CI! A K LES LE TÉMÉRAIUK
barrière : barrière contre Calais, barrière contre l'Angleterre, barrière contre la Flandre.
Les Flamands disaient qu'Arras était l'ancien patrimoine de leur comte; leur cri de guerre était : «< Arras ! Arras ! »
Mais comment prendre Arras qui appartenait auv comtes d'Artois?
Louis \[ avisa que ce n'était point la ville qu'il demandait. La ville! il n'y avait aucun droit; non : c'était la cité, le vieux quartier de l'évèque, qui n'avait pas même de murs et qui avail>HUJours relevé du roi.
Louis XI |)ouvail prendre Arras de force : il obtint de l'ambassadeur Ilumbereourt et du ebancelier Hugonnel que le sire de Crève-Cœur tiendrait pour lui la cité d'Arras; et il entra dans la Nille le î mars 1477.
Ilumbereourt et Hugonnel payèrent cette cession de leur lélc.
Sans doute, Louis XI les regretta fort; mais Arras était une si bonne et si belle ville, qu'elle valait bien deux têtes ! Neuss, qui n'était qu'une bicoque, avait coûté trois mille hommes au duc de Bourgogne, et encore ne l'avait-il pas eue.
D'ailleurs, cette cité, elle était dans les mains du sire de Crève-Cœur, et, en vérité, s'il y avait un seigneur sur lequel Marie de Bourgogne pût compter, c'était le sire de Crève-Cœur, gouverneur de Picardie et des villes de la Somme, sénéchal de Ponthieu, capitaine de Boulogne, chevalier de la Toison d'Or.
Sa mère avait élevé Mademoiselle; Mademoiselle, étant petite, l'appelait quelquefois son frère. Depuis la mort du duc, elle lui avait confirmé ses offices; elle lui avait donné la capitainerie d'IIesdin; elle l'avait fait son chevalier d'honneur.
Certes, de lui-même, le sire de Crève-Cœur n'eût point livré cette cité à Louis Xt ; mais, autorisé à
le faire par le chancelier et l'ambassadeur, mais chargé par le roi de gafder ce joyau, il ne pouvait enfreindre l'ordre que les uns lui donnaient, ni refuser l'honneur que l'autre lui faisnil.
D'ailleurs, Ilugonnet, en livrant la cité, lavait \i\rée sauf les reserves de droit.
Louis XI commença par y entrer; on examinerait plus tard ce qu'il lallait entendre par ces réserves.
C'était bien beau que d'avoir la cité d'Arras; mais, si l'on eût eu Boulogne, — Boulogne, le plus bel anglet de la chrétienté, comme disait C'nàtelain, — c'eût été bien plus beau encore !
Malheureusement, Boulogne était à la maison d'Auvergne; le roi d»* France n'avait aucun droit sur Boulogne.
Bah ! qui sait? en cherchant bien !
Boulogneavait une Notre-Dame très-miraculeuse, et Louis XF était, on le sait, très-dévot aux Noire-
26i CHAT LES LE TKMÉn.UUE.
Dame : témoin Notre-Dame d'Embrun, Notre-Dame de Cléry, Notre-Dame de la Victoire, Notre-Dame du Puy en Velay.
Notre-Dame de Boulogne lui manquait, au poinl qu'il n'en pouvait plus dormir.
Comment faire de Notre-Dame de Boulogne une Notre-Dame française?
Notre-Dame de Boulogne était un objet de'pèlerinage; elle était comblée d'armes, d'offrandes, d'exvoto.
Louis XI eut l'idée d'offrir à Notre-Dame la ville même dont elle portait le nom : ce n'était plus là une affaire de politique, c'était une affaire de religion. Il mit la ville dans la main de la Vierge, la lui voua, déclarant que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame, qu'il nomma en même temps comtesse de Boulogne. Seulement, une fois Notre-Dame comtessede Boulogne, lui, roide France,
reçut d'elle la ville, comme son bomme lige.
CHAULKS LE TtMÉUAIKE. 265
Sans éperons, sans ceinture, pieds nus, Louis XI, en grande cérémonie, fil liommage à Notre-Dame, lui remit, en signe de vasselage, un gros cœur d'or, et fit serment de lui bien izarder sa ville.
Il se trouva donc patron delà cité d'Arras comme roi de f-Yance, et prolecteur de la ville de Boulogne comme homme Jige de Notre-Dame.
Quant à Péronne et à Ahbevillc, il les gardait, nous l'avons dit, comme tuteur de mademoiselle de {{ourgogne.
Sur ces cnlrofaitcs, il apprit le mariage de Mademoiselle avec le fils de l'empereur Frédéric fil, Maximilion. On se rappelle qu'il y avait eu paroleéchangéc eiilii^ rempereiir et le duc de Hourgogne à ce sujet.
.Mademoiselle avait peur que la reine d'Angleterre ne la mariât à sofi frère Hivers, (jue la duchesse douairière dr Unurgogne ne la mariât à sou frère <:larcncc, (jue les Klats de l'Iaudre ne la mariassent à
Adolphe de Clèves. Elle se maria à Maximilien.
Au reste, Frédéric III conserva jusqu'au bout sa réputation de ladre : son fils n'apportait ni fief ni argent; ses ennemis l'appelaient le prince sans terre.
Ils eussent même pu l'appeler lepinncesans chemise; car ce fut sa fiancée qui lui donna son trousseau et qui lui paya son voyage.
Il est vrai que c'était un jeune Allemand de belle mine, de belle taille, svelte et adroit, un hardi chasseur du Tyrol; il n'en fallait pas plus pour séduire une jeune princesse de vingt ans. Le mariage eut lieu le 18 août 1477.
Voyant qu'il ne pouvait l'empêcher, Louis XI y voulut gagner quelque chose; il ne savait pas quoi; mais on agirait selon l'inspiration du moment.
Il avait près de lui un homme auquel il accordait toute sa confiance au fur et à mesure qu'il la retirait à Comines.
Pourquoi retirait-il sa confiance à Comines?
CHAULES LF TKMKHVIJIF. 207
Oui, je sais bien : quanJ on lail le inctierque je fais, il faut tout (lire et se tenir prêt sur chaque question.
Voici pourquoi :
Comines éimi lie avec toute la noblesse de Flandre ; en outre, madame de Comines, dame d'honneur de Mademoiselle, avait conduit toute l'alTaire du mariaLTc de Marie de Bourgogne avec Maximilicn.
ouant à l'homme qui prenait de plus en j)lus faveur auprès du roi, c'était un Flamand, homme du peuple, barbier et chirurgien, au(iuel Louis XI pouvait bien confier une ambassade, puisqu'il lui conliait son cou.
L'homme rtail plein de malice et d'adresse; il se nommait olivier Lcdain ; seulement, on changeait volontiers son deuxième nom : les uns l'appelaient Olivier le Diable, les autres Olivier le Mauvais; ce (jui se ressemblait fort.
Va\ somme, le roi, (]ui l'avait fait d'abord son chirurgien, puis son valet de chambre, puis son bar-
:2G8 CHAULES le téméraire.
hier, — remarquez la progression — avait fini par en faire un comte, le comte de M eu 1 an.
A ce titre, Olivier Ledain tenait le pont de Moulan, c'est-à-dire les approvisionnements de Paris par en bas. *
Le roi, à l'occasion du mariage de Mademoiselle, l'éleva au grade d'ambassadeur, comptant savoir par lui, Flamand et homme du peuple, nous l'avons dit, jusqu'à quel point on pouvait agir sur les bonnes gens de Gand, de Bruges et de Liège.
La véritable mission d'Olivier Ledain était cellelà; mission cachée, comme l'est toujours la véritable. Sa mission ostensible était de remettre à Mademoiselle des lettres de remontrances : vassale du roi, elle ne pouvait se marier sans l'aveu de son suzerain.
On se moqua fort de l'ambassadeur à la cour do J5ourgogne, parce qu'il se faisait appeler comte et était habillé comme un seigneur.
En outre, il était d'une petite ville, d'une bour- ^'ade, de Thielt! Ces bourgeois flamands, eux aussi, avaient leur aristocratie : pour eux, les gens des petites villes étaient de petites gens.
Mais tout cela n'empêcha point qu'Olivier ne vit une chose : c'est que les (iantois, furieux de la prise d Arras, de Boulogne, d'Abbeville et de Péronnc, luisaient un armement pour prendre Tournai, ville royale égarée au milieu de leur Flandre.
Olivier, en s'en revenant de Oand, fit semblant d'avoir une lettre du roi à remettre à Tournai; il rassembla les troupes les plus voisines, entra dans la ville avec deux cents lances, et en ressortit tout
Sl'Ul.
Un pareil voisinage était inquiétant pour les (iantois, qui résolurent de s'en débarrasser. Ils j)rireMt pour capitaine Adolphe de (iueldre, — celui qui avait tenu son père enfermé dans un cachot, celui (ju'on n'appelait que le parricide, celui que les(ian-
270 CHARLES LE TKMKRAIRE.
tois, enfin, avaient eu l'idée de faire épouser à leur demoiselle, — et parlirent pour prendre Tournai.
Ce n'étaient pas de grands conquérants que les Flamands; ils se battaient bien, mais pro ans et focis : il ne fallait pas les sortir de chez eux.
A trois lieues de Tournai, les Brugeois en avaient déjà assez, et voulaient quitter la partie.
Les Gantois, persistant, s'avancèrent jusqu'à l'un des faubourgs de la ville, et le brûlèrent; puis, le lendemain matin, satisfaits de cet exploit, ils se mirent tranquillement en retraite.
Mais, alors, la garnison sortit, et vint tomber sur leurs derrières.
Adolphe de Gueldre se retourna, fit face aux Français et fut tué.
Les Flamands s'enfuirent, abandonnant leurs chariots, c'est-à-dire toute une provision de pain, de beurre, de bière, de viande, de poissons salés, de toutes sortes de vivres enfin. La garnison
CHARLES LE TKMÉRAIRE. Hi
et la ville en firent bombance pendant huit jours.
Le drapeau de Oand et lo corps du duc de Oueldre furent la partie noble et sanglante des trophées de cette victoire.
Si Louis XI n'avait point acquis, il avait du moins conservé.
Puis cette tentative sur Tournai dessinait la situation : on ctait en guerre.
Le roi passa de l'Artois dans le Hainaul. La passion de la conquête l'avait pris, et le rendait brave.
(lambrailuiouvrit ses portes; mais il lui fallut faire le siège du Quesnoy, de Bouchain etd'Avesnes. Cette dernière ville fut prise d'assaut et tout y fut ttié.
Galeolto, l'ancien capitaine du duc, élailàValencicnnes; il brûla les faubourgs pour défendre les approches de la j)lace. Lo roi résolut de l'alVamer. Des moissonneurs qu'il fil venir delaHriecoupèrenl. à la mi-juin, les blés encore verts et qu'on ne coupe ordinairemenl (ju'en aoùl.
272 C II A K L K s LE TÉMÉRAIRE.
Au milieu de tout cela, Louis Xi se montrait ce ([u'il n'avait jamais été : gai juscju'àla folie, vaillant jusqu'à la témérité,
A la fin, la fortune rendait hommage à son génie; génie étroit, cauteleux, rampant, terrible, mais qui n'en était pas moins du génie. Seul, il était resté fort dans l'abattement des forts, même après Péronne, où il avait été humilié, comme on disait, « autant et plus que roi ne l'avait été depuis mille ans! »
Il écrivait, lui, le vieux roi, à son vieux général Dammartin : « Nous autres, jeunes! » et il était jeune, en efl'et; car en lui était l'âme de la France nouvelle, du peuple nouveau.
Et, sous prétexte qu'il était jeune, il ne doutait plus de rien, s'avançant jusque sur les brèches des villes qu'il assiégeait, s'cxposant aux arqucbusades, reconnu, visé, manqué. Atteint un jour, mais légèrement, il s'appuyait sur Tannegui du (Ihàtel, un rude Breton, qui avait fait, lui, toute sa vie, ce mé-
CHAULES LE TKMKHMRK. 27;i
lier d'éclaireur que le roi faisait |)ar circonstance; il sentit du (iliàtel qui pliait sous son bras.
— Qu*as-lu?lui demanda-t-il.
Du r.hâtcl ne répondit pas : il riait incjrt.
En somme, le mariage de Mademoiselle ne s'en lit |)as moins. C'était un échec.
Louis \[ s'en consola en Taisant coujier le cou à M. de Nemours.
Il le tenait prisonnier depuis près de deu\ ans, et le gardait sans doute pour une occasion pareille : l'aire diversion à un irraiid ehai,'rin.
Celui-là était des dArmagnac, et, comme tel, ne l'avait point volé. Son nom eliarmant, tout fran- (;ais, la Table de ses enTanis plaet's sous l'échafaud pour recevoir le sang de leur père, — fait qu'on ne trouve consigné dans aucun auteur contemporain, — firent au IrailK» une postérité d'àmes sensibles. (pii égara v'onipjélemenl Tesprit puhlu* .-sur M»n compte.
274 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
Nous sommes contre la peine de mort ; mais, du moment oiVJa peine de mort existait, nul ne l'avait mieux méritée que M. de Nemours.
Le roi ne haïssait nul homme davantage, n'ayant aimé nul homme plus qu'il n'avait aimé celui-là.
C'était un camarade d'enfance. Louis XI avait fait pour lui des chosas folles, iniques, jusqu'à forcer les juges à lui faire gagner un mauvais procès.
Dans la guerre du Bien public, il ne tint pas à lui que son maître et son bienfaiteur ne tombât entre les mains de ses ennemis ; le roi ne s'en tira, comme le renard devant la meute, qu'à force de ruses.
Nemours revint au roi, ou plutôt le roi revint à lui : on eût dit que le traître l'avait ensorcelé; il fit un nouveau serment sur les reliques de la Sainte- Chapelle , se retrouva gouverneur de Paris et de l'Ile-de-France, et. aussitôt oublia son serment.
Louis XI avait résolu de frapper du même coup
CHAULES LE TÉMÉUAIKE. ifTo
Armagnac et Nemours : Armagnac tomba , un poignard dans lu poiliine ; Nemours , lui , s'agenouilla sous l'épée et fit un nouveau serment.
Terrible celte fois! ce fut ce serment qui le tua.
Le 8 juillet 1470, il jura que, s'il n'était désormais fidèle et n'avertissait le roi de tout ce que l'on machinerait contre lui, il renonçait à c^tre jugé par ses pairs et consentait d'avance à la confiscation de ses biens.
Le roi revint en |)éril : c'était sa vie. 11 appela Nemours à son aide ; Nemours ne lui envoya pas un seul homme; il correspondait avec Saint-Pol, lui proposait d'unir leurs enfants, demandait à entrer dans tous les complots qu*(»n ferait contre le roi. A un moment donné, il saisit les finances du Languedoc.
Louis .M ;ui>.si lit une saisie : il s'empara de la correspomlance de Nemours a\ec .Saint- Pul !
Alors, il jugea (ju'il avait été assez trahi par cet
276 CHAULES LE TÉMÉRAIUE
homme : il étendit sa griffe puissante, l'amena à lui et le jeta dans les cachots de Picrre-Encise, rudes cachots qui le rendirent à la Bastille avec des cheveux blancs.
Il fallait en finir avec lui, ne pas se le laisser escamoter comme on avait fait de Saint-Pol, dont Louis XI avait bien eu tout le corps , mais dont il n'avait pas eu tous les secrets.
« Faites-le-moi bien parler, écrivait le roi au tortureur; faites-le-moi parler clair. »
Il ne parla que trop clair : Louis XI fut épouvanté de ses aveux ; il vit au fond de cet abîme qui entoure la royauté et qu'on appelle la trahison.
Par les aveux de Nemours, il vit que non-seulement le duc de Bourbon avait connaissance de tous les projets de Saint-Pol, mais encore que son vieil ami Dammartin en était instruit et avait toute précaution prise pour sortir de la catastrophe les mains sauves, si la catastrophe arrivait.
CHARLES LK TKMKRAIKE. 277
Nemours eut le cou tranché aux Halles; mais ses aveux avaient été cette flèche du Parthe dont parje Horace; harhelée, envenimée, empoisonnée, elle était entrée au cn'ur du roi; elh' lui prouvait qu'il n'y avait point que la vertu qui fût un vain mot, que la fidélité était la pierre inlrouvahle des contes de fée.
Pas un (le ceux à qui il avait pardonné, pas un de ceux qu'il av;ut gorgés d'honneurs et de richesses; enfin, pas un de ceux qu'il avait aimés, qui ne l'eût trahi ou n'eût été près de le trahir!
Il erj avait trahi bien d'autres, dira-l-on.
Oui; mais la conscience est chose personnelle ; elle ne transige pas ; elle doit et fait ce qu'elle doit. Ur, personne n'.iviut fait son deNnjrvis à-vjsdu roi : bien pis, vis-à-Ms de la France.
Kt puis une succession d'événements terribles avilit frappé l'esprit de Louis XL
An mois de déeemlue 1 \H\, le duc de >lilan a>ail
été lue en plein jour à Saint-Ambroise ; dix jours après était survenue la mort du duc de Bourgogne, autre assassinat, selon toute probabilité.
Enfin, un an plus lard, Julien de Médicis avait été poignardé dans la cathédrale de Sainte-Marie des Fleurs, par les prêtres mêmes de cette cathédrale. « Et, quand il eut été résolu que l'assassinat aurait lieu dans une église, on choisit des prêtres pour
porter le coup, dit Giucciardini, afin que la majesté du lieu ne leur imposât point. »
Effarouché de peur, Louis XI devint enragé de haine.
C'est à cette époque qu'il écrivait à la Trémouillc, à propos du prince d'Orange, qui l'avait, Dieu merci, trahi mieux que personne :
'< Si vous pouvez le prendre, il faut me le brûler vif. »
C'est à cotte époque aussi qu'Arras s'étant soulevé et une dôpulation ayant été envoyée à Made-
CHARLES LE TKMKRAIRE. 279
raoiselle, le roi prit cette députation et fit décapiter et enterrer immédiatement tous ceux qui la composaient. Puis il se ravisa à l'endroit de l'un d'eux nommé Oudard, qui était conseiller au Parlement. Il fit déterrer sa tète. Dans quel but? Il l'expliquait ainsi lui-même :
— Afin que l'on connût bien que c'était la tête dudit conseiller, je l'ai fait, dit-il, alourner d'un beau chaperon fourré ; il est sur le marché d'IIesdin, là où W préside.
Et il riait en songeant de quelle façon il avait fait de ce traître conseiller un pn'sidcnt.
Ah ! c'est que, pour celte question d'Arras, il était inflexible; il fallait, à tout prix, qu'Arras fût terre fiançaise.
Un autre cilt)yen d'Arras, Jean Bon, osa conspirer contre lui ; la Bibliothèque nationale garde ^tome 171 dos titres scellés de Clérambaut cette trace effroyable de son jugement :
i80 CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
« Ledit Jean Bon ayant été condamné à mort, avril [Ail, pour certains grands cas et crimes commis par lui envers la personne du roi, la condamnalion fut, du commandement dudit seigneur, en charité et miséricorde, modérée, et condamné ledit Jean Bon seulement à avoir les yeux pochés et esteints. »
Mais, comme on vint dire à Louis XI que ro])ération avait été mal faite et que Jean Bon voyait encore d'un œil, deux archers furent commis pour s'assurer du fait, avec ordre, si le condamné y voyait encore en effet, « de lui faire parachever de pocher et esteindre les yeux. »
Nous ne parlons pas, ou plutôt nous ne dirons qu'un mot du malheureux frère du duc de Bretagne, qu'il tenait dans une cage de fer, affamé, fou de rage, hurlant comme une bête fauve en secouant ses barreaux.
Et cependant quelques-uns — des plus hostiles
c H A II L f: s l f: t l m l ii a 1 1; . . . -SI
et m«**mc des plus iinparliauv — suulieniicnl ([ne Louis XI n'clail pas niéclianl.
Legrand parle plusieurs fois de sa bonté.
Comincs, quoique un pou on disgrâce, raconte que « le roy détesta la trahison do (Jaînpobasso, » et, plus loin, il dit que, iUchard lll ayant écrit .i son voisin do l'raneo pour lui doniandor amitié, celui-ci « ne voulut répondre à ses lettres ni recevoir le messai3Tr, estimant ledit IUchard très-cruel et mauvais. »
Klait-ce vioillo liaino a l'égard de ce méoliant bossu, qui seul s'était déclaré contre la paix de Picqui^'ny?
Ktrango elioso, on luut cas, do voir (jjocestor antipalhi(iue à Louis \1 ol symj)atliiquo à Louis Wl. On sait que co di'rnior traduisit do l'anglais l'jpn. lo^ie de Kichard III |»ar >ir IttdnTl Walpolo.
C.v n'est p;iN tout, j.a itiroiinjuc sc<;n(iu'Cii.\:r , publication hostile au ^rand faucheur de lélcs M:)-
282 CHAULES LE TEMERAIRE.
bles, déclare que, dans la guerre même, il cherchait à éviter l'clTusion du sang.
Mollinet, son grand ennemi, dit de lui : <( Il aimeroit mieux perdre dix mille écus que le moindre archier de sa compagnie. »
Nous voici au moment où le vieux roi, cédant de plus en plus au vertige de la peur, se retire dans son château de Plessis-les-Tours , dont il hérisse les créneaux de sentinelles et les chemins de pièges. Lisez, à ce propos, le Quentin Durward de Walter- Scott, et, à part un anachronisme de dix ans, vous lirez une merveilleuse description.
A ce moment aussi, n'osant sans doute pousser plus loin ses envahissements, Louis XI promet aux princes du Rhin, ligués contre lui, de se retirer des terres de l'empire , et abandonne le Ilainaut et Cambrai.
Il avait à se traiter lui-même, à purger la France, comme il disait.
CHARLES LE TKMKRAIRE. 283
La première médecine fut pour Dammarlin. Il lui écrivit afin de le soufayer du commandement de l'armée; seulement, il ajoutait qu'il n'entendait diminuer en rien l'état de son bon ami, mais qu'au contraire il l'augmenterait plutôt.
Se souvint-il de celte promesse? Oui ; car, l'année suivante, Dammartin fut fait lieutenant de Paris et de l'Ile-de-France.
L'homme auquel le roi donna alors toute sa con- (iancr était ce même Crève-Cœur, ce Flamand dont la famille devait tout au duc de Bourgogne, cl qui gardait pour Louis XI la cité d'Arras.
Il l'avait si bien gardée, qu'Arra? s'était révolté deux fois. A la seconde, Louis XI déclara qu'il n'y aurait |)lus d'Arras.
Lt, rn ell'et . il en chassa tous les habitants, (jui furent obligés de quiter la ville en y laissant leurs meubles.
Puis on alla» chercher justju'cn Languedoc des
284 CHARLES LE TÉMÉRAIUE.
familles entières et des hommes de métiers, qui repeuplèrent la place. Longtemps les églises restèrent fermées, pas un prêtre ne consentant à y dire la messe.
C'était M. de Crève- Cœur qui commandait à Guinegatte, — la fameuse,yoi^r/iee des éperons que vous savez.
Les Flamands s'étaient décidés à aller reprendre Thérouanne, la malheureuse ville dont le sac devait plus tard rester un proverbe : le sac de Thérouanne. Ils avaient avec eux trois mille arquebusiers allemands, cinq cents archers anglais, Romont et ses Savoyards, — échappés sains et saufs à la déroute de Morat, ayant trouvé un chemin entre les deux lacs, — toute la noblesse de Flandre et du Hainaut, avec le jeune archiduc Maximilien à sa tète; en tout, vingt-sept ou vingt-huitmille hommes.
Crève-Cœur fut envoyé par Louis XI au secours de Thérouanne; il avait ordre d'éviter la bataille, de
CHAULES LE TEMERAIUE. 285
donner le temps au\ Flamands de se débanderelde rentrer chez eux : on les connaissait, ces bons Flamands, et ion était sûr (Louis XI, du moins) qu'il Fie faudrait que deux ou trois semaines pour que la nostalgie leur fil tourner le dos.
Le général était mal choisi; un autre eût pu jouer le rôle de Fabius devant Annibal ; mais ce ne pouvait être le fait d'un homme exaspéré par les insultes des nobles llamands et la menace de Maximilien de ie faire rayer du livre de la Toison d'Or.
Les deux armées se rcficonirèrent au moment où <irève-Cœur et ses hommes descendaient la colline de Guinegatte.
Crève-Cœur n'avait que quatorze mille hommes de pied ; mais il avait deu\ fois autant d'honimes d'armes que Maximilien.
Ce fut une singulière bataille que celle-là.
Crève-Cœur, avec toute sa gendarmerie, se jeta sur la noblesse llamande et im|<ériale; elle ne
pouvait tenir contre un pareil effort : il les coupa du reste de l'armée. Elle prit la fuite, il la poursuivit : elle joua des éperons et le mena loin.
Or, voici ce qui se passait sur le véritable champ de bataille, tandis que Crève-Cœur, faisant le soldat, laissait son armée sans général.
Nos archers, fort maltraités par les trois mille arquebusiers allemands, des Tyroliens pour la plupart, chasseurs de chamois comme leur prince Maximilien, se ruèrent sur les Flamands, qui les reçurent à grands coups de pique.
Les archers reculèrent.
Pendant ce temps, la garnison de Thérouanne — garnison française — faisait une sortie et prenait les Flamands à dos; mais, par malheur, elle rencontra le camp sur la route et se mit à le pillier.
Les Flamands se retournèrent contre les pillards.
De leur côté, les archers, voyant les Flamands faire volte-face, reprirent cœur et chargèrent.
Mais, alors, ils s'apervurcnl (ju'il y avait quelque chose de mieux à faire pour eux que de charger sur les Flamands : c'était d'aider la j,'arnison française à piller le camp; les derniers, les lard venus, selon le proverbe, n'auraient plus que les os.
Tout échaulTés, ils se lancèrent au pillage; puis, rencontrant l'artillerie sur leur chemin, ils la prirent cl la tournèrent contre l'ennemi.
Mais, dans ce moment, Maximilien et Homont, avec toule l'armée, moins les gens d'armes que (Irève-Cœur poursuivait toujours, tombèrent bur les (lélrousscurs du camj).
Le jeune archiduc, pour son début, lit des merveilles : il tua quatre ou cinq hommes de sa main, reprit son artillerie cl mil en déroule lous ces abominables pillards.
Crève-duîur revenait de sa poursuite ; il s'était tappelé un peu tard (|u'ii avait lai.ssê son armée derrière lui.
288 CIIAIILKS LK TÉ.MÉRAIUE.
îl arriva et ne la retiouva plus!
Ce fut à lui et à ses gcntilshomrties à jouer à leur tour des éperons.
Le nom en resta à la journée.
Qu'indique-t-il? Que ee fut surtout la noblesse qui lâcha pied : les chevaliers seuls portaient des éperons.
Seulement, la journée eut deux phases: le matin, ce furent les chevaliers flamands qui s'enfuirent ; le soir, ce furent les chevaliers français.
En somme, Maximilien gagna le champ de bataille; mais il y laissa sept ou huit ceiits hommes de plus que nous.'
Thérouannc re^ta française, et l'archiduc rentra en Flandre après la plus stérile des victoires qu'ait jamais remportées un général.
Celte défaite des éperons ne signifiait absolument rien pour Louis XI : son commerce allait bien ; grantl fNommercc ! commerce d'hommes, commerce de vil-
CHARLES LE TÉMÉRAIIî K. iS9
les. Il achetait les Anglais pour qu'ils se tinssont tranquilles, les Suisses pour qu'ils remuassent.
Ce n'est pas tout : il se fil bourgeois de Herne.
Dès lors, il put tout ce qu'il voulut dans le Comté et dans le Luxembour*;; comment faire quelque chose contre unconriloyen ? Dès lors aussi, lo duché de Bourgogne fut bien à lui. 11 alla visiter Dijon ; il vit qu'il lui manquait un parlement, il lui en donna un. Ce que la Provence regardait comme un fléau. — la Provence, disait-on, avait trois fléaux : la Durance, le mistral et le parlement ; — ce que la Provence regardait comme un lléau fut une bonne fortune pour la Hourgogne.
Le roi jura par sainte Rrnigne, patronne de la ville ; et les plus récalcitrants bourgeois furent soumis.
Restait la noblesse qui grommelait ; il lui lit faire connaissance avec ces beaux écus au soleil qu'il fra|)pait pour les Anglais et dont il payait pension à
it. j7
llaslings, — le fameux Ilaslings de Shakespeare ; — puis, afin de se l'accaparer tout à fait, cette noblesse hargneuse, il prit pour maîtresse la veuve d'un gentilhomme.
A Lyon, il avait pris deux marchandes.
Louis XI savait reconnaître son terrain.
Cette nouvelle maîtresse était une passion toute platonique, au reste; car, en ce moment môme, c'està-dire vers la fin de 1480, il baissait fort, le pauvre roi! et la conquête de la Bourgogne, qu'il ne tenait pas encore tout entière, le fatiguait horriblement par l'àpre convoitise qu'il y mettait.
« Je n'ai d'autre paradis en mon imagination que celui-là, écrivait- il, et j'ai plus grand faim de parler à vous pour y trouver remède, que je n'eus jamais à nul confesseur pour le sajut de mon àme! »
Et, cependant, il n'était pas vieux : il n'avait que cinquante-sept ans; mais il était usé. Cette machine humaine qui avait tant fonctionné dans sa
partie la plus subtile, le cerveau, allait s'alTaiblissant, et, néanmoins, au milieu de ce monde, il était toujours le plus jeune, le plus fort, ou paraissait tel, étant le plus actif.
Puis sa main, qui avait eu tant de peine à rétablir la pai.x en France, commençait à s'étendre, au-dessus du Jura, en Suisse ; au-dessus des Alpes, en Italie ; au-dessus des Pyrénées, en tlspa^^ne.
On a vu comment il avait secondé Kené par les Suisses, et, |)ar eux, l'avait remis sur son t^(^ne de l.orraine.
Après l'assassinat de Julien de Médicis, où les Pazzi ne furent que les agents de Sixte IV, le pape menaça Florence d'une armée : Florence avait commis le crime de sauver le jeune Laurent. Le roi ne voulut j)oint qu'on touchât à ses banquiers, à ceux (]ui avaient repondu de sa solvabilité lors de la paix de Picqui^'ny, et qui portaient ses trois fleurs de lis sur le boulet d'azur p'acé au chef de leurs armes.
Il arma Milan et envoya Comines dire aux Florentins qu'ils se tinssent tranquilles et que, si le pape bougeait, il le ferait déposer par un concile.
Le pape ne bougea point.
Jean II, roi d'Aragon, s'était cramponné au Uoussillon: Louis XI lui donna si bien sur les doigts, tantôt du pommeau, tantôt du plat, parfois même du coupant de sa petite épée, mince et allongée comme le dard d'une vipère, qu'il le força de lâcher prise.
Il avait presque la Navarre, par le petit-fils de ce même Jean qui avait eu tant de peine à lâcher le Roussillon; le jeune prince était encore tout enfant, et Louis XI le tenait naturellement par sa mère Madeleine de France.
Ce bon roi était le protecteur des orphelins, et, de ces orphelins qu'il élevait en France pour les avoir sous la main, eux et leurs trônes, il faisait une cour au dauphin, qu'il continuait de promettre pour
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époux à la fille (l'È<Jouard IV, lar|uellc' avait quatre ans de plus que son fiancé.
Il s'était lail cciIlt l'Anjou cl la Provence par le roi René.
Nous avons dit conunent il protégeait Laurent de Médicis à Florence.
Il avait perdu sa sœur, — tout lui réussissait! celte bonne madame de Savoie, toujours prèle à comballre contre lui, et à aider le duc de Bourgogne de ses hommes cl de son argent, il avait donc perdu sa sœur et en avait grandement remercié Dieu. II avait chassé les oncles du petit duc, s'était déclaré le tuteur de M-idemoiselle ; et, au même titre qu'il avait occupé INTonne et Saint-nuentin. il occupait Montmeillan.
Puis, de p(Mir(juil ne lui arrivât malheur, au cher entant, il le rai>ail élever près de lui comme le pelit-lils de Jean d'Aragon.