‹ Charles le téméraireChapitre 4 sur 11 · LE BON DUC · texte numérisé non relu

LE BON DUC

Charles, surnommé le Téméraire, était l'arrièrepetit-fils de Philippe le Hardi, dont nous venons de raconter le premier fait d'armes et qui fut la tige de la seconde maison de Bourgogne.

Disons à quel degré de puissance était arrivée la maison de Bourgogne au moment où naquit le jeune Charles, c'est-à-dire le 10 novembre 4435,

Nous avons raconté de quelle façon le duché de Bourgogne avait fait retour au roi Jean et avait été constitué en apanage à son fils Philippe le Hardi, par lettres patentes du 6 septembre 1363, confirmées l'année suivante par le roi Charles V.

Comment, après les troubles qu'avait suscités en

i6 CHARLES LE TÉMÉRAIRB.

France la première maison de Bourgogne; comment, après le traité acBretigny, qui enlevait au royaume ses plus belles provinces; comment un roi aussi sage que l'était Charles V acceptait-il, sans remon trance visible, sans regret apparent, ce nouveau démembrement de la France?

Nous pourrions rappeler d'aboM cette grande vérité : c'est que l'exemple du passé instruit rarement l'avenir.

Ensuite, nos rois de France, sans trop Se fendre compte de ce qu'ils faisaient, avaient aboli la féoda lité telle que l'avait constituée Charlemagne, c'està-dire le seul pouvoirmilitaire qui existâten France; ce pouvoir leur manquant, ils essayèrent, au xiii" et au xiv^ siècle, d'établir une féodalité artificielle. L'exemple de Philippe d'Anjou, fait roi d'Espagne par Louis XIV et devenant l'ennemi de la France, n'empêcha point Napoléon de faire son frère Joseph roi d'Espagne, son frère Louis roi de Hollande, son

beau-frère Marat roi de Naples, et son beau-fils Eugène vice-roi d'Italie.

Qu'essayait de faire Napoléon? Il essayait de rétablir une grande féodalité militaire.

Charles V, en ratifiant les lettres patentes du roi Jean qui accordaient le duché de Bourgogne à son jeune frère, agissait donc d'abord en fils pieux, puisqu'il exécutait les dernières volontés de son père; et, en constituant un établissement féodal, il suivait, en outre, les traditions de la politique du temps.

Le duc d'Anjou, frère puîné de Charles, frère aîné de Philippe, était gouverneur du Languedoc, et, par le Languedoc, regardait la Provence et l'Italie; par la Bourgogne, le nouveau duc agirait sur l'empire et les Pays-Bas.

Philippe de Rouvres, dont le nouveau duc tenait l'héritage, avait épousé Marguerite, fille unique du comte de Flandre ; mais le mariage n'avait point été consommé.

La veuve était donc à remarier.

Ce mariage allait à merveille à Philippe : Marguérite était héritière des comtés de Flandre, d'Artois, de Rethel, de Nevers et de Franche-Comté.

Mais, par cela même qu'il réunissait tous ces avantages, il n'allait pas moins à Edouard III, qui sollicitait cette alliance pour le prince Noir, notre vainqueur de Poitiers.

Il est vrai que Marguerite de Flandre aimait Philippe; mais l'amour est. en tait de mariages princiers, une mince considération.

Louis de Maie hésitait. — Charles V, craignant de voir s'agrandir encore son rival le roi d'Angleterre, n'hésita, lui, point à se diminuer; il offrait de rendre aux Flamands Lille et Douai, la Flandre française, la barrière du royaume au nord.

Cela ne suffit point.

Par bonheur, — peut-être serait-il plus juste ds dire par malheur, — la mère de Louis de Maie, fille

de PhiMppe le Long, princesse française, avait décidé cette union ; elle alla trouver son fils, qui penchait pour Edouard III, et, tirant de sa robe sa mamelle droite :

— Louis, dit-elle, si tu refuses de faire les noces que ton roi et moi désirons, je te jure que je retranche de moi le sein qui t'a nourri, à ton grand déshonneur, et à l'opprobre éternel de ton nom !

Louis de Maie consentit, et le mariage fut célébré àGand, le 19 juin 1369.

Le duc de Bourgogne se trouva donc duc de Bourgogne et, en attendant qu'il héritât de la Flandre, de l'Artois, de Rethel, de Nevers et de la Franche- Comté, maître de Lille et de Douai.

Charles V espérait que la France absorberait la Flandre, que les intérêts rapprocheraient les peuples réunis sous une même domination. Charles V se trompait : la distinction resta profonde. Langue etmŒur- -iparaienfi, les Français des Flamands;

ce ne fut point la riche Flandre qui vint à la pauvre Bourgogne : ce fut la pauvre Bourgogne qui se trouva être un accessoire de la riche Flandre. L'intérêt flamand fit pencher la politique du fils de France vers l'Angleterre.

L'alliance avec nos ennemis fut commerciale d'abord, puis peu à peu elle devint politique.

Il y avait mariage politique entre la France et la Flandre; mais il y avait mariage commercial entre la Flandre et l'Angleterre.

Ce mariage commercial faisait la richesse du pays, partant celle du prince.

A son tour, Philippe faisait épouser, en 1385, à son fils le comte de Nevers, l'héritière du Hainaut et de la Hollande, et il complétait ainsi les Pays-Bas.

Cinq ans plus tard, en 1590, il achetait aux comtes d'Armagnac le Charolais, et il complétait ainsi les Bourgognes.

Fenêtres sur l'Angleterre, portes sur la France.

A la seconde génération, voici ce qu'avait amené la prévoyance du sage roi Charles V.

Le petit-fils de ce Philippe le Hardi, qui avait si vaillamment combattu à Poitiers, qui avait, à Londres, donné un soufflet à l'échanson d'Edouard III, parce que celui-ci servait le roi d'Angleterre avant le roi de France, Philippe le Bon, enfin, s'alliait à Henri V. était témoin de son mariage avec la princesse Catherine, et faisait proclamer le roi d'Angleterre roi de France, à l'exclusion du roi de France Charles VIL

Il est vrai qu'il gagnait à renier la France, sa mère, les positions dominantes de la Somme et de la Meuse, Namur et Péronne, les avenues de Pans ou plutôt Paris même, Bur-sur-Seine, Auxerre et MeauXi

Il est vrai encore que, pour arriver là, il lui avaiv fallu livrer la Pucelle!

Puis, le 4 août 430, le duc de Brabant meurt-

Le duc de Bourgogne avait à peu près tout ce qui entourait le Brabant : il avait la Flandre, le Hainaut, la Hollande, Namur, Luxembourg. Il lui manquait le Brabant.

Le Brabant, c'était la province centrale, Louvain, Bruxelles. Bruxelles, la reine des Pays-Bas ; Lou' vain, sa dame d'honneur.

Le Brabant ne revenait point à Philippe; il revenait à sa tante Marguerite de Bourgogne, comtesse de Hainaut ; à ses beaux-fils Charles et Jean de Bourgogne, fils du comte de Nevers, tué à Azincourt.

Il oublia qu'il était neveu de l'une, tuteur des autres. Il mit la main sur le Brabant.

Tout cela n'empêche pas le fils de Jean-sans- Peur, le père de Charles le Téméraire, d'être appelé Philippe le Bon.

Vous voyez qu'il ne faut pas attacher trop d'importance à cette épilhète de bon.

Nous avons dit que, chez Jean, le Bon voulait dire l'étourdi, le prodigue, le fou.

Chez Philippe, le Bon veut dire l'amoureux, le courtois, le sei.J^'iel.

Oui, Philippe, selon les idées vulgaires, était le bon duc; il était tendre de cœur, surtout aux femmes, — nous le verrons tout à l'heure ; — puis, il pleurait facilement.

Il pleura les morts d'Azincourt, et devint l'allié des Anglais, qui avaient fait ces morts.

Il pleura son père Jean-sans-Peur, et, par vengeance du meurtre de Montereau, déposséda Charles VII du trône de France.

Au reste, il savait parfaitement ce que pouvait rapporter un meurtre, et quel était le prix du sang que l'on pouvait tirer du meurtrier.

Le 21 septembre 1435, il consent à pardonner ce meurtre et à signer la paix avec le roi Charles VU.

Mais a quelle condition pardonnera-til? Ces*

qu'on lui cédera les comtés de Mâcon, d'Auxerre, de Bar-sur-Seine et de Ponthieu.

En Picardie, il a déjà Péronne; il lui faut encore Montdidier, Roye, Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville et Doullens.

Vous voyez que le bon duc a le pardon difficile.

h est vrai qu'il consent à ce que les villes, qui sont villes royales, soient rachetées, si jamais la France a assez d'argent pour opérer ce rachat.

En outre, le roi Charles témoignera ses regrets de la mort de Jean-sans-Peur, niera qu'il y ait pris aucune part, et fondera, à Montereau, un service perpétuel qui sera célébré le jour de l'assassinat.

Attendez ! il faut que le bon duc complète son duché, dont son fils tentera de faire un royaume.

René, duc de Bar, a été fait prisonnier par le duc de Bourgogne à la bataille de Bulgnevilie. 11 est détenu depuis quatre ans dans une des tours du

palais de Dijon. Le bon duc a eu le soin de ne pas dire un mot de lui dans le traité d'Arras.

Ce n'est point par oubli : le bon duc n'oublie pas ses prisonniers ; d'ailleurs, Charles VU en avait dit quelques paroles, lui.

Mais le bon duc avait répondu:

— Nous verrons plus tard.

Ce qui arrêtait le bon duc, c'est que, pendant sa captivité, le prisonnier avait hérité du duché d'Anjou et du comté de Provence par la mort de son frère, et que Jeanne II, en expirant, l'avait appelé au trône de Naples.

Un si riche prisonnier, en sortant de la cage où il était resté quatre ans, devait bien laisser aux barreaux quelqu'une des plumes de son aile.

René en laissa deux : Neuchàtel en Lorraine, Clermont en Argonne.

Il paya, en outre, quatre-vingt mille écus d'or.

Ce fut ce même René que depuis, et à plus juste

titre, on appela en Provence le bon roi René, et sur lequel George Châtelain a fait la jolie chronique qui commence par ces vers :

J'ay ung roy de CeciUe Veu devenir berger.

Et sa femme gentille De ce propre mestier, Portant la pennetière, La houlette et chappeau.

Logeant sur la bruj^ère Auprès de leur troppeau.

Quant au duc Philippe, nous avons dit qu'il ?tait fort bon à l'endroit des femmes, fort bon aussi à l'endroit de ses bâtards.

Un jour que nous n'avions rien de mieux à faire, nous nous sommes amusé à compulser les archives de Lille, chambre des comptes, et nous y avons trouvé nous ne savons combien de lettres et d'actes du bon duc, relativement aux nourritures de bâtards, pensions de mères et de nourrices.

Au reste, ce galant xv^ siècle était le règne des femmes.

Comptons.

Isabeau de Bavière, qui perd et vend la France.

Valentine de Milan, qui console le roi des infidélités de sa femme et des trahisons de ses frères.

Jeanne, qui sauve le royaume.

Agnès Sorel, la dame de Beauté, qui remet aux mains de Charles VII l'épée qui chassera les An-glais de la France.

Jacqueline de Hainaut, la vaillante comtesse, la femme aux quatre maris, qui défendait mieux ses domaines qu'elle ne se défendait elle-même.

La religion du temps, ce n'est pas la vierge, c'est la femme.

Mais peut-être les graves Flandres serOtot-eHes plus sévères

Bon! lisez la légende de la comtesse qui mit au inonde trois cent soixante-cinq enfants.

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Trois cent soixante cinq enfants pour une femmes c'est beaucoup : on peut donc contester la susdite légende ; mais ce qui est incontestable, ce sont les soixante-trois bâtards du comte de Clèves ; ce qui est incontestable, c'est Jean de Bourgogne, évêque de Cambrai, officiant pontificalement avec ses trentesix bâtards et fils de bâtards qui le servent à l'autel ; ce qui est incontestable, enfin, c'est Philippe le Bon avec ses trois femmes légitimes, ses vingt-sept maîtresses et ses seize bâtards.

Pendant qu'on brûlait la sainte de Vaucouleurs, la vierge d'Orléans, la libératrice de la France, que faisait le bon duc qui l'avait vendue ?

Il procédait à son troisième mariage et fondait l'ordre emblématique de la Toison d'Or.

Cette troisième femme, qui devait, cmq ans plus tard, donner le jour à notre héros Charles, était une infante de Portugal, Anglaise par sa mère, Philippa de Lanscatre; quant à son père, c'était le brave bâ-

tard Jean I", qui venait de fonder, en Portugal, une nouvelle dynastie, comme le bâtard Translamare en Castille.

C'était le beau temps des bâtards, et ils le savaient bien, ceux qui avaient la chance de l'être ! Dunois ne déclarait-il point, à douze ans, qu'il n'était pas le fils du riche et ridicule Canny, mais qu'il s'appelait le bâtard d'Orléans!

Donc, le jour de son mariage avec la brune Portugaise, le bon duc Philippe institua, comme nous l'avons dit, l'ordre de la Toison d'Or, et prit la devise : Autre n'auray !

Jamais devise n'eut un double sens plus perfide.

La Toison d'Or! N'était-ce pas un hommage à ces cheveux blonds que ies peintres flamands, depuis Van Eyck jusqu'à Rubens, font ruisseler sur les épaules des belles Flamandes? n'était-ce pas le triomphe de la femme du Nord sur la femme du Midi? la victoire du blond sur le noir?

Et cette devise : Autre nauray ! était-ce un engagement envers l'infante de n'avoir d'autre femme qu'elle, ou bien une promesse à toutes ces tTiomphantes beautés de Gatid et de Bruges de leur rester fidèles quand même?

Ce mariage fut l'occasion de galas inouïs, de fêtes gigantesques, de bombances folles. A Bruges, il y eut des prodigalités à ruiner un roi.

Et qui faisait ces prodigalités? La commune, la ville, Bruges.

Bruges, par les dix-sept nations qui y avaient leurs comptoirs, était peut-être alors la ville la plus riche du monde.

Les rues furent tendues des plus J)eaux et des plus riches tapis de Flandre. Pendant huit jours, le vin coula à flots par ses rues: un lion versait du vin du Rhin ; un cerf versait du vin de Beaune. Pendamt les repas, une licorne les relayait et lançait l'eau de rose et le malvoisie

Ainsi le duc de Bourgogne était arrivé à l'apogée de sa richesse et de sa puissance, et, s'il avait un fils, ce fils pourrait s'intituler duc de Bourgogne, de Lorraine, deBrabant,deLimbourgetde Gueldre, comte de Flandre et d'Artois, comte palatin deHainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen, seigneur de la Frise, de Salins et de Malines

Ce fils naquit, comme nous l'avons dit, le 10 novembre 1435, et, au lieu du titre de comte de Nevers que son père et son grand-père avaient reçu à leur baptême, il reçut, lui, le titre de comte de Charolais.

Cette naissance combla les désirs du duc, et porta jusqu'à la folie l'orgueil de celui que les étrangers appelaient le grand duc d'Occident,

Donnons une idée de cette folie.

Le bon duc ayant été obligé de se faire raser la tète à la suite d'une maladie, un édit parut qui ordonnait à tous les gentilshommes de se faire raser la tète comme leur duc.

Cinq cents gentilshommes obéirent ; et, comme Philippe le Bon pensait bien que quelques-uns avaient l'intention de se soustraire à l'édit, il délégua messire Pierre de Vacquembac pour visiter les têtes rebelles et en faire tomber les che^feux récalcitrants.

Au reste, il en arriva, de la naissance de l'héritier ducal, comme de tous les biens qui comblent la mesure d'une grande fortune : à partir du moment où elle a atteint son apogée, cette fortune ne pouvant plus grandir, reste quelque temps stationnaire, puis décroit peu à peu, quand elle ne s'écroule pas tout d'un coup.

Ce ne fut guère que vers sa septième ou huitième année que l'on put juger des dispositions du jeune comte.

11 apprenait bien et assez facilement, pourvu que ses études portassent sur des faits d'armes et de chevalerie. Peu de gentilshommes, à cette époque,

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savaient lire et écrire : selon toute probabilité, son grand-père Jean-sans-Peur ne savait pas même signer son nom ; monsieur de Barante, qui a retrouvé son sceau, n'a pu, malgré toutes les recherches, retrouver sa signature.

A dix ans, Charles savait lire et écrire, et lisait ou se faisait lire tout particulièrement les contes et faits de Lancelot du Lac et de Gauvain.

A douze aûs, on lui mit un arc entre les mains, et bientôt il devint un habile archer.

A quinze, on le laissa se livrer au plaisir de la chasse, où il prit un goût extrême ; c'était surtout la chasse au sanglier qui le passionnait. Quand le sanglier tenait aux chiens, il demandait sa lance, poussait à l'animal, et presque toujours le tuait du premier coup.

Il aimait aussi la chasse au vol ; mais ce n'était pour lui qu'un passe-temps et non point une passion, comme la chasse au sanglier, qui, du reste,

ne lui plaisait tant qu'à cause des dangers que l'on y courait.

Puis il se mit à cultiver les exercices du corps proprement dits, et à seize ans il pouvait défier à la lutte tous les jeunes gens de son âge, de même qu'aux barres il était un des plus rapides coureurs qui se pussent voir.

Au milieu de tout cela, son goût pour la magnificence s'était développé ; il était, au reste, à bonne école. Il recherchait la pompe dans ses habillements, et se plaisait à sortir avec une belle suite d'écuyers et de pages ; il aimait aussi à entendre chanter, mais ne chantait pas lui-même, ayant la voix fausse.

Le Ber d'Auxy et le sire de Rosembos avaient été choisis pour gouverner son enfance et diriger sa jeunesse.

Il atteignit ainsi dix-huit ans

Le duc, son père, jugea que le moment était venu

de lui faire faire ses premières armes, et il ordonna tout exprès un tournoi à Bruxelles.

Le jeune comte de Charolais devait en être le tenant.

Mais la duchesse intervint; — la pauvre mère craignait qu'il n'arrivât malheur à son fils bienaimé.

Le duc tint bon.

Isabelle demanda que, tout au moins, le jeune comte s'essayât avant d'entrer en lice.

Le duc alors jeta les yeux autour lui, et choisit, parmi tous ses chevaliers, Jacques de Lalaing comme le plus digne de donner cette leçon d'armes à l'héritier de Bourgogne ; et chacun applaudit au choix, disant que jamais si grand honneur ne pouvait être attribué à meilleur chevalier

On décida que la leçon d'armes serait donnée au jeune prince dans le pare de Bruxelles, en présence de quelques personnes seulement.

La duchesse demanda la permission d'assister à cet exercice.

Les deux combattants se présentèrent à cheval, chacun au bout de l'allée qui devait leur servir de lice; à chacun d'eux on remit une lance; puis, sur l'ordre du duc, les deux adversaires coururent l'un sur l'autre.

Le comte de Charolais brisa sa lance sur l'écu du sire de Lalaing, qui n'en resta pas moins ferme sur ses étriers.

Quant au sire de Lalaing, il ne toucha point le comte de Charolais : sa lance passa au-dessus du casque du jeune prince.

Le duc vit bien que le vieux chevalier ménageait son fils ; il se fâcha tout rouge et cria au sire de Lalaing :

— Sire de Lalaing, mon ami, je vous ai choisi pour pousser mon fils, et non pour le ménager. Si voQs voulez en agir ainsi, faites place à un autre.

Tout au contraire, et en même temps, la duchesse remerciait du regard le vieux chevalier,

Mais Jacques de Lalaing écouta le duc. D'autres lances furent apportées. Le chevalier et son jeune élève coururent l'un sur l'autre et les deux lances furent brisées.

Cette fois, ce fut la duchesse qui gourmanda le chevalier, disant qu'il y avait été trop vigoureusement.

Deux ou trois nouvelles épreuves furent encore tentées, que le comte de Charolais soutint à merveille.

Le duc et la duchesse se retirèrent donc on ne peut plus satisfaits ; car chacun d'eux se disait que, le jour du tournoi, le comte se montrerait digne de son nom.

En effet, le jour du tournoi venu, le jeune prince, accompagné de son cousin le comte d'Étampes, de ses jeunes compagnons Philippe de Croy, Jean de

la Trémoille, Charles de Ternant, et suivi de ses gouverneurs le Ber d'Auxy et le sire de Rosembos, entra dans la lice, qui était préparée sur la place de l'hôtel de ville de Bruxelles, et rompit successivement dix-huit lances ! Il fut proclamé vainqueur à l'unanimité et reçut le prix des mains des dames.

Ce jeu guerrier servait de prélude à un jeu plus grave : on allait entrer en campagne contre les Gantois, et, sur un premier refus de son père de lui donner un commandement dans l'armée, le jeune comte avait juré par saint Georges, — c'était son serment : ce fils de France jurait par un saint anglais — et le jeune comte, disons-nous, avait juré par saint Georges, que, si on le laissait à Dijon ou à Bruxelles, il partirait, fût-ce en pourpoint, pour rejoindre son seigneur et l'aider à se venger de ses rebelles sujets.

Deux mots sur la rébellion des Gantois.

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