CHARLES I. E T K M E R M R E
Trois villes pendaient à ce fil usé qu'on appelle la vie d'un vieillard.
Les Croy se mirent à l'œuvre. — Moins le sire de Cliiniay, tous étaient au roi de France. — Ils persuadèrent au duc qu'il avait intérêt à laisser reprendre la Somme à Louis \[.
Le vieux duc n'en crut rien, mais céda : il tenait, comme Louis XIV, à mourir tranquille. Il si^ma la cession, ouplutiM la rétrocession, moyennant quatre cent mille écus; il espérait que Louis XI ne pourrait pas le payer.
Le roi n'avait pris qu'un délai de quatre mois pour ce payement : il devait être fait en deux termes, 12 septembre et S octobre.
Le 12 septembre, les deux cents premiers mille francs arrivèrent; le 8 octobre, les deux cents derniers.
('ela se passait en présiMiee des Croy.
— Croy, Croy, disait le duc en envoyant triste-
ment l'argent à son trésor, — Croy, Croy, l'on ne peut servir deux maîtres !
Ce n'était pas d'une voix plus lamentable qu'Auguste criait: « Varus, rends-moi mes légions! »
Au reste, dans tous les marchés qu'il faisait, le roi exigeait des otages ; il n'avait point de fils à lui, mais il les remplaçait par les fils des autres. — Parodiant les paroles du Christ, il disait comme ce tendre Jésus: « Laissez venir les enfants jusqu'à moi! » Puis, quand les enfants étaient venus, il ne les laissait point retourner chez eux. Il avait ainsi l'héritier d'Alhret, les fils du duc d'Alençon, le petit comte de Foix, le petit duc d'Orléans, dont il venait d'être le parrain.
Il avait marié le comte de Foix avec sa sœur; il voulait marier le duc d'Orléans avec sa fille : le futur avait deux ans !
C'était une bonne précaution pour Louis XI que d'avoir le petit duc dans la main au moment où il
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livrait (icncs, Savonne el Asli, t'esl-a-dire la plus belle partie de riiéritage de l'enfant : en échange de cet héritage, Sforza ne pouvait-il pas l'aider à prendre la Savoie?
En attendant qu'il prît la Savoie, Louis en prenait les princes.
L'n jour, le \ieu\ due Phili|)pe de Bresse, chassé par son (ils, s'élant hasardé jusqu'à Lyon, le roi de l'rance, son gendre, mit la main sur lui et le logea .1 Loches.
Loches, c'était la monUi^iie d'aimant des Mille ei inc IS'tùts : une fois qu'on y avait mis les pieds, on ne s'en détachait |>lus.
Dans cette maison de Savoie, où Louis avait pris femme, il y avait encore une tille a marier : il la proposa au roi d'Angleterre.
Le comte do chamlais vit le coup et le para, en faisant t^pouser a celui-ci Klisahelh Rivers, malgn^ Warvick, tjui voulait donner à lldouard l\ une
l'c/iimc de la main de Louis XT, et malgré le lord maire, qui avait dit : « Avant que le roi d'Angleterre épouse cette femme, il en coûtera la vie à plus de dix mille hommes! »
Cette fois donc, Louis XI fut battu par le comte de Charolais : c'était la revanche des villes de la Somme ; le comteet le roi étaient manche àmanche.
Le bon duc était à Hesdin. Le roi lui envoya la reine et les princesses, puis il y alla lui-même, faisant l'aimable, le bon, l'empressé près du vieillard. Celui-ci ne parlait plus de ces malheureuses villes de la Somme, il les regrettait trop pour cela : Xouis crut qu'il les avait oubliées. Il lui parla de lui rachetcrBoulogne, plus Lille. Levieuxduc n'osaitdirenon.
— Charolais n'y consentirait pas, répondit-il. Un éclair passa dans les yeux de Louis XL
— Bon î dit-il, chargez-moi de mettre à la raison ce mauvais fils, et je vous le rendrai souple comme un gant !
CHARLES LE TEMEFtAlRE. 19'^
iMiilippe se rappela comment Louis XI avait mis a la raison son père Charles VIT. C'était dans un bois que le roi lui faisait cette confidence ; le bon duc eut peur de ce renard qui, sous sa peau, montrait une f^rillo de tigre : il se sauva.
Le roi ne voulut pas s'être déplacé pour rien : il utilisa ce voyage en allant visiter les marches de l'Iandre et de Picardie, Abbeville, Arras, Tournai, toujours selon son système, en petit train, sans pompe, comme un simple particulier; il avait conservé la haine des réceptions solennelles, des fêtes, (les harangues.
A Abbeville, tous les habitants lallendaient sur la grande place cl dans les rues adjacentes; mais il lit rester son cortège à un (juarl tic lieue de la ville, descendit de cheval, et entra seul et à pied, comme si lui-même était un bon bourgeois de la ville.
On reconnut ee|)en(lanl qu'il était étranger, et des gens (lu faubourg l'arrrlèrcnl en lui demandant :
— Avez-vous rencontré le roi?
— Le roi, dit-il, c'est moi.
Mais les braves gens, le voyant avec son vieux chapeau et son habit râpé, le prirent pour un fou ou pour un bouffon, et commencèrent à se moquer de lui; ils le prenaient par son fort : Louis était le plus grand gausseur de son temps. Il prêta donc le collet; mais, comme il raillait cruellement, l'affaire menaçait de devenir mauvaise pour lui. En ce moment, par bonheur, le cortège arriva et le fit reconnaître ; sans quoi il courait risque d'être lapidé.
Aussi, à dater de ce jour, il se mit à prendre des rues si détournées quand il entrait dans une ville, qu'il finissait par gagner son logement sans être vu, et souvent môme avait-il quitté la ville sans qu'on sût qu'il y était entré.
11 s'ensuivit que, lorsqu'on attendait le roi quelque part, les échevins fermaient toutes les portes, hors une seule; si la ville n'avait pas de portes, les
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bourgeois barricadaient les rues, hors la grande rue. Il fallait bien alors que le royal voyageur passât par la jjorte restée ouverte, ou par la rue non barricadée.
Un jour qu'il traversait un village incognito, il <'ul besoin d'ccrire une lettre; or, tous ses secrétaires étaient employés à des besognes diverses, et il n'avait personne près de lui qui put écrire. — Le bon roi Louis, quoiqu'il fût grand clerc, n'iiiinait ].as beaucoup à écrire de sa main. — Il avisa, parmi ceux qui l'entouraient, un bunimc portant une ccritoire à sa ceinture ; il l'appela.
L'homme s'empresse d'obéir au roi et débouche hun écritoirc pour en tirer une plume; il en tombe deux dés.
— ( >h !oli ! dit leroi,(|Ui'llcsdragéessont celles-ci?
— iicmcdiuiii contra /nslcmj répondit le clerc sans se démonter.
- Tu m'as l'air d'un gentil paillard, répliqua le roi charmé de la réponse; tu es à moi.
Et, en effet, à partir de ce moment, l'homme entra à son service.