UN AUTRE HÉRITIER QUI PROMET
Cette victoire de Gavre, que pleurait le bon duc, mettait le sceau à sa puissance : Gand était vaincu comme Bruges, vaincu dans ses murs mêmes ; le duc de Bourgogne était bien décidément comte de Flandre.
Puis ce n'était pas seulement Gand qui était vaincu : c'était la France, dont les Flandres rele-
valent comme juridiction ; c'était l'Empire dont elles relevaient comme hommage.
Qu'allait faire le bon duc de cette grande puissance ?
Les Grecs venaient de succomber; Constantinople avait été pris par Mahomet, le 29 mai 1153, deux mois juste avant la bataille de Gavre. On disait que les Turcs marchaient sur Rome ; que Mahomet avait juré de faire manger l'avoine à son cheval sur l'autel de Saint-Pierre ; on rappelait que, lorsque chaque nouveau sultan allait ceindre le sabre à la caserne des janissaires, lorsqu'il avait bu dans leur coupe et qu'après l'avoir reçue pleine d'eau, il la rendait pleine d'or, il disait :
— Au revoir, à la Pomme rouge !
La Pomme rouge, c'était Rome.
Or, avec Constantinople, le principal obstacle qui barrait le chemin do Rome était renversé, et de même que, trois siècles auparavant, les croisés
avaient passé par Constantinople, pour aller à Jérusalem, de même les Turcs allaient passer par Constantinople, pour venir à Rome.
Le pape Nicolas V avait grand'peur; il appelait de ses cris toute la chrétienté, iegrand duc d'Occident surtout. — On se rappelle que c'éiait ainsi que l'on nommait Philippe le Bon.
De son côté, le bon duc faisait un rêve d'or. Pourquoi, élu du seigneur, ne repousserait-il pas les Turcs ? pourquoi ne chasserait-il pas Mahomet de Constantinople? pourquoi, comme Baudouin de Flandre, ne serait-il pas empereur d'Orient?
Le pape était tout prêt à le sacrer, pourvu qu'on le débarrassât des Turcs.
Et, en effet, à qui s'adresser, sinon au duc de Bourgogne ?
A Frédéric HT, empereur d'Allemagne? Plaisant empereur ! qu'on appelait le Pacifique, pour ne point l'appeler le Fainéant; qui retournait, par éco-
42i CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
nomie, ses vieux habits ; qui fondait l'ordre mélancolique de la Sobriété, dont personne ne voulait, tandis que Philippe le Bon fondait la Toison d'Or, que se disputait tout ce qu'il y avait de nobles gentilshommes en Europe; — Frédéric III, enfin, qui refusait à Mathias Corvin, roi de Hongrie, des secours pour repousser les Turcs, et qui, lorsque son hardi voisin les avait repoussés tout seul, se laissait enlever par lui Vienne et toute la basse Autriche. A Charles VII, roi de France ? Plaisant roi ! qu'on appelait Charles de Gonesse et le roi de Bourges; qui s'était vu, un jour, forcé de rendre le soulier déjà chaussé que lui apportait son cordonnier, parce qu'il n'y avait pas assez d'argent dans la caisse royale pour payer une paire de souliers ; qui montait d'habitude, au lieu de ce beau cheval blessé de quatre coups de pique, sur lequel le bon duv^- faisait son entrée dans la ville de Gand, un pauvre cheval bas trottier que le bruit du canon eût mis les quatre
fers en l'air; Charles VII, enfin, qui jurait par saint Jean, ;,..iuis v|ue le comte de Charolais, qui n'était encore qu'un enfant, jurait par saint Georges.
Il fut donc à peu près décidé qu'une nouvelle croisade aurait lieu pour reprendre Constantinople sur les Turcs, et que Philippe le Bon serait le chef de cette croisade.
Le rendez- vous était à la cour de Bourgogne.
Un beau jour, on y vit arriver, pour prendre rang parmi les croisés, le dauphin de France en personne, le futur Louis XL
Comment l'enthousiasme avait-il gagné cet esprit inquiet et tourmenté, ce cœur sec et froid ?
Il était tout simplement chassé du royaume par son père.
Jetons un coup d'oeil sur la France, blessée, elle aussi, de trois blessures qui avaient grand'peine à se cicatriser : blessée de Crécy, de Poitiers etd'Azincourï.
■126 GHAilLES LE TÉMÉRAIRE.
fihbien, toute blessée qu'elle était, la France, par le double miracle qu'avait fait Dieu en lui envoyant une vierge et une courtisanei Jeanne d'Arc et Agnès Sorel, la France était parvenue, l'année même de la naissance du comte de Charolais» à chasser l'Anglais de chez elle.
Mais dans quelle effroyable misère les soldats d'Edouard III avaient-ils laissé la France !
Les provinces du Nord étaient un désert ; au centre, il n'y avait plus que landes : les moissons avaient disparu avec les laboureurs. La Beauce s'était couverte de broussailles, et, peu à peu, ces broussailles étaient devenues de véritables forêts ; deux armées s'y étaient cherchées et trouvées à grand'peine. Les villages se réfugiaient dans les villes; les villes mouraient de faim. Les cadavres donnaient la peste; les morts empoisonnaient les vivants. Les pauvres gens qui n'avaient point de quoi acheter du bois prenaient, pour faire du feu, les
volets et les portes des riches demewres où la contagion avait passé. Les villes se brûlaient après s'être tuées elles-mêmes. A Paris, c'était peut-être pis encore : la plupart des maisons étant abandonnées, les gens du roi s'informaient curieusement des morts, des légataires, des héritiers, afin d'en tirer quelque chose; ils allaient par les rues, disant ;
— Pourquoi cette maison est-elle fermée?
— Ah! messires, répondaient les voisins, les gens en sont trépassés !
— Et n'ont-ils point d'héritiers qui y demeurent '
— Non ; les héritiers se sont enfuis et demeurent ailleurs.
— Où cela?
— Nous n'en savons rien f
Une ordonnance du 51 janvier 1432 défendit d'abattre et de brûler les maisons désertes.
Les Anglais avaient l'air de quitter Paris parce qu'ils n'en voulaient plus!
Derrière les Anglais, Charles VH y vint, l'entrevit et se sauva. Il n'en voulait pas encore.
Les loups seuls en voulaient; ils y entraient la nuit, cherchant des charognes humaines, et, quand ils n'en trouvaient point, enragés de faim, les troupeaux leur manquant aux champs, ils se jetaient sur les enfants et sur les hommes.
« Ils étranglèrent, dit le Bourgeois de Paris, journal du temps (la France a toujours eu des journaux), ils étranglèrent, par le plat pays, plus de soixante à quatre-vingts personnes ; ils en dévorèrent quatorze entre Montmartre et la porte Saint-Antoine, et vinrent, de plus, manger un enfant sur la place aux Chats, derrière les Innocents. »
Déjà, à l'époque de la prise de Rouen, et tandis que Henri V était dans cette ville, on était venu dire au roi d'Angleterre que les loups désolaient la basse Normandie, et il n'y avait point trouvé d'autre remède que de nommer un louvelier.
CHARLES LE TÉMÉKAIRE. 129
Et cependant, avec tout cela, la France entrait en convalescence, et, tout au contraire, l'Angleterre tombait malade.
Sans doute, dans nos guerres civiles, avaient-ils été mordus par Bourguignons ou Armagnacs; car eux aussi rentrèrent chez eux enragés de guerre civile.
Il en résulta cette épilepsie politique que l'on appela la guerre des deux Roses.
Quels furent les médecins de la France?
Ce ne furent, il faui k dire, ni le roi, ni les gentilshommes, ni les prêtres: ce fut ce que l'on appelait \ts petits gens.
Qu'était Jeanne d'Arc? Une pauvre paysanne de Vaucouleurs.
Qu'était Agnès? La fille de Jean Soreau, pauvre homme de robe de la Touraine; ennoblie, elle s'appela Agnès la Sorelle ou la Surelle, et prit oour armes un sureau d'or*
130 CHAULES LE TÉAiÉUAlIlE,
Après ces deux femmes bénies, viennent Jacques Cœur et Jean Bureau.
Qu'était Jacques Cœur? Un riche marchand, moitié Français, moitié Turc, à coup sûr quelque peu païen ; ayant fait fortune à Beyrouth, en Syrie, il eut confiance dans cette France conquise par les Anglais, ruinée par les princes, mangée par les loups : il se fit argentier d'un roi mourant de faim et marchant en pantoufles faute de souliers; puis, comme ce roi le fit noble, il prit trois cœurs pour blason, ef les entoura de cette héroïque devise : A vaillants cœurs rien d'impossible.
Qu'était Jean Bureau? Un homme de robe, un maître des comptes ; il s'était occupé d'artillerie ; quand? comment? pourquoi? Je n'en sais rien; mais voilà ce qu'il avait remarqué de son cabinet, cet homme de plume :
Il avait remarqué qu'à Crécy, à Poitiers et à Azincourt, c'étaient les archers qui avaient gagné la ba-
taille» et cela, parce que les chevaliers, avec leurs lances, leurs épées, leurs haches d'armes et leurs masses, étaient obligés de frapper de près, tandis que les archers, avec leurs flèches, frappaient de loin.
Nous venons de voir de quel secours avaient été au bon duc, dans sa guerre avec les Oantois, les archers de Picardie.
Jean Bureau se dit donc que, si les archers détruisaient des armées en lançant une flèche qui ne pouvait tuer ou blesser un homme qu'à cent pas, il ferait, lui, un bien autre dégât avec des boulets, ou des biscaïens, qui, à cinq cents pas, à mille pas même, tueraient ou blesseraient cinq ou six hommes d'un coup. En fait de siège, c'était mieux encore : les flèches des archers s'émoussaient contre les murailles; les boulets de canon les renver- Baient.
Le digne homme alla faire part de cette réflexion
au roi Charles VII, qui le nomma grand maître de son artillerie et le fit noble.
Jean Bureau prit pour armes trois burettes , comme Jacques Cœur avait pris trois coeurs. Seulement, il ne prit pas de devise ; mais le peuple lui en fit une: Bure vaut escarlate.
La France donc commençait à respirer.
Mais la noblesse criait fort.
Contre Jeanne d'Arc, une sorcière !
Contre Agnès, une courtisane !
Contre Jacques Cœur, un marchand en pays sarrasin !
Contre Jean Bureau, une écritoire 1
Dunois en quitta de rage le conseil du roi.
Tous ces petits, qui sauvaient la France, étaient fort détestés des grands, qui pillaient la Franco. Aussi les grands résolurent-ils de ne point se laisser mettre ainsi à l'écart, sans essayer de reprendre leurs anciens droits.
Us firent une ligue contre le roi.
Le duc d'Alençon s'y jeta de plein cœur et tête baissée; les Bourbon, les Vendôme, la Trémoille, Chabannes, le Sanglier, le bâtard de Bourbon, cet ancien chef des écorcheurs, qui, malgré son nom royal, devait être pendu comme un vilain, l'y suivirent aveuglément.
Seulement, il fallait un chef à la ligue.
Le duc d'Orléans était encore en Angleterre ; le duc de Bourgogne négociait sa rançon, ce qui traînait en longueur; car il s'agissait, comme nous l'avons dit, d'une somme équivalant à trois millions de nos jours, et trois millions, c'était beaucoup, on en conviendra, même pour racheter le fils d'un homme que le père de Philippe avait fait assassiner ; en supposant que ce fils eût de la rancune, c'étaient trois millions perdus !
Pourquoi pas alors à la tête des ligueurs le dauphin de France ?
134 CHARLES LE TÉMËRÂIidE.
En effet, le dauphin, c'était bien ce qu'il fallait : le fils contre le père, cela s'était vu plus d'une fois dans les maisons royales ?
Le dauphin n'était autre que le futur Louis XI.
Nous avons dit ce que c'était que le futur Charles le Téméraire ; disons ce que c'était que le futur Louis XL — Le dauphin Louis XI était un singulier mélange d'esprit, de subtilité, de ruse, d'audace, de poltronnerie, de raison, d'impatience, de sournoiserie et de cruauté. Au lieu de l'appeler Votre Altesse, on eût pu l'appeler Votre Inquiétude, comme Cinq- Mars appelait de Thou.
« Il ne faisoit que subtiliser nuit et jour diverses pensées, disait Châtelain, avisant soudainemen maintes estrangetés. »
Mais le trait dominant de son caractère, c'était l'impatience ; il lui tardait d'être quelque chose, non pas f '>ur être, mais pour agir. En même temps qu'il n'y avait dans ce cœur ni amitié, ni parenté, ni foi,
ni frein, il y avait dans ce cerveau un esprit à faire trembler, des ressources inouïes surtout dans les moyens inférieurs, un instinct de nouveauté invincible, le désir de remuer toujours, une terrible ardeur d'aller, où? peu lui importait; et, pourvu qu'il allât, comme la fille impie de Servius TuUius, il eût fait passer son char sur le corps de son père !
[1 n'avait rien de ce père, que l'amour des petites gens. Ne sachant que faire de cet enfant terrible, Charles VII l'avait envoyé pacifier les marches du Poitou et de la Bretagne, où les seigneurs étaient en révolte contre l'autorité royale.
Tout alla bien d'abord.
Le premier rebelle sur qui le jeune prince mit la main était un lieutenant du maréchal de Retz; vous savez, ce terrible Gilles de Laval, maréchal de Retz, sur lequel, à son tour, le roi mit la main, qui fut brûlé ou plutôt étranglé, —• car le roi permit qu'on enlevât son corps d'entre les flammes, — et dans
la cour duquel on trouva les ossements calcinés de quarante enfants ! — Eh bien, c'était à ce Gilles de Laval, la terreur de la Bretagne, que Louis s'était d'abord adressé.
Ce n'était point rassurant pour les seigneurs ; aussi négocièrent-ils, afin de gagner à leur cause celui-là même qui avait été envoyé contre eux.
Le dauphin accepta leurs ofires sans trop se faire prier.
Dès lors éclata celte fameuse révolte connue dans l'histoire sous le nom àepraguerie.
Le roi Charles VII, après ses pâques faites à Poitiers, était à table et dînait. Entre un courrier tout botté, tout éperonné, couvert de poussière, qui lui apprend que Saint Maixent vient d'être pris.
— Par qui? demande le roi ; il n'y a plus d'Anglais .
— Par le duc d'Alençon et le sire de la Roche. Le roi appelle Richemont; Richemont appelle ses
hommes ; on se met en route avec quatre cents lan-
ces; on arrive au galop devant Saint-Maixent, et l'on trouve les bourgeois se battant depuis vingt-quatre heures pour garder leur ville au roi.
La victoire ne fut pas même disputée. On renvoya le duc d'Alençon et ses gens. — Le duc d'Alençon était prince du sang : on ne voulait pas tout à fait se brouiller avec lui. — On pendit, on noya, on décapita les gens du sire de la Roche : lui eut le bonheur de s'enfuir.
Dunois lui-même en était ; mais Dunois était un homme de sens : il avait vu les bourgeois et les pauvres gens défendre Saint-Maixent contre les seigneurs ; il comprit que les bourgeois et les pauvres gens étaient pour le roi, qui voulait la sûreté des routes, par conséquent l'approvisionnement des villes, par conséquent les vivres à bon marché.
Il accourut donc des premiers faire sa soumission ,
Il trouva le roi avec quatre mille huit cents cavaliers et deux mille archers à sa solde. — C'était la
première armée payée, le noyau de toutes les armées modernes.
Le roi savait la valeur de Dunois ; il le reçut comme si rien ne s'était passé.
Le duc d'Alençon vint après Dunois, puis le duc de Bourbon, puis le dauphin. — Quant à la Trémouille et au Sanglier, le roi n'en voulut point entendre parler.
Mais comment le dauphin accepterait-il une grâce qui le couvrait, lui, et ne couvrait pas certains de ses compagnons?
— Monseigneur, dit-il à son père, j'ai promis grâce à tous ; il faut donc que je m'en retourne si vous faites des exceptions ; ce à quoi le roi, qui connaissait déjà son digne fils, répondit :
— Louis, les portes vous sont ouvertes pour partir, eff si elles ne sont point assez grandes à votre avis, je vous ferai abattre seize ou vingt toises de mur»
Celte guerre eut deux bons résultats.
Le duc de Bourbon avait, au centre de la France, Corbeil et Vincennes : on les lui ôta; puis onpoussa le dauphin vers la frontière, dans son apanage leDauphiné. C'était une avance d'hoirie, une petite royauté.
La réponse du roi et le parti pris par lui à l'endroit de son fils n'avait rien d'étonnant pour qui connaissait le jeune Louis. — Le bonhomme Charles VII armait les femmes ; LC'ais les aimait peu, ei, tout particulièrement, détestait lamaîtressede son père. La tradition veut qu'un jour il ait donné un soufflet à Agnès Sorel; ce n'était là qu'une brutalité indigne d'un prince et d'un chevalier, une peccadille de la part du dauphin, qui était peu prince et pas du tout chevalier; mais une autre tradition l'accuse d'un fait plus grave. Quand Agnès mourut, à la suite de ses couches, beaucoup disent que c'était, non point d'une suite de couches, mais bien du poison qu'elle était morte.
Au reste, si jeune que fût monseigneur le dauphin, c'était un grand malheur de lui déplaire; car quiconque lui déplaisait, ne vivait pas longtemps ; il avait ce point de ressemblance avec le duc de Glocester, dont Shakespeare s'est fait l'historien : la haine empoisonnait son souffle; quand il haïssait les gens, il soufflait dessus, et les gens mouraient.
Il détestait Marguerite d'Ecosse, sa première femme, — et elle vécut peu, la belle et spirituelle princesse, qui serait peut-être complètement oubliée, si elle n'eût eu, un jour, l'idée de baiser sur la bouche un poète endormi, Alain Chartier
Louis, au moment de partir, avait eu besoin d'argent; il s'était adressé à Jacques Cœur. Jacques Cœur était un négociant en monnaie : sans doute jugea-t-il que, prêtant de l'argent au père, il en pouvait aussi bien prêter au fils; d'ailleurs, Jacques Cœur avait le regard assez perçant pour voir d'avance tout ce qu'il y avait de bénédiclions pour la
France, quand ce mauvais fils serait devenu roi...
Jacques Cœur prêta donc de l'argent au dauphin ; notre grand historien Michelet croiî que ce fut la cause de sa disgrâce; Dieu nous garde d'être d'un autre avis que Michelet.
Le dauphin en Dauphiné, et ayant de l'argent, recommença naturellement à intriguer; il correspondit avec d'Alençon, qui venait d'être gracié; il correspondit avec le roi de Castille ; il correspondit avec le duc de Bourgogne ; il correspondit avec le pape, dont U était vassal par son duché de Valentinois.
Puis, comme l'argent de Jacques Cœur finit par s'épuiser, que Louis avait besoin de se créer de nouvelles ressources, et que ses domaines lui en fournissaient peu, il lui vint une idée . c'était de vendre la noblesse.— Le pape vendait bien des mdulgences! Tous les jours, le dauphin ennoblissait des marchands, des laboureurs — qui s'en retourmaient pe-
ser leur poivre ou labourer leurs terrres avec leur brevet de noblesse dans leur poche.
D'aucuns, disait on, n'avaient rien payé pour cela; seulement, ils avaient servi, et Louis les récompensait comme bons serviteurs. Ceux-là, par exemple, avaient accompagné leur maître la nuit, et, sans lui demander où il allait, ils avaient écarté une haie, ils avaient maintenu une échelle contre un balcon.
Cette haie, c'était ceileduparc; ce balcon, c'était celui du château de Sassenage.
Qu'allait faire le dauphin Louis au château de Sassenage? C'était un secret entre la dame du lieu et lui; charmant secret que la descendante de la fée Mélusine eût pu confier à tout autre que son mari.
La noblesse n'aurait trop rien dit que le futur roi de France allât prendre de l'argent un peu bas, chei ceux qui en avaient; quant à tous ces nouveaux gentilshommes que lui adjoignait le spéculateur en amour- propre, elle appelait celte noblesse la no-
blesse ûu^ dauphin, et cette petite veageance la consolait.
Mais Louis arvaitinquiété l'Église; il avait empiété sur les droits des évêques du Dauphiné : il y eut clameur contre lui et son affidé le duc d'Alençon.
Le duc d'Alençon! le roi, pour cette fois, était bien décidé à lui faire son procès. Dunois, son complice dans la première conjuration, se chargea de l'arrêter dans la seconde.
Le 27 mai 1456, il mit la main sur lui, et ne le lâcha point. Quand Dunois tenait, il tenait bien. L'ancien écorcheur Cha bannes s'était chargé de prendre le dauphin; il ne lui pardonnait pas de l'avoir sacrifié en rentrant en grâce
Le dauphin comptait sur son oncle le duc de Bour» gogne,— et sur son beau- père le duc de Savoie.
Il savait que son père marchait vers Lyon à son intenilon; il essaya de résister, il ordonna une levée générale de dix-huità soixante ans. Personne n'obéit.
Il ne ui restait qu'à fuir.
Et encore, fuir n'était pas chose facile : Chabannes lui avait dressé une embuscade; il s'était engagé à rendre au roi le Dauphiné et le dauphin dedans, — la cage avec l'oiseau
Mais Louis était un renard capable de dépister même un ancien capitaine d'écorcheurs. Il prétexta une chasse, envoya les chasseurs d'un côté et passa de l'autre.
Tandis que Chabannes chassait les chasseurs, lui se dérobait, traversait au galop le Bugey, le Valromey, et, au bout d'une course de trente lieues à franc étrier, il se trouvait en Franche -Comté.
Enfin, arrivé là, il respira; la Franche-Comté était terre du duc de Bourgogne.
Charles VII apprit l'arrivée de son fils à la cour du bon duc; il s'informa comment le bon duc l'avait accueilli.
— Très-bien, lui répondit-on.
— Bon ! fit Charles VQ, le duc sera puni par où il a péché, et il a reçu chez lui un renard qui mangera ses poules !
Vrai renard, en effet.
Il avait écrit à son père — tout en ordonnant à ses gens de tenir contre lui s'ils pouvaient — qu'étant gonfalonier de la sainte Église romaine , il n'avait pu se dispenser d'obtempérer à la requête du pape, et de se joindre à son bel oncle de Bourgogne, qui allait se [croiser contre les Turcs pour la défense de la foi catholique.
Le bon apôtre avait prévu le cas où le duc de Bourgogne ferait mine de se rendre à son père : il se mettait sous la sauvegarde du pape.
Mais non, il n'y avait rien à craindre : le bon duc et sa femme le reçurent et le traitèrent comme ils eussent reçu et traité le roi ; lui, au contraire, se faisait d'autant plus petit qu'on voulait le faire plus grand. Ce qu'il convoitait , ce n'était point de
conduire cette belle armée du duc à Conslantinopie ou à Jérusalem, pour délivrer les lieux saints ou faire son oncle empereur d'Orient : c'était de la conduire à Paris pour mettre son père en tutelle 3t se faire proclamer roi de France.
Être roi de France, c'était porter un si beau titre, qu'il lui en coûtait fort d'attendre.
Mais ce n'était point l'affaire du duc.
Celui ci, dont l'œil attentif était aussi tourné vers la France, avait reconnu jusqu'à quel point elle était forte. — Le roi venait de réhabiliter la Pucelle (7 juillet 1456;i ; c'était la condamnation juridique de ceux qui l'avaient brûlée, et , par contre-coup, de celui qui l'avait livrée.
Puis, en tâtant bien son pouvoir, Philippe ne se trouvait pas aussi bien portant qu'il en avait l'air: il souffraïc encore du côté de la Flandre , et avait déjà mal à la Hollande.
En outre , une nouvelle l'inquiétait : on disait
que la fille du roi Charles VII allait épouser Ladislas, roi de Bohême et de Hongrie. Or, Ladislas était issu de la maison de Luxembourg, et le roi de France pouvait avoir certaines prétentions isur le Luxembourg, héritage de son gendre. La mort se chargea de régler le procès; mais qui pouvait se douter que Ladislas mourrait à dix-neuf ans?
Avec toute sa force, le bon duc sentait donc en lui un malaise réel dont il ne se rendait pas compte, dont nul, à cette époque, n'eût donné l'explication,' et que peut seul découvrir l'œil d'un historien moderne.
Nous avons dit les eflForts des rois, au xive siècle, pour reconstruire la féodalité. Eh bien , ils avaient' si nous pouvons nous servirdes mots modernes, ils avaient reconstruit une féodalité politiqy^ et Ion sociale.
La féodalité primitive était la féodalité naturelle; la puissance du seigneur sur la terre où il était né!
OÙ son père et son grand-père étaient nés, où sa famille était enracinée.
Au xiv^ et au xv siècle, au contraire, les apanages, les mariages, les héritages avaient tout bouleversé. Philippe le Hardi, un Français, était duc de Bourgogne, ce qui était bien , la Bourgogne étant terre fraHçaise; mais un Français comte de Flandre ! duc de Luxembourg ! palatin de Hollande !
Ainsi , dans les États du duc de Bourgogne on parlait flamand, wallon, hollandais, allemand, français ; cinq langues et vingt dialectes peut-être, une Babel! loulcelafie détestant^ se jalousant, se haïssant.
Chose étrange ! Terres uniformes : Liège et Luxembourg , Hollande et Flandre , — caractères opposés.
iPuis la France , déjà influente à cette époque, agissant sur tous ces peuples , par la Meuse qui parle français, par Liège qui parle français, par les
la Marck, Allemands de naissance, Français d'intérêt et de cœur.
Le duc de Bourgogne lui-même — sous la domination d'une famille picarde, les Croy, — recevant chez lui, se mettant au cœur, s'inoculant la France dans ce qu'elle avait de plus dangereux, de plus inquiet, de plus dissolvant ; dans le démon de la politique moderne, dans Louis XL
Ah ! lui, l'humble, le doux, le sournois dauphin, lout en mangeant les miettes de la table ducale, il vit bien ce qu'il y avait de faible dans le brillant échafaudage au haut duquel trônait le bon duc.
Il était à Genappe, une petite ville sur la route de Paris à Bruxelles ; il y tenait fort modeste état, pas de cour, vivant d'une pension du bon duc, de la dot de sa femme, d'aumônes que l'humble seigneur demandait à droite et à gauche en faisant patte de velours.
De quoi s'occupait-il à Genappe ? De rien en ap-
parence. Liseur acharné, il avait fait venir sa bibliothèque et lisait du matin au soir. — Il sait l'invention de l'imprimerie, il en suit les progrès, et, à son avènement au trône, il appellera des imprimeurs de Strasbourg à Paris.
Puis, tout en lisant, il s'ingénie à désespérer son père ; plus dangereux de loin que de près, il lui impose, par des moyens diaboliques, par des moyens à la Franz Moor (voyez les Brigands de Schiller), il lui inspire la crainte de tout ce qui l'entoure ; les hallucinations passagères du vieux roi deviennent bientôt une terreur continuelle ; tout ce qu'il mange, tout ce qu'il boit lui semble avoir un goût étrange, le goût de poison ! et, de peur de mourir empoisonné, il se laisse mourir de soif et de faim.
Au moment où Charles VII mourait, le comte de Gharolais, pratiqué par son hôte royal, à peu près brouillé avec son père, faisait demander à Charles VII s'il pouvait le recevoir en France.
Cela va être bien mieux : Louis XI est roi.
Jamais, au reste, la mort d'un père n'avait été accueillie avec une joie pareille à celle que manifes'^ tait le dauphin ; lui qui parfois cachait ses bons sentiments, ne faisait aucun effort pour dissimuler sa satisfaction sur cet événement, qui lui inspirait les réflexions les plus philosophiques.
— Ah ! disait-il à tout venant, qu'est-ce que ce monde, et quelle diversité d'aventures Dieu envoie à chacun ! Ainsi, moi, le plus pauvre fils de roi qui futjamais ; moi qui, depuis mon enfance, n'ai conna que souffrances, tribulations et pauvreté, angoisses et misères, expulsion de mon héritage et de l'amour de mon père ; moi qui ai vécu d'emprunts et de mendicité , ainsi que ma femme, sans un pied à terre . sans un toit oft reposer ma tête , sans un denier vaillant, nourri par la charité de mon oncle , voilà qu'aujourd'hui Dieu m'envoie soudainement un bonheur immense I me voilà le plus riche elle plus
puissant roi de la chrétienté, plus puissant que le roi mon père; car j'ai pour moi mon oncle, dont jamais il n'a pu, lui, gagner l'amitié!
Et, en effet, il était si content de cette bonne fortune, et si pressé d'en jouir, que, le message reçu, il partit aussitôt sans prendre le temps de dire adieu à ce cher oncle dont il mettait si haut l'amitié, ni à son cousin dont il avait manqué faire un rebelle. Il partit ne laissant à la reine ni un chariot ni un cheval pour se mettre en route, lui criant d'emprunter les équipages de sa cousine, la comtesse de Charolaisl
LE ROI EST MORf : VIVE LE ROI
Le roi Charles VII était mort le 22 juillet 1461. Le duc de Bourgogne manda à tous les nobles de
ses États, de se trouver en armes avec leurs gens, le 1«' a^ût, à Saint-Quentin.
Il ne savait pas encore comment on recevrait en France le nouveau roi.
Louis ne le savait pas non plus ; aussi s'était-il arrêté à Âvesne. Le sire de Brezé, sénéchal de Normandie, un des principaux conseillers du feu roi, accourut au-devant de son nouveau maître ; cependant, par prudence, lui-même s'arrêta à Bavay, et envoya prendre les ordres de Louis XI par le sire d'Aisy.
Ces ordres furent courts et précis.
— Dites au sire de Brezé, répondit le roi au messager, de se tenir pour prisonnier où il est et d'y attendre ma vwlonté.
C'était peu encourageant pour les autres
Louis avait même bonne envie de faire arrêter le
sénéchal ; mais il n'osa, celui-ci étant sur les terres
du boa duc.
Enfin, assuré qu'il ne trouverait point d'opposition en France, il se hâta de faire dire une messe de Requiem, à laquelle il assista avec son oncle, qui l'avait rejoint; puis, aussitôt la messe entendue, il donna l'ordre qu'on se tînt prêt à partir pour Reims, où il s'en allait tout droit se faire sacrer.
En France, on pleurait beaucoup le feu roi, mais le peuple seul le pleurait réellement; quant à la noblesse, elle se pleurait elle-même : les funérailles du roi, c'étaient les sie^ûnes ; aussi Tanneguy du Châtel, neveu du fameux Tanneguy qui avait donné le coup de hache de Montereau, y mit trente mille écus de son argent, ne les trouvant pas assez royales. Ils comprenaient bien, tous ces gentilshommes, qu'avec le nouveau souverain, dont on conncissait les goûts roturiers, ils n'avaient rien de bon à a^ tendre.
Après ces mots criés à voix haute sous les voûtes de la basilique de Saint-Denis : « Le roi est
mort; vive le roi! » Dunois ajouta tout bas cette parole :
— Que chacun songe à se pourvoir I
Brezé y avait déjà songé ; on a vu comment la chose lui avait réussi.
Le duc de Bourbon vint après lui ; c'était l'ancien complice du dauphin, un des plus puissants princes du royaume : il était gouverneur de Guyenne, duc d'Auvergne, comte de Forez, seigneur de Bombes, de Beaujolais, etc.; de sorte qu'il pouvait aller de Bordeaux en Savoie sans marcher sur autres terres que les siennes. Autrefois, le dauphin lui avait promis l'épée de connétable ; il croyait la trouver à Avesnes ; lorsqu'il y arriva, cf était, au con^ traire, son gouvernement de Guyenne qu'il avait perdu.
le roi n'était pas fâché de veiller lui-même sur ce pled-à-terre des Anglais
Par un motif analogue, il enleva le gouvernement
de la Normandie au bâtard d'Orléans et celui du Poitou à Dammartin.
Le royal douanier ne voulait point qu'il se fît de contrebande politique sur la côte.
Au reste, Louis XI avait grand besoin d'y voir clair du côté de l'Angleterre. Laro^e blanche \endi\t de vaincre la rose rouge; York l'emportait sur Lancastre. Le moyen de populariser un nouveau roi en Angleterre, c'était d'opérer une descente en France : le jeune Edouard et le faiseur de roi Warwick pouvaient employer ce moyen ; le bon duc était de longue main ami des Anglais, et d'hier seulement ami du roi de France ; tout ce que l'on pouvait espérer de lui, c'est qu'il resterait neutre. La première chose, en effet, que firent les Anglais en apprenant la mort du roi Charles VII, ce fut d'envoyer un message au duc de Bourgogne ; mais Louis XI, averti, expédia un (les siens, Jean de Reilhac, qui mit la main sur le messager et s'empara de ses lettres.
Ce fut un premier avis donné au bon duc qu'il allait avoir dans son neveu un homme qui veillerait de près sur ses affaires.
Il en reçut un second, lorsque le nouveau roi, voyant les grands préparatifs que faisait son parent pour le mener sacrer à Reims, dit à monsieur de Croy :
— Mais pourquoi donc mon bel oncle veut-il amener tant de gens ? Ne suis-je pas roi, et les routes ne sont-elles pas plus sûres que du temps où la pauvre Pucelle faisait pour mon père ce que le duc fait aujourd'hui pour moi ?
Et, en effet, rien ne barrait la route, que les vieux courtisans et les nouveaux flatteurs. Chaque ville, chaque bourg, chaque village avait sa députation et son harangueur; mais, moins facile que ne le fut depuis Henri IV, qui disait que c'étaient les harangueurs qui avaient fait ses cheveux gris, Louis XI, quand il voyait de loin une ambassade, lui envoyait
l'ordre de ne pas approcher, ou, s'il était pris àl'improviste, disait au harangueur de ce ton qui n'appartenait qu'à lui :
— Soyez bref!
Souvent même il tournait le dos au discours et au discoureur. On n'avait jamais vu de manières si peu royales.
Il y avait pourtant certains orateurs que le roi écoutait d'un bout à l'autre; pourquoi? On n'en savait rien. Un de ceux-là fut un évêque de Lisieux, nomméThomasBasin, fortenvenimé contre Louis XI, et qui écrivit la chronique d'Araelgard; il fit au nouveau roi un long sermon sur la nécessité de diminuer les taxes, et non-seulement le roi l'écouta avec patience, mais encore il le pria très-instamment de lui coucher son beau discours sur le papier, afin qu'il pût le méditer à loisir. Le résultat de la méditation fut que l'évêque économiste dut se démettre dç son évêché.
Tout en écoutant les harangues et tout en tournant le dos aux harangueurs, on arriva à Reims. Là, qui n'eût point connu le roi de France eût juré que c'était le hon duc ou son fils le comte de Charolais qu'on allait sacrer. Tous étaient splendides, montés sur de grands chevaux tout habillés de velours, et dominant la foule. Humble, pauvre et chétif, moins bien vêtu que les chevaux du duc, le roi marchait devant, c'est vrai, mais comme un valet précédant son maître. Dans le cortège, tous seigneurs bourguignons : le comte de Nevers, le comte d'Étampes, le seigneur de Ravenstein; de Français, point ou presque pas. Derrière les seigneurs bourguignons venaient les chevaux et les mules portant les bagages, habillés de velours aux armes du duc avec sonnettes d'argent au cou ; deux cent quarante chariots magnifiques, aux bannières ducales, voiturant la vaisselle d'or, l'argenterie, l'argent et jusqu'au vin de Reaune qui devait se boire à la fête,
lequel était suivi des bœufs de Flandre et des moutons des Ardennes qui devaient y être mangés.
On eût dit que le bon duc, en se mettant en route pour la France, avait cru traverser un désert et avait fait ses provisions en conséquence.
Il en résultait que toute cette pompe ressemblait plus à une foire qu'à un sacre.
Quant au roi, il ne s'occupait en rien de tout ce côté matériel de la fête ; le ciel seul semblait l'occuper : il n'en détournait point les yeux et n'interrompait pas ses signes de croix , il priait le jour, il priait la nuit, il priait aux églises, et, dans ses haltes, il priait devant son chapeau posé sur une table. Son chapeau, dès cette époque, commençait à être une espèce de châsse supportant les trois ou quatre Notre-Dame auxquelles il avait dévotion.
La veille du sacre, il était à minuit dans l'église, communiant, priant, écoutant matines, attendant la sainte ampoule, que l'on apportait de Saint-Rémy.
Dès qu'il apprit qu'elle arrivait, il courut à la porte, la reçut à genoux, les mains jointes, adarant l'huile, adorant la fiole, adorant tout!
Parmi les rites du sacre, il y en avait un qui consistait à mettre le roi tout nu, dans le costume d'Adam avant le péché, et à le présenter ainsi à l'autel; ce rite était, on comprend pourquoi, tombé en désuétude.
Louis XI le rétablit dans toute sa rigueur; c'était une grande humilité de sa part, car, déjà fort laid habillé, il ne gagnait «joint à être vu dépouillé de ses vêtements.
Les pairs prélats et les pairs princes le déshabillèrent entre deux rideaux, et, tout à coup, l'on vit sortir des draperies une maigre figure couleur de chair, qui alla se ruer à genoux devant l'autel et s'y faire oindre par l'archevêque, au front, aux yeux, à la bouche, aux plis des bras, aux reins et au nombril.
Et encore Louis craignait-il que la cérémonie ne fût point complète.
— Suis-je nien oint partout? demandait-il*
On eut toutes les peines à le rassurer.
Alors, il se laissa revêtir ; les pairs le rhabillèrent depuis la chemise jusqu'au manteau, et l'assirent sur son trône, qui était élevé de vingt-sept pieds.
Puis le premier pair, le duc de Bourgogne, qui se tenait près de lui, prit la couronne, la leva au-dessus de la tête du roi, la lui posa bien d'aplomb sur la tête, et en même temps cria :
—Vive le roi! Montjoie! Saint-Denis!
Après quoi, il le mena à l'offrande, lui indiquant les moments où il devait déposer sa couronne, la remettre sur sa tête, monter à l'autel, descendre de l'auteV; puis, la cérémonie terminée, Louis s'agenouiïla devant le duc; — voulant faire des chevaliers, il fallait d'abord qu'il fût chevalier luimême. Le duc lui donna du plat de son épée sur le
dos, et le roi put à son tour en donner aux autres.
Le repas qui suivit était somptueux. Le roi y assistait sur son trône ; seulement, là, il avait veillé à ce que son trône ne fût point élevé de vingt-sept pieds, mais bien à portée de son assiette; et même, comme sa couronne le gênait, lui tombant sur les oreilles, il la prit sans cérémonie, la posa sur la table, et, moins gêné dans ses mouvements, se mit à causer... avec les princes? Non pas; mais avec Philippe Pot, qui, n'étant point grand seigneur, ne pouvait s'asseoir à table, et se tenait debout derrière le fauteuil du roi.
La cérémonie se termina par de grands cadeaux que fît le duc au roi, puis par l'hommage que rendit le vassal au suzerain. Le duc y alla largement, au reste : il fit hommage non-seulement pour ses terres de France, mais encore pour ses possessions de l'Empire : Brabant, Luxembeurg, Hainaut, Zélande. Namur, etc., etc.
Il était évident qu'à cette heure le duc de Bourgogne se croyait le véritable roi de France, et qu'il lui semblait se rendre hommage à lui-même.
Il put le croire encore à Paris, car il eut tous les honneurs de l'entrée, qu'il dirigea et commanda complètement.
Le duc de Bourgogne avait, comme nous l'avons dit, son hôtel à Paris ; il l'avait fait préparer d'avance et ce n'était point précaution inutile, Philippe n'étant point venu à Paris depuis vingt-six ans.
Il y arriva le 20 août, laissant Louis XI à Saint- Denis, où devait être célébré un service en mémoire du feu roi. Le retardataire arriva le lendemain, et fit halte dans un hôtel que Jean Bureau avait aux Percherons.
Le duc alla au-devant de lui avec deux cent quarante gentilshommes.
Les magistrats et les corps de la ville attendaient le roi à la porte Saint-Denis avec Cœur-Loyal, le
héraut de la ville de Paris. Les magistrats lui présentèrent les clefs, et Cœur-Loyal cinq dames, richement vêtues et montées sur de beaux chevaux qui représentaient les cinq lettres delà ville de Paris.
Le roi rentrait suivi de douze mille cavaliers. On avait, pour cette entrée solennelle, obtenu de lui qu'il fît une espèce de toilette; il était vêtu d'un pourpoint cramoisi, d'une robe blanche de satin et d'un chaperon découpé ; son cheval était blanc, en signe de souveraineté. Les échevins soutenaient un daiâ au-dessus de sa tête.
Presque immédiatement marchait le duc de Bourgogne, splendidement vêtu et monté sur un cheval magnifique ; la selle et le chanfrein de ce cheval étaient brodés de diamants ; les habits du cavalier en étaient couverts ; une bourse qu'il portait à la ceinture en était tissue; il avait sur lui pour plus d'un million de pierreries.
Le FOi se rendait directement à Notre-Dame pour
adorer Dieu. Il y avait par toutes les rues où il devait passer des représentations de mystères; mais un des plus charmants spectacles qu'ii vit à cette rentrée, c'étaient les sirènes de la rue du Ponceau, c'est-à-dire trois jeunes filles jouant du luth ou de la lyre, et chantant, plongées dans l'eau jusqu'à la ceinture. La partie supérieure de leur corps n'était voilée par rien, la partie inférieure ne l'était que par l'eau. On avait choisi, pour jouer les irrésistibles enchanteresses, les trois plus belles jeunes filles que l'on avait pu trouver.
Lorsqu'on arriva aux halles, un boucher cria : — 0 franc et noble duc de Bourgogne ! soyez le bienvenu dans la ville de Paris ! Il y a longtemj<s que vous n'y étiez venu, quoique vous y fussiez fort désiré.
A Notre-Dame, le roi adora les reliques, prêta serment entre les mains de l'évêque, fit quelques "^c Tâliers, puis s'en alla dîner au palais.
Les nouveaux chevaliers devaient figurer dans un tournoi qui allait avoir lieu à l'hôtel des Tournelles. Là où étaient le duc de Bourgogne et son fils, il y avait fêtes, et leurs fêtes ne se pouvaient point passer sans tournoi.
Les tenants de la joute furent le comte de Charolais, Adolphe de Clèves, le bâtard de Bourgogne, les sires de Gruthures, d'Esquerdes et de Miraumont.
Le roi ne joutait point, lui : il était trop sage pour mettre son plaisir à un exercice où l'on donnait et recevait des coups; peut être, si l'on n'eût fait qu'en donner, eût-il été de la partie; mais en recevoir, non 1 Seulement, à la fin de la joute, il se présenta un assaillant que personne ne connaissait, mais qui, ayant fait ses preuves, fut admis; «< et, dit Châtelain, vint riflant parmi les jouteurs, et ne dura rien devant lui. »
C'était le roi qui avait découvert et payé ce rude homme d'armes, afin qu'il donnât son compte à
chacun; et lui, pendant ce temps-là, caché derrière une jalousie, riait à cœur joie des terribles horions que recevaient les gentilshommes.
Le roi ne se montrait point à ces fêtes, et, en effet, même comme spectateur, quel rôle y eût- il joué? Il s'était hâté de mettre bas ses beaux habits de joyeuse entrée en la ville de Paris, et avait revêtu le costume sous lequel son aspect est arrivé jusqu'à nous : cape de gros drap gris, chapeau de feutre et houseaux de voyage. Enfermé dans son triste hôtel comme un hibou, dont il avait la couleur, il n'en sortait que le soir en espèce d'oiseau de nuit ; et, au lieu d'en sortir bruyamment avec quelques beaux gentilshommes, escorté de pages et d'écuyers, comme faisaient son grand oncle le duc d'Orléans, ou son père le roi Charles VII, il sortait sans bruit et sans lumière, avec un certain compère à lui, nommé Bische, qu'il avait placé jadis comme espion près de son père, et qui avait pour mission de faire
grande cour au comte de Charolais, et de tâcher que celui-ci consentît à ce que le roi de France rachetât les villes de la Somme.
Du vieux duc, le roi de France espérait bien en tirer ce qu'il voudrait, le regardant comme un esprit déjà affaibli qu'il conduirait à sa volonté ; mais i! n'en était pas ainsi du jeune homme ! Il le menait la nuit, toujours conduit par son ami Bische, voir de belles dames, lui faisait toutes sortes de galanteries, l'appelant son cher cousin, lui donnant hôtel à Paris, titre de gouverneur de Normandie avec trente- six mille livres de pension ; tout cela comme preuve de sa reconnaissance au vieux duc, reconnaissance qu'il ne pouvait acquitter, disait-il.
Aussi, quand celui-ci s'en alla, malgré les instances de Louis pour le faire rester, le roi réunit son conseil, l'université, l'évêché de Paris, le sacré, le profane; puis, montrant le duc à tous les yeux :
— Messieurs, dit-il, voici mon oncle, le seul
homme au monde à qui je doive de la reconnais^ sance : je tiens de lui ma vie et ma couronne. Il va retourner chez lui, tandis que, moi, je vais voyager en Touraine ; il est si grand, que je ne saurais rien lui offrir qui fût digne de lui ; mais je vous commande de faire une procession générale à son intention : vous y prierez pour lui, pour moi et pour le salut du royaume. Il est mon père et mon sauveur, et, quoique Dieu le sache bien, je veux que vous le lui disiez encore dans vos prières ; vous ne pouvez faire envers lui plus que vous ne devez, et, moi, je lui dois tant, que jamais je ne ferai assez!
Le bon duc était tout confus d'une reconnaissance qui le traitait ainsi.
La procession eut lieu, en effet, le 23 et le 24 ; puis le roi se mit en route. Le bon duc alla conduire son pupille jusque hors de la ville; là, le roi parut tellement navré de cette séparation, qu'il fut tout prêt de contremander son départ; enfin, il prit sur
lui de faire ses adieux au duc, mais en versant force larmes.
Six jours après, le duc de Bourgogne partit à son tour, caressé, comblé, accablé, — moqué surtout, il en avait non pas la preuve, mais la conviction; — cependant, tout cela s'était fait avec tant d'habileté, qu'il n'y avait rien à dire.
A trois lieues de Paris, Philippe vit accourir après lui un homme tout éperdu : c'était le gouverneur de la Bastille, qui se souvenait seulement alors d'un ordre que lui avait donné le roi, six jours auparavant, à savoir, de remettre au duc de Bourgogne les clefs de la forteresse, afin que celui-ci pût y envoyer telle garnison qu'il lui conviendrait; le gouverneur suppliait le bon duc de ne pas dire au roi qu'il se fût acquitté si tard de l'ordre reçu, attendu qu'il lui en arriverait grand malheur si le roi apprenait cette négligence.
Que dire à cela? Philippe consola le gouverneur.
I7â CHARLES LE TÉMÉRAIRE.
le réconforta, lui fit un beau cadeau et le renvoya avec ses clefs.
Quant au comte de Charolais, il était allé faire un pèlerinage dans cette province de Bourgogne où il était né, dont il serait duc, et qu'il n'avait jamais visitée. Après cette excursion, il s'en alla rejoindre le roi à Tours.
Là, ce furent bien d'autres tendresses encore qu'avec le vieux duc!
Un jour que le comte de Charolais avait été à la chasse sous la conduite du duc du Maine, celui-ci revint au château sans le ramener : le comte s'était perdu.
Le roi, alors, entra dans une étrange colère; jamais nul ne l'avait vu si inquiet, ni si agité ; il fit sonner les cloches dans tous les villages, allumer des fanaux dans tous les clochers, envoya des éclaireurs dans toutes les directions; chaque seconde qui s'écoulait sans nouvelles, augmentait son trouble; il
en rongea toutle haut du bâton qu'il tenait à la main, et fit vœu de ne boire ni manger qu'il ne sût ce qu'a» tait devenu son cousin.
Enfin, à onze heures du soir, il fut tiré d'angoisse par le comte de Crèvecœur, qui apportait une lettre du comte de Charolais.
Celui-ci s'était égaré, en effet; mais, ayant trouvé un bon gîte, il écrivait qu'il reviendrait le lendemain seulement.
Ces scènes étaient si bien jouées par le royal acteur, qu'il était impossible de savoir si c'étaient des feintes ou des réalités.
Une occasion se présentait de jeter du refroidissement entre le comte et son père ; le roi, comme on le comprend bien, n'allait point la laisser échapper.
174 flIIARLES LE TÉMÉRAIRE.
Cf\J LE pENARD COMMENCE A MANGER LES POULES
Nous ayons dit qu'en Angleterre la rpse blanche d'York venait de l'emporter sur la rose rouge de Lancastre. La chose avaiteulieuà la bataille de Towton.
Les Anglais nous vengeaient bien! Jamais tantde Français n'étaient restés sur la terre sanglante, ni après Crécy, ni après Poitiers, ni après Azincourt, qu'il ne resta d'Anglais sur le champ de bataille de Towton. On compta les morts et l'on en trouva trente-six mille sept cent soixante et seize.
Le soir de la bataille, Edouard IV était roi.
La mère du comte de Charolais était de la maison de Laïicastre, c'est-à-dire du parti vaincu. Le duCj aTi contraire, sacrifiant les liens de parenté à la pG=
litique, l'alliance aux intérêts, se déclara pour la maison d'York.
Le roi parut céder aux instances du comte de Charolais, et promit de donner asile à Marguerite (la rose rouge), si elle venait en France.
Elle y vint, et le roi la reçut à merveille ; il tint même avec elle sur les fonts de baptême le fils que venait d'avoir la duchesse d'Orléans et qui, depuis, fut Louis XIL Seulement, quant à des secours, il la pria d'attendre que le moment fût opportun pour lui en donner.
Ce refus momentané était d'autant plus plausible que le duc de Bourgogne négociait une trêve avec Edouard IV. A ce sujet le roi envoya à son oncle une ambassade qui était, en outre, chargée de lui demander, comme chose de peu d'importance, l'autorisation d'établir pour son compte la gabelle du seî en Bourgogne ; naturellement, le duc refusa.
Louis XI, alors, fit défendre à ses sujets de don-
ner aide ou renfort aux Anglais, et même de commercer avec eux. Or, cette défense s'étendait aux sujets du duc, qui étaient Français ; aussi le duc envoya-t-il à son tour Jean de Croy, siredeChimay, en ambassade, pour se plaindre de la façon dont le roi de France agissait avec lui.
Mais le roi ne reçut pas même l'ambassadeur du duc; il permit seulement que celui-ci le rencontrât comme par hasard dans une des galeries du palais.
Le sire de Chimay, s'étant soumis à cette exigence, exposa au roi la cause de son ambassade ; mais Louis, sans le laisser aller jusqu'au bout:
— Eh ! dit-il, quel homme est-ce donc que votre duc de Bourgogne? est il fait d'un plus précieux métal que les autres princes?
— Oui, sire, répondit bravement l'ambassadeur; car il vous a gardé et soutenu contre la colère du roi Charles, votre père, qu^nd nul autre prince ou seigneur n'osait vous recevoir chez lui.
Le roi tira son chapeau sur ses yeux et rentra dans sa chambre.
La vérité est que, sous son ingratitude réelle pour le duc de Bourgogne et sous sa générosité apparente pour Marguerite d'Anjou, Louis XI cachait un grand but politique: il voulait attirer Marguerite auprès de lui, l'affamer, et, lorsqu'elle aurait bien faim, lui racheter Calais pour un morceau de pain. Calais, nous l'avons dit, était la seule ville que les Anglais tinssent encore dans le royaume.
Louis ne perdait pas l'espoir.
Mais il était comme ces gens qui ont le bonheur de loucher : tout en regardant l'Angleterre, il vit que l'Espagne brûlait.
Il se hâta de traiter avec les bonnes gens de Liège, c'est-à-dire avec les ennemis les plus acharnés du duc de Bourgogne', il les appela ses compères^ — c'était son mot d'amitié, — et s'engagea à les protéger envers et contre tous.
On demandera quel bénéfice Louis XI pouvait tirer de ses compères de Liège.
Une révolte dans un temps donné ! d'ailleurs, on le verra à l'œuvre.
Voici ce qui avait tiré l'œil de Louis XI vers l'Es pagne.
Don Juan d'Aragon, pour plaire à sa seconde femme, s'était débarrassé — l'histoire ne dit pas trop comment: prude ou corrompue, parfois elle ferme les yeux — s'était, disons-nous, débarrassé de son fils don Carlos de Viana, héritier de Navarre.
Les Catalans étaient désespérés de la mort de ce prince, qui, pour ne point les quitter, avait refusé le trône de Naples, et qui ne demandait pas mieux que d'oublier le monde entre Homère et Platon; l'ombre du pauvre prince, disait-on, revenait, la nuit, dans les rues de Barcelone, pleurant, se lamentant, criant le crime de son père.
Le comte de Foix, gendre de don Juan d'Aragon,
avait ses espérances en Espagne ; il relevait du roi de France: il appela Louis XI à la vengeance du mort. Louis XI vit le Roussillon en perspective, et, pieusement, déclara qu'il prenait en main la cause du trépassé.
Louis XI aimait beaucoup ces causes-là.
Il est vrai que Warwick armait une flotte pour faire une descente en France ; mais, on ne sait pourquoi, Louis XI n'avait aucune peur de Warwick.
Seulement, il n'avait pas le sou pour faire cette guerre d'Espagne.
Où était passé l'argent du roi? Warwick le savait peut-être, lui dont le roi n'avait pas peur.
Louis XI mit un impôt sur les vins, abolit la pragmatique, nomma les évêques lui-même, fit de l'argent avec leurs bénéfices; puis, pour mettre les saints de son côté, avant de rien tenter en Espagne, annonça un pèlerinage à Saint-Michel en Grève et à Saint-Sauveur de Redon.
C'étaii un moyen d'examiner de près la Bretagne; il se défiait tout naturellement de son duc, et, avant de partir pour les Pyrénées, il n'était point fâché de savoir ce qu'il laissait derrière lui.
Le duc de Bretagne n'avait d'yeux et d'oreilles que pour regarder et écouter ce qui se faisait pendant ce pèlerinage.
Il y perdit son temps : le roi, ne voulant pas être distrait de ses pieuses pensées, fit crier à son de trompe, la veille de son départ, que quiconque le suivrait serait puni de mort.
Aussi voyageait-il, non pas en roi, mais en véritable pèlerin. Il savait la difiQculté qu'ont les rois à voir et à entendre ; la couronne, — surtout la sienne, qui, on le sait, était trop large, — la couronne lui eût bouché à la fois les yeux et les oreilles !
Il ne voyageait qu'avec cinq pauvres serviteurs mal vêtus comme lui, portant comme lui de gros rosaires de bois ; sa garde suivait de loin, avec Jean
Bureau et son artillerie. — Louis XI appelait Jean Bureau son maître des comptes, sans doute par ce même principe qui a fait depuis appeler les canons ultima ratio regum.
Ses dévotions faites, le roi fila tout doucement de l'Ouest vers le Midi, visita Nantes en passant, puis , voulut voir la Rochelle : c'était curieux à voir une petite république; à la Rochelle, il était si près de Bordeaux, que ce n'était point la peine de s'en passer; il alla donc voir Bordeaux. Seulement, un jou qu'il le regardait du côté de la mer, il fut vu lui même par un vaisseau anglais. On comprend que Louis, avec son bateau, n'eut pas l'idée de prendre la nef anglaise ; mais la nef anglaise eut l'idée da prendre le bateau et lui donna la chasse.
Le roi lui-même saisit un aviron et se mit à ramer;
dans ce moment-là, un sceptre était moins utile
qu'une rame . Le vaisseau ne put suivre le roi dans
les eaux basses; le roi fut sauvé.
Sans doute, ce fut en commémoration de la façon miraculeuse dont il venait d'échapper à l'ennemi qu'il rendit à Bordeaux toutes ses libertés. Bordeaux plaidait à Toulouse, ce qui était absurde ; te roi voulut non-seulement que Bordeaux plaidât chez lui, mais qu'on y vînt plaider de tous les pays environnants.
Enfin, il fit de Bayonne un port frane.
Rien de tout cela, il en était bien sûr, ne voudrait plus redevenir Anglais.
Don Juan voyait s'approcher le roi avec terreuril lui écrivit pour le menacer des Anglais et des préparatifs terribles de "Warvick ; mais nous avons déjà dit que Louis savait à quoi s'en tenir sur cette descente des Anglais.
Aussi répondit-il :
—Prenez garde! en supposant que les Anglais viennent, ils s'en iront; mais, moi, je ne m'en irai pas et serai toujours là pour vous punir.
Et il continuait d'avancer.
Pour qu'il ne fût plus question de ceMe mort de don Carlos de Viana, il fallut que don Juan lâchât le Roussillon ; moyennant quoi Louis XI reconnut que don Juan n'avait eu d'autre tort que de mettre son fils dans une chambre trop humide ; mais les chambres des prisons ont ce défaut-là : qu'y faire?
Madame de Rambouillet disait qu'il y avait, à Vincennes, une chambre qui valait son pesant d'arsenic»
Louis XI revint vers le Nord ; le tour était fait. Rîaintenant, il pouvait s'inquiéter des Anglais.
Et, en somme, il s'en était toujours inquiété.
La pauvre Marguerite d'Anjou l'avait suivi d'étape en étape, lui demandant des secours d'hommes et d'argent. Un jour, enfin,il consentit à lui donner vingt mille livres, à la condition que, si elle venait à monter sur le trône, elle rendrait Calais à la France.
Peut-être Shakespeare connaissait-il ce trait lors- ;/.i'il composa son Juif de Venise.
Il est vrai qu'en même temps Louis XI faisait prêter par la Bretagne soixante mille autres livres à l'héritière de Lancastre.
Que si Warvick se plaignait, Louis XI avait ses deux réponses toutes prêtes :
D'abord, il était neveu de Marguerite d'Anjou, et ne pouvait raisonnablement pas lui refuser une aumône. Vingt mille livres ! qu'était-ce que vingt mille livres ! Et il ne les lui (donnait même pas, ces vingt mille livres, il les lui prêtait, et à réméré encore !
Ensuite, les soixante mille francs de la Bretagne ne le regardaient pas. C'était l'argent du duc, et il ne pouvait empêcher le duc de faire ce qui lui plaisait de son argent.
Quant aux secours en hommes que réclamait Marguerite, c'était autre chose ; Louis ne lui donnait pas un soldat; si elle en levait, tant mieux pour elle I 11 l'envoya chercher fortune en Normandie, dont, on le sait, il avait nommé M. de Charolais gou-
verneur, peut-être dans la prévision de ce qui arrivait. Sûr de l'amitié de son beau cousin, il ne s'occupait point de ce qui se passait dans son gouvernement ; si un jour Charles se rappelait qu'étant Lancastre par sa mère, il devait, pour lui rendre ses brillantes couleurs, arroser la Rose rouge avec du sang normand, eh bien, alors^ Louis en serait quitte pour désavouer son cousin.
Et, sans doute, Warvick comprit-il qu'il n'avait aucun motif d'en vouloir au roi de France ; car, étant sorti avec sa flotte, une flotte magnifique, il se contenta de longer les côtes de la Normandie et du Poitou; il est vrai que, le long de ces côtes, toutes hérissées d'artillerie par le maître des comptes Jean Bureau, une armée manœuvrait, suivant le bord de la mer et ne perdant pas de vue les vaisseaux anglais.
Il en résulta que Warvick, jugeant qu'il n'y avait rien de bon à tenter en France, fit une descente en Bretagne, près de Brest.
Louis XI en fut enchanté : cela brouillait les Bretons avec les Anglais. Il eût indiqué l'endroit à Warwick, que Warwick n'eût pas mieux choisi.
Mais, toat à coup, le roi semble perdre la tête, tant sa politique devient embrouillée.
II donne au Dauphiné une exemption de règlements pour la chasse.
Il donne à Toulouse, à moitié brûlé, une exemption de tailles pour cent ans.
Il donne au comte de Foix le Roussillon, qui lui a coûté tant de sourdes pratiques.
Enfin, il donne à Sforza, qui chasse d'Italie la maison d'Anjou, qui refuse aux d'Orléans le patrimoine de Valentine Visconti; il donne à un tyran, à un usurpateur, Gênes et Savone, lui permettant, en outre, de racheter Asti au vieux duc d'Orléans, que le duc de Bourgogne vient de racheter lui-même.
Dans quel but tout cela ? Attendez.
Louis XI lient fort au Roussillon et tient fort à Asti;
mais i! tient plus encore à ses villes de la Somme : il va essayer de les reprendre de gré ou de force à Philippe le Bon. C'est la France qu'il lui faut avant tout, une France compacte, homogène, française.
tl reprendra sûrement le Roussillon au comte de Foix, qui va le lui garder pendant ce temps-là.
Il reprendra peut-être Gênes , Savone et Asti à Sforza, qui, avec la vie de bandit qu'il mène, peut être tué, assassiné ou empoisonné d'un moment à l'autre.
Mais, le comte de Foix et le duc de Milan étant ses amis, l'un lui prêtera ses excellents fantassins basques, l'autre ses bons cavaliers lombards. Il aura infanterie et cavalerie, une petite armée qu'il pourra faire tuer sans remords : Basques et Lombards sont presque des ennemis. Et, tandis qu'on tuera les Basques et les Lombards, on ne tuera pas ses bons paysans, qui labourent cette pauvre terre de France, si longtemps en friche pendant le règne de Charles VIL
La f et maintenant qu'il a ses fantassins basques et ses cavaliers lombards, que va faire Louis XI à l'endroit du vieux duc de Bourgogne, pour lequel il a commandé des prières aux gens de son conseil, à l'université et à l'évêché de Paris?
Les prières françaises n'avaient point profité au bon duc, et il était tombé grandement malade. La duchesse était sortie de son béguinage et le comte de Charolais était accouru de son gouvernement pour le soigner.
Louis XI y aurait bien couru aussi; personne n'eût plus perdu que lui, en ce moment, à la mort du duc : il y eût perdu ses villes de la Somme ! Tant que le vieux duc vivait, il avait l'espoir de rentrer dans ces malheureuses villes, qui, avec Calais, tourmentaient si fort son sommeil ; le duc mort, il ne fallait rien attendre du comte de Charolais ; il s'était prononcé, il était féroce à l'endroit de ces villes.
Trois villes pendaient à ce fil usé qu'on appelle la vie d'un vieillard.
Les Croy se mirent à l'œuvre. — Moins le sire de Chimay, tous étaient au roi de France. — Ils persuadèrent au duc qu'il avait intérêt à laisser reprendre la Somme à Louis XI.
Le vieux duc n'en crut rien, mais céda : il tenaitr comme Louis XIV, à mourir tranquille. Il signa la cession, ou plutôt la rétrocession, moyennant quatre cent mille écus ; il espérait que Louis XI ne pourrait pas le payer.
Le roi n'avait pris qu'un délai de quatre mois pour ce payement : il devait être fait en deux termes. 12 septembre et 8 octobre.
Le 12 septembre, les deux cents premiers mille francs arrivèrent; le 8 octobre, les deux cents derniers.
Cela se passait en présence des Croy.
— Croy, Croy, disait le duc en envoyant triste-
ment l'argent à son trésor, — Croy, Croy, l'on ne peut servir deux maîtres !
Ce n'était pas d'une voix plus lamentable qu'Auguste criait : « Varus, rends-moi mes légions ! »
Au reste, dans tous les marchés qu'il faisait, le roi exigeait des otages ; il n'avait point de fils à lai, mais il les remplaçait par les fils des autres. — Parodiant les paroles du Christ, il disait comme ce tendre Jésus : « Laissez venir les enfants jusqu'à moi! » Puis, quand les enfants étaient venus, il ne les laissait point retourner chez eux. Il avait ainsi l'héritier d'Albret, les fils du duc d'Alençon, le petit comte de Foix, le petit duc d'Orléans, dont il venait d'être le parrain.
Il avait marié le comte de Foix avec sa sœur; il voulait marier le duc d'Orléans avec sa fille : le futur avait deux ans !
C'était une bonne précaution pour Louis XI que d'avoir le petit duc dans la main au moment où il
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livrait Gênes, Savonne et Asti, c'est-à-dire la plus belle partie de l'héritage de l'enfant : en échange de cet héritage, Sforza ne pouvait-il pas l'aider à prendre la Savoie
En attendant qu'il prît la Savoie, Louis en prenait les princes.
Un jour, le vieux duc Philippe de Bresse, chassé oar son fils, s'étant hasardé jusqu'à Lyon, le roi de France, son gendre, mit la main sur lui et le logea à Loches.
Loches, c'était la montagne d'aimant des Mille et une Nuits : une fois qu'on y avait mis les pieds, on ne s'en détachait plus.
Dans cette maison de Savoie, oii Louis avait pris femme, il y avait encore une fille à marier : il la proposa au roi d'Angleterre.
Le comte de Charolais vit le coup et le para, en faisant épouser à celui-ci Elisabeth Rivers, malgré Warvick, qui voulait donner à Edouard IV une
femme de la main de Louis XI, et malgré le lord maire, qui avait dit : « Avant que le roi d'Angleterre épouse cette femme, il en coûtera la vie à plus de dix mille hommes ! »
Cette fois donc, Louis XI fut battu par le comte de Charolais : c'était la revanche des villes de la Somme; le comteet le roi étaient manche àmanche.
Le bon duc était à Hesdin. Le roi lui envoya la reine et les princesses, puis il y alla lui-même, faisant l'aimable, le bon, l'empressé près du vieillard. Celui-ci ne parlait plus de ces malheureuses villes de la Somme, il les regrettait trop pour cela : Louis crut qu'il les avait oubliées. Il lui parla de lui racheterBoulogne, plus Lille. Le vieux duc n'osaitdirenon.
— Charolais n'y consentirait pas, répondit-il.
Un éclair passa dans les yeux de Louis XI.
— Bon ! dit-il, chargez-moi de mettre à la raison ce mauvais fils, et je vous le rendrai souple comme un gant!
Philippe se rappela comment Louis XI avait mis à la raison son père Charles VIL C'était dans un bois que le roi lui faisait cette confidence ; le bon duî eut peur de ce renard qui, sous sa peau, montrai une grifife de tigre : il se sauva.
Le roi ne voulut pas s'être déplacé pour rien : il utilisa ce voyage en allant visiter les marches de Flandre et de Picardie, Abbeville, Arras, Tournai, toujours selon son système, en petit train, sans pompe, comme un simple particulier; il avait conservé la haine des réceptions solennelles, des fêtes, des harangues.
A Abbeville, tous les habitants l'attendaient sur la grande place et dans les rues adjacentes; mais il fit rester son cortège à un quart de lieue de la ville, descendit de cheval, et entra seul et à pied, comriie si lui-même était un bon bourgeois de la ville.
On reconnut cependant qu'il était étranger, et des gens du faubourg l'arrêtèrent en lui demandant *
— Avez-vous rencontré le roi?
— Le roi, dit-il, c'est moi.
Mais les braves gens, le voyant avec son vieux chapeau et son habit râpé, le prirent pour un fou ou pour un bouffon, et commencèrent à se moquer de lui; ils le prenaient par son fort : Louis était le plus grand gausseur de son temps. Il prêta donc le collet; mais, comme il raillait cruellement, l'affaire menaçait de devenir mauvaise pour lui. En ce moment, par bonheur, le cortège arriva et le fit reconnaître; sans quoi il courait risque d'être lapidé.
Aussi, à dater de ce jour, il se mit à prendre des rues si détournées quand il entrait dans une ville, qu'il finissait par gagner son logement sans être vu, et souvent même avait-il quitté la ville sans qu'on sût qu'il y était entré.
Il s'ensuivit que, lorsqu'on attendait le roi quelque part, les échevins fermaient toutes les portes, hors une seule; si la ville n'avait pas de portes, les
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bourgeois barricadaient les rues, hors la grande rue. Il fallait bien alors que le royal voyageur passât par la porte restée ouverte, ou par la rue non barricadée.
Un jour qu'il traversait un village incognito, il eut besoin d'écrire une lettre; or, tous ses secrétaires étaient employés à des besognes diverses, et il n'avait personne près de lui qui pût écrire. — Le bon roi Louis, quoiqu'il fiit grand clerc, n'aimait pas beaucoup à écrire de sa main. — Il avisa, parmi ceux qui l'entouraient, un homme portant une écritoire à sa ceinture ; il l'appela.
L'homme s'empresse d'obéir au roi et débouche son écritoire pour en tirer une plume ; il en tombe deux dés.
— Oh ! oh ! dit le roi, quelles dragéessont celles-ci?
— Remedium contra pestent, répondit le clerc sans se démonter.
■— Tu m'as l'air d'un gentil paillard, répliqua le roi charmé de la réponse; tu es à moi.
Et, en eifet, à partir de ce moment, l'homme entra à son service.