CHAULES LK T KM LU A IRE. ICI
Dès qu'il apprit qu'elle arrivait, il courut à la porte, la reçut à genoux, les mains jointes, adorant l'huile^ adorant la fiole, adorant tout!
Parmi les rites du sacre, il y en avait un qui consistait à mettre le roi tout nu, dans le costume d'A- •lam avant le péché, et à le présenter ainsi à l'aulcl ; i;e rite était, on comprend pounjuoi, tombé en désuétude.
Louis XI le rétablit dans toute sa rigueur; c'était une grande humilité de sa part; car, déjà fort laid habillé, il ne gagnait p >int à ^tre vu dépouillé de ses vêtements.
Les pairs prélats et les pairs princes le déshabillèrent entre deux rideaux, cl, tout à coup, \'oi\ vit sortir des draperies une maigre ligure couleur •le chair, qui alla se ruer à genoux devant l'autel et s'y faire oindre par I archevêque, au front, aux >t'U\, il la bouche, aux plis des brae, aux reins il au nombril.
1G2 CHAULES LE TÉMÉRAIRE.
Et encore Louis craignait-il que la cérémonie ne fût point complète.
— Suis-je bien oint partout? demandait-il. On eut toutes les peines à le rassurer.
Alors, il se laissa revêtir ; les pairs le rhabillèrent depuis la chemise jusqu'au manteau, et l'assirent sur son trône, qui était élevé de vingt-sept pieds.
Puis le premier pair, le duc de Bourgogne, qui se tenait près de lui, prit la couronne, la leva au-dessus de la tête du roi, la lui posa bien d'aplomb sur la tète, et en même temps cria :
— Vive le roi! Montjoie! Saint-Denis!
Après quoi, il le mena à l'oiTrande, lui indiquant les moments où il devait déposer sa couronne, la remettre sur sa tète, monter à l'autel, descendre de l'autel ; puis, la cérémonie terminée, Louis s'agenouilla devant le duc; — voulant faire des chevaliers, il fallait d'abord qu'il fût chevalier luimême. Le duc lui donna du plat de son cpée sur le
CHARLES LE TKMLRAIRE. 463
dus, Cl le roi put à son tour en donner aux autres.
Le re|)as qui suivit était somptueux. Le roi y assistait sur son trône ; seulement, là, il avait veillé à ce que son trône ne fût point élevé de vingt-sept pieds, mais bien à portée de son assiette; et même, comme sa couronne le gênait, lui tombant sur les oreilles, il la prit sans cérémonie, la posa sur la table, et, moins gêné dans ses mouvements, se mit à causer... avec les princes? Non pas; mais nvrc Philippe Pot, qui, n'étant point grand seigneur, ne |)Ouvail s'asseoira table, et se tenait debout derrière le fauteuil du roi.
La cérémonie se termina par do grands cadeaux que fil le duc au roi, puis par l'hommage que rendit le vassal au suzerain. Le duc y alla largement, au reste : il fit hommage noû-sculemcnt pour ses Icrrcs le Franee, mais encore pour ses possessions de l'Empire : Hrabant, Luxembourg, llainaut, Zélandc, Namur, etc., etc.
4 64 CHAULES LE TÉmÉRAIHE.
Il était évident qu'à cette heure le duc de Bourgogne se croyait le véritable roi de France, et qu'il lui semblait se rendre hommage à lui-même.
Il put le croire encore à Paris, car il eut tous les honneurs de l'entrée, qu'il dirigea et commanda complètement.
Le duc de Bourgogne avait, comme nous l'avons dit, son hôtel à Paris; il l'avait fait préparer d'avance et ce n'était point précaution inutile, Philippe n'étant point venu à Paris depuis vingt-six ans.
Il y arriva le 20 août, laissant Louis XI à Saint- Denis, où devait être célébré un service en mémoire du feu roi. Le retardataire arriva le lendemain, et fit halte dans un hôtel que Jean Bureau avait aux Porcherons.
Le duc alla au-devant de lui avec deux cent quarante gentilshommes.
Les magistrats et les corps de la ville attendaient le roi à la porte Saint Denis avec Cœur-Loyal, le
CllARî.ES I.E TÉMÉRAIRE. 1 G5
licraut de la ville de Paris. Les magistrats lui présenlèrenl les clefs, cl Cœur-Loyal cinq dames, richement vêtues et montées sur de beaux chevaux • jui représentaient les cinq lettres delà ville de Paris.
Le roi rentrait suivi de douze mille cavaliers. On avait, [)our celte entrée solennelle, obtenu de lui qu'il fit une espèce de toilette; il était mMu d'un pourpoint cramoisi, d'une robe blanche de satin et d'un chaperon découpé; son cheval était hianc, en si^ne de souveraineté. Les éehevins soutenaient un dais au-dessus de sa léle.
Presque immédiatement marchait le duc de liour- ^o^^nc, splendidement velu tl moulé sur un cheval niaf^nififjue ; la selle et h* chanfrein de ce cheval étaient brodés de diamants; les babils du cavalier en élaicnl couvcils; une bourse (|u'il portail à la ceinture en ('lait lissue; il avait sur lui pour plus d'un million de pierreries.
Le roi se rendait directement à Notre Dame pour
106 CHARLES Li: TKMÉllAIRE.
adorer Dieu. I] y avait par toutes les rues où il devait passer des représentations de mystères; mais undes plus cliarmants spectacles qu'il vit à celte rentrée, c'étaient les sirènes de la rue du Ponceau, c'est-à-dire trois jeunes filles jouant du luth ou de la lyre, et chantant, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture. La partie supérieure de leur corps n'était voilée par rien, la partie inférieure ne l'était que par l'eau. On avait choisi, pour jouer les irrésistibles enchanteresses, les trois plus belles jeunes filles que l'on avait pu trouver.
Lorsqu'on arriva aux halles, un boucher cria : — 0 franc et noble duc de Bourgogne ! soyez le bienvenu dans la ville de Paris! Il y a longtemps que vous n'y étiez venu, quoique vous y fussiez fort désiré.
A Notre-Dame, le roi adora les reliques, prêta serment entre les mains de l'évéquc, fit quelques chevaliers, puis s'en alla diner au palais.
cil ARLES LE témkuairi:. 167
Les nouveaux chevaliers devaicnl figurer dans uu tournoi qui allait avoir lieu à l'hôtel des Tourncllcs. Là où étaient le duc de Hourgo^^neet son fils, il y avait fûtes, et leurs fêtes ne se pouvaient point passer sans tournoi.
Les tenants de la j<»ulc furent le comte de Charolais, Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, les Nires de Gruthures, d'Esquerdes et de Miraumont.
Le roi ne joutait point, lui : il était trop sa^'c pour inellre i^on plaisir à uu exercice où l'on donnait et rcv cvait des coups; peut cire, si l'on n'cùl fait qu'en donner, eùt-il été de la partie; mais en recevoir, uon î SrulonKMit. à la fin de la joule, il se présenta un a.-.^uiiiaiil ijUf personne ne connaissait, mais qui, ayant fait ses preuves, fut admis; «< cl, (lit Châtelain, vint rifiant parmi les jouteurs, et ne dura lien devant lui. »
C'était le roi (jui avait découvert et payé ci rude homnic d'armes, afin (ju'il donnât son compte à
168 CHARLES LE TÉMÉUA1I\E.
chacun; et lui, pendant ce temps-là, caché derrière une jalousie, riait à cœur joie des terribles horions <juc recevaient les gentilshommes.
Le roi ne se montrait point à ces fêtes, et, en effet, même comme spectateur, quel rôle y eût- il joué î 11 s'était hâté de mettre bas ses beaux habits de joyeuse entrée en la ville de Paris, et avait revêtu le costume sous lequel son aspect est arrivé jusqu'à nous : cape de gros drap gris, chapeau de feutre et houseaux de voyage. Enfermé dans son triste hôtel comme un hibou, dont il avait la couleur, il n'en sortait que le soir en espèce d'oiseau de nuit ; et, au lieu d'en sortir bruyamment avec quelques beaux gentilshommes, escorté de pages et d'écuyers, comme ■faisaient son grand oncle le duc d'Orléans, ou son père le roi Charles VII, il sortait sans bruit et sans lumière, avec un certain compère à lui, nomme 15ische, qu'il avait placé jadis comme espion près de Fon père, et qui avait pour miss^ion de faire
CHAULES LE TKMKRAIRE. 460
f^'randc cour au comte de Charolais, et de tâcher que celui-ci consentît à ce que le roi de France rachetât les villes de la Somme.
Du vieux duc, le roi de France espérait bien en tirer ce qu'il voudrait, le regardant comme un esprit déjà affaibli qu'il conduirait à sa volonté; mais il n'en était pas ainsi du jeune homme ! Il Je menait la nuit, toujours conduit par son ami Bische, voir de belles dames, lui faisait toutes sortes de galanteries, l'appelant son cher cousin, lui donnant hôtel il Paris, titre de gouverneur de Normandie avec trenle-six mille livres de pension ; tout cela comme preuve de sa recounaissance au vieux duc, reconnaissance (ju'il ne pouvait acquitter, disait-il.
Aussi, quand celui-ci s'en alla, malgré les instances de I.ouis pour le faire rester, le roi réunit son conseil, l'université, l'évéï-lK' de Paris, le sacré, le profane; j)uis, montrant le duc à tous les) eux :
— Messieurs, dit-il, voici mon oncle, le seul
lioinmc au monde à qui je doive de la reconnaissance : je liens de lui ma vie et ma couronne. Il va retourner chez lui, tandis que, moi, je vais voyager en Touraine; il est si grand, que je ne saurais rien lui ollrir qui fût digne de lui; mais je vous commande de faire une procession générale à son intention : vous y prierez pour lui, pour moi et pour le salut du royaume. Il est mon père et mon sauveur, et, quoique Dieu le sache Lien, je veux que vous le lui disiez encore dans vos prières; vous ne pouvez faire envers lui plus que vous ne devez, et, moi, je lui dois tant, que jamais je ne ferai assez !
Le bon duc était tout confus d'une reconnaissance qui le traitait ainsi.
La procession eut lieu, en elTet, le 23 et le 2i; puis le roi se mit en route. Le bon duc alla conduire bon pupille jusque hors de la ville; là, le roi parut tellement ndvré de cette séparation, qu'il fut tout prêt de conlrcmandor son déparf; enfin, il prit sur
lui de faire ses adieux au duc, mais en versant force larmes.
Six jours aprrs, le duc de Bour^'o^me partit à son tour, caressé, comblé, accablé, — moqué surtout, il en avait non pas la preuve, mais la conviction; — cependant, tout cela s'était fait avec tant d'hahileté, qu'il n'y avait rien à dire.
A trois lieues de Paris, Philippe vit accourir après lui un liuinmo tout é[)crdu : c'était le gouverneur de la Rnstille, (jui se souvenait seulement alors d'un ordre que lui avait donné le roi, six jours auparavant, à savoir, de remettre au duc de Bourgogne les clefs de la forteresse, afifi (jue celui-ci put y envoyer telle fîarnison qu'il lui conviendrait; le f<ouverneur sup|)liait le bon duc de ne pas dire au roi qu'il se fût acquitté si lard de l'ordre re^u, attendu qu'il lui en arriverait grand malheur si le roi apprenait celle néj,Migenee.
ijue direàeela ' Philippe consola le gouverneur.
172 CHAULES LE T E M E R A I lU: .
le réconforta, lui fit un beau cadeau et le renvoya avec ses clefs.
Quant au comte de Cliarolais, il était allé faire un pèlerinage dans cette province de Bourgogne où il était né, dont il serait duc, et qu'il n'avait jamais visitée. Après cette excursion, il s'en alla rejoindre le roi à Tours.
Là, ce furent bien d'autres tendresses encore qu'avecle vieux duc!
Un Jour que le comte de Charolais avait été à la chasse sous la conduite du duc du Maine, celui-ci revint au château sans le ramener : le comte s'était perdu.
Le roi, alors, entra dans une étrange colère; jamais nul ne l'avait vu si inquiet, ni si agité ; il fit sonner les cloches dans tous les villages, allumer des fanaux dans tous les clochers, envoya des éclaireurs dans toutes les directions; chaque seconde qui s'écoulait sans nouvelles, augmentait son trouble; il
C H A H I. E S L E T K M É II A I H F: . \'.i
en rongea lout le hnul du bâlon qu'il lenail à la main, et lit va'U (le ne boiro ni man^'cr qu'il ne sût ce qu'ét.iil devenu son cousin.
Kntin, à onze heures du soir, il fui lire d'angoisse par le comle de Oèveeu'ur, qui apporlait une lellrc du comte de (iharulais.
Celui-ci s'était égaré, en elTel; mais, ayant trouvé un bon gîte, il écrivait qu'il reviendrait le lendemain seulement.
Ces scènes étainnt si bien jouées par le royal acteur, qu'il élail impossible desavoir si c'étaient des feintes ou des réalités.
Une occasion se présenlail de jeter du refroidissement entre le comte et son père; le roi,conHne on le comprend bien, n'allait point la laisser échapper.
ou LE RENARD COMMENCE A MANGER LES POULES
Nous avons dit qu'en Angleterre la rose blanche d'York venait de l'emporter sur la rose rouge de Lancastre. La chose avait eu lieu à la bataille de Towton.
Les Anglais nous vengeaient bien! Jamais tant de Français n'étaient restés sur la terre sanglante, ni après Crécy, ni après Poitiers, ni après Azincourt, qu'il ne resta d'Anglais sur le champ de bataille de Towton. On compta les morts et l'on en trouva trente-six mille sept cent soixante et seize.
Le soir de la bataille, Edouard IV était roi.
La mère du comte de Charolais était de la maison de Lancastre, c'est-à-dire du parti vaincu. Le duc, au contraire, sacrifiant les liens de parenté à la po-
!iti(iue, Talliance aux intérêts, se déclara pour la maison d'York.
Le roi parut céder aux instances du comte de Charolais, et promit de donner asile à Marguerite (la rose rouge , si elle venait en France.
Elle y vint, et le roi la reçut à meryeille ; il tint même avec elle sur les fonts de baptême le fils que venait d'avoir la duchesse d'Orléans et qui, depuis, fut Louis Xfl. Seulement, quant à des secours, il la pria d'attendre que le moment fût opportun pour lui en donner.
Ce refus momentané était d'autant [)lus plausible que le doc de Bourpoime néjjociait une tn^re avec Edouard IV. A ce sujet le roi envoya à son oncle une anihassacK^ qui était, en outre, chargée de lui deuiaiulor, comme chose de peu dlmpoitaiioe, Tautorisalion d'établir pour son compte la ^'abclle du sel en nourjjoj^mc; naturollomenl, le duc refusa.
Louis XI, alors, tit défendre a ses sujets de don-
476 CHARLES LE TÉ.MKHAlRE.
ner aide ou renfort aux Anglais, et même de commercer avec eux. Or, celte défense s'étendait adx sujets du duc, qui étaient Français ; aussi le duc envoya-t-il à son tour Jean de Croy, siredeCliimay, en ambassade, pour se plaindre de la façon dont le roi de France agissait avec lui.
Mais le roi ne reçut pas mêmei'ambassadeur du duc; il permit seulement que celui-ci le rencontrât comme par hasard dans une des galeries du palais.
Le sire de Cliimay, s'étant soumis à cette exigence, exposa au roi la cause de son ambassade ; mais Louis, sans le laisser aller jusqu'au bout:
— ^h! dit-il, quel homme est-ce donc que votre duc de Bourgogne? est il fait d'un plus précieux métal que les autres princes?
— Oui, sire, répondit bravement l'ambassadeur; car il vous a gardé et soutenu contre la colère du roi Charles, votre père, quand nul autre prince ou seigneur n'osait vous recevoir chez lui.
CHARLES I.E TK.MÉHAIIlE. t77
Le roi lira son chapeau sur ses yeux ci rentra dans sa chambre.
La vérité est que, sous son ingratitude réelle pour le duc de IJuurgogne et sous sa générosité apparente pour Marguerite d'Anjou, Louis \I cachait un grand but politique: il voulait alliriT Marguerite auj)rcs de lui, rallamer, et, lorsqu'elle aurait bien faim, lui racheter Calais pour un morceau de pain. Cahiis, nous l'avons dit, était la seule ville que les Anglais tinssent encore dans le royaume.
Louis ne perdait pas l'espoir.
Mais il était comme ces gens qui ont le bonheur dr lourher: tout en regardant rAiigleterrc, il vil que l'Kspagne brûlait.
Il se hâta de traiter avec les bonnes gens de Liège, c'est-à-dire avec les ennemis les plus acharnés ihi dur de Rourgogne; il les appela ses comyy^rc.v, — c'était son mol d'amitié, — et s'engagea à les proléger envers cl contre tous.
On demandera quel bénéfice Louis XI pouvait tirer de ses compères de Liège.
Une révolte dans un temps donné ! d'ailleurs, on le verra à l'œuvre.
Voici ce qui avait tiré l'œil de Louis XI vers l'Espagne.
Don Juan d'Aragon, pour plaire à sa seconde femme, s'était débarrassé — l'histoire ne dit pas trop comment: prude ou corrompue, parfois elle ferme les yeux — s'était, disons-nous, débarrassé de son fils don Carlos deViana, héritier de Navarre.
Les Catalans étaient désespérés de la mort de ce prince, qui, pour ne point les quitter, avait refusé le tronc de Naples, et qui ne demandait pas mieux que d'oublier le monde entre Homère et Platon; l'ombre du pauvre prince, disait-on, revenait, la nuit, dans les rues de Barcelone, pleurant, se lamentant, criant le crime de son père.
Le comte de Foix, gendre de don Juan d'Aragon,
GiiARLEs Li: tkml:raire. M)
avait ses espérances en Espagne ; il relevait du roi de France: il appela Louis XI à la vengeance du mort. Louis XI vit le Houssillon en perspective, et, pieusement, déclara qu'il prenait en main la cause du trépassé.
Louis XI aiiuait beaucoup ces causes-là.
Il est vrai que \Var>vick armait une Hotte pour faire une descente en France ; mais, on ne sait pourquoi, Louis XI n'avait aucune peur de Warwick.
Seulement, il n'avait pas le sou pour faire celte guerre d'Espagne.
Où était passé l'argent du roi? Warwick le savait peut-être, lui dont le roi n'avait pas peur.
Louis Xi luiL un impAt sur les vins, alxjlil la pragmatique, nomma les cvè(|ues lui-même, lit de l'argent avec leurs bénélices; puis, pour uiottre les saints do son cùlé, avant de rien tenter en Espagne, aimon^a un pèlerinage à Sainl-Micliel en Grève et à Saiut-Sauveur de Ucdoo.
C'était un moyen d'examiner de près la Bretagne; il se défiait tout naturellement de son due, et, avant de partir pour les Pyrénées, il n'était point fâché de savoir ce qu'il laissait derrière lui.
Le duc de Bretagne n'avait d'yeux et d'oreilles que pour regarder et écouter ce qui se faisait pendant ce pèlerinage.
Il y perdit son temps: le roi, ne voulant pas être distrait de ses pieuses pensées, fit crier à son de trompe, la veille de son départ, que quiconque le suivrait serait puni de mort.
Aussi voyageait-il, non pas en roi, mais en véritable pèlerin. Il savait la difTicuIlé qu'ont les rois à voir et à entendre ; la couronne, — surtout la sienne, qui, on le sait, était trop large, — la couronne lui eût bouché à la fois les yeux et les oreilles !
Il ne voyageait qu'avec cinq pauvres serviteurs mal velus comme lui, portant comme lui de gros rosaires de bois ; sa garde suivait de loin, avec Jean
CHARLES LE TÉJtfÉRAlRE. 481
Bureau et son artillerie. — Louis XI appelait Jean Bureau son maître des comptes y sans doute par ce même prineipe qui a fait depuis appeler les canons ultima ratio retjum.
Ses dévotions faites, le roi fila tout doucement de l'Ouest vers le Midi, visita Nantes en passant, puis voulut voir la Kochelle : c'était curieux à \oir une petite république; à la Kochelle, il était si près de Bordeaux, (|uc ce n'était point la peine de s'en passer; il alla donc voir Bordeaux. Seulement, un jou qu'il le regardait du côté de la mer, il fut vu lui même par un vaisseau anglais. On comprend quf Louis, avec son bateau, n'eut pas l'idér de prendrla nef anglaise ; mais la nef anglaise eut l'idée di« prendre le bateau et lui donna la chasse.
Le roi lui-même saisit un aviron et se mit à rnmcr ; dans ce moment là, un sceptre était moins utile qu une rame ! Le vaisseau ne put suivre le roi dans les eaux basses; le loi fut sauvé.
482 CHARLES LE TÉMÉllAIRE.
Sans doute, ce fut en commémoration de la façon miraculeuse dont il venait d'échapper à l'ennemi qu'il rendit à Bordeaux toutes ses libertés. Bordeaux plaidait à Toulouse, ce qui était absurde ; le roi voulut non-seulement que Bordeaux plaidât chez lui, mais qu'on y vînt plaider de tous les pays environnants.
Enfin, il fit de Bayonne un port frane.
Bien de tout cela, il en était bien sûr, ne voudrait plus redevenir Anglais.
Don Juan voyait s'approcher le roi avec terreur; il lui écrivit pour le menacer des Anglais et des préparatifs terribles de Warvick; mais nous avons déjà dit que Louis savait à quoi s'en tenir sur cette descente des Anglais.
Aussi répondit-il :
— Prenez garde! en supposant que les Anglais viennent, ils s'en iront; mais, moi, je ne m'en irai pas et serai toujours là pour vous punir.
El il continuait d'avancer.
Pour qu'il ne fût plus question de cette mort de don Carlos de Viana, il fallut que don Juan lâchât le noussillon; moyennant quoi Louis XI reconnut que don Juan n'avait eu d'autre tort que de mettre son fils dans une chambre tro[) humide; mais les chambres des prisons ont ce dcfaut-Ià : qu'y faire?
Madame de Rambouillet disait qu'il y avait, à Vincennes, une chambre qui valait son pesant d'arsenic.
Louis XI revint vers le Nord ; le tour était fait. Maintenant, il pouvait s'inquiéter des Anijlais.
Kt, en somme, il s'en était toujours inquiété.
La pauvre Marquerite d'Anjou l'avait suivi d'étape en étape, lui demap.flant îles secnnr*=; d'hommes et d'arj^ent. Tn jour, cniui, ii i'()ii>ciuit ;l luuionner vinf:t mille livres, à la condition i\m\ si elle venait à monter sur le trAne, elle rendrait Calais à la l'rancc.
l'eul-élre Shakespeare connaissait-il ce trait lorsqu'il composa son Juif de Vtfiise.
^84 CHARLES LE TKMÉRAIRE.
Il est vrai qu'en même temps Louis XI faisait prêter par la Bretagne soixante mille autres livres à riiéritière de Lancastre.
Que si Warvick se plaignait, Louis X[ avait ses deux réponses toutes prêtes :
D'abord, il était neveu de Marguerite d'Anjou, et ne pouvait raisonnablement pas lui refuser une aumône. Vingt mille livres! qu'était-ce que vingt mille livres ! Et il ne les lui donnait même pas, ces vingt mille livres, il les lui prêtait, et à réméré encore !
Ensuite, les soixante mille francs de la Bretagne ne le regardaient pas. C'était l'argent du duc, et il ne pouvait empêcber le duc de faire ce qui lui plaisait de son argent.
Quant aux secours en bommes que réclamait Marguerite, c'était autre chose ; Louis ne lui donnait pas un soldat; si elle en levait, tant mieux pour elle ! Il l'envoya chercher forlunc en Normandi(\ dont, on le sait, il avait nommé M. de Charolais gou-
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verneur, peul-etre dans la prévision de ce qui arrivait. Sûr de l'amitié de son beau cousin, il ne s'occupait point do ce qui se passait dans son jiouvernement; si un jour Cliarles se rappelait (lu'élanl Lancaslre par sa mère, il devait, pour lui rendre ses brillantes couleurs, arroser la Kose rouge avec du sang normand, eh biefi, alors, Louis en serait quitte pour dt^savouer son cousin.
Et, sans doute, Warvick comprit-il qu'il n'avait aucun molifd'en vouloir au roi de France ; car, étant sorti avec sa Hotte, une Hotte magnilique, il se contenta de longer les cotes de la (Normandie et du Poitou; il est vrai (juc, le long de ces cotes, toutes hérissées d'artillerie par le maître des comptes Jean Bureau, une armée mancruvrail, suivant le bord de la mer et ne perdant pas de vue les vaisseaux anglais.
Il en n'sulla (lUi' Warvick. jugeant (|u'il n'v avait rien de bon à tenter en France, lit une descente en Hrctagne, près de Brest.
186 CHAULES LE TÉ.\li:UAIKE.
Louis XT en fut enchanté : cela brouillait les Bretons avec les Anglais. 11 eût indique l'endroit à War- Avick, que Warwick n'eût pas mieux choisi.
Mais, tout à coup, le roi semble perdre la tète, tant sa politique devient embrouillée.
Il donne au Dauphiné une exemption de règlements pour la chasse.
Il donne à Toulouse, à moitié brûlé, une exemption de tailles pour cent ans.
Il donne au comte de Foix le lloussillon, qui lui a coûté tant de sourdes pratiques.
Enfin, il donne à Sforza, qui chasse d'Italie la maison d'Anjou, qui refuse aux d'Orléans le patrimoine de Yalcnline Visconti; il donne à un tyran, à un usurpateur, Gènes et Savonc, lui permettant, en outre, de racheter Asti au vieux duc d'Orléans, que le duc de Bourgogne vient de racheter lui-même.
Dans quel but tout cela ? Attendez.
Louis XI tient fort au Roussillon et tient fort à Asti;
mais il tient plus encore à ses villes de la Somme : il va essayer de les reprendre de f.Mé ou de force à l'hilippe le Bon. C'est la France qu'il lui faut avant tout, une France compacte, homogène, française.
Il reprendra sûrement le Koussillon au comte de i'oix, qui va le lui garder pendant ce temps-là.
11 reprendra peut-être G(>nes, Savone et Asti à Sforza, qui, avec la vie de bandit qu'il mène, peut èlre tué, assassiné ou empoisonné d'un moment à l'autre.
Mais, le comte de i«'oix et le duc de Milan étant ses îlmi^^ l'un lui prêtera ses excellents fantassins basqucb, l'antre ses bons cavaiicrb lunii)ards. il aura infanterie et cavalerie, une petite armée qu'il pourra faire tuer sans remords: Basques et Lombards sont presque des ennemis. i:i, tandis (proii tuera les Masques elles Lombards, on ne tuera pas ses bons paysans, qui labourent cette pauvre terre de France, si lon,i:tem|)sen friche pendant lerèL'ned'-'rliarles Vît.
La ! et maintenant qu'il a ses fantassins basques et ses cavaliers lombards, que va faire Louis XI à l'endroit du vieux duc de Bourgogne, pour lequel il a commandé des prières aux gens de son conseil, à l'université et à l'évêché de Paris?
Les prières françaises n'avaient point profité au bon duc, et il était tombé grandement malade. La duchesse était sortie de son béguinage et le comte de
Charolais était accouru de son gouvernement pour le soigner.
Louis XI y aurait bien couru aussi; personne n'eût plus perdu que lui, en ce moment, à la mort du duc : il y eût perdu ses villes de la Somme ! Tant que le vieux duc vivait, il avait l'espoir de rentrer dans ces malheureuses villes, qui, avec Calais, tourmentaient si fort son sommeil ; le duc mort, il ne fallait rien attendre du comte de Charolais; il s'était prononcé, il était féroce à l'endroit de ces villes.