‹ Charles le téméraire (volume 2)Chapitre 28 sur 34 · II · texte numérisé non relu

II

Celait un présage.

On vint dire au duc que les Suisses marchaient sur ses retranelieincnls; il n'en voulut rien croire et maltraita le gentilhomme qui lui disait les avoir vus de ses propres yeux.

Des décharges répétées d'artillerie le tirèrent de son logis ; il reconnut et vit l'avant-garde de Ilall- Avill et le corps de bataille de Waldmann qui attaquaient les retranchements.

En même temps la cavalerie lorraine s'avançait.

Le duc monta à cheval et chargea cette cavalerie, déjà ébranlée par l'artillerie des retranchements. La cavalerie bourguignonne allait probablement la mettre en déroute, lorsque les fantassins suisses lui vinrent en aide avec leurs terribles piques.

Le duc n'en avait pas moins bonne espérance dans la victoire; mais, tout à coup, il entendit, à sa droite, un tumulte elTroyable.

C'étaient llalhvill et ses gens qui, ayant tourné

la halterie, s'en étaient emparés et faisaient feu sur les Bourguignons, tandis que lUibenberg, sorti de Morat, venait, avec l'impétuosité d'un taureau, donner dans le flanc du duc.

Presque au même instant, l'arrière-garde des Suisses passait derrière les Bourguignons pour leur couper la retraite.

Charles était pris de trois cotés; le quatrième, c'était le lac.

Ce ne fut point une fuite comme à Grandson; ici, au contraire, la résistance fut terrible : les Anglais se firent tuer, la garde du duc se lit tuer, les gens de son ln^tel se firent tuer; mais, tout en se faisant tuer, l'armée reculait, et hienlùl elle s'aperi.'Ut • qu'elle reculait dans le lac.

A cette heure seulement, la déroute fut réolI(\ « Beaucoup, dit le chant di^ Morat, heaucoup sautèrent dans le lac (pii n'avaient pas soif » Les gens à pied s'y noyaient, les cavaliers s'y enfonçaient

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avec leurs chevaux ; mais, comme il n'était pas très-profond, on voyait encore assez de leurs corps pour tirer sur eux comme à la cible; d'ailleurs, on lança sur le lac des barques garnies d'archers et d'arbalétriers qui s'amusèrent à ce jeu une partie de la journée.

La tradition raconte qu'un seul cavalier se sauva, et encore ne fût-ce que parce qu'il s'était voué à saint Ours, patron de Soleure.

Aujourd'hui encore, les pêcheurs de Morat trouvent quelquefois des armures et des ossements dans leurs filets.

Cette fois, le duc perdit dix mille hommes, et avec eux la Heur de sa chevalerie. Jacques de Macs, qui portail la bannière ducale, se fit tuer en la défendant.

Au reste, il eût été inutile de se rendre : les Suisses ne faisaient point de quartier. « Cruel comme à Morat » fut un proverbe qui eut longtemps cours en Suisse et en Bourgogne.

CHARLKS LE TKMKRAIUE. 22 1

Après trois jours passés, selon raiicienno roiituine, sur le champ de bataille pour soutenir contn' tout venant que la \icloire était bien à eux, les Suisses creusèrent une immense fosse où l'on jeta les morts, que l'on recouvrit de chaux vive. Au bout de quatre ans, la fosse ayant été rouverte, on n'y trouva plus que des ossements; de ces ossements, (;n (it un ossuaire {}ui eut une irrande réputation; les Suisses montraient aux voyageurs. ifnj)rimée sur les os de leurs ennemis, la Irace des terribles coups d'épée (ju^avaienl donnés leurs pères.

Sut* cet ossuaire, on mit une inscription latin(\ dont voici la traduction :

'« A Dieu très-bon et très-prand, l'anni'e du trèscélèbre et très vaillant duc de Huurgognc, assiéf^eanl Moral, et défaite par les Suisses, a laissé ici ce monument. »

Plus tard ^cn 17r»l , W porte llcllery ajouta ces vers, que nous traduisons dr l'allemand :

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« Eelvotiens! vivez en paix ! Ici est couchée celte audacieuse armée qui fit trembler jusqu'au trône de France. Ce n'est point le nombre, ce ne sont pas les armes meurtrières, c'est l'union qui a donné à vos aïeux la force d'arrêter ces bataillons aguerris. Apprenez, frères, que la puissance réside dans l'union et la fidélité. »

En 1798, un corps d'armée, sous les ordres du général Brune, prenant possession de Morat, vit dans ces inscriptions une insulte à la gloire française et les détruisit, ainsi que l'ossuaire.

On raconta plus tard cet exploit à Bonaparte, visitant le champ de bataille de Morat.

— Ils ont eu tort, dit-il : à cette époque les Bourguignons n'étaient pas Français.

Le duc fut sur le point d'être pris ; toute retraite lui était coupée. Avec douze hommes seulement, il se lit jour à travers les Suisses, et, après une course de douze lieues, parvint à gagner Morges.

Il avait, une fois encore, vu ses quarante mille hommes s'évanouir tomme une fumée; une fois encore, son camp, son artillerie, ses bagages, étaient tombés aux mains de ses ennemis.

Et, terrible exemple du ciel, le plus orgueilleux prince de la chrétienté s'était brisé contre d'humbles pâtres, contre de pauvres paysans.

Il est vrai que ces paysans avaient à défendre des foyers qui leur appartenaient; il est vrai qu'ils étaient libres !

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(.harles ne Ul a Aiurges qu'une hailc d'un msiaul, de Morges, il passa à (îe\, qui était à la duchesse de Savoie, et s'y arrètiu

Comprenant quelle devait «m >.i fureur, la du-

'l 2 l C 1 1 A II I. K S L !•: T K M K II V I n K .

l'hessc vint le trouver là, comme elle avait fait à Lausanne, pour le calmer et le consoler un peu. Elle était avec ses enfants.

(Iliarles la vit déjà traitant avec le roi de France. Pour s'assurer d'elle, il l'invita à le suivre en Franche-Comté. La duchesse, que rien n'appelait dans ce pays, refusa, alléguant la nécessité de sa présence en Savoie et en Piémont, où elle allait retourner dès le lendemain.

Le duc n'insista pas ; mais il ordonna à Olivier de la Marche de s'embusquer à deux ou trois lieues de Gex, et d'enlever madame de Savoie et ses enfanis, le jeune duc héritier surtout.

Olivier de la Marche" voulut faire quelques observations ; mais le duc répliqua par sa phrase accoutumée :

— Sur votre tôle !

Olivier de la Marche obéit. II alla s'embusquer sur la route de Gex à Genève, et enleva la duchesse,

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ses deux filles et un jeune prince qu'il prit pour Louis-Jaeques, j'iiérilier de Savoie. Mais, heureusement, ceiui-ei avait été jeté dans les blés parie comte de Rivarolo, gouverneur de son frère ; et c'était le prince Philibert qu'enlevait Olivier de la Marche.

On juge de la colère du duc lorsqu'il reconnut la méprise : il avait commis un crime odieux et lâche, et un crime inutile ! L'héritier de Savoie était à Chambéry et son persécuteur n'était plus de force à I y aller chercher.

Au bout de (jucl(|ues mois, remis du coup terrible (|ue lui avait porté sa défaite, Charles réunit les Klals (le rranchc-(!ninlé à Salins, cl, là, il jKirla comme il eut fait avant iirandson, avant Morat.

Il allait rassembler une armée de (juarante mille hommes, battre les Suisses, passer h > Mpes, descendre en Italie, fonder le royaume de Bourgogne!

On le crut fou : il l'était, en elïet; il l'avait toujours été, fou (l'orgueil, fou de brutalité.

Les États lui répondirent que tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était de lui donner trois mille hommes.

— C'est bien, dit le duc, j'irai en Flandre; j'y serai entendu : j'ai là des sujets fidèles.

Il mentait, et il savait bien qu'il mentait : après Grandson, les Flamands lui avaient refusé sa fille, cette héritière que s'étaient disputée quatre princes, et qui, à cette heure, n'avait plus elle-même un seul courtisan, tant semblait précaire la fortune du duc!

Il n'alla point dans les Flandres et fit bien : peutêtre, Gand qu'il avait ruiné, Liège qu'il avait démoli, Dinant qu'il avait brûlé, ne l'eussent-ils point lâché. Il s'établit près de Joux, la future prison de Mirabeau, dans un triste château du Jura, formant un camp auquel personne ne venait, et où il apprenait chaque jour un nouveau revers, un nouvel abandon, une trahison nouvelle.

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La séve tarissait dans l'arbre; lantiM tombaient lesbranehes, tantôt les feuilles.

A tous ecs coups répétés, sombre et morne, il ne ripostait que par un signe de lete qui semblait dire : « Nous verrons qui se lassera de moi ou du sort. »

<« Et cependant, dit domines, il lui eût fait grand bien de parler, de montrcrsadoulcurdovanl un ami.»

Un ami ! Comines oublie une cbosc : le duc avait eu les trois plus beaux diamants du monde ; il n'avait pas pu avoir un ami; peut-être en avait-il eu un, Saint-Pol : il l'avait vendu au roi de France!

Il n'y eut eu rien d'étonnant à ce qu'il devînt fou de douleur; sa famille était une famille do fous : (iliarles Vt, Henri VI, Cuillaunie. L'excès inOme de son désespoir le mainlinl en raison.

Cependant, le roi de France reparaissait.

D'abord, il venait ù son tour de faire enlever la duibesse de Savoie, sa sœur, sa vieille ennemie, obligée de s'adresser à lui pour recouvrer sa liberté.

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Ensuite, il poussait vivement les Suisses à envahir la Bourgogne, comptant racheter la Bourgogne aux Suisses, et il donnait de l'argent au duc René, pour l'aider à reprendre la Lorraine; de plus, il se chargeait de faire révolter les Flandres. — Pour le malheur des Flamands, ce n'était pas la première fois que Louis XI opérait dans le pays !

Charles partit pour Nancy dès qu'il eut réuni quelques mille hommes.

11 était trop lard : le duc René venait de rentrer dans sa capitale, et en avait fermé les portes.

Toutefois, Nancy était repris, mais non approvisionné ; et, pour que René fût en état de le garder, il lui fallait, lui aussi, refaire une armée.

René laissa donc Nancy à ses braves Lorrains et à quelques hommes 'd'armes, ses compagnons de malheur, puis s'en alla recruter en Suisse.

Son grand et persévérant ami, le roi de France, devait lui faciliter cette démarche.

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Après Moral, les Suisses avaient envoyé à Louis XI des aml)assadcurs ; ceux-ci avaient trouvé le vieux renard dans son terrier de Plessis-les-Tours, le nez au vent, et attendant les nouvelles.

Les nouvelles étaient bonnes, meilleures même qu'après Grandson, chose qu'on eût crue impossible : le roi fut charmant pour les députés des cantons, el ces rudes vainqueurs furent vaincus. Adrien de Bubenberg, le vaillant défenseur de Moral, reçut cent marcs d'argent ; les autres ambassadeurs, vingt marcs chacun. Kn outre, Louis XI conclut avec eux un marché : il les enrôla sous la bannière du jeune duc de Lorraine, (l'étail une guerre à laqurlleil n'avait aucun intérêt, mais qu'il soutenait à cause de sa moralité... M garantissait la solde.

Les Suisses allaient commencer à ne plus se bal.tre pour eux ; ils allai(Mit bjucr Icur^ bras, Ncndri' leur sang.

Ces in t ré j) ides jouteurs, qui, pour vingt cincj

hommes à Grandson, et pour deux cents peut-être à Morat, avaient gagné des millions, trouvaient la guerre un métier lueratif et i)resque pas plus dangereux que la chasse au chamois.

D'ailleurs, ils aimaient ce jeune René, qui frappait dur et n'était point fier. Avant la hataille de Moral, quand certains gentilshommes refusaient de se laisser faire chevaliers, à cause du grand nombre de bourgeois auxquels, le même jour, on passait la chaîne et attachait les éperons, lui, nullement orgueilleux, s'était agenouillé au milieu de ses bons amis et avec eux avait reçu l'accolade.

En ce moment même, il parcourait la Suisse, pressant, sollicitant ses compagnons de guerre, traînant après lui — par flatterie pour les seigneurs de Berne — un ours apprivoisé, qui sollicitait de son mieux, grattant aux portes que son maître désirait voir s'ouvrir. Cependant, les villes ne s'émouvaient que faiblement à ses prières et à ses larmes ;

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mais, quand les amhassaûeurs eurent rapporté que le roi de France garantissait la solde, ce fut toute aulrechosc! quatre llorins à gagner par mois ! à ce prix, le ducllenéeùteu loutela Suisse; il lut obligé de dire : « Assez ! »

11 avait dix mille hommes.

Ce n'était pas le tout : ces di\ mille hommes, il fallait les conduire en Lorraine, et l'on touchait à la fin de décembre, les chemins étaient obstrués par les neiges. Kl puis le rui donnait de l'argent, sans doute; mais il y avait toujours de lUarpagon dans ses largesses : il ne doimail que tout juste ce qu'il fallait; or, en guerre, ce n'est point assez, avec des Allemands surtout, le peuj)le le plus altéré de l'Europe !

A Hàle, au moment de partir, leur paye touchée, les Suisses demandèrent Ki par paye, c'est-à-dire un supplément de solde. Cette |)arpaye pouvait se monter à quinze cents llorins, cl Ucné avait donné son

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