‹ Charles le téméraireChapitre 9 sur 11 · LA JOURNÉE DE MONTLHÉRT · texte numérisé non relu

LA JOURNÉE DE MONTLHÉRT

Louis XI donna son avant-garde au sire de Brezé, qui devait seulement reconnaître l'ennemi.

Mais, soit que les reproches du roi l'eussent piqué au jeu, soit que ce trahisseur juré trahît encore cette fois :

— Je les mettrai, dit-il, si près l'un de l'autre, que bien habile sera celui qui saura démêler les Français des Bourguignons.

On rapporta le propos à Louis XI, qui fronça le sourcil et donna quelques ordres tout bas.

Louis ne voulait point engager la journée que le renfort attendu n'arrivât.

Mais il n'était plus le maître. Malgré son ordre,

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Brezé avait donné avec son avant-garde, et, au predaier choc, il était tombé.

— C'est la justice de Dieu ! dit Louis XI.

L'avant-garde pliait.

Le roi prit la tête de sa troupe et chargea bravement. Il rencontra Saint-Pol, qu'il culbuta ; celui-là avait, par bonheur pour lui, un bois à sa portée, il s'y enfonça.

Les archers, pendant ce temps, se retranchaient derrière leurs pieux aiguisés et les chariots de bagages ; on leur amena deux pièces de vin de Bourgogne qu'ils défoncèrent et où leur courage se retrempa,

Le comte de Charolais apprit où en était la bataille et fut un moment incertain ; il envoya d'abord le bâtard de Bourgogne.

Irait-il lui-même? C'était dangereux d'engager toutes ses forces; le sire de Rouault, sortant ie Paris, le prenait entre deux attaques.

Mais le sire de Contay arriva

-!-' Alerte, monseigneur ! dit-il, alerte ! Si vous voulez gagner la bataille, il faut vous hâter ; les Français arrivent à la file ; il croissent à vue d'œil, le temps presse !

Le comte de Charolais n'hésita plus; mais, extrême en tout, au lieu de faire reprendre haleine à ses gentilshommes à moitié chemin, il les mena aux Français tout d'une traite ; ils avaient traversé des champs de blé vert et de fèves, ils arrivèrent harassés.

En atteignant le village de Montlhéry, ils y mirent le feu. Le vent poussait la fumée et la flamme du côté des Français, qui se troublèrent; le roi et ses hommes furent ramenés.

Sur la hauteur, Louis XI fit halte ; mais le comte, emporté à la poursuite des fuyards, passa outre.

Le roi chercha alojs son arrière-garde sous les ordres du duc du Maine; celui-ci l'avait emmeuce.

Tout le monde trahissait peu ou prou.

Et, cependant, ce duc du Maine s'était fait payer d'avance ; le roi lui avait donné les biens de Dunois.

Disons que la plupart de ceshommes-làavaientla vue malade des contemporains, qui voient mal les grands génies qu'ils voient de trop près.

Le comte de Charolais, continuant de pousser devant lui, dépassa d'une demi-lieue Motitlhéry.

Le roi vit l'imprudence et essaya de lui couper la retraite.

Cinq cents pas de plus, le comte était perdu.

Il essaya de revenir au galop ; il fallait faire une trouée ; il était reconnu : les hommes d'armes tombaient sur lui de tous côtés. Un piéton lui donna dans la poitrine un coup de pieu qui lui faussa sa cuirasse.

Arrivé devant le château, où il croyait rentrer, le comte le vit gardé par les archers du roi. Il tourna à gaucne, pour regagner la plaine; mais une ving-

taine de cavaliers s'élancèrent à sa poursuite; il reçut un coup d'épée qui entra par la jointure de son casque et de sa cuirasse, que ses écuyers avaient mal bouclés. Un homme d'armes mit la main sur lui, criant :

— Monseigneur, je vous connais bien. Rendezvous ! ne vous faites pas tuer!

Par bonheur, le fils du médecin du comte, nommé Jean Cadet, disent les uns, Robert Cottereau, disent les autres, se jeta entre Charles et ceux qui le poursuivaient et le sauva.

En ce moment, par bonheur encore, le bâtard de Bourgogne arriva avec ses gens et une trentaine d'archers réunis autour de sa bannière. Le bâton de cette bannière avait été coupé tant de fois, qu'il n'était plus long que d'un pied.

Le comte s'était un instant trouvé dans un si grand danger, qu'on l'avait entendu crier :

— Mesurais, défendez votre prince! ne le laissez

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pas en danger ! Pour moi, je ne vous quilîerai qu'à la mort : je suis ici pour vivre et mourir avec vous

Son écuyer, Philippe d'Oignies, qui portait son pennon, avait été tué à ses côtés.

Parmi les Français, le bruit courait que le roi avait été tué. Louis vit qu'il ne fallait point laisser s'accréditer ce bruit.

Il ôta son casque et parcourut le champ de bataille, criant :

— Non, mes amis, je ne suis pas mort; voilà votre roi, défendez-le de bon cœur.

Nous avons dit que les archers bourguignons s'étaient retranchés derrière leurs pieux et leurs bagages, et que, tout en lançant leurs flèches à la faveur de cet abri, ils vidaient deux tonnes de vin de Bourgogne que le comte de Saint-Pol avait ordonné qu'on leur défonçât; mais les chevaliers français, au lieu de les attaquer de front, débordèrent la haie de chaque côté et tombèrent sur eux.

Aussitôt, voyant cette manœuvre, les hommes d'armes de sirede Ravenstein et du comte de Garnt- Pol se ruèrent à travers leurs propres archers, lei renversant et culbutant les uns sur les autres. Ils étaient douze cents à peu près, mais tous jeunes gens élevés pendant une longue paix, et n'ayant jamais mis la lance au faucre que pour les tournois ; il en résulta qu'ils furent rompus en un instant et que, comme ils avaient eux-mêmes jeté le désordre parmi leurs archers, ils ne purent se rallier derrière eux. Ils prirent la fuite, poursuivis par les Savoyards et les Dauphinois.

Philippe de Lalaing se fit tuer ; il était, lui, de cette brave maison de Lalaing qui ne fuyait pas.

Le roi suivait le combat du haut de la colline de Montlhéry, n'ayant autour de lui que sa garde.

Le comte était dans la plaine, mais si mal accompagné, que, si le roi avait eu cent hommes d'armes pour l'attaquer, il le mettait en déioute.

Cependant, le comte de Saint-Pol, qui s'était ménagé, sortit de sa forêt vers la fin de la journée, rallia une quarantaine de chevaux, et, au pas, en bon ordre, vint rejoindre le comte de Charolais ; peu à peu la troupe s'augmenta de ceux qu'on rencontrait, et l'on se retrouva au nombre de huit cents hommes d'armes.

Le comte de Charolais voulait reprendre l'ofFensive ; mais il n'y avait plus d'archers et, sans archers, comment attaquer les Français, postés sur une hauteur, et dans ces mêmes retranchements que les Bourguignons s'étaient faits avant la bataille?

Le moment eiit été bon cependant : les Français étaient fort troublés ; Brezé avait trahi avec l' avantgarde ; le duc du Maine avait trahi avec l'arrièregarde ; il n'y avait que le roi et les hommes qu'il commandait qui eussent franchement donné.

Sans le roi, qui combattit comme Henri IV dans ses bons jours, la bataille était perdue.

Le soir vint.

Il y avait grande discorde dans le camp bourguignon ; l'armée, dispersée en pelotons de vingt ou trente hommes, était battue ; les archers , écrasés par les chevaliers de leur propre parti, revenaient moulus et défigurés. La hauteur des blés empêchait, toutefois, qu'on ne vît les pertes réelles.

Les deux princes étaient restés : les deux armées semblaient s'être évanouies.

Le comte de Saint-Pol et le sire de Hantbourdin firent approcher les chariots pour former l'enceinte. On ignorait dans quel état était l'armée du roi de France ; on voyait ses feux , on croyait qu'elle allait passer la nuit dans sa position.

Le comte de Charolais souffrait de sa blessure ; on le désarma et on le pansa. Il se fit apporter deux boites de paille pour s'asseoir, et mangea. On était au milieu, de cadavres déjà dépouillés et nus ; il est incroyable avec quelle rapidité cette opération

du dépouillement s'était faite ! un de ces cadavres se ranima et demanda à boire ; le comte lui donna un peu de sa tisane, — il ne buvait jamais de vin ; — puis, appelant son propre médecin, il lui recommanda le pauvre diable qui en revint.

A qui était la journée? Bien fort eût été celui qui l'eût dit.

Le comte assis sur la paille, les capitaines assis sur le tronc d'un arbre renversé , tinrent conseu sur ce qu'il y avait à faire.

Le comte de Saint-Pol était d'avis qu'il fallait abandonner les bagages, ne s'occuper que de l'artillerie et prendre la route de Bourgogne. Le danger était trop grand , placé comme on l'était entre le roi et Paris ; Charles de Melun pouvait se raviser ot sortir : on était écrasé, anéanti.

Ce fut aussi l'opinion du sire de Hautbourdin.

Le sire de Contay fut d'un autre avis.

Se retirer, suivant lui, c'était tout perdre : la re-

traite du comte ne serait pas une retraite, ce serait une fuite; avant d'avoir fait vingt lieues chacun tirerait de son côté , et le comte resterait seuL En résumé, le sire de Contay voulait qu'on employât la nuit à se rallier, à se réconforter, à se remettre en bon ordre.

— Si Dieu a sauvé monseigneur du danger qu'il a couru aujourd'hui, dit-il, c'est afin qu'il poursuive son dessein.

Le comte de Charolais adopta l'avis, donna des ordres en conséquence, encouragea ses hommes, leur fit distribuer du vin, et s'endormit, prêt à s'éveiller au premier son de la trompette.

Pendant qu'il dormait, le comte de Saint'Pol envoya des hommes en reconnaissance*

Ces hommes revinrent les uns avec un charretier qui apportait une cruche de vin du village, les autres avec un moine cordelier.

Tons doux donnaient ia même nouvelle : à savoir

que le roi avait décampé, laissant une simple garde au château.

Le cordelier avait, en outre, rencontré Tarmée royale, qui battait en retraite sur Corbeil, ou plutôt qui faisait ce qu'elle avait toujours voulu faire, qui rentrait à Paris.

«Et alors, dit Comines, il y eut des gens qui crièrent : « Il faut aller après ! » lesquels faisoient bien maigre chère, une heure devant. »

En effet, cette retraite du roi tirait le comte d'un bien grand embarras.

Louis XI s'arrêta à Corbeil, attendant des nouvelles de Paris.

Lui non plus n'était point très-rassuré.

Heureusement qu'au lieu de le poursuivre, le comte de Charolais s'amusait à proclamer sa victoire, selon la vieille coutume. Il fit sonner et crier aux quatre angles du camp qu'il était prêt à recevoir la bataille, s'il se trouvait roi, prince

OU capitaine assez hardi pour l'en requérir.

Naturellement, personne ne répondit, et le comte de Charolais se proclama vainqueur.

« Ce fut de ce moment, dit Comines, que commença en lui cette grande présomption qui, de tous les princes, le rendit le plus incapable d'écouter un conseil et d'obéir à rien qu'à sa volonté. »

De son côté, le roi, voyant Paris immobile, y rentra. Paris ne savait pas t''op ce qui s'était passé ; le roi en profita pour donner les nouvelles comme il les comprenait. Le comte de Charolais proclamait sa victoire aux quatre coins du camp, lui proclama la sienne aux quatre coins de Paris.

Puis il se mit tranquillement à table.

Chez qui? Chez son fidèle serviteur Charles de Melun.

C'est chez lui que le roi était descendu, sachant parfaitement que son lieutenant général l'avait trahi; mais, pensant que ce n'était point le moment de se

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hasarder aux reproches , il écouta les excellentes raisons que celui ci lui donnait pour s'excuser de n'avoir point été à son aide, les approuva et lui fit mille caresses, ainsi qu'aux bourgeois et aux bourgeoises que le gouverneur de Paris avait réunis pour souper avec Sa Majesté.

Sur cette parole 'du roi, que la bataille était gagnée et que les Bourguignons étaient en fuite, une trentaine de pillards sortirent qui s'en allèrent jusqu'à Montlhéry, dévalisant les fugitifs, ramassant les armes jetées et les chariots abandonnés.

A Montlhéry, ils trouvèrent le comte de Charolais, qui continuait de défier l'air à grandes fanfares de trompettes, et qui s'enflait de tout le veat qui sortait de ses clairons..»

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