sommet des collines de Champigny et de Bonvillars, le duc vit apparaître une nouvelle troupe d'ennemis; elle était double au moins de celle qui l'avait si rudement ramené; elle descendait rapide et bruyante, faisant feu de son artillerie et criant : « Grandson! Grandson! »
Charles donna aussitôt des ordres, pour que l'on fit face aux nouveaux assaillants ; mais à peine la manœuvre venait-elle de s'exécuter, que l'on entendit du coté opposé un bruit efl'royable.
CHAFILES LE TÉMÉRAIRE. 193
C'étaient les trompes des gens d'Uri et d Unterwaldcn, — deux cornes immenses, données jadis à leurs pères, disait la tradition, par Pépin et par Cliarlemagne, et (jue l'on appelait le taureau d'i'ri et la cache d'inlerwaldcn.
A ce bruit, d'aulant plus formidable (ju'il était inconnu, et qu'il semblait le rugissement de quelque animal gigantesque, le duc s'arrêta, disant :
— Far saint Georges! qu'est-ce encore que ceux-ci?
— Ce sont nos frères de vieilles ligues suisses, (jui habitent Ks hautes montagnes; ce sont ceux (jui ont mis tant de fois les Autrichiens en déroute, répondit un prisonnier de la garnison de Vaumarcus. Voilà les gens de Glaris ; je reconnais leur lundammun ischudi. Voici maintenant ceux de Scliaffausen ; voici le bourgmestre de Zurich avec sa lrou|)e. Malheur à vous. Monseigneur! car cf» sont les descendants des hommes de Morgarten et de Scmpa'ch !
194 CHARLES LE TÉMKRAIRE.
— Oui, malheur à moi! murmura le tluc; car si leur avant-garde seule m'a donné tant de mal, quo sera-ce donc quand je vais avoir affaire à toute l'armée!
En effet, toute l'armée suisse attaquait le camp par trois côtés; or, le camp, c'était cette multitude de marchands, de jongleurs, de femmes de joyeuse vie, qui faisaient, de Tarmée du duc, une population ambulante.
Tout cela fut saisi de terreur, et, du milieu de cette multitude, retentit le cri de sauve qui peut !
Les Italiens, les premiers, prirent l'épouvante et s'enfuirent.
Charles, cependant, ne perdit point courage ; il rallia ses gens, essayant de les mettre en bataille; mais, alors, sur trois points à la fois, les canonnades éclatèrent.
A partir de ce moment, ce fut un désordre effroya-
CM aui.es LF. TKMÉl\Air\i:. 195
hic, un tumulte indicible; chacun ne songea plus qu'à j)ourvoir ;'i sa [jropre sûreté. Le duc courait à travers cette multitude effarée, avec do grands cris, frappant sur les fuyards à coups d'épée, mais no faisant que hâter leur fuite.
Jamais orf ne vil déroute plus complète.
« Les ligues, dit le ciironifiucur, se ruèrent dessus, dépeçant de çà et de là ces beaux galants, et furent si bien déconfits, ces pauvres Bourguignons, (ju'ils ne semblèrent plus qu'une fumée fouetléepar le vent de bise. >»
Le duc, voyant tout perdu, se mit à fuir à son tour; son fou, le (Glorieux, (jui s'était, comme riiubitudc, tenu à so?! cùfi' pendant l;i hitailK» . s'enfuyait avec lui.
— .\hl Monseigneur, disait-il d'une voix laraenlahle et comique à la fois, comme nous voilà anni* bal es!
El cependant, au millru de tout c«'la, il ne périt,
selon la chronique de Strasbourg, que six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses.
Mais la défaite n'en était que plus flagrante. Le greilier de Paris, Jean de Troyes, en pousse un cri d'allégresse qui peut être considéré comme l'écho de la France.
<( Et, dit-il, le duc s'enfuit sans s'arrêter, et souvent regardant derrière, vers le lieu où fut faite sur^ lui ladite destrousse, jusques à Joigne (Jougne), où il y a huict grosses lieues qui en valent bien seize de France la jolie, que Dieu sauve et garde! »
Et, en effet, avec ces six cents Bourguignons, le duc Charles avait plus perdu que Philippe de Valois à Crécy, que Jean le Bon à Poitiers, que Charles VI à Azincourt : il avait perdu le prestige d'invincibilité qui l'entourait; il n'était plus Charles le Terrible.
Des manants, des vihiins, des vachers, comme il les appelait, lui avaient fait tourner le dos, l'avaient
CHARLES LE TÉMKRAIHE. 497
poursuivi, l'avaient battu ; ils étaient dans son camp , ils fouillaient sa lente; ils étaient maîtres de ses armes, de ses trésors, de ses canons.
Il est vrai qu'à l'exception des engins de guerre, les Suisses appréciaient peu la valeur de leur capture : ils prenaient les diamants pour du verre, l'or pour du cuivre, l'argent pour de l'étain. Les tentes de velours, les draps d'or et d'argent, les damas et les dentelles d'Angleterre et de Malines furent partagés entre les soldats, puis coupés à l'aunecomme de la toile, et chacun en emporta son morceau. Le Irésur ducal fut de même parl-igé entre les gens des ligues; tout ce qui riait argent fui mesuré dans un casque, tout ce qui était or fut mesuré à poignées.
(,)ualre cenls |)ièces de canon, huit cents arquebuses, cin(| cenls drapeaux et vingt-sept bannières furent distribués aux villes (|ui avaient envoyé des .soldats à la confédération; Herne eut la châsse de erislal, les apôtres d'argent et les vases sacrés,
comme étant la ville qui avait eu le plus de part à la victoire.
Un homme d'Uri, entrant dans la tente du duc, trouva par terre son chapeau à l'italienne, entouré de pierres précieuses ; le chapeau valait vingt raille ccus d'or; le montagnard le mit un instant sur sa tête; lui parut-il trop large ou trop étroit? le fait est qu'il le rejeta en disant :
— J'aime mieux avoir dans mon lot un bon harnais de guerre.
Le duc portait à son cou, dans les grandes cérémonies, un gros diamant qui n'avait point son pareil dans la chrétienté; la boîte entourée de pierres fines où était enfermé ce diamant, tomba entre les mains d'un Suisse qui, n'y voyant qu'un morceau de cristal, le rejeta avec dédain. Cependant, au bout d'une centaine de pas, il se ravisa, cl revint pour chercher le diamant; la roue d'un chariot allait passer dessus ; il le ramassa et le vendit un écu au
cnréde Monlagny! Plus tard, ce diamant fut acheté par un marchand nomme Barthélémy May, qui, à son tour, le vendità la répuMiquc dcGônes, laquelle le revendit à Ludovic Sforza dit // Moro; enfin, après la mort de ce duc de Milan, Jules II l'acheta pour vinf?t mille ducats. Il venait de la couronne du ("î rand Mogol, et orne aujourd'hui la tiare du pape ; il vaut deux millions.
A l'endroit où le premier choc avait eu lieu entre le duc de BourgoLrne et Nicolas Scharnaethal , on retrouva sur le sahle deux autres diamants qu'un ronii tl't'pée avait enlevés à '•' ''^uronne du duc. La de ces diamants devint la propriété d'un riche marchand d'Augshourg, nommé Jacques Fujj^'er, (|ui refusa de le vendre , dahord à l'empereur <'liarles-nuinf, parcequc criui-ci luidcvait déjà nnt^ L'Posse somme dont il m» pouvait se faire, payer, et ensuite à Soliman, |»arce qu'il ne voulait point qu'une si précieusi» pierre sortit de la clirélientc.
iOO CHARLES LE TEMERAIRE.
Henri VllI l'acquit pour une somme de cinq mille livres sterling, et sa fille Marie l'apporta, avec les autres bijoux, de sa dot, à Philippe II d'Espagne ; depuis ce temps, il est resté au trésor de la maison d'Autriche.
Le second — le moindre — fut vendu à Lucerne, seize ans après la bataille, au prix de cinq mille ducats ; le marchand qui en était devenu acquéreur commerçait avec le Portugal ; il le vendit à Emmanuel le Grand. Vers la lin du xvr siècle, don Antonio, prieur de Crato, dernier descendant de la famille de Bragance, vint à Paris et y mourut ; le diamant fut alors acheté par Nicolas de Harlay, sieur de Sancy ; sous ce nom de Sancy^ il faisait partie des diamants de la couronne de France vendus pendant les premières guerres de la Révolulion. Il appartint à madame Paul Demidoff ; nous ignorons s'il est resté dans la famille.