TEL PÈRE, TEL FILS
Les Gantois sortirent de leur ville. Une partie de leur armée, la plus forte, alla camper à Baerselle, près de Rupelmonde, et s'y retrancha ; elle traînait avec elle une belle artillerie. Chaque corps de métier avait fait faire une couleuvrine où son nom était gravé.
Le duc résolut d'attaquer cette armée avec toutes ses forces. Il divisa son monde en trois batailles.
Le commandement de l'avant-garde fut confié au
comte de Saint-Pol, ayant sous ses ordres Corneille, bâtard de Bourgogne, Jacques de Lalaing et le sire de Saveuse.
Le duc commandait le gros de l'armée; il avait près de lui son fils, le comte de Charolais.
L'arrière-garde avait pour chef le comte d'Étampes et Jean, duc de Clèves; elle se composait presque en entier d'Allemands,
Le duc et le comte, comme c'était la coutume, firent plusieurs chevaliers. Le comte ne se tenait pas de joie d'assister à sa première bataille; c'était une de ces organisations où le sang domine, où les instincts carnassiers l'emportent sur les instincts sociaux, et où le front déprimé laisse à la région de l'occiput toutes les proéminences cérébrales.
Le plan de la bataille était bien simple, et comme il convenait d'en arrêter un devant de pauvres bourgeois n'ayant aucune idée de la guerre.
Philippe enverrait contre l'armée rebelle une par-
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tie de son avant-garde ; après le premier choc, cette partie se replierait pour engager les Gantois à sortir de leurs retranchements. Une fois sortis, ils étaient perdus : le duc donnerait avec toute son armée.
On eût dit que c'était chose convenue avec les pauvres gens, tant ils firent exactement ce que le duc avait prévu.
Les Gantois se mirent imprudemment à la poursuite de l'avant-garde bourguignonne, qui se replia sur l'armée.
Et quand, tout en désordre de leur poursuite, ils furent à portée du trait, toutes les trompettes sonnèrent et toutes les couleuvrines firent feu.
En même temps, les archers commencèrent à tirer sans relâche en poussant de grands cris : c'étaient ces archers, dont les longues flèches les atteignaient de loin et perçaient leurs armures de cuir, qui étaient les plus redoutables à ces braves gens.
Alors, il y eut une lutte entre le comte de Saint-
Pol et tous ces jeunes chevaiiers que l'on venait de faire, et qui avaient hâte de se signaler; le comte de Saint-Pol était obligé de les contenir en les appelant par leur nom, et en leur disant qu'ils allaient compromettre la journée, s'ils chargeaient partiellement et sans ordre.
Le plus impatient de tous était Corneille, bâtard de Bourgogne ; il voulait mettre pied à terre pour combattre avec les archers, comme il avait entendu dire que cela s'était fait autrefois aux grandes batailles de Poitiers, de Crécy et d'Azincourt. Il fut à grand'peine retenu par Guillaume de Saint-Seine, son gouverneur.
Mais, dès que les Gantois commencèrent à se troubler sous la pluie de flèches qui tombait sur eux, il n'y eut plus moyen d'arrêter toute cette jeunesse; le bâtard de Bourgogne, un des premiers, coucha sa lance en arrêt et se jeta au milieu des fuyards avec les gens de sa maison; un
des premiers aussi il fut puni de sa témérité.
Il n'avait point de gorgerin; sans doute avait-il pensé que ce complément d'armure était inutile en face de pareils manants.
Un paysan, pressé par lui, se retourna, lui lança sa pique à la gorge ; l'arme entra sous la mâchoire et pénétra jusqu'au cerveau.
Le jeune homme tomba roide mort.
Il fut bien vengé ! Tout ce que l'on fit de prisonniers—et l'on en fit beaucoup — fut égorgé ou pendu.
Le duc était au désespoir.
— Quand j'en ferais pendre et égorger cent mille, s'écriait-il, cela ne compenserait pas la perte que je fais.
Il adorait ce bâtard presqu'à l'égal de son fils légitime.
Le corps fut relevé et porté solennellement à Bruxelles, où, par les soins de la duchesse, on lui fit de magnifiques funérailles.
Un autre fils naturel du duc devint bâtard en titre : c'était le fils d'une noble demoiselle nommée Marie de Thiefî'eries. Il prit le nom de bâtard de Bourgogne, qu'il porta dorénavant.
Mais, de son côté, le jeune comte de Charolais était désespéré : il n'avait rien fait dans cette fameuse journée de Rupelmonde, que d'assister à la bataille, l'avant-garde ayant seule donné.
Pour le consoler, le duc l'envoya dans le pays de Waes reconnaître si l'on pouvait en achever la soumission.
Charles trouva une troupe de Gantois retranchée à Morbecque. Sans doute avaient-ils quelque ingénieur avec eux , car ils étaient admirablement fortifiés.
Il faisait une effroyable chaleur: plusieurs hommes d'armes s'étaient évanouis dans leurs cuirasses, deux étaient morts suffoqués.
Le comte de Charolais voulait attaquer quand
même; on avait beau lai représenter qae les hommes étaient accablés de fatigue, écrasés par la chaleur; on avait beau lui montrer ces retranchements faits de main de maître, il déclarait que peu lui importait le nombre et la force de position de ces manants.
Le Ber d'Auxy, son gouverneur , le sire de Ternant et le sire de Créquy l'entourèrent alors, le reprenant tous à la fois pour cette ardeur, et lui disant que, par trop de jeunesse, il allait gâter les affaires de son père ; mais le prince insistait d'autant plus qu'on le voulait retenir.
Enfin, il céda.
— Mais, au moins, dit-il, couchons ici, en face de ces bandits, pendant que l'on ira chercher l'artillerie et du renfort. Le renfort et l'artillerie arriveront dans la nuit, et, demain, nous attaquerons.
Le conseil ne le voulut pas, et force fut au jeune
prince d'^obéir. Il se retira en s'arrachant les cheveux, en pleurant de rage et en criant :
— Un jour, je serai le maître!
En effet, il le fut, pour son mallieur et pour celui de la maison de Bourgogne.
Cependant, en réponse à la lettre des Gantois, le roi de France s'était entremis auprès de leur duc ; mais, nous l'avons dit, le roi de France, attaqué par les Anglais, inquiété par le dauphin, dont nous aurons bientôt à nous entretenir , ne pouvait pas mettre grande insistance aans ses négociations. Après une suspension d'armes de six semaines, les hostilités furent reprises.
Seulement, cette fois, les Gantois étaient renfermés dans leur ville ; il s'agissait de les attirer en pleine campagne. On essaya de la ruse ou plutôt de la trahison.
Suivons d'abord le duc dans la reprise des hostilités. La trahison viendra en son lieu et place.
Le duc, pour cette nouvelle campagne, partait de Lille, et suivait la route de Courtrai.
La forteresse de Schendelbeke se trouvait sur sa route; les Gantois y avaient mis une garnison de deux cents hommes.
En avant de cette forteresse était une petite tour qui en défendait les approches ; vingt hommes s'y étaient enfermés.
L'armée bourguignonne commença donc par assiéger la tour.
Les archers se placèrent de manière à percer de leurs flèches tout homme qui se montrerait sur lamuraille.
Mais cette muraille étant fort élevée , et les Flamands ne se montrant qu'avec discrétion, le jeu menaçait de se prolonger outre mesure.
Tout le mondt sait le dédain que professaient les chevaliers pour les manants ; on demanda de toutes parts des échelles ; on n'en trouva qu'une, on l'apporta.
A peine fut-elle dressée, qu'un chevalier, le sire (le Fallarens, y monta.
Malheureusement, tout près de la porte était une petite ouverture, une espèce de meurtrière; un Gantois se tenait à celte ouverture, la pique à la main : quand le chevalier fut à la hauteur voulue, notre homme darda sa pique et lui en porta un si grand coup, qu'il le précipita du haut en bas de l'échelle.
Un parent du sire de Fallarens s'élança à son tour sur les échelons, criant que c'était à lui de venger son cousin , et il mit l'épée à la main pour couper la pique du manant, au moment où elle sortirait de la muraille. Mais le manant prit si bien son temps, que sa pique, rapide comme l'éclair, atteignit le chevalier à la visière, lui perça la joue, et Je jeta à demi mort dans le fossé.
Cinq ou six autres se succédèrent et eurent le même sort.
Alors, le sire de Montaigu, qui commandait l'as-
saut, fit apporter de la paille et des fascines que l'on appliqua contre la porte et auxquelles on mit le feu.
Pendant ce temps, une autre échelle ayant été apportée, un écuyer, nommé Jean de Flore, y monta, et, à force d'attaquer la muraille à grands coups de hache, finit par y pratiquer une ouverture.
Au bout de trois heures de défense, les vingt hommes furent forcés ; il en restait sept de vivants : on les pendit.
C'était au tour de la forteresse. Elle résista cincr jours, puis fui prise. Toute la garnison, y compris le capitaine, qui était gentilhomme, fut pendue aux arbres qui environnaient la citadelle.
Ensuite, le duc marcha contre le château de Poucques.
Ce château fut bloqué de toutes parts; les approches furent enlevées, les palissades brûlées, les premiers ponts emportés, à l'exception du grand pont-levis, que les assiégés relevèrent avec des
chaînes et dont ils masquèrent la porte d'entrée.
Les Bourguignons, jugeant qu'il était impossible de prendre la forteresse par escalade, firent venir de l'artillerie.
L'artillerie venue, on avisa entre deux tours un endroit de la muraille qu'à l'ouverture des fenêtres on put reconnaître comme n'ayant que quelques pieds d'épaisseur.
Parmi les pièces d'artillerie que l'on venait d'amener, il y avait une magnifique bombarde que l'on appelait la Bergue. Plusieurs des chevaliers étaient venus là pour la voir travailler; une mauvaise chance y conduisit le sire Jacques de Lalaing, qui, tout blessé qu'il était à la jambe, ne voulait point se tenir tranquille au camp.
La batterie que venait de dresser les assiégeants était garantie du canon des Gantois par un rempart de fascines et de tonneaux remplis de terre.
Jacques de Lalaing s'avança pour regarder.
CHAHLES LE TÉMÉRAIRE. 107
comme les autres, le travail de la bombarde ; seulement, plus imprudent qu'un jeune homme, il dépassa l'épaulement de toute la tête.
De leur côté, les assiégés venaient d'amener sur la plate-forme un de ces petits canons, nommés veuglaires, que l'on traînait ou transportait à bras, là où l'on avait besoin de leur office. Les assiégés le pointèrent sur la batterie, et un enfant y mit le feu.
Au moment où le bruit du coup se faisait entendre, le sire Jacques deLalaing roula dans la tranchée.
On essaya de le relever, il était mort ; un éclat de bois, mis en mouvement par le boulet, lui avait enlevé tout le haut du crâne.
Ce fut un grand deuil dans toute l'armée et par ticulièrement chez le duc. « La seule chose qui apporta quelque adoucissement à cette douleur universelle, dit le chroniqueur, fut que le bon chevalier, étant si sage et si pieux, on le croyoit assuré du paradis. »
Lorsque la forteresse fut prise, tout ce qui s'y trouvait fut pendu, à l'exception de deux prêtres, d'un lépreux et de trois jeunes enfants. C'était un de ces enfants qui avait mis le feu à la veuglaire ; mais le duc ne le sut que lorsqu'il était déjà loin; il fit courir après lui.
Heureusement, sachant ce qui l'attendait, l'enfant avait joué des jambes et était déjà rentré à Gand,
Poucques réduit, le duc alla mettre le siège devant Gavre. C'était cette forteresse dont les Gantois s'étaient emparés par surprise.
Là commence la trahison.
Au bout de six jours de canonnade, le capitaine Van Speek, sous prétexte que ces six jours de canonnade avaient à peine mordu sur la muraille, fit accroire à ses gens que sans doute pourrait-on obtenir de bonnes conditions du duc.
Il demanda une trêve pour parlementer, et l'obtint.
Alors, il vint au camp et eut un long entretien
avec le duc et le nouveau bâtard de Bourgogne. Mais, en rentrant au château, il annonça à ses hommes que, la discussion n'ayant abouti à rien, il fallait se résoudre à mourir, à moins que l'on ne vînt de Gand à leur secours. Quant à vaincre, bien entendu, il n'y fallait point penser.
Ce résultat était si conforme aux précédents du duc, que les assiégés ne firent pas le moindre doute sur la réalité de la réponse, et que, quand Van Speek proposa d'aller à Gand, ils acceptèrent avec reconnaissance.
Van Speek partit, emmenant son lieutenant Jean Dubois et quatre hommes.
Ils trouvèrent un point du blocus mal gardé, tuèrent les sentinelles et passèrent.
L'Escaut se trouvait sur leur chemin; ils le franchirent à la nage et arrivèrent à Gand.
Là, tout le monde s'assembla autour d'eux, demandant des nouvelles.
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Alors, le traître raconta aux Gantois que l'armée du duc avait été décimée en partie par une épidémie; que, d'un autre côté, une grande quantité de gens d'armes s'était retirée faute de payement. Bref, le duc, selon lui, restait avec quatre raille hommes seulement, et était à la merci des Gantois, s'il plaisait à ceux-ci de sortir de leurs murailles et de venir le surprendre.
On croit facilement aux bonnes nouvelles ; d'ailleurs, les Gantois n'avaient aucune raison de se défier de cet homme qu'ils avaient fait capitaine et qui les avait bien servis jusque-là.
Une attaque fut résolue ; elle devait se combiner avec une sortie de la garnison.
Van Speek repartit pour Gavre; seulement, au lieu de rentrer à Gavre, il se rendit auprès du duc, lui annonçant que les Gantois le suivaient. Il allait donc, entin, tenir ses ennemis en rase campagne, le bon duc! Comme la bataille promettait d'être
sanglante, et qu'il connaissait le courage presque insensé de son fils, il résolut de l'éloigner.
Personne ne se doutait que la bataille fût proche. Il fit venir le comte, se montra très-inqqiet de la santé de la duchesse et le pria d'aller jusqu'à Lille pour avoir de ses nouvelles.
Le jeune prince partit sans défiance'; mais, lorsqu'en arrivant à Lille il apprit que sa mère n'avait pas même été indisposée, il se douta de la ruse.
— Oh 1 dit-il, sans doute il y a bataille et mon père a voulu m'éloigner ; mais, puisqu'il y est, j'y veux être aussi. C'est pour garder mon héritage qu'il combat, et il serait lâche à moi de ne m'y point trouver. Je jure Dieu de prendre part à la fête, si la chose est encore possible,
Et, sans écouter les instances de sa mère, il reroonta à cheval, et n'en descendit point qu'il ne fut arrivé au camp.
Il se faisait reconnaître aux gardes avancées le 22 juiJlet au matin, un peu avant le jour.
A huit heures du matin, au moment où la plupart des chevaliers s'amusaient à voir pendre les prisonniers, et où le duc était à déjeuner avec son fils, qu'il n'avait point le courage de gronder d'un si prompt retour, un homme entra sous la tente de Philippe et lui annonça que les Gantois étaient sortis de leur ville au nombre de quarante-cinq mille.
— Qu'ils soient les bienvenus, dit le duc; car ils seront les bien combattus. Aussitôt il fit crier l'alarme, revêtit son armure blanche, c'est-à-dire celle des grands jours, et monta à cheval avec le comte de Charolais.
Puis, comme dès la veille il avait disposé son armée, que ses batailles étaient toutes prêtes, que chacun savait, en cas de combat, où prendre son poste, il parcourut le front des trois corps, disant :
— £h bien, mes amis, les voilà qui viennent!
Allez hardiment sur ces mauvais bourgeois, et nous serons tous riches ce soir.
Plusieurs gentilshommes demandèrent alors à être faits chevaliers par le duc, et le duc leur accorda cette faveur.
Les Gantois s'avançaient en bon ordre ; ils avaient fait trois haltes pour mieux garder leurs rangs. Quand ils furent en vue de Gavre et du camp, ils se déployèrent dans la campagne, appuyant leur droite à l'Escaut, et présentant un front composé de leurs meilleurs combattants armés de piques.
Sur les flancs de leur bataille était l'artillerie, avec une garde formidable d'hommes à pied, armés de haches, d'épées à deux tranchants et de marteaux garnis de pointes de fer. La cavalerie, commandée par le fameux Jean de Nivelles, dont le nom est devenu proverbial, formait les deux ailes.
Enfin, en seconde ligne, étaient les ouvriers, peu accoutumés aux armes, les hommes âgés, les gens
de la campagne, et surlout ceux qui étaient venus du pays de Waes. *
Les bagages et les cnariots se tenaient en arrière.
L'avant-garde de l'armée ducale, conduite par le maréchal de Bourgogne, commença la bataille; mais elle fut rudement repoussée. Elle avait ordre de ne point se risquer. — Le sire de Beauchamp, dont on voyait l'enseigne au milieu des Gantois, reçut commandement de reculer, lui et son enseigne.
Il fit répondre :
— J'y suis, j'y reste !
Il faillit y rester, en effet, et, quoi qu'il en eût, se vit forcé de battre en retraite.
Les Gantois avançaient toujours, pas à pas, mais ils avançaient. — Cette énorme masse jSé mouvait comme un seul homme*
Le duc fit marcher contre eux son artillerie légère et mille archers sous les ordres de Jacques de Luxembourg.
Mais artillerie légère et archers perdaient leuf peine.
Tout à coup, au milieu de ces rangs pressés el que ni artillerie, ni cavalerie, ni archers ne pouvaient rompre, éclata un chariot de poudre. Alors, Mathieu Kerkhoven , chef de l'artillerie flamande, craignant que le feu se communiquât aux autres chariots, cria :
— Prenez garde !
Ce cri, répété dans tous les rang3, fit croire que l'on était attaqué par derrière ; un immense désordre, se développant au centre, fit en quelque sorte craquer les flancs de la grande machine. La secondé bataille, formée de paysans et de vieillards, voyant ce trouble, croit la première bataille enfoncée, et se met à la débandade. Les fuyards trouvent l'Escaut devant eux et s'y précipitent ; mais, effrayés de la largeur du fleuve, se sentant enfoncer sous le poids de leurs armes, n'espérant point atteindre l'autre
bord, ils reviennent à celui d'oîi ils sont partis. Mais le rivage était gardé par des gens Â^més de masses qui assommaient ces malheureux au fur et à mesure qu'ils essayaient de reprendre pied. Il avait été ordonné par le bon duc de ne point faire de prisonniers.
Voyant le désordre qui se mettait dans les rangs des Gantois, Philippe jugea que c'était le moment de faire charger son corps d'armée et de charger lui-même.
— Notre-Dame de Bourgogne! cria-t-il.
Et, aussitôt, il s'élança avec son fils et une centaine de chevaliers, laissant haleter derrière lui les archers de sa bataille, qui ne pouvaient le suivre.
Deux mille Gantois s'étaient retranchés dans une prairie protégée de trois côtés par un détour de l'Escaut et défendue, de l'autre, par un fossé profond en deçà duquel s'élevait une haie.
L'avant-garde bourguignonne avait dépassé celte
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p-rairie, lancée qu'elle était à la poursuite des fuyards.
Le duc, sans regarder à rien, y poussa, toujours suivi du comte de Charolais. Tous deux avaient de bons chevaux; ils sautèrent le fossé, enfoncèrent la haie, et se trouvèrent au milieu des Gantois.
Ceux-ci fondirent sur ces deux cavaliers isolés.
Mais lorsque, dans ce chevalier à l'armure blanche, ils eurent reconnu leur duc, le seigneur dont, par serment, ils avaient juré de respecter la vie et les membres ; lorsque, dans le chevalier à l'armure dorée qui l'accompagnait, ils eurent re~ connu son fils, ils s'arrêtèrent, tout saisis de respect et de crainte.
Ces cinq minutes d'hésitation sauvèrent le duc et son fils ; pendant ces cinq minutes, quelques chevaliers les rejoignirent. Les Gantois, voyant le duc et son fils frapper en criant, l'un : » Notre-Dame de Bourgogne! » et l'autre : « Saint Georges ! »
comprirent qu'eux aussi avaient une vie qui valait la peine d'être défendue. Alors, ils se ruèrent, piques baissées, sur leur seigneur, tout leur seigneur qu'il était; le duc fut entouré et son cheval blessé; le comte de Charolais, quoique blessé à la jambe, faisait merveille en défendant son père, et en criant : « A la rescousse ! » Enfin, les archers picards arrivèrent, et, encore une fois> sauvèrent les chevaliers bourguignons. Les Gantois furent écrasés, mais pas un ne recula. Chacun se fit tuer là où il combattait; tous furent tués.
Les chevaliers eux-mêmes avouèrent que, parmi ces vilains et ces gens de petit état, dont on ne savait pas même le nom, tel avait assez fait pour illustrer ce nom s'il eût été connu.
Vingt mille hommes périrent dans cette terrible journée, et au nombre des morts se trouvaient deux cents prêtres et moines.
Les magistrats, les femmes et les enfants, — c'é-
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tait à peu près tout ce qui était resté dans la malheureuse ville de Gand, *- surent des nouvelles de la bataille par les premiers cadavres que leur apporta l'Escaut.
Puis, peu à peu, les cadavres devinrent plus nombreux.
Enfin, on aperçut les fuyards, pressés par les gens du duc ; mais, au lieu de les laisser entrer dans la ville, on leur en ferma les portes, de peur que les Bourguignons n'y entrassent avec eux.
Ce fut une scène à briseî le cœur, lorsque, le lendemain, sortirent à leur tour trente ou quarante mille femmes, sœurs, mères, épouses, chacune venant reconnaître ceux qui lui avaient ap-» partenu.
Le duc en pleura.
On le félicitait sur sa victoire.
— Hélas ! dit-il, à qui profite-t-elle? Vous voyez ce <^i^c j'y perds, car, après tout, c'étaient mes sujets .
Il défendit que personne vînt troubler ces malheureuses femmes dans leur pieuse besogne, et voulut qu'on les laissât tranquillement enterrer leurs morts.
Il fit son entrée dans la ville sur le même cheval avec lequel il avait combattu et qui avait regu quatre coups de pique.
A la porte, les échevins et les doyens, pieds nus et en chemise, suivis de, deux mille bourgeois en robes noires, vinrent lui crier merci.
Puis ils attendirent leur grâce.
Leur grâce fut une condamnation.
La ville perdait sa juridiction ; elle devenait une simple commune comme les autres et n'avait plus de sujets.
Deux portes furent murées qui ne devaient jamais être rouvertes.
En outre, la souveraine bannière de Gand, qui portait le lion de Flandre, et toutes les bannières
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des métiers furent déposées aux pieds du cheval du vainqueur.
Le duc fit un signe : Toison-d'Or, héraut de Bourgogne, ramassa toutes ces bannières, les mit dans un sac et les emporta.
Ainsi furent faites les premières armes du comte de Charolais, qui promit de devenir ce qu'il fut depuis, c'est-à-dire Charles le Téméraire.