LA BATAILLE DE M OR AT
Le roi Louis, on se le rappelle sans doute, était venu jusqu'à Lyon, sous prétexte de faire un pèlerinage à Notre-Dame du Puy en Velay. Ce pieux monarque professait un culte tout particulier pour les Notre-Dame : il avait déjà parmi ses meilleures amies Notre-Dame d'Kmbrum , Notre-Dame de (iléry, Notre-Dame des Victoires ; il voulait mettn' dans ses intérêts Notre-Dame du Puy, dont la sainte ima^'c avait été taillée en bois par le prophète Jérémie lui-même.
La Nolre-Damc avait clé mir.iculcu.^c. Aussi,
Louis XI, dès (ju'il apprit la défaite de (îrandson,
c mit-il en devoir d'aller remercier la ^'lurieuse
madone. Le 7 mars, il s arrêta pour coucher dans
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une petite auberge à quelques lieues du Puy. Trois députés du chapitre étaient accourus à sa rencontre ; ils voulurent s'agenouiller pour parler au roi, mais celui-ci ne permit point qu'ils prissent cette humble posture.
— Relevez-vous, dit-il ; et, si vous avez quelque demande à m'adresser, écrivez-la en forme de requête, et remettez-la-moi : je ferai toujours tout ce qui sera en mon pouvoir pour l'honneur et la révérence de ma très-honorée Dame la sainte Vierge, votre patronne et la mienne. Retournez à votre église, où je vais aller. Ne sortez point au-devant de moi en procession ; je ne viens pas chercher chez vous des compliments et des hommages : je jiens en humble pèlerin demander des bénédictions. Attendez-moi sur la porte de la cathédrale, et, à mon arrivée, entonnez le Salve Reglna.
Ainsi fut-il fait. Avant d'entrer dans l'église, le roi mit sa chape et son surplis de chanoine; puis
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il demanda et obtint la dispense de marcher pieds nus jusqu'au fond du sanctuaire, ne lit, ce jour-lù, (ju'une courte oraison, vu la fatigue (jui l'accablait, et déposa trois cents écus sur l'autel.
De retour à Lyon, il y vit arriver le roi Uené.
Le roi Kené, i\u\ était entré dans la ligue du duc de Itourgogue, venait s'excuser auprès de Louis \L 1 1 se doutait bien, le pauvre prince, que son royaume de Provence ne serait ni à Charles du Maine, son neveu, ni à Uené II, son pelit-fils, cl l'avait même lait comprendre à ceux-ci par un apologue. Un jour il avait j< té une épaule de mouton à deux lévriers (|ui se bataillèrent pour avoir le morceau. Alors, et pendant (|u'ils se déchiraient à belles dénis, liené ordonna de lâcher un dogue. Le dogue, j»lus fort (jue les deux lévriers, tomba sur l'épaule <*t remj)orl.i, ^ i «(u'il n'eût pas fait peut-être si les deux lévriers eussent été réunis contre lui.
Le bon roi Uené était vieux; Charles du .Maine
était malade ; Louis XI jugea que tout ce mondelà n'avait pas longtemps à vivre. Il fut charmant, reçut son vieil oncle avec des tendresses infinies; tous les jours, il lui donnait de nouvelles fêles, et lâchait de le réjouir , lui offrant en cadeau des joyaux, des pierres précieuses, des livres, des médailles, des peintures, toutes choses dont le vieux prince était fort curieux. Puis, tandis qu'il amusait son oncle avec les marchandises , lui prenait les marchandes : il rentra à Paris avec deux maîtresses, la Passe-Filon et la Gigonne. C'était l'indice d'une bien grande satisfaction !
Mais il n'y avait pas que le bon roi René qui revînt à Louis XI : le duc Galéas aussi lui faisait présenter ses excuses de s'être allié avec le duc de Bourgogne, attribuant à la crainte cette espèce de trahison envers son ancien ami le roi de France : il offrait cent mille ducats pour que Sa >îajeslé oubliât celte folie. Le roi avait besoin de
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r;aléas, il lui écrivit qu'il oublierait pour rien.
Knfin, madame de Savoie elle-même envoyait un message à Lyon, pour se rapatrier avec son frère. — Mais, quant à celle-là, Louis XI savait à quoi s'en l<^nir : elle était de la famille et avait beaucoup de lui. En même temps qu'elle écrivait au roi, la princesse allait, de sa personne, trouver le duc à Lausanne.
Nous avons dit que Charles avait couru, avec son fou, jusqu'à Jougne. A Jougne, à peine trouva-l-il une chambre pour se reposer, le château ayant été brûlé et fumant encore. Il ne fit là qu'une halte d un instant, et ne s'arrêta réellement qu'a Lausanne, où il essaya de rallier son armée.
Il était donc à Lausanne, — non dans la ville, mais dans son ramp, sur la hauteur qui regarde les Alpes; — il était là, seul, farouche, ayant juré de ne point • ouper sa barbe qu'il n'eût revu les Suisses en bataille rangée, envoyant des ordres partout, j)our II. li
faire rentrer les déserteurs et lever de nouvelles troupes, se laissant aller à l'ivresse morne et solitaire du désespoir.
Ses forces n'y tinrent point : il tomba malade. Son médecin Angelo Catto, un Italien fort habile, entreprit de le guérira la fois au moral et au physique; il lui mit des ventouses et lui fit boire du vin : le duc ne buvait d'habitude qu'une espèce de tisane.
Au bout d'une quinzaine de jours, le régime avait opéré, et Charles reprenait son existence accoutumée, sa vie de guerre et d'activité.
Il tira quatre mille Italiens du pape; il remit au complet sa troupe d'Anglais, fit venir, de Flandre, six mille Wallons, et, des Pays-Bas, deux mille chevaliers qui, avec leurs suivants, formaient cinq ou six mille hommes de cavalerie. Jamais il n'avait été si terrible dans ses volontés, jamais il n'avait commandé si durement; il n'ordonnait plus que sous peine de mort. Il passa une revue : il avait vingt-
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(rois mille hommes, sans compter ceux, des charrois cl de rarlillerie. Ce a'étail point asàcz : il altendii encore, et s augmenta de neuf mille hommes pris un pi'U partout. Knfin, le comte de Romonl lui amena ijualrc mille Savoyards; ce qui porta son elTeclif à trente-six ou treulc-huit mille hommes.
Use retrouvait ainsi plus puissant qu'avant Grandson, elavec sa puissanccctail revenu tout son orgueil.
Ce n'était plus ni Jean de Calahre, ni Maximilien, <|ue devait épouser sa lille Marie : c'était lejeune duc de Savoie ; un partage était fait d'avance des terres •le llerne. (Jn allait commencer par allaciuer Moral; on un jour la eamp.v^ne devait ùtre terminée!
'.iiiiiiL'.N ui^aii •
— Je déjeunerai à Moral, je dinerai à h'rihourg, je soupe rai à Berne !
C'élaitdonc sur .Morat qu'allait porter son jiremier clTorl; Morat, la sentinelle avancée, la grandgardc de Berne.
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Les Suisses, de leur côté, ne restaient point inactifs. Messieurs des cantons écrivaient lettres sur lettres en France et en Allemagne. Strasbourg envoya son contingent, huit cents habits rouges ; Colmar le sien, rouge et bleu; Lindau, blanc et vert; Waldshut, noir.
Le roi n'envoya pas un seul homme, mais offrit de l'argent tant qu'on en voudrait pour lever des troupes. Nous nous trompons en disant qu'il n'envoya pas un seul homme : il envoya René de Lorraine, ce beau jeune prince dépouillé, cette vivante preuve de la brutalité et de l'injustice du duc de Bourgogne. René venait combattre de sa personne, et, trop pauvre pour faire les frais de son équipage, il avait eu recours à sa grand'mère. Tout le monde l'aimait et lui était sympathique. Lors de son passage à Lyon, les bourgeois et les marchands lui demandèrent quelle était sa livrée; il répondit: «Blanc, rouge et gris; » et, le lendemain, marchands et bourgeois
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avaient tous à leur chapeau des plumes de ces trois couleurs. En traversant sa chère Lorraine, incognito, It'-guisé, il alla entendre la messe à Saint-Nicolas, près de Nancy. La messe linie, une femme passa près de lui, et, sans faire semblant de rien, lui mil dans sa poche une bourse qui n«' contenait pas moins (\c quatre cents florins. Le jeune prince remercia celte femme et lui demanda son nom ; elle ne voulut point le dire; mais il sut plus tard que c'était la veuve d'un de ses anciens serviteurs nommé Walleter.
Celte fois encore, le vent emporta la prédiction du duc Charles : non-seulement il ne déjeuna point a Moral, ne dina point ù lYibour^, ne soupa point a Berne, mais encore, au dixième assaut livré contre le boulevard de la Suisse, il n'étail \u\s plus avancé qu'au premier.
•« Tant (|uil rjous restera une goutte de san/^MJans
les veines, nous nous défendrons, u écri\ail huben-
berg, l'héroïque défenseur de Moral.
tr
Et, pendant ce temps, arrivaient à Berne, les hommes d'Uri, d'Unlerwalden, de l'EntUbuch, de Thun, de l'Oberland, de TArgovie, de Bienne, de la commune et de l'évoque de Baie, et ceux du pays du duc Sigismond.
On nattcndait plus que les gens de Zurich.
Enfin, le 21 juin au soir, tandis qu'à Berne tout le monde était dans les églises, occupé à prier Dieu, on annonça les gens de Zurich : ils arrivaient avec ceuxdeThurgovie, deBaden et des libres bailliages.
En un instant, Berne fut illuminée, et chaque maison eut une table devant sa porte; mais les nouveaux venus ne burent qu'un verre de vin en passant; ils avaient peur d'arriver trop lard. On les embrassa, en leur criant : « Bonne chance ! »
A dix heures du soir, ils quittaient Berne, chantant leurs chanls de guerre ; ils marchèrent toute la nuit, sous une pluie battante, et arrivèrent au point du jour devant Morat.
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Le duc avait, comme nous l'avons dit, Irenlc-six )U trente-huit mille hommes; les confédérés, trente mille à peu près.
Charles ne pouvait croire que les Suisses osassent l'altaqurr; on avait beau lui dire que la balaillc* serait pour le lendemain, il riait de l'avis.
>aij> doute, s'il eût cru à une attaque, cùl-il change la disposition de son armée, n'eût-il pas laissé, par exemple, le comte de Romonl et ses Savoyards de l'autre coté de Morat; sans donto rû'-il iiii> >()ii al lilleric en batterie, de façon a ce iju ciiC j)ût lui servir, et eût-il lait prendre à sa cavalerie une position dans laquelle elle put charger.
Il ne lit rien de tout cela.
Aussi, An^elo Callo, son niédeein-aslrologuc, qui avait déjà prédit la défailc de (irandson, prédit-il elle de Morat.
La veille de la bataille, le j)riuee de Tareute avilit pris congé du due. Lui aussi avait cru épouser
Marie de Bourgogne; mais il vit que Charles se moquait de lui, comme il s'était moqué de Jean de Calabre, du duc de Savoie et de Maximilien. II s'était bien battu à Grandson ; il jugea inutile de se battre à Morat.
Quand on avait su que les contingents suisses approchaient, on avait tâché de décider le duc à lever le siège et à aller attendre l'ennemi en plaine ; mais il s'y était obstinément refusé.
La gauche de son armée , commandée par le grand bâtard de Bourgogne et le sire de Ravenstein, s'étendait jusqu'aux murs de Morat et était appuyée au lac.
Le corps de bataille, sous les ordres de Hugues de Châtel-Guyon et de Philippe de Crève-Cœur, occupait l'espace compris entre les villages de Grentz et de Courtivon.
Charles tenait la droite avec ses archers achevai, les Anglais et la meilleure cavalerie de l'armée.
Niais toute cette annOc nouvelle, mal exercée, composée de mercenaires, commandée par des capi- Uiines inquiets do l'avenir, ne justifiait que trop les craintes prophétiques d'Anj^elo Catto.
Le duc lui-même n'était plus l'homme dos hoaux et f<lorieux jours : il semblait avoir perdu ce coup d'd'il du capitaine (jui piano au-dessus des batailles; entêté, colère, passant de l'épilepsie à Icni,'ourdissement, il était un exemple de la folie dont la l'rovidenco frappe ceux qu'elle veut renverser.
A la pointe du jour, les chefs de Tarmée suisse s'assembleront on conseil pour ro^'lor l'ordre do la bataille.
Il fut convenu qu'une troupe de confédérés, réunis aux j^'cns du pays, couperait le corps du comte de Romont, cl, paralysant ses nouf mille lunnoio, l'ompéc lierait de prendre part à la bataille, tandis que le firos de l'arméo alla(|uorait le duo.
L'avant-f;ardo fut mise sous les ordres de llans
(le llaliwill, bourgeois de Berne, mais chevaliei d'une ancienne et noble famille de l'Argovie. C'était quoique jeune encore» un vieux soldat des guerres de Bohême; il avait aidé le fameux Hunyade à chasser les Turcs de Hongrie. Les hommes qu'il commandait étaient les gens de Fribourg, ceux des anciennes ligues de l'Oberland et de rEnllibuch.
Oswald de Thierstein, avec le duc René, était à la tcte de la cavalerie ; il avait en outre, sous ses ordres, un grand nombre de piquiers, de hallebardiers et de coulevriniers.
Le corps de bataille était commandé par ïlans Waldmann, de Zurich, auquel on avait adjoint Guillaume Ilerter, capitaine des gens de Strasbourg. Là étaient toutes les bannières, gardées par mille hommes, armés de piques, de hallebardes et de haches d'armes, choisis parmi les plus vaillants.
Guillaume Eertenstein, de Lucerne, conduisait l'arrièrc-garde.
Mille hommes étaient charj^és d'éclairer la marche de l'armée.
Les Bourguignons ne pouvaient voir ni la marche, fii la disposition des alliés, ceux-ci étant couvorts par une chaîne de montagnes qui s'étend entre Morat et la Sane, et qui court parallèlomcnl à la rivière ; une forôt couvrait, en outre, les deux versants de ces collines. T'est derrière ce rideau impénétrable aux regards que les Suisses établissaient leur ordre de bataille.
Au moment où l'on allait marcher à l'ennemi, (iuillaumc IkTler, capitaine de Strasbourg, demanda s'il ne serait pas bon de faire quelques retranchements, soit avec les chariots, soit avec des palissades, oiin de rompre le choc de la caval«Mi«^ lu duc; mais Félix Kelhr, tir /tiiieh , lui r. pondit :
— Si nos lidcles alliés ont bonne volonté de combattre avec nous, le moment est venu. Selon la cou-
tume de nos pères, nous allons marcher sur l'ennemi et en venir aux mains ; l'art des fortifications n'est point notre fait.
Dès le matin, par une pluie battante, le duc avait fait mettre ses hommes sous les armes ; mais voyant que la poudre se mouillait, que les cordes des arcs se détendaient, il les fit rentrer au camp.
Ce fut le moment que choisirent les Suisses.
Hans de Hallwill, qui commandait l'avant-garde, donna alors le signal.
— Braves gens confédérés et alliés, dit-il, voilà devant vous ceux que vous avez battus à Grandson! Ils viennent pour prendre leur revanche. Leur multitude est grande; mais la multitude ne nous fait pas peur. Songez aux belles batailles que nos pères ont gagnées. Il y a cent trente-sept ans qu'à pareil jour, en ces lieux mêmes, à Laupen, ils rcmporlèrent une grande victoire. Vous êtes vaillants comme eux; Dieu sera avec vous! Afin qu'il
nous accorde celle jzràce, à "/cnoux, mes amis, cl " faisons noire prière.
)cX lous s'agenouillèrent el joignirent les mains.
En ce moment, la pluie cessa; un coup tle vonl chassa les nua^res, le ciel s'écluircil, le soleil brilla.
Les Suisses alors virent la plaine; dans la plaine, l'ennemi, et, derrière l'ennemi, le lac.
A cette vue, Ilans de Ilallwill tira son cpéc.
— Hraves gens, s'écria-l-il, Dieu nous envoie son soleil; pensez à vos femmes et àvoscnfanls! Kl vous, jeunes gens, permellrez-vous aux Italiens de vous eidever vos amoureuses?
Dès lors, on n eut plus besoin que de les modérer; ils s'avancèrent en bon ordre, criant : «< Gran Ison! (irandson! >»
Devant eux, une troupe de chiens de mnnfa^^rie reneoiitra une troupe de eliiens du earnp: forts ri vi^'oureux, le^ chieiLs de montagne commcncèrenl à ilunner la chasse aux autres.