LE LION DE FLANDRE
Les causes des luttes entre sujets et princes sont celles que les historiens doivent toujours essayer de mettre dans la plus grande lumière.
Cette querelle entre les Gantois et leur seigneur remontait haut. — Philippe le Bon leur gardait rancune pour l'avoir abandonné au siège de Calais.
Bruges s'était révolté : le duc avait soumis Bruges^ et y faisait régner son autorité despotique sans le moindre soici des franchises et privilèges de la ville. Il avait grande envie de réduire Gand au même état que Bruges, et d'y exercer sans empêchement son pouvoir absolu.
Mais le bon duc avait, pour première vertu po-
litique, — grande vertu ! — celle de savoir attendre.
Il attendait donc, et, tout en attendant, faisait des essais.
Ainsi, en 1440, il avait par son bon plaisir transporté à Courtrai le conseil de Flandre, qui jusqu'alors avait siégé à Gand.
En 4448, il lui plut de décréter un nouvel impôt sur le sel.
Ypres et Bruges obéirent sans remontrance. Gand refusa de payer.
La ville se gouvernait par elle-même; bien souvent elle avait changé son mode de gouvernement. C'était son droit.
Elle avait à sa tête vingt- six jurés ; treize d'entre eux étaient chargés, comme conseillers, des affaires de la ville et de la conduite des finances ; treize autres, comme échevins, étaient juges et rendaient la justice.
Les habitants étaient divisés en trois catégories :
les bourgeois, les gens de métier et les tisserands.
Les bourgeois élisaient trois conseillers et trois échevins ; les gens de métier et les tisserands nommaient chacun cinq conseillers et cinq éclievins.
Cette forme de gouvernement remontait au temps où Philippe le Bel avait vaincu les Flamands.
En outre, la ville s'était créé, depuis, un autre ordre de magistrats : c'étaient des doyens.
Chacun des cinquante -deux métiers avait son doyen. Le doyen des bourgeois était, de droit, chef et premier bailli de la ville ; on l'appelait le grand doyen ; c'était à lui que le duc déléguait son autorité. Chaque doyen était garde de la bannière du métier auquel il appartenait , et il avait droit d'assembler tous les hommes de ce métier.
Il suffisait donc qu'un doyen prît sa bannière el l' allât planter sur le marché du Vendredi, pour que tous les gens du métier se réunissent à l'inslam même autour de cette bannière.
Il était Jîien rare qu'une pareille réunion se fit sans trouNes.
Lg dut, mécontent du refus de l'impôt du sel, et cherchant une occasion de faire pour Gand ce qu'il avait fait pour Bruges , déclara aux Gantois qu'il séparait l'oflBce de grand doyen de celui de bailli; qu'en conséquence, il ne déléguerait plus son autorité au représentant de la ville.
Enfin, au mois de septembre 1449, le bon duc mit de fortes garnisons à Termonde, à Gavre, à Rupclmonde, fit barrer les canaux, décréta de nouveau la gabelle du sel, et y ajouta une taxe sur le blé et la mouture.
Les Gantois refusèrent plus que jamais de payer.
Le duc retira alors tout pouvoir aux magistrats de la ville, cassa les échevins et les baillis, et défendit par toutes les Flandres qu'on obéît en rien aux gens de Gand.
Il y avait longtemps déjà que le duc en eût fini
avec la ville obstinée, s'il n'avait regardé à l'ouest. Les villes flamandes étaient sous la juridiction de la France, et souvent, dans les cas extrêmes, s'adressaient à elle. Or, en 1450, la France commençait à se débarrasser des Anglais, et Charles VII, le roi de Bourges , redevenait peu à peu le roi de France. En 1453, les Anglais ne possédaient plus en France que Calais.
11 est vrai que le duc de Bourgogne avait plus de prise sur le roi de France que le roi de France n'en avait sur lui, et surtout en cas de guerre déclarée. Par Auxerre et Péronne, il tenait Paris de près ; mais, tout autour de Paris, les cousins de la Toison d'Or tenaient Nemours, Montfort, Vendôme. Il y avait plus : le duc d'Orléans, le prisonnier d'Azincourl, qu'après vingt-cinq ans de captivité, Philippe venait de racheter pour une somme qui, de nos jours, équivaudrait à celle de trois millions, le duc d'Orléans auquel il avait passé la Toison d'Or au cou
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et fait épouser une de ses parentes, était certainement tout prêt à lui donner passage par la Loire. Il n'y a rien de plus tendre que de vieux ennemis nouvellement réconciliés.
Quant au roi de France, quelle arme avait-il contre le duc de Bourgogne? Sa haute juridiction sur ies provinces françaises , ses influences sur Gand et sur Liège, ces deux cabestans démocratiques qui lui servaient à tirer le duc de Bourgogne en arrière, quand il prenait à celui-ci des velléités de marcher vers la France.
C'était à la fois l'heur et le malheur, la force et la faiblesse du duc Philippe d'avoir ces grandes villes populaires. L'absolutisme était partout; ces rois d'Angleterre, de France, d'Espagne, cet empereur d'Allemagne, le pape lui-même, tous semblaient commander à des morts ; la vie est là où est la liberté. Le duc de Bourgogne seul commandait à des vivants, et il s'en aper-
cevait en ce que ces vivants n'obéissaient pas.
Par bonheur pour le duc, on apprit tout à coup que les Anglais, conduits par Talbot, venaient de débarquer en Guyenne.
Cela taillait de la besogne au roi Charles VII, qui n'aurait plus le temps de s'occuper des Gantois.
Dès cet instant, la campagne dontnous avons parlé et dans laquelle le jeune comte de Charolais devait faire ses premières armes fut résolue
Les Gantois firent alors une démarche pour désarmer leur seigneur, celui à qui ils faisaient serment de le respecter « dans sa vie, dans son corps, dans ses membres, dans sa femme et dans ses enfants. M Le sire de Comines, — le même qui nous a laissé de si charmants mémoires sur Louis XI, — le sire de Comines, seigneur de la Clyte, grand bailli de Flandre, s'interposa.
Le bon duc exigea d'abord qu'on livrât les trois hommes qui s'étaient particulièrement opposés à
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l'impôt sur le sel. C'étaient Daniel Sersander, Liévm Potter et Liévin Snowt.
Les Gantois refusèrent.
Les trois coupables, — coupables au point de vue du duc, bien entendu, héros au point de vue populaire, — résolurent, eux, de se confier à la bonté de leur seigneur.
Ils allèrent le trouver à Termonde, s'agenouillèrent humblement devant lui et lui demandèrent pardon.
Le duc exila Sersander à vingt lieues de ses Étals pour vingt ans ; Porter à quinze lieues pour quinze ans et Snowt à dix lieues pour dix ans.
Telle était la grâce que leur faisait le bon duc !
A cette nouvelle, les Gantois s'exaspérèrent. La monstrueuse cloche du beffroi sonna sa note uniforme ; on l'appelait Roland de son tintement sinistre, qui semblait crier : Ro-land — ro-land — roland i
Aussi disait-elle d'elle-même, la terrible alarmiste :
« Je m'appelle Roland ; quand je tinte, il y a incendie ; quand je sonne, il y a guerre ! »
Il y avait donc rébellion dans la ville de Gand ; — c'était ainsi que le bon duc appelait le soulèvement de ces braves bourgeois, poussés à bout par sa tyrannie. — Et Roland sonnait!
Nous avons dit quelques mots de l'organisation politique des Gantois; nous serions incomplet si nous ne disions pas quelques mots de leur organisation sociale.
Peut-être verrons-nous par là si c'étaient d'aussi méchantes gens que le disaient les historiens de Bourgogne.
Rappelez-vous ce que, sous Louis-Philippe, les journaux du gouvernement disaient des rebelles de Lyon, malheureux canuts, frères des lollards flamands, qui mettaient sur les enseignes de leur ré-
bellion : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ! »
Si vous voulez savoird'où vientleniot de loUard : hdlaj endormir, en suédois; en vieil allemand, lullen, chanter tout bas. — Les lollards étaient donc des martyrs du travail qui chantaient tout bas pour endormir leur misère. On les appelait encore boghards, ce qui veut dire ceux qui prient.
Quant aux femmes, elles, c'étaient des béguines; — allez dans les vieilles villes de Flandre, et vous verrez encore ces béguinages où se rassemblent des femmes non-cloUrées, religieuses sans vœux ou du moins liées par des vœux très-courts ; —elles pouvaient se marier, et passaient, de leur petite cellule dans la pauvre chambre de l'ouvrier, où elles apportaient la religion et l'amour, ces deux grandes consolations de la vie humaine.
La nature des Flandres est triste : c'est le Nord pluvieux, le Nord des brouillards, le Nord de la boue;
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le Nord des glaces est un paradis près de celui-là.
Allez un peu plus loin, vous avez la Hollande, pays factice dont la vie ou la mort dépend (''un trou fait à une digue; la Hollande, où un jour l'Océan se trompa, couvrit de ses vagues soixante villages, et, à la place où avaient été ces soixante villages, mit la mer de Harlem.
Eli bien, c'est là où la nature est triste, qu'il faut trouver la gaieté delà maison ; c'est là où manquent les rayons du soleil , qu'il faut se chauffer à la flamme du foyer.
Aussi, voyez les Flamands se serrer les uns contre les autres comme pour se réchaufifer. Ils donnent, ainsi que tous les hommes, le nom d'amour à l'union de l'homme et de la femme; mais ils donnent le nom d'amitiés à leurs compagnies. On ne disait pas la compagnie de Lille, la compagnie d'Aire : on disait V amitié de Lille, Vamitié d'Aire.
Leur devise était : « Tous pour chacun, chacun
pour tous ! » leur mot de ralliement ( à Courtrai ) : mon ami, mon bouche?
Quel est le carillon de leurs cloches ? Le carillon de la Loi ; et, quand leur Jacquemart sort avec sa femme Jacqueline, pour frapper l'heure avec son marteau de fer sur le tamtam de bronze, que chantent-ils en frappant? Le psaume Quamjucundîim est, fratres, habitarein unum (frères, qu'il est bon d'habiter tous en un seul) !
Les historiens diront tout ce qu'ils voudront, mais ce ne sont point de méchants hommes , ceuxlà qui ont fait de la fraternité leur devoir.
Quelle était la vie des Flandres? L'industrie. Qu'était la Flandre elle-même? Un produit de l'industrie ; la Flandre occidentale est conquise sur l'eau salée; la Flandre orientale est conquise sur les eaux douces.
L'industrie fit comme les conquérants : elle se fit reine du pays conquis .
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De quel droit le duc Philippe venait-il dire à l'industrie : « Je suis comte de Flandre depuis dix, vingt ou trente ans ! »
L'industrie lui répondait : « J'étais comtesse de Flandre bien avant toi, et tu n'as pas pu hériter de moi qui suis immortelle. »
Puis le pauvre ouvrier, qui se glorifiait d'être des messieurs de Gand , payait cher ces honneurs ; ce n'était point pour lui une sinécure comme pour Charles-Quint, qui, Jui aussi, était bourgeois de Gand. Il fallait s'acquitter en pertes de temps. Times is money (le temps , c'est l'argent), disent les Anglais, ces Flamands delà Grande-Bretagne; or, dans les époques de calme, la cloche appelait l'artisan aux assemblées , aux élections ; dans les jours de danger, Roland l'appelait aux armes, et, quand Roland sonnait, nul qui ne répondît : « Me voilà! »> Car Roland , c'était la grande âme qui animait
tout ce peuple de commerçants, d'ouvriers, d'artisans, âme sonore, grande voix de bronze qui avait parlé dans toutes les circonstances importantes, dans tous les événements suprêmes de la ville ; lorsqu'elle sonnait, elle sonnait sa propre agonie, et alors, avec ses puissantes vibrations, le vertige se répandait sur la foule, et il n'y avait plus chez personne, ni volonté, ni raison.
Tous courarent aux armes depuis vingt ans jusqu'à soixante; les prêtres et les moines prirent place dans les rangs.
Quarante-cinq mille hommes sortirent delaville !
Un ouvrier maçon fut nommé capitaine.
Sans doute un de ces maçons architectes et ingénieurs qui bâtissaient des cathédrales comme Michel-Ange, et, au besoin , comme lui, faisaient des machines de guerre.
Ce furent les Gantois qui commencèrent les hostilités. Ils épièrent le moment où le gouverneur de
Gand entendait la messe ; ils se présentèrent à la porte de !a citadelle, feignant de conduire des prisonniers ; les sentinelles, sans défiance, les laissèrent passer. Eux passés, la ville était prise.
Quelques jours après, les châteaux de Poucques et de Schendelbelke tombaient entre leurs mains.
Cependant un des seigneurs de Lalaing eut le temps de se jeter dans Audenarde avec quelques gentilshommes. La ville n'était point approvisionnée ; de Lalaing eut recours à une véritable ruse de seigneur ; il engagea les paysans à retirer derrière les murailles leurs troupeaux et leurs vivres ; puis, quand il eut sous la main les vivres et les troupeaux , il mit les paysans à la porte.
11 tint du î4 au 30 avril ; après quoi, il fut secouru et délivre.
Mais sa délivrance fut l'occasion d'un rude combat. Les chevaliers s'étaient imprudemment lancés au milieu des piques dos bonnes f^ens de Gand ; ils
y fussent tous restés sans les archers de Picaraie, qui prirent les Gantois en flanc et qui les criblèrent de flèches.
Les vaincus , tout en faisant retraite, combattirent jusqu'aux portes de Gand. Ceux qui avaient donné particulièrement dans cette journée étaient des bouchers; leur porte-bannière, blessé aux deux jambes, continua de se battre en marchant sur les deux genoux. Toute la corporation prétendait descendre d'un bâtard des comtes de Flandre, et prenait le ûtTe de prince-kinderen (enfants du prince)! Le porte-bannière se nommait Corneille Sneyssan.
Au nombre des chevaliers qui avaient pénétré le plus avant au milieu des Gantois était le brave Jacques de Lalaing, que nous avons vu donner, dans le parc de Bruxelles, sa première leçon d'armes au jeune comte de^ Charolais. Un instant, il fut assailli de telle manière, que, quoiqu'il se défendit comme un lion, il allait succomber, lorsque le valet du sire
de Bouvignies, voyant le péril où se trouvait le bon chevalier , enfonça les éperons dans le ventre de sou cheval, et, sans être couvert d'aucut e armure, une seule javeline à la main, se précipita à son secours, et fit tant du poitrail de son cheval , qu'il écarta les piques et fit un peu de jour autour du chevalier. Jacques de Lalaing en profita pour se dégager ; mais, en se retirant, il s'aperçut que celui qui venait de le secourir ne le suivait pas ; si fort pressé qu'il fût, il se retourna pour voir ce qu'était devenu son sauveur; celui-ci avait reçu sur la tête un coup de masse à pointes de fer et était tombé de son cheval.
Jacques de Lalaing revint sur ses pas, s'élança, l'épée au poing, au plus fort de la mêlée, et, secondé par quelques chevaliers blessés et meurtris comme lui, tira le pauvre diable d'entre les mains des bouchers, qui, après l'avoir assommé comme un bœuf, allaient le dépecer I
Il ne s'agissait point de faire le siège de Oand ; il eût fallu, pour une telle entreprise, un nombre d'hommes et un attirail de machines que le duc n'avait pas. Il mit garnison dans toutes les villes avoisinantes, et lui-même vint à Termonde, où il fit construire un pont de bateaux afin d'être maître des deux rives de l'Escaut, et de pouvoir, en traversant le fleuve, aller faire des courses de l'autre côté de Gand, et au nord de la ville, dans le pays de Waes, Le pays de Waes était, comme il l'est encore aujourd'hui, un pays fort richc> coupé de canaux, de fossés et de haies; autrefois, ses habitants avaient marché sous la bannière de la ville, et les Gantois s'intitulaient seigneurs du pays de Waes, comme le bon duc se disait comte de Flandre.
La difficulté qu'il y avait à pénétrer dans ce Bocage flamand était cause que, lors des guerres antérieures, ses habitants avaient peu souffert.
Mais , dès que le pont fut établi , une troupe d'hommes d'armes se chargea d'aller reconnaître le pays ; cette troupe était commandée par les sires de Lannoy et de Humières, le bâtard de Renty et Jacques de Lalamg; elle avait avec elle bon nombre d'archers qui s'avançaient en éclaireurs.
Le détachement surprit ainsi le village de Lokeren. Il y avait une petite garnison de Gantois qui se mit en retraite, tandis que les paysans se réfugiaient et se barricadaient dans l'église.
Les chevaliers poursuivirent les Gantois ; les archers se mirent à pilier ; les hommes réfugiés dans l'église sonnèrent le tocsin.
Le tocsin est un oiseau de bronze ; il ne s'envole d'un clocher que pour se poser sur un autre; bientôt toutes les églises gémissantes appelèrent aux armes les habitants du pays.
Ceux-ci se réunirent au nombre de trois mille, filèient derrière les haies, suivirent les digues, tra-
versèrent les canaux, s'emparèrent du pont de Termonde, et fermèrent ainsi le retour aux gens du duc.
En même temps, une grande trombe de flamme et de fumée apparut se tordant en l'air. C'était le village de Lokerenquibrûlait; les habilantseux-mêmes y avaient mis le feu pour en chasser les archers.
Il fallut combattre à découvert, et les chevaliers, en voyant le nombre d'ennemis auxquels ils avaient affaire, commençaient à se repentir de leur expédition. Mais le sire de Lalaing était là : c'était par excellence l'homme de ces sortes d'expéditions. Il se jeta au milieu des piques, où le bâtard de Renty venait d'être forcé d'abandonner la bannière du duc ; les archers, de leur côlé, reprirent courage; afin d'atteindre et de ne point être atteints, ils dépouillèrent leur jaque de maille, qui les alourdissait, et, se répandant sur les ailes, criblèrent de flèches les lourds paysans "flamands, qui ne pouvaient lutter avec eux à la course.
Mais il fallait sortir de la position où l'on était. Le sire de Lalaing donna l'exemple et poussa son cheval dans un canal qu'il traversa à gué. Lui était hors de danger; mais là n'était point l'affaire: il s'agissait de tirer les autres du mauvais pas. 11 repassa dix fois le canal pour venir porter secours à ceux qui étaient sur l'autre rive, et il avait déjà eu cinq chevaux tués sous ^lui, lorsque, s'apercevant que son frère Philippe était resté parmi les ennemis, il s'élança pour la onzième fois dans le canal, et dégagea l'imprudent.
Le duc le fit dîner entre lui et son fils, afin de l'honorer comme le plus brave de la journée, et, lorsque le comte de Charolais, avide de faits d'armes, lui demanda quel était celui des combattants qui l'avait le mieux secondé:
— Ma M, monseigneur, répondit de Lalaing, c'est votre fou, André de la Plume, qui ne m'a point quitté un instant de la journée.
Cependant, les avantages des Flamands n*etaient que partiels, et le duo, ne pouvait manquer d'avoii bientôt le dessus.
Le comte d'Étampes, qui tenait Audenarde, s'empara de Nivelles, après un combat acharné. Deux cents hommes s'étaient retirés et barricadés dans une église où ils sonnaient le tocsin à toute volée ; les Bourguignons mirent le feu à l'église; le clocher s'écroula, la cloche écrasa les sonneurs; tous périrent, pas un ne songea à se rendre.
Puis les Hollandais, convoqués, accoururent avec leur contingent. Entre les Flamands et eux, c'était une guerre à mort dont 1850 n'a probablement pas brûlé la dernière amorce. Ils envahirent ce pays de Waes tout coupé de canaux, et se crurent encore chez eux ; dans de pareilles localités, il fallait des Hollandais pour combattre des Flamands.
A ces attaques et à ces menaces, les Gantois ré pondaient par des efforts inouïs. Outre les compa-
gnies des chaperons blancs, une compagnie s'organisa qui se nommait la confrérie ou l'amitié de la verte tente, et avait pour capitaine le bâtard de Blanstroem.
Ce nom de la verte tente signifiait qu'une fois sortis delà ville, les confrères ou amis ne coucheraient plus que sous la voûte des arbres. Reconnaissezvous là la vieille vanterie germanique; celle des Suèves dans leur guerre contre César? A quinze cents ans de distance, sans s'en douter, les enfants faisaient et disaient ce qu'avaient fait et dit les pères.
Une partie de ces volontaires, appartenant au petit peuple, s'étaient choisi pour chef un coutelier. C'était un homme d'un âpre courage, ayant la taille et la force d'un géant; il plaisait tant à cette multitude, qu'elle disait :
— Si nous sommes vainqueurs, nous le ferons comte de ïiandrei
Guidé par un faux avis, surpris lorsqu'il croyait surprendre, le chef des volontaires vit sa troupe mise en déroute près de Hulste. Pris avec deux mille des siens, il fut conduit au duc.
Celui-ci essaya d'en sauver quelques-uns en offrant la vie à ceux qui demanderaient grâce ; mais pas un n'accepta, chacun disant qu'il aimait mieux mourir que de crier merci.
Tous furent mis à la potence, et la corde au cou, ils criaient :
— Mon Dieu ! recevez ceux qui meurent pour la bonne cause, car ils meurent martyrs 1
Dans l'extrémité, non pas où ils étaient, mais qu'ils entrevoyaient déjà, les Gantois firent deux choses: ils s'adressèrent aux Brugeois pour demander leur secours et au roi de France pour réclamer sa médiation. La lettre a Charles VII existe; c'est une belle et noble lettre, dans laquelle les Gantois se bornent à exposer leurs griefs contre le duc de
Bourgogne et à se plaindre de la mauvaise adnainistration de ses gens.
L'ambassade aux Brugeois avait une certaine majesté : c'étaient douze mille hommes en armes.
Ces douze mille hommes arrivèrent jusqu'aux portes de Bruges, qu'ils trouvèrent fermées.
Les magistrats de Bruges, avertis de leur arrivée, les attendaient hors des murs.
— Messieurs de Gand, demandèrent-ils, que nous voulez vous?
— Nous venons réclamer l'aide et la protection que l'on se doit entre frères, répondirent les ambassadeurs.
Les magistrats répliquèrent :
— Nous avons consulté le peuple, et le peuple est d'avie de rester neutre.
Les douze mille hommes, qui pouvaient entrer de force dans la ville, demandèrent alors qu'on les y
laissât pénétrer, seulement pour boire et mander en payant.
Mais les Brugeois répondirent :
— Nos chers amis, sachez que nous ne voulons laisser entrer personne dans notre ville ; mais nous allons vous envoyer du pain et de la bière. Buvez, mangez et allez-vous-en.
Les Gantois mangèrent, burent et s'en aîlcrenl-
A leur retour, les douze mille ambassadeurs racontèrent ce qui s'était passé. On résolut de s'adresser au duc et de demander des conditions.
Mais le duc répondit qu'il ne traiterait point avec des rebelles; que les Gantois eussent donc à se rendre à merci, ou qa'il les passerait tous par les armes.
Gand résolut de combattre seul, avec son droit.
Boland sonna plus lamentablement que jamais, et de nouveaux combattants sortirent de terre. L'audace grandit en présence du danger ; les tètes
furent prises du vertige du nombre : en voyant trente mille combattants réunis dans ses rues, Gand, qui ne pouvait les compter, se crut invincible comme l'Océan, qui, lui non plus, ne sait pas le nombre de ses vagues,