CHAPITRE XII
Second Siège de Nancy par le Téméraire (25 octobre i476 ~ 5 janvier i477).
Pendant ces tergiversations des Suisses, Charles avait commencé le siège de Nancy (25 octobre 1476). Comme en 147b il établit son quartier général dans la Commanderie de Sainl-Jean ; mais, les bâtiments ayant eu fort à souffrir de la guerre, il fit construire dans la principale cour une tente en bois, divisée en plusieurs compartiments et ornée intérieurement de superbes tapisseries (1), Ily amoncela les étoffes d'orel de soie,la vaisselle plate, les objets en métaux précieux. Dans les logements de la Commanderie se cantonnèrent la suite et l'état-major de Charles. Outre le grandbâtard de Bourgogne, Antoine, et le sire de Bièvre,
[4) Elles couvrent aujourd'hui les murs d'une des salles du Palais de justice de Nancy. — V. sur la tente du Téméraire l'Histoire de Nancy, de Cayon.
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l'ancien gouverneur de Nancy, l'entourage ducal comprenait le sire de Contai, Hugues de Château- Guyon, Olivier de la Marche, son chambellan, auteur des Mémoires si connus; Josse de Lalain, gouverneur de Flandre; les comtes de Nassau, deRothelin, de Ghimai, de Campobasso ; les sires d'Ange et de Montfort,ces trois derniers que devait rendre inséparables dans l'histoire leur odieuse trahison; le chef italien Galeotto; Frédéric de Pforsheim, capitaine des auxiliaires badois fournis par l'évêque de Flandre et de Hainaut ; les sires de Vaus-Marcus, de Bretonville, de la Rivière. Tous portaient, ainsi que leurs hommes, une cotte blanche et bleue, une écharpe rouge et la croix de Saint-André (1).
Le nombre des assiégeants ne peut être fixé d'après les témoignages contemporains. Ni la Chronique de Lorraine, ni Commines,ni Olivier de la Marche, aucun Ae^Mémoires de l'époque ne nous renseigne à ce sujet. B'après le chiffre des soldats tués à la bataille du b janvier 1477, il est certain que l'armée bourguignonne étaitforte d'au moins 15,000 combattants, et M. Huguenin (2)
(i) Les Lorrains revêtaient par-dessus leurs armures an boqueton rayé de rouge, blanc et gris, couleurs do René. Ils avaient une écharpe blanche et, sur la poitrine et sur le casque, la croix de Lorraiae (à double branche).
[% Ristoire de la guerre de Lorraine et dit siège de Nancy {op.
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estime avec raison qu'elle en comptait probablement 20,000, ea égard aux renforts badois, luxembourgeois et anglais (1). Son artillerie était formidable. Elle fut, dès le début des opérations, dirigée principalement contre la porte de la Craffe et derrière la maison d'un nommé Jean-Claude, adossée au rempart. C'était grâce aux tranchées de l'année précédente, que les grosses pièces, les bombardes, avaient pu être braquées assez près de leurs objectifs pour qu'il fût possible de pratiquer une brèche dans la muraille (2). Ces tranchées furent les seules défenses qu'il opposa aux assiéçfés, dont il ne redoutait point les sorties, connaissant leur faiblesse numérique. Pour se protéger contre une armée de secours, il fit creuser autour de son camp un fossé dont le déblai forma une circonvallation. Cette ligne de fortifications ne fui même pas établie sur tout le périmètre des positions bourguignonnes : elle était interrompue pour laisser un large passage aux ruisseaux torrentueux et souvent débordés qui
(\) V. de Lacombe, U siège et la bataille de Nancy (op. cit.), p. 54-GS. — De Bsrante pense que l'armée du Téméraire o'éUit, en quittant la Bourgogne, que de 6000 honinies, maia qu'elle s'accrut considérablement par la jonction de ses reo/orts {op. cit., p. 115).
(2) Les fortes pièces étaieat posées sur des essieux fiies, eitre* niement solides, et couvertes d'un mantelet ou matttel formé de poutres et madriers très épais. — Pour ouvrir une brèche on tirait trois boulets trè^ rapprochés, qui faisaient tomber les pierres dn rempart.
descendent des côtes de Laxouetde Boudonville. En revanche une surveillance constante et une foule de sentinelles gardaient les Bourguignons de toute surprise.
Le service des approvisionnements n'était pas moins bien assuré que celui des grands-gardes. L'évoque de Metz fournissait des vivres abondants et les envoyait sous de solides escortes. Les pourvoyeurs de l'armée ne prenaient pas tous des précautions aussi minutieuses que celles dont le fidèle allié de Charles entourait ses convois. C'est ainsi que des gens de Rambervillers, amenant au duc de Bourgogne huit voitures chargées de vivres et de vêtements, furent capturés, eux, leurs chevaux, leurs chariots et leurs provisions, auprès de Ferrières (1) par Malhortie et un détachement de la garnison de Rosières.
Le l"' novembre, à 10 heures du soir, le bâtard de Vaudémont sortit de Gondreville ' (2) à la tête d'environ 400 hommes, traversa la forêt de Haye et fit irruption dans le village de Laxou,
{4) Ferrières, village bSti sur ud plateau k 15 kilom. Sud de Saint-NicolaB el â 11 kilom. Sud-Ooestde Rosières, sur un chemia allant de Bayon à Nancy.
(3) Gondreville, gros bourg, alors fortiBé, bit! à la lisière de la forêt de Haye, à la crête du plateau de ce nom, sur la rive droile de la Modeile, à 15 kilom. à l'Ouest de Nancy et à 6 kilom. è l'Est de Toul. La toute qui réunit ces deux villes passe â Gondreville. A cette époque elle n'était qu'un cbemia peu praticable, mais le plus direct. i:
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— uo — qu'occupaient les Bourguignons. Il massacra tous ceux qu'il rencontrait. D'autres, qu'il n'avait pas aperçus, sonnèrent le tocsin dans le clocher. L'alarme fut aussitôt donnée dans le camp, où s'allumèrent « torches et fatlots ». De leur côté, les défenseurs de Nancy, entendant les cloches de Laxou et la rumeur qui s'élevait des tentes ennemies, «commencèrent à tirer tous de leurs canons» . Le Téméraire marcha sur Laxou, mais, rendu prudent par une cruelle expérience, il s'arrêta un peu plus loin que la moitié du chemin, « cuydant avoir la puissance (le gros de l'armée) du duc René » devant lui. La garnison de Gondreville eut tout le loisir de s'en retourner sans être inquiétée aucunement. Elle emmenait « plus de trente chevaulx.harnois d'armes, bagues et tout ce qu'elle pouvait emporter » (1).
Une troupe de 400 Bourguignons venant de Dijon avait, sans rencontrer d'obstacle, passé à Bayon, Neu\'iUer et Richardménil. Elle crut pouvoir se loger à Tonnoy (2) sans y courir plus de danger que dans les autres villages ou bourgs par lesquels on avait cheminé jusque-là ! Mal lui en
(1) Chronigue. col. 83 et 89.
(2) Bourg à 16 ktlom. Sud (i vol d'oiseau) ou à 19 kiloœ. {par le plus court chemin) de Nancy ; — à 1i kilomètres Sud-Sud -Ou est de Saint- Nicolas - à iO kilom. Ouest de Lunéville et 9 kilom. au nord de Bayon. Comme cette dernière T:lle, Tonnoy, fortlDée, commandait Ja TÏve droite de la Uoselle.
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prit; « Un homme qui de ladicte Tonnoy estoit, vint à Rozieres vers le capitaine Malortie annoncier : « Monsieur, à Tonnoy une compaignie de Bourgongnons, environ quatre cens, là sont losgiez. Se croire me 'vouliez, je m'oblige à perdre le corps que par mon moyen seront destroussez. Je sçais la manière par oùondoict entrer; à l'heure de minuict seurement vous mènerai. » Malhortie fit prendre les armes à sa troupe et, guidé par le paysan, la conduisit, lanuit venue,direct6ment sur Tonnoy.
Le guide les fit pénétrer dans la place avant que l'éveil eût pu être donné par les nombreuses sentinelles qui la gardaient. Les Lorrains se ruèrent sur leurs ennemis, les enfoncèrent, les poursuivirent de rue en rue, de maison en maison, surprenant beaucoup d'entre eux. que les cris de leurscompagnonsd'armesvenaientàpeine de tirerd'un profond sommeil. Une partie de la garnison échappaau sort commun en s' enfermant dans le château. Quand les assaillants eurentpillé tous les bagages de leurs adversaires, « tous les harnoiset joyaulset plusdesept vingts chevaulx », ils rentrèrent à Rosières avec leur butin, avant la fin de la nuit. Lorsque le jour se leva, les Bourguignons du château de Tonnoy, n'apercevant plus leurs agresseurs, se hasardèrent à quitter leur refuge,mirent le feu à trois ou quatre maisons el coururent à bride abattuej usqu'à Nancy . Aussi-
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tôtarrivéSjilsdemandèl'entà parierau Téméraire, qui se montra fort courroucé de ce nouvel exploit des Lorrains. Il jura « que, après Nancy prînse, il en ferait vengeance d'aultre costé ».
Le 1*' décembre, les sires de la Rivière et de Couche, envoyés du camp de Nancy en Bourgogne par leur prince, étaient parvenus dans un village de la Lorraine méridionale, que la Chronique appelle Domaire et qui doit être Dompaire (1). Vautrin Wisse, qui avait quitté Bruyères (2)pourexplorer les campagnes environnantes et avait rejoint des batteurs d'estrade envoyés de tous côtés par les gouverneurs d'Epinal, fut averti du passage des deux seigneurs bourguignons. Il se mit à la tète de 200 hommes « tant à cheval comme à pied » et poussa jusqu'à Dompaire. Comme ils approchaient de cette localité, ils rencontrèrent une femme qu'ils interrogèrent. Elle leur apprit que les Bourguignons étaient , partis depuis deux heures. Quelques partisans furent envoyés à la découverte et revinrent confirmer la nouvelle de ce départ. On résolut alors
(1) Dompaire, acluellemeDï chef-lieu de canton, aulrefois ville Torte qui commandait ta route d'Epinal à Mirecourt (à 30 kilom. Ouest de la première de ces villes et à 15 kilom Sud-Est de la seconde).
{%) Bruyères [30 kilom. Est d'Epinal), aujourd'hui cbeMieu de canton de 3000 habitants, était une des plos anciennes et des plus importantes places des Vosges au moyen Age.
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143 — de gagner en toute hâte Fontenoy-le-Cbâteau (1) et d'y guetter les deux voyageurs ennemia. Guidée par des habitants du pays, toute la troupe franchit les bois pendant la nuit et parvint deux heures avant le lever du soleil sur la route qui mène à Fontenoy, au sud de cette place. Ils s'embusquèrent « en bonne ordonnance, prenant sainct Nicolas en ayde ». Au point du jour survinrent « deux hommes » qui se dirigeaient vers le bourg. L'un deux fut pris, l'autre s'échappa en se réfugiant dans la forêt, où les cavaliers ne purent le poursuivre. Les piétons étaient restés en arrière. Ce fugitif courut jusqu'à Fontenoy. Il y arriva au moment où les sires de Couche et de la Rivière allaient monter à cheval. Il s'avança vers eux et leur dit : « Messieurs, où voUez-vous alUr ? Je vous certifie que îcy à ung quart de lieue une grande puissance de gens d'armes trouverez. Dieu m'a aydé : d'eulx suis eschappé, mais mon voisin y est demouré ! » Renonçant à continuer leur voyage, ils firent fermer les portes et mettre la ville en étal de défense. Les habitants, « cuydant que ladicte Fontenoy on voulut embler ou assiéger », portèrent « pien-es et artilleries es
(I) Fontenoy^ ancienne ville forte de 3S00 âmes, rendue célAbre depuis le ivm° siècle par te poète Gilbert, né dans un de ses hameaux, — Elle gardait l'entrée de la Lorraine au Sud, à l'origine d'un déliiè des monts Faucille, creusé par le cours du CoDey, affluent de gauche de la SaOue.
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tours et sur les murailles (1) » (2 décembre 1476).
Pendant ce temps, Wisse et ses compagnons se morfondaient en embuscade, par un froid rigoureux. Vers dix heures du matin, ils virent arriver de Fontenoy une femme qu'ils arrêtèrent.
Elle les informa de ce qui s'y passait. Pour se dédommager, ils parcoururent en tous sens les environs de la place et se vengèrent de la résistance opposée par ses habitants en mettant au pillage Fontenoy-la-Ville, Menon, Selancourt, Saint-Remy et Saint-Loup, ils firent une trentaine de prisonniers et emmenèrent à Epinal un grand nombre de bestiaux. Us s'étaient emparés de plus de trois cents pièces d'argent, qu'ils se partagèrent.
Huit ou dix jours après, des Gascons, Picards et Bourguignons, qui formaient la garnison de Fontenoy-le-Château, ravagèrent plusieurs villages de la prévoie de Dompaire, notamment Bains (2), Gironcourt-les-Forges (3), et firent une pointe jusqu'à Epinal. « Les hommes et tout leur bestail prinrent et emmenoient. Les femmes des
(1) Chronique, col. 90.
12) Bains, c!ier-Iicu de canton de 250D babitanls, sur le Bagnerot, étaitdéjà une slation thermale au temps de l'occupation romaine. — T kilom, seulement la séparent de Fontenay^le-Chftteau, tandis que Dompaire est à iO kilam, au Nord.
(3) Gironcourl, village l^ti aurle Qancsudde la principale chaîne des Faucilles, au nord de% vallée du Coney, à 35 kilom. Nord de Bains et 13 kilom. Sud-Eft. de Dompaire,
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Foires (1) du poinct du jour es portes d'Espinaï estoient, desquels aux capitaines feirent complainctes, disant que certains Bonrgongnons les avoient couraea et tous les hommes et bestiaux tous emmenoieat, sans les aultres bagues et robbes qu'ils avoient. » Ces femmes ne pouvaient dire si l'ennemi était en force. Vautrin Wisse et les autres chefs lorrains qui se trouvaient à Epinal rassemblèrent leurs hommes et, la nuit venue, par des chemins couverts de neige, ils marchèrent du côté de Fontenoy sous la direction de Spinaliens connaissant bien le pays. A une lieue et demie de ce bourg, ils rencontrèrent tout à coup, dans une prairie, leurs adversaires qui campaient. « Là ung biez on avoit eommencié : les paux, la tonne y estoient. » Invoquant saint Goëry, patron d'Epinal, ils fondirent sur les Bourguignons ; ceux-ci n'eurent pas même le temps de se mettre en déf6nse,ni de faire usage de leurs armes : ils furent tués ou pris. Leur guide arracha de son chapeau ta croix Saint- André, la foula aux pieds et s'écria : n Dieu vous a icy amenez : ces Bourgongnons nous tourmentoient et n'osions en nos maisons demeurer. » Son but était apparemment de sauver sa vie et de n'être pas fait prisonnier. Aussi l'auteur de la Chronique observe-t-il : « Pour ung mauvais Gascon il estoit res-
(t) Village â s kilom. Ouest d'Epîaal.
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puté. » Quoi qa'il en fût, lui et les autres paysans lorrains dont on s'était emparé furent mis en liberté. Bien plus, leurs bestiaux et tout le butin qui leur avait été enlevé leur fut rendu (1).
Le 10 décembre, André de Haraucourt, sire de Brandebourg, et le sire de Soye quittèrent à leur tour le camp du Téméraire pour se rendre, le premier à Darney, le second en Bourgogne.
Comme ils arrivaient auprès d'une ville que la Chronique ne nomme point (2), ils rencontrèrent des bestiaux pâturant dans une prairie. De Brandebourg les fit prendre par ses gens. A cette vue la garnison lorraine de la place voulut faire une sortie iwur les reprendre. Son commandant, Jean Gonnel de la Terre, s'y opposa, disant : « Gardez n'y aller mye ; peut estre que grand nombre sont ; par quoy vous seriez tous perdus ! » Trois Gascons et plusieurs babilants lui désobéirent : ils s'approchèrent des troupeaux que l'ennemi laissait paître sans même avoir l'air de les surveiller. Ils n'avaient pas aperçu l'embuscade que venait de leur tendre l'escorte des deux seigneurs : dix-huit à vingt d'entre eux furent pris. De Soye laissa tout le butin à d'Haraucourt, qui emmena bêtes et gens à Darney. Là les paysans
(1) Chroniqw, col. 90, 91.
(3) Ce doit être Dompaire, qui se troave à la fois sur la roul« de Bourgogne et sur celle de Darney (30 kilom environ séparent ces deux chers-lieui de caoton).
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prisonniers furent enfermés dansune grosse tour et les trois Gascons pendus à un arbre. Ceux qui, parmi les captifs de ïa tour, parurent à leur vainqueur a des plus sufïisans « furent chargés d'aller dans leur pays réunir deux cents florins, somme à laquelle était fixée la rançon commune. Les prisonniers qui restaient à Darney ne demeurèrent pas inaclifs. Chaque jour à la môme heure, trois gardiens leur apporlaient à manger. Les captifs s'élancèrent sur leurs geôliers comme ils entraient, les bâillonnèrent, leur attachèrent solidement bras et jamlies et avec leurs chemises, dont ils les avaient dépouillés, ils firent une corde, grâce à laquelle ils descendirent du haut de la muraille dans les fossés. Ils s'enfuirent, qui à Mirecourt, qui à Epinal (1), où il? rencontrèrent ceux de leurs compagnons auxquels avait été confié le soin de trouver les 200 florins. Justement, ces derniers apportaientau sire de Brandebourg la rançon queleur avaientprêtée les Spinaliens. Ils la rendirent aussitôt et avec joie ans prêteurs (2).
Tandis que les garnisons disséminées par le duc de Lorraine dans ses villes fortes interceptaient les communications de l'ennemi aussi
(1) Hirecoart est à 35 kilom. au nord de Darne; ; Epinal à i5 â l'Ebt- Nord- Est.
(2) Chronique, col. 91 .
souvent qu'elles en avaient l'occasion (1), les défenseurs de Nancy résistaient vignureusement aux attaques bourguignonnes. Ils étaient secondés par les diversions que tentaient les gouverneurs de Lunéville et de Rosières. Malhortie, qui, comme nous l'avons dit, avait repris le commandement de celte dernière place, apprit que nombre des assiégeants de la capitale, souffrant cruellement de la faim et du froid, très rigoureux alors. <i secrestement du siège se despartoient » pour se ravitailler à Saint-Nicolas et y coucher dans des maisons chaudes. Le 26 décembre, à minuit, il fit sortir de Rosières sa petite armée, opéra sa jonction avec la garnison de Lunéville commandée parHonnestein, et marcha sur Saint- Nicolas, que les deux troupes lorraines envahirent de toutes parts. » Tous les Bourgongnons que povoient trover tous à mort les mectoient ; de grans colps de couleuvrines, d'arbalestes, d'espées, de picques etde hallebardes les faisoient morir. Aulcuns Bourgongnons dedans l'église entreirent. Quand dedans feurent, se meirent en deffense, comme une forteresse ; d'arqués, d'arbalestes commencèrent à tirer. Quand les Lorrains
(1) Tellement que Charles n'osa point, malgré sa pénurie, bjre prendre i Luxembourg uo dépût d'argent qu'il y avait laissé (de Baraote, p. 12«-1SS) et qui, d'après CommiDes, était d'au moins 450,000 écas (I. V, ch. viii, V alinéa, tn medio).
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veireat ce, ensembles tous se meirent, donnèrent l'assault à l'esglise et, par force d'estre vaillans, ils entpeirent dedans, commencèrent à toaa tuer. Eulx veant qu'ils esloient perdus, pour cuyder esti-e sauves, mentirent sur le grand autel, tenant Saint-Nicolas embrassé, demandant mercy. Rien ne leur vallut qu'ils ne feussent tuez. Quand les dicts Lorrains veirentqueplusn'en treuvoient, sont allez par toutes les estables ; tous les cMvaui ont pris : dix-huict cens en y eust. Leur hamois et bagages, tout ce que ausdicts Bourgongnons appartenoit, audict Rozières tout ont enuuenez (1). »
Les malheureux qui avaient échappé à ce massacre s'étaient empresses d'en porter la nouvelle au duc de Bourgogne. Le Téméraire furieux ne put se résoudre à laisser ce désastre sans vengeance. Prenant avec lui une partie de ses troupes, il marcha contre Rosières, sans faire une seule halte, « cuydant de la première venue entrer dedans ». En les apercevant, Malhortie réunit toutes les forces dontil disposait en une colonne serrée, qu'il lança contre ses adversaires avant qu'ils n'eussent le temps de se reconnaître. Ils furent enfoncés. Charles vit qu'il avait affaire à un ennemi sérieux. Il constata, en outre, que Rosières était entouré de marais n'en permettant
(1) Chronique, col. 93.
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point l'abord. II crut sage de retourner à son camp, qu'il avait dégarni d'une portion considérable de son armée dans l'espoir d'enlever Rosières sans coup férir : « Sainct Georges, dit-il, je voîsbienque jenelapeuxaveoir pourle présent; retournons devant Nancy, et dez que j'ay de la dicte Nancy jouissance, de tous ces advenluriers j'en feray la vengeance. » Les défenseurs de Rosières saluèrent de quatre décharges d'artillerie le départ de ses assaillants. Cette ironie meurtrière augmenta le courroux du duc. A peine rentré sous sa tente, le Téméraire y convoqua son conseil de guerre, pour lui signifier « que à toute diligence Nancy convenoit prendre, disant que si longuement icy demouroient, ces gens-cy à l'entoar molt de maux nous feront (1). »
De son cOté, René II ne demeurait pas inactif. Il n'était cependant point parvenu à mettre fin aux hésitations des Suisses, bien qu'il fût vaillamment secondé dans ses démarches par des ambassadeurs de Louis XI et par ses propres conseillers, Bassompierre, Jean de Baude et Sufi'rein de Baschi, maître de l'hôtel ducal. Avec leur aide (2), il réussit à vaincre les incertitudes d'hommes politiques très influents dans les Conseils cantonaux. II obtint même l'appui d'un de
(1) Chroniqiu, col. 93.
(2) V. sur î'inUrvenlioa du roi ea ea bveur, Gommines, 1. V,
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ses compagQODS d'armes de Morat, le maître échevin de Zurich, HansWaldmaan, tanneur de son état.tout puissantdans l'exercice de ses fonctions ; « car, dît la Chronique, celui que maistre esohevin est par l'année eat obey comme se fut prince. » Le môme document rapporte en ces termes un discours qu'il prononça devant le Conseil de Zurich (1) ; « Vous tous, Messeigneurs quim'escoutez.véezcommentvecy ce jeune prince le duc René, qui nous a si loyaument servy devant Moratte, a mis son corps à l'adventure. Nous sommes tous tenus à luy. Je vous dis certainement, quoique liégeault (le légat) ayt dict et proposé de M. de Bourgongne que luy voilions pardonner : je vous advise que se de Lorraine seigneur estoit, s'il debvoit tout perdre, fera alliance avec les plus grans ; au plus tost qu'il porra, grande guerre nous fera ; car tout ce que ledict LiégeauU a dict ce n'est que pour nous abuser. Et pourtant, Messeigneurs, nous debvons ayder de toute nostre puissance ce duc René, et se ainsy faisons que par nous son pays seoit recovré, ledict duc René demourera seigneur. C'est ung pays de quoy nous nous povons à l'advenir servir. Ledict duc René et tous les siens demeureront à jamais nos amys. Je dis d'opinion que luy debvons donner secours ; et vous tous mes
(0 Chronique, c«l. 93,93.
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compaignons. qu'en dites^TOUs ï » Tous les conseillées répondirent . « Nous le debvons faire ! " Aussitôt ils firent prier le duc de Lorraine de venir les trouver. Il se rendit en hâte à leur appel. Un ouP3,apprivoisé (1), dont il était souvent accompagné dans ses promenades, le précédait et gratta sans hésiter à la porte de la salle du Conseil, où il l'avait vu entrer à plusieurs reprises. En entrant, René salua « moult humblement », « grande révérance firent audict prince i> ; pnis l'échevin lui adressa la parole ; « Monsieur, lui ditil,ne vousesbahissez, secours nous vous voilons donneretau plus bref que nous perrons. «Transporté de joie, il les remercia vivement. «A l'ayde de Dieu, s'écria-t-il, je prendray peine à mectre horsmon ennemy de Lorraine, mon pays. Demain, répliquèrent-ils, au matin reviendrez, et ung jour prendrons pour nos gens vous deslivrer : » Il n'eut garde de manquer à ce rendez-vous.
Quand il fat, le lendemain matin, dans la salle du Conseil, il lui fut demandé pour quelle époque il voulait du secours. « Dedans Noël », répondit-il. Les conseillers lui en promirent pour ce moment et, sans tarder, ils expédièrent des messagers à Berne, Fribourg et Soleure. Les lettres dont ils
(1) De tout temps les BerDois ont éleva des ours brans, an bouvenir de celui qui figure dans les armes de leur ville. Actuellemeot encore il existe à Berne une fos^e aui ours bien conoue, à l'entrée des Bœrengraben (jardins aux ours).
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-étaient porteurs mandaient aux confédérés « que de tout le pays fussent bien embastonnez et en armes tant à chivanlx comme à pied, sans désobeyr, tous autour de Zurich fussient sans faillir à ce No0l. C'est, ajoutaient-elles, pour secourir ce jeune duc René (i ). »
Suffrein de BaschitbienquesoufTrantde la fièvre, s'offrit à porter aux Nancéiens la nouvelle du secours qu'ils devaient attendre des Cantons. René accepta en le félicitant de son courage. Le Maître de l'hôtel ducal partit aussitôt. Il arriva sans encombre à Vaudémont et y annonça la venue des Suisses. Tous dirent: « Monsieur le Maistre, tous sommes Joyeulï des bonnes nouvelles qu'apportez avez. » Malgré son indisposition et la fatigue du voyage,- il lear proposa, en ces termes, de ravitailler Nancy : " Messieurs, se croire me voilez, nous ferons entreprinsetoutecestenuictà la couverte; yrons à l'ayde de Uieu, dedans Nancy entrerons. Si aucune guide aviez pour vous bien guider, jesuisd'opinionquedebvons allir. Cents de Nancy, quand ils nous verront, moult joyeulx seront. Les nouvelles du secours leur dirons par quoy tout joyeux en seront. » Quelqu'un répondit; « Messieurs serentreprinsefare voilez, jesçay tous les chemins; bien vous conduirez parderrier le
H) CImmique, col. 93-93 ; — V. aussi D. Caluet, op. r.it., t. Il, col. iaS2etia53.
boUevart : de l'artillerie n'y a nulle tranchiez pour cause des eaux qui des montagnes devallenl (1). Là y a grand quartier, là vous mesneray et tout secrestement en droict ledict bollevart entrerons dedans (2). » Celte offre fut acceptée avec empressement et, chacun se chargeant de poudre, de viande salée et d'autres provisions, tous partiront de Vaudémont, à l'exception de Collignonla- Ville et du Maître de l'hôtel Chariot, qui se chargèrent de garder la forteresse avec une poignée d'hommes. Le petit corps expéditionnaire gagna l'abbaye de Clairliea, au milieu de la forêt de Haye, entre les villages de Maron et de Villersles-Nancy (3). Il y reprit des forces mais ne se coucha point ; à minuit, il se dirigea en silence vers Laxou, tourna ce village en suivant la crôte du plateau. N'entendant aucun bruit suspect, il marcha droit sur le boulevard, toujours dans le plus grand silence. Parvenus auprès des retranchements bourguignons, les Lorrains s'élancèrent en avant, l'épée à la main, criant : « Lorraine ! » Quelques-uns réussirent à entrer dans la ville, où ils apportèrent la réconfortante nouvelle des préparatifs de René II; d'autres, moinsprompts, se vi-
(1) Nous avons signalé l'iaterruption de la circonvallaitOQ ea cet endroit.
{%) Chranique de l'irraine, col. 9i.
(3) Clairlieu est à 7 kiiom. eaviron d« cette ville. Il avait fait un< marche d'au moins 3S kilom. en une seule étape
rent baprerlechemia par leurs ennemis et furent contraints de repartir pour VauJémont. Suffreïn de Baschi fut pris dans une tranchée où il s'était égaré en raison de la profonde obscurité de la nuit. Il fut conduit devant le Téméraire. Exaspéré de son audace, le duc « jura Saint Georges que incontinent pendu seroit. » Campobasso et Galeotto, qui avaient connu en Provence le prisonnier, supplièrent Charles de lui laisser la vie sauve, disant qu'il estoit gentilhomme de bonne maison u et qu'en l'échangeant contre des Bourguignons prisonniers des Lorrains, on pourrait obtenir la mise en liberté de plusieurs d'entre eux et des plus nobles : « Pour or ne pour argent poiuct (les Lorrains) ne le laisseront entre nos mains. » Sans daigner leur répondre, il fit venir le prévôt de la maréchaussée et lui ordonna <i sur la vie » de faire pendre le captif. Suffrein se jeta aussitôt à ses pieds, en l'implorant : « An nom de la passion, saulvez-moy la vie et ne me faites ainsy po vrement mon r. Je suis bien asseuré que dix ou douze des meilleurs prisonniers que les Lorrains tiennent, por moy les aurez, » Le duc lui répondit que toute prière était inutile. Les comtes de Nassau et de Chimay , le sire de Bîèvre, le Grandbâtard Antoine implorèrent à leur tour sa clémence : leur intervention fut inutile. Campobasso dit alors : « Monsieur, il a faict comme léal serviteur ; sy ung de nous estoit prins en vous ser-
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vant, oa le pendroit; vous ne seriez pas content. Vous certl&e que sy morir le faictes, beaucoup devoBgens morront pourluy! » Pris d'une fureur insensée, le Téméraire souffleta son favori du revers d'une main couverte de son gantelet. Ni le comte, ni personne n'osa plus dire mot. Charles s'adressant au prévôt s'écria : « Va faire ton dehvoir ! Par Sainct Georges, se son maistre tenois et tous ceulx qui dedans la ville sont entrez, tous les ferois pendre et estrangler ! Prévost va, mène l'en et fas ton debvoir ! » L'ofScier fit signe à ses ff mareschaux n d'emmener leprisonnieret les conduisit, à la lueur de « torches et fallots », non loin du faubourg Saint-Thiébaut (1), sur le bord du ruisseau de ce nom, déversoirde l'étang Saint- Jean. Le long du chemin, Suffrein essayait tantôt d'attendrir, tantôt de terrifier le prévôt. « Hélas! dipait-îl, ce duc n'a pitié de moy. Quand mon bon maistre les novelles sçaura, que dira- il î Moult courroucié sera. Hélas ! prévost, je te prie que j'ay aucun sieur d'esglise por moy confesser. Je vois que ledue a grand tort de moy fare mourir d'une sy cruelle mort. Hélas! por bien servir mainctenant me faut morir ! » Il fut confessé. Il invoqua Dieu et la Vierge, leur demandant pardon de ses péchés et les priant de recevoir son âme. Une échelle venait d'être appliquée contre un ar-
(1) Au Sud-Est de Nancy.
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- f57 bre ; le prévôt l'y fit monter. Un aide passa une corde au cou du malheureux et son corps fut précipité dans le vide (1).
En arrivant à Nancy, ceux do la garnison de Vaudémont qui avaient pu y pénétrer s'étaientvite aperçus de la disparition de leur chef. Présumant qu'il était prison tué, ils déléguèrent trois d'entre eux pour négocier sa rançon ou ses obsèques. Ces députés montèrent sur le rempart et crièrwit : « Sy a-t-il nul gentilhomme qui à nous veuille parler? » Antoine de Bourgogne, qui passait à ce moment dans une tranchée voisine, leur fit demander ce qu'ils voulaient. Us répondirent :
« Noos voudrions prier que, se Monseigneur le duc ou aultre ait le maistre d'hostel Chiffron (2) prisonnier, que dolcement soit traicté, car il ie vault, parce que du duc René et de tous nos aultres, il est fort aymé. » II leur fut répliqué: « De luy plus ne l'attendez : M*' le ducl'afaict pendre et estrangler! » — « Oh! s'écrièrent- ils, le grand mal qu'il afaict; de lui n'a-t-il eu pitié. Vous supplions qu'il vous plaise de parler à M. de
(1) CAronigiu da Lorraine, col. 9i, 93. Commines (I. V, ch. vi) attribue â Campobasso, dans cette affaire, un lout auire rble que celui que lui fait jouer la Chronique. Loio d'intervenir en faveur du priioDiiier, il l'aurait fait eiéculer, pour qu'il ne révélât poinl sa tnbison au Téméraire. — V. aussi Aubert-Roiand, op. cit., p. iRi à 267.
[i] C'est ainsi que la Chronigue, Commines et A. Roland appellent Saffrein de Bascbi, qu'ils nomment aussi ■ de Vascbiàres •
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Boulogne : puisqu'il est mort, que nous ayons son corps. C'est ung chevalier qu'estoit à priser, au moins, se le corps avons, en saincte terre le ferons enseputturer. Le duc et tous vos aultres de nos tous et dehors aurez le bon gré. •> Le Grandbâtard alla immédiatement trouver le duc et lui dit, au nom de tous les seigneurs bourguignons : « Monseigneur, puisqu'avez faict vostre volonté de ce povre gentilhomme, nous vous supplions que le corps leur faictes délivrer (aux Lorrains). Croyez qu'ils le demandent por le mectre eu saincte terre honorablement, car de luy sont bien courrouciés; il estoit de tous bien aymé. » Ce ne fut point sans se faire violence que le Téméraire autorisa la remise du cadavre aux Nancéiens. Dès qu'il en eut la permission, Antoine de Bourgogne ordonna au prévôt de dépendre Suffrein, et à quatre gentilshommes de le porter jusqu'à la ville, couvert d'un drap de soie. Lui-môme précéda le fuQèbre cortège et, s'avançant au bord du fossé, il cria: « Messeigaeurs, voici le corps. Où voilezvous qu'il soit portez?" On lui répondit du haut de la courtine : « Monsieur le Bastard, faictes trêves, jusques à ce que l'aurez deslivrez ; que nul n'enlrepreigne et que tout soit cessié jusques à ce que le corps nous aurez deslivrez. » Il enjoignit à son escorte et à tous ses hommes d'armes présents de se retirer. Le pont-levis de la poterne du Vieil-Aitre fut abaissé. Des hommes sans ar-
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mes ea sortirent, remercièrent le Grand-bâtard et les porteurs qui le suivaient, chargèrent le corps sur leurs épaules et l'introduisirent dans la ville, où il fut reçu par le clergé, les nobles et une foule d'assistants de toute classe. Chaque paroisse avait envoyé ses prêtres. Ils conduisirent le mort en procession et à la lumière des flambeaux jusqu'à la collégiale Saint-Georges, au son des cloches de la cité entière. Après un office chanté par tous les clercs, le Maître de l'hôtel de René II fut enterré dans le chœur de cette église, auprès du duc Kicolas, sous lequel il avait servi. Le lendemain, des messes furent dites à son intention par chacun des prêtres de Nancy. Les hostilités, pendant ce temps, demeuraient suspendues de part et d'autre (1).
Malgré les égards montrés aux assiégés par Antoine de Bourgogne, ils conçurent une vive indignation contre Charles de l'exécution du pauvre Suffrein, et résolurent d'en tirer vengeance. Dèslesurlendemaindesapeadaison, un peuavant le jour, ils firent monter sur la grosse tour un prisonnier bourguignon, le revêtirent d'une longue robe noire, le coiffèrent d' » ung beau bonnet », lui mirent des gants aux mains, une corde au cou et attachèrent cette corde à « ung gros baston » qu'ils passèrent au travers d'une fenêtre en
(\) Chronique, col. 95-96; — Âubart Roland, p. 367-26S.
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poussant le malheureux -dans le vide, où il se débattit jusqu'à ce que la traction l'étranglât. Lorsque le soleil se leva, les assiégeants aperçurent le pendu et en informèrent leur prince. Quelle que fut la justice de cette représaîUe, elle exaspéra le Téméraire: « il fut quasi hors de sens », dit la Chronique de Lorraine, et il jura d'exercer une vengeance terrible sur les défenseurs de Nancy, car « bien aveoit espérance que de Nancy brief seigneur seroit et que tous ceuls que ces maulx luy faisoient qu'il les pugniroit tellement que novelles en seroit d'icy à mille ans (1). »
Quand René II apprit la mort de son Maître d'hôtel, il eu fit part au Conseil de Zurich et, d'accord avec les Conseillers, il écrivit à tous les commandants des places de Lorraine pour leur enjoindre de pendre, « sans aulcune rémission, tous les prisonniers bourgongnons qu'ils avoient et tous ceulx qu'ils prendroient w , en leur faisant attacher au bras un écrifeau portant : « Nous mourons pour la mort du bon maistre d'hostel Chiffron (2). » Cet ordre impitoyable et inique fut exécuté ponctuellement dans toutes les places qui le reçurent. Il paraissait absolument équitable non seulement aux garnisons lorraines, mais
(1) Chronique, col. 96.
(3) Idem. V. dans l'ouvrage (cîtâ prâcédemmeat] de Nicolas Remy « [eite de oette lettre ducale.
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à la plupart des contemporains. Il leur semblait que le supplice d'an noble, courageux et innocent, ne pût être expié que par le massacre d'une foule d'inconnus, dont le seul crime avait été de servir un prince ivre d'ambition. A Epinal. à Mirecourt, à Lunéville, à Rosières, àGondreville, des potences furent dressées et les corps de 120 malheureux s'y balancèrent jusqu'à ce que le bec des oiseaux de proie et la décomposition des chairs en fit tomber les sinistres écriteaux.
Ces assassinats juridiques eurent, du moins, pour effet d'humilier Charles: il vit que sa violence, loin d'en imposer à ses ennemis, les rendait irréconciliables, et les poussait à des résolutions sauvages. Dès lops, « triste se montroit. Tous les seigneurs parler ne l'en osoieut. » Un autre résultat des pendaisons fut de retenir les Bourguignons dans leur camp, d'où ils n'osaient sortir qu'en force, de peur de subir le sort des prisonniers condamnés d'avance à la hart. Le blocus de Nancy n'en fut que plus étroit. Il durait depuis deux mois. Il n'y restait presque aucune provision de bouche. Chaque semaine, ou tuait deux ou trois chevaux, et l'on mangeait en outre tous les chiens, chats, rats et souris qu'on pouvait découvrir. Dans une séance du Conseil de guerre, il fut résolu qu'on informerait le duc de Lorraine et les Gantons suisses de l'extrémité où se trouvait la place et qu'on les sup-
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plierait de la secourir avant Noël. La difficulté était de trouver un homme assez courageux pour traverser les lignes ennemies. On fit appel à toutes les bonnes volontés. Presque immédiatement se présenta au Conseil le Gascon Pied-de- Fer, qui tint ce langage héroïque dans sa simplicité : û Messieurs, se voilez, j'iray avec l'ayde de Dieu et les nouvelles lui porteray . » Le gouverneur lui répondit : u Pied-de-Fer, nostre amy, vous dictes comme ung homme de bien et ung bon serviteur. Les lettres nous vous donnerions ; mais de bouche tout leur conterez : se lettres aviez et elles vous estoient ostées, les Bourguignons sçauroîent nostre povreté. » Il répliqua : Bien, laissez moy fare ; au duc René bien luy sera dicte vérité, u Les officiers lui donnèrent une forte somme d'argent. Il partit à minuit, traversa le camp des assiégeants sans leur donner l'éveil et parvint à Rosières au point du jour. Il y fut accueilli avec enthousiasme et y prit un repas ; puis il repartit en toute hâte et, marchant jour et nuit, il ne s'arrêta qu'arrivé à Zurich. Il dit à René : « Monseigneur, tout battant viens de Nancey. Toute la seigneurie et tous les habilans à vous se sont recommandez ; vers vous hastivement m'ont envoyé, vous priant pour l'amour de Dieu que briesvement secours leur donniez; car je vous certifie qu'il y a desjà quinze jours que chair de bœuf, ne chair de mouton
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n'ont mangié. Aullre chose ne mangent que chairs de chevauls, chiens, chats, rats et ratles ; sans pain et via sont. Se ne vous les secourez, il sera forcez qu'ils se rendront. » Le duc lui répondit ; (I Pied-de-Fer, mon amy, vous soyez le très bien venu. Sont-ils tous en bon poinct ? » Sur sa réponse affirmative, René lui apprit que chaque jour, des contingents suisses venaient se grouper autour de Zurich. Il ajouta ; " Mon amy, se Dieu me donne la puissance de recovrer mon pays, de ce bon service que me faictes, ne l'oblieray. Tu veois que les Suisses secours me veullent douner, mais ils ne sont pas encore tous amassez. Au plus tost qu'ensemble seront, je les feray marchier, pour mener devant Nancy. Je crois, à l'ayde de Dieu, que des Bourgongnons serez vangiez. » Il lui domuL dis florins et reprit : « Pied-de-Fer, moD bel amy, dedans Nancey il te faut ritorner et à tous me recommander. Se leur dict que dedans ce Noël je les iray secourir. » Le messager reprit en toute diligence le chemin de la Lorraine, et il ne s'arrêta pour dormir qu'à Rosières ; mais il y apprit qu'une telle surveillance était exercée aux approches du camp ennemi qu'il n'osa tenter de le franchir à nouveau. Il résolut d'attendre à Rosières l'arrivée des Suisses.
LesNancéiens étaient dans une vive inquiétude en ne le voyant pas revenir. Cependant, ils ne parlaient point de se rendre. Seul un officier.
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simple aventurier, il est vrai, le capitaine Forlune, eut la lâcheté de ne plus vouloir endurer les privations que supportaient sans se plaindre les soldats et les habitants. Un matin, tandis que nul ne se défiait de lui, il monta sur le rempart, auprès de la porte Saint-Nicolas, et, faisant semblant de regarder dans le fossé, il y laissa tomber son chapeau. Quelques militaires de garde vouleiient aller l'y reprendre. 11 les en empêcha et leur dit ; « Moy-mesme iray le quérir. » Il descendit, prit sa coiffure et sortit du fossé en criant: t Vive Bourgogne ! » il courut jusqu'à une tranchée, où il demanda aussitôt à parier au duc Charles. Il fut conduit par quatre gentilshommes dans la tente de bois et dit au Téméraire : « Très hault et puissant prince, loul mainctenant de Nancoy suis sailly, moy qu'estoit capitaine de trente compaignons. J'ai congneuvostre majesté, me suis venu rendre à vous, pour l'advenir estre vostreleal serviteur. Montrés redoubtez seigneur, des novelles et secrets de la ville tout vous diray, ou accourchié (écorché) veuls estre tost vif, se dedans Noël tous ne viennent à vostremercy ; ils ne peuvent aultrement. Il y a jà trois semaines qu'ils n'ont quasy que mangier ; ils ne mangent que chair de chevaulx, chiens, chats et rats. Ils n'ont plus poldre pour tirer. La plupart d'entre eulx sont tous desliherez à heure de nuict d'ouvrir une porte et de tous s'enallir. Monseigneur,
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croyez de vray qu'en ces dangiers m'en suis eschappez. » Il exagérait dans ce tableau la noirceur de la situation des assiégés et leur attribuait sa propre lâcheté pour flatter l'orgueil du Téméraire. Ce dernier fut charmé des nouvelles qu'il lui donnait et de ses protestations : « Capitaine, lui dit-il, vous soyez le très bien venu : auprès de moy demeurerez. Sy tost que la ville auray, je vous promets des biebs vous feray. » La défection du capitaine fut, chose étrange, considérée par les Nanceiens comme un heureux présage et ils firentàce sujetlecalembourç; suivant: « Nous avions maie (mauvaise) Fortune ; au duc de Bourgongne est ritornée. A l'ayde de Dieu nos fortunes seront heureuses et toutes bonnes adventures viendront à nostre maistre le bon duc Bené(l)! »
Cependant leur anxiété allait croissant. N'ayant pas reçu les nouvelles que devait leur apporter Pied-de-Fer, ils ignoraient que les Suisses organisaient, en ce moment même, une expédition pour les secourir. Las d'attendre, ils acceptèrent avec empressement l'offre que leur fit un drapier de Mirecourt, nommé Thierry, de leur rapporter, dans huit jours, des renseignements sur les projets de René' II et des Cantons. Comme Piedde-Fer, il ne reçut que des instructions ver-
()) Chronique, col, 97-98,
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baies, de peur qu'une missive dont il eût été chargée né viat à tomber entre les mains de l'ennemi. Le Conseil de défense lui remit en outre six florins et il sortit de la ville à minuit, sans être inquiété par les Bourguignons. Il ne s'arrêta qu'à Rosières, y mangea, en repartit aussitôt après son repas, et, marchant sans cesse, il parvint à Zurich en cinq jours. Mis immédiatement en présence de René, il lui exposa la situation critique de Nancy et lui fit connaître la disparition de Pied-de-Fer. Le duc le conduisit aussitôt jusqu'au camp suisse, déjà considérable, en lui donnant l'assurance qu'il secourrait sa capitale, dès que tous ses alliés seraient venus au rendezvous : " J'ay espérance, ajouta-t-il, à l'ayde de
Dieu, de lui donner secours dedans ce Noël
Tenez, voilà dix florins pour vous ritorner. A tous me recommandez et leur dictes de tenir. » Il lui promit aussi de faire sa fortune (1).
Thierry, sans prendre le temps de se reposer, retourne en Lorraine et, ne s'arrêtant que pour manger, arrive en quatre jours à Saint-Nicolas. Il entre chez un de ses amis, lui demande nn o rouchet (2) », une serpe et un vieux chapeau. Ainsi déguisé, il se rend au bois de Saulrupt, sur
(1) Chronique, col. 98,99.
(3) Vêtement que les paysans metlatent pour travailler. C'était jne aorte de blouse ou vareuse, qu'une ceinture appliquait au beloin coDtre la taille.
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le chemin de Nancy. Il y coupe un fagot, et, te chargeant sur son dos, marche droit à l'hôpital Saint-Julien, à travers le faubourg Saint-Nicolas, construità l'est delà capitale. Des soldats ennemis qu'il rencontre lui demandent d'acheter son fagot. Il leur répond: « Je le voudrais bien, mais- elle est asseurée. Jà il y a quatre jours que ungdeLassus (Laxou) l'a asseurée. » On le laisse passer sans défiance. Un peu plus loin que l'hôpital, il s'arrête, dépose son fardeau, fait semblant de se reposer, tout en scrutant les alentours du regard, et, ne voyant personne qui le surveille, il descend précipitamment dans le fossé voisin, en criant: « Vive Lorraine! o Le pont-levis de la porte Saint-Nicolas est aussitôt abaissé et il pénètre dans la place, tandis que les Nancéiens tirent pour le protéger force coups de canon et de couleuvrines sur les tranchées. On accueille avec transport le courageux messager qui, avant de faire connaître le résultat de sa mission, veut aller à Saint-Georges rendre grâce « de ce que des Bourgongnons eschappé avoit. » Quand il a terminé ses prières, il est mené auprès du gouverneur, qui le reçoit entouré de tous les capitaines. « Créez de vray, leur dit-il ; j'ay veu les de quoy les Suisses grande armée font assembler. J'en ay veu plus de dix milz, je vous le certifie. Le duc m'a dict et promis, que je vous dise, que au plus tard dans huict jours toute l'armée ensemble sera
et à toute dîligeance vous viendront secourir, et si Dieu luy donne la victoire, des bons services vous aura toujours en mémoire (1). »
Les paroles de Thierry rendirent espoiret courage aux assiégés.Ils se défendirent avec plus d'ardeur que jamais. Par malheur, ils manquaient de munitions. Les dernières chaînes de poudre avaient été tirées pour assurer l'entrée de Thierry dans la ville. Le Conseil de guerre se demandait avec inquiétude s'il serait possible de combattre désormais l'artillerie ennemie et de la mettre hors d'état d'ouvrir une brèche. A ce moment, m^tre Michel Gloris, gouverneur de l'artillerie, apprit à ses collègues du Conseil que deux tonneaux de poudre avaient été cachés lors dp l'occupati onde Nancy par les Boui^uignons. Un bombardier du nom de Pierre vint à cette nouvelle proposer aux officiers de déloger une batterie que les assiégeants avaient placée en face de la Craffe pour en briser la porte. Il fut laissé libre d'agir à sa guise. Faisant hisser une grosse bombarde sur le haut de la porte elle-même, il l'afFute, la charge jusqu'à la gueule et la braque soigneusement dans la direction des pièces ennemies, puis il y met la mèche. Quand la fumée se dissipe, on voit les madriers du « mantel " bourguignon épar-
(1] Chronique, col. 99. — V. le dialogue deLud etQirâlie: V. auBsi CommiDeB, I. V, ch. vin, premier alinéa in Sue},
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pillés sur le sol et les artilleurs gisant auprès, morts ou blessés.
« Le duc deBourgogne quand les novelles ouyt, à peu qu'il ne feut hors du sens. Dict ; « Par Saint George des novelles ons ouys de ce garnement qui est entrez dedans ; mais, premier (avant) qu'il seoit quatre jours, je les auray et tous mourir les feray. » Il fit reconstruire pendant la nuit la batterie d'attaque et dès le lendemain matin, elle ouvrit de nouveau le feu. Medtre Pierre s'empressa de charger sa bombarde, « moult bien sa visée prit, le feu fit bouter. Le coup fut si cruel quel'emportit le mantel et mains y eut des tuez. Quand le duc Charles ouyt ce, il fut moult corroucié. Dict : « Saint Geoi^es, on m'avoit dict que plus de poldre n'avoient, mais on m'a abusé. Quoy qu'il darge, je les auray (1). »
Quelle que fût la vaillance des défenseurs de Nancy, leur situation devenait extrêmement précaire. Us résolurent, cependant, de tenir encore huit jours, Bien leur en prit ; René était en ce moment à Bâle avec l'armée suisse au complet. Il chargea l'auteur anonyme de la Chronique de Lorraine de se rendredans ce pays, pour y ordonner aux garnisons de prendre les armes et de se réunir toutes, le 4 janvier, entre Saint-Nicolas et Varangéville (2). Le messager se hâta de partir.
(I) Chronique, col. 400.
<2) Bourg, à 1 kilom. deSsiot-Nîcolas.
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gagna d'abord Bruyères et transmit l'ordre à Hamexaire, qui « bien joyeulr feut, » et « ne faillit mye que à cheval ne à pied, avec plus de cinq cens, portant la croix double, bien deslibérez de vivre ou mourir pour le bon prince René n . L'envoyé ducal se dirigea ensuite sur Epinal, où il trouva Jean d'Haussonville, Vautrin Wisse, Adam Sorne, le sire de Hardemont. « Tous feurent très joyeulx... Ils estoient environ cinq cens, B qui firent immédiatement leurs préparatifs. Le mandataire de René alla d'Epinal à Mirecourt, puis à Vaudémont, enfin à Gondreville. Partout, il fut accueilli avec enthousiasme. Partout les capitaines lorrains réunirent en hâte des * approvisionnements, en vue de la campagne qui allait commencer, et se préparèrentavec entrain à jouer une partie décisive. Puis ils se mirent en marche dans les premiers jours de janvier. Le duc de Bourgogne, averti de l'approche de ses adversaires, envoya trois cents lances (1) reconnaître leurs forces et incendier la ville de Saint- Nicolas, afin de les priver de leur centre d'approvisionnements. Les avant-coureurs bourguignons se heurtèrent dans la grande rue de cette cité
(1) La • lança g comprenant cinq combattsDts aa moins, BOUTent sept et plus (homme d'arme, écujer, piquîer, coule UTrinier, hallebardiar, parfois deux archers, un page et des coustitlers), c'était une petite armée de < 500 à 3000 hommes qa'il dirigeait contre Saint- Nisolas.
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contre les troupes lorraines, qui a à grands coups de lances et d'espées » les mirent en fuite. Poursuivis jusqu'au hameau de la Madeleine, ils durent se réfugier dans les bois, après avoir laissé quelques-uns d'entre eux sur le terrain. Les fuyards s'empressèrent d'informer Charles de leur échec.