CHAPITRE VI
Premier sièoe dk Nancy {24 octobre - 30 novembre 1475).
Ce fut le 24 octobre 147b que le duc de Bourgogne parvint en vue de la capitale des états lorrains. Malgré l'approche de l'hiver, il n'hésita pas à en commencer le siège : il avait une hâte extrême d'être en possession de tout le duché, car il redoutaitune intervention du roi de France. Louis XI était encore à cette époque en pourparlers avec Charles pour obtenir que le comte de Saint-Pol lui fût livré ; mais le 'Téméraire savait qu'après avoir satisfait sa vengeance contre le connétable et s'être débarrassé par sa mort d'un ennemi dangereux, l'astucieux monarque se retournerait contre son principal adversaire, la Bourgogne. Aussi relarda-t-il le plus possible l'exécution de la convention secrète qui devait coûter la vie à Saint-PoI : on se rappelle, en effet, que la remise du prisonnier parles agents bourguignons aux émissaires du roi eut lieu seule-
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ment le 24 noTembre. Â ce moment la prise de Kancy était assurée (i).
(4) • Je crois, dit CommineR, que ledtct dac s'aKendoit d'avoir pris la ville, avant qua le jour fust venu de bailler ledicl conneslable et puis oe le bailler poinct {Mémoires, ch, m, p. \ 13, col. i •^e 1'^ ditloQ Buchon, Paris, Duflîa, 1876).
Avant que Nancy fût invenii, ^a (^arniROo et des groupfsde partisane lorrainsavaient disputé pied à pied leur paysaui envahisseurs. La Chronique de Lorraine riipporie quelques-unes de ces escarmouches, parfoiâ très meuririâres. En voici le récil : • La garaîaoD estant daas Nancy, avant et premierque le<li<:t dac(de Bouigogne) arrivast, — environ quinze jours devant, — de jour en jour venoiODt Anglois et Flamands (en Lorraine). Ton» les capitaines allemands [à la solde de Itenâ II) feurant adverlis que de Nommenf [actaellement chef-lieu de canton, alors ville forte, b 22 kilom. nord en ligne directe de Nancy) une bande d'Angloîs cent ou six vingt il J avait; secrettemetit hors iiaillirent...,leurembu>K;3de mirent, en attendant leur venue. Ile (les Ang1iii<i] ne failllrint mye à venir. Comme près de Motlin (entre Nomeny et Nancy) estoient (les Allemands), saillirent hors de leur embuscade et donnâretil dedans lesdits An~ glois, tous lesquels furent morts ou prins. Leurs chevaui, bagues et barnûis, dedans Nancy tout fut mis à buiin. Ung allre jour, une allre entrepnnse feirent: auprès de Cul-de-fève (hameau voisin de Saint- Nicolas -de- Port], en embuscade se mirent en aitendant que alcnn passit. Vinct ung Cardinal liégeois, lequel six mulets avoit : on les laissa passer, en aitendant d'avoir le Seigneur à qui ils apparfenoienL Environ quart d'heure après, ledict Cardinal vint, accompaigné de dii-huiut ou vmgt cbevauli. Les Allemands hors de l'embusche saillirent, vindreol environner ledict Liégeois et toute sa bande, leur disant : • Rendez-vous, rendez-vous, ou vous estes prins! ■ Ledict Cardinal dict : * Messieurs, vous Véez que je ne suis pas homme de guerre, ains... j'ay de l'Empereur à porter le traictié de l'association que l'Empereur et le Duc Charles ont heu devint Nuss (Neuss) par ensemble et que en ioelle l'appoinctement de Is Lorraine est comprins dedans. ■ Lesdicis Allemands, oonsidtraat que Térité disoit, le recenrent et le taissirent aller. En se disparlant remercia toute la bande; pour leur paiement la bénédiction, le signe de la croix leur donna. Lesdicts àNaucy retournèrent (V. D. Cabnet, 4.*
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Les opérations avaient été menées contre celte ville avec une grande vigueur. Dès le 2b octobre, à huit heures du matin, Gampobasso s'était emparé des troupeaux qui paissaient en dehors des rempart de l'ouest. Deui heures après, le gros de l'armée bourguignonne, marchant en trois colonnes, apparut sur la crête du plateau de Haye, au-dessus du village de Laxou (1). EUeen descendit rapidement et se répandit en bon ordre dans la plaine.
A l'extrémité des rues de la Commanderie et du faubourg Saint-Jean se dresse, aujourd'hui encore, une tour ronde, au toit pointu et aux baies ogivales, vestige d'un de ces nombreux couvents que l'ordre militaire de Sainl-Jean avait bâtis au moyen âge.
A la fin du xv» siècle cette Commanderie était isolée au milieu des champs sur une éminence d'où il était aisé de surveiller Nancy : de ce donjon, la vue s'étendait librement jusqu'aux remparts de la cité et, par-dessus l'étang Saint-Jean, jusqu'aux faubourgs Saint- Thiébaut et Saint-Nicolas ; elfe embrassait, d'autre part, les pentes couvertes de vignes qui s'élèvent graduellement
t. III, preuves, col. LIX, LX). > Ce cardinal élait évidemmeDt le cardinal Forli, qui, comme nous l'avoas tu, avait réussi à fairo conclure des alliances entre la Bourgogne, l'Angleterre, la France et l'Allemagne et avait, par suite, isolé la Lorraine, abandonnée BU Téméraire.
, (l) A 3 kilora. ouest de Nancy.
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jusqu'à la vaste forêt de Haye. Ce lieu constituait donc un poste d'observation de premier ordre. Charles y établit son quartier général. U plaça son aile droite au delà de l'étang et la gauche au pied des côtes sur lesquelles s'accroupissaientles hameaux deTuricque et deBoudonvilIe. Pour compléter linvestissement de la place, il fit passer un corps important sur la rive droitede la Meurthe, de l'autre côté delà ville, sur le flanc du plateau escarpé de Malzéville et dans le village du même nom.
A peine les tentes des assiégeants étaient-elles dressées que l'artillerie des assiégés fit feu de toute part. Il en résulta un certain désordre dans le camp bourguignon, où, dès les premières décharges, nombre de soldats avaient été tués. Force fut au duc de ramener sa première ligne en arrière. Mais pendant la nuit du 23 au 26 octobre, il réussit à faire pénétrer ses troupes dans le faubourg Saint-Nicolas, quioccupidt alors l'emplacement de la rue du même nom, de la rue Saint- Dizier et des voies latérales, Elless'y maintinrent et, sans perdre de temps, pratiquèrent des sapes jusque dans la contrescarpe. Ce ne fut pas sans éprouver de fortes pertes, car les défenseurs de Nancy ne cessaient d'inquiéter les travailleurs, tantôt par leurs sorties, tantôt par un feu habilement dirigé (1).
0) ChroHique de Lorraine [D. Calmet, t III, prmiDa, col. IX)
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Malgré cette résistance acharnée, la tranchée fat ouverte dès le 27 oclobre.Huit jours plus tard, rfle enveloppait toute la place, dont les communications étaient, par suite, entièrement interceptées. Le bâiard de Galabre, gouverneurde la ville, opposait travail à travail. Non conlent d'avoir inis les remparts dans un excellentétat de défense, il les faisait surélever aux endroits où l'ennemi les approchait. Il poussait la précaution jusqu'à les doubler d'autres murailles de terre, édifiées à la bâte et sous sa direction par les haJbilants (1);
Il mullipliaît les sorties, qui décourageaient les sapeurs bourguignons, en détruisant leur ouvrage et en les décimant. Il faisait, particulièrement, un usage fructueux du canon, cet engin d'invention alors bien récente. Il avait placé les grosses pièces au sommet des plus hauts terrassements, dont il avait surmonté courtines et bastions (2). Au reste, ses canonniers le secondaient à merveille. Parmi eux, un artificier en grand renom. Desmoulin, se signalait par son ingéniosité et la sûreté de ses pointages. Ayant fait hisser deux bombardes sur une tour très élevée, qui dominait l'étang Saint-Jean, il dirigea leur feu
(t) > Ed moins de huictjouri la villa fut envirODDée: OD eDTOfa en toute diligence à la porte Saint-Nicolas et è la poterne (du Bel- Âttre) faire boullewarts grands, lesquels leur (aux assiégeants) lîrent grands dommaiges • (Chronique, lococit.).
[%) Idem op.,eod. loco.
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sur la Commanderie, en renversa pluaieurB bâtiments et la rendit inhabitable (1). ChaFlea dut changer le siège de son quartier général .
Il résolut de tenter un eflfort décisif pour ouvrir une brèche. Des nuées de soldats armés légèrement et porteurs d'outils, de fascines, de sacs à terre, s'abattirent dansles fossés de l'ouest. Desmoulin les mitrailla à l'aide de pierpiers et da serpentines. Ils durent se retirer. Le duc s'en prit alors à la tour, du haut de laquelle ce dangereux adversaire tenait ses attaques en échec. Il fil braquer contre elle un canond'une longueur et d'un calibre extraordinaires, qu'il avait baptisé n le Courtois » .
Dès sa première décharge, ce terrible engin démolit la toiture qui couvrait la tour et abritait les artilleurs. DesmouUn en prit son parti : faisant abattre les débris de la charpente du toit, il accrut le nombre de ses pièces et, réunissant leur feu sur le Courtois, il le démonta dès la première volée.
Il ne s'en tint pas à ces succès répétés : il foi^a des boulets cramponnés el les envoya aux Bourguignons, qui s'étaient retirés sous leurs tentes pour se protéger contre une pluie diluvienne. Les toiles furent mises en pièces et les hommes fort maltraités. Il ne leur laissa pas le loisir de se reconnaître. Le feu de ses batteries fut tel que
(1) A. Roland, op. «(., p. 106.
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les assiégeants se retirèrent jusqu'à Laxou (1). Le âécouragementgagnâitles plus braves d'entre eux. Il était augmenté par la continuité des pluies. Le Téméraire lui-même songeait à lever le
(l)A, Roland, p. f07 al iOè.^ La Chronique de Lorraine (ail de
ces péripéties du sièfje un récit quelque peu diSerenl. Elle ne meniioQDa sucanemeot l'artificier Oesmoulin. mais parle en revanche d'un certain Nicoloi des grands Moulins et attribue la plupart des exploits de Deamoulin à un canoanier allemand qu'elle appelle Jacquot. Le vrai nnm de cet habile artilleur, — dont l'eiisteuce n'est pas douteuse, — Ôlait Jacob. Au surplus, voici le letle môme de la Chronique (V. l'édition de H. l'sbbé Marchai, Nancy, Wiener, 1S60, t vol. iU'IS; — V. aussi celle publiée par M, Lepage, alors archiviste de Meurthe-et-Moselle, dans les docununli lorrdim; — V, en&n Dom Calmet, t. III, preuves, col. 60 et 61) : * Nicolas des grands Moulins que dedans (la tour) estait, lequel joyeusement les os (osselets] menoit avec ses clochettes, en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, lesdicts Bourgongnona l'appeloient, disant : I Hél li canteur, hé par fo; dis-nous une cansonnette! • Ledict Nicolas au canton de la fene^tre s'alloit mectre, f-ommeDf.ait à canter et è sonner ses os. A puissance de flesches tiroient, le cuydant tuer, mai» jamais ne peurent le blesser. Le matin on trenvoit des flesches attachées contre le mur ; les altrea cheoient ez berbiquenes [barbacanea]. Quand le matin venoit, on les prenolt et disoit ung bombardier appoié Jicquot: t llles faut tous porter devant M. Saint- Baschet a , voulant dire Saint-Sébastien. Lodict estoit allemand. De ladicte tour oa les [Bourguignons) servolt plus que des altres, car elle est hautej on veoit partout, Ëllo leur feit beaucoup de maux. Lesdicts Bourgongnona pour la cuyder abattre, un gi-os Courtois mirent à l'enconlre aFTusté, lequel une pierre jetoit grosse comme le rond d'un chapeau. Celuique ce aescriptmontaà la lanterne hault, vil le Courtois... Ledict vint en ba^, dict au Maistre Jacquot, lequel tiroit une aerpeniine et des plus grosses chargées :■ Prenez la visée en cel endroit : lodict Courtois y est afTustez, ■ je crois que vous ne fauldrez 1 a Ledict la chargea, la visa en tel endroiut, mict le feu : le coup donna tout sur le charriot dudiut Courlaia, et ledict charriot fut tout rompeu. Du coup en Furent tues plusieurs. >
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siège (1). Il en fut détourné par l'éTôque de Metz. Cette ville, soucieuse de garder son indépendance envers les ducs de Lorraine, se joignait là plupart du temps à leurs ennemis. L'évoque, Georges de Bade, avait en outre voué une haine mortelle à René de Vaudémont, qui l'avait emporté sur son frère le marquis de Bade, candidat à la couronne ducale, après la mort de Nicolas. OubUanf sa robe et son caractère ecclésiastique, le fougneux prélat parcourait les rangs bourguignons, exhortant les timides, ralliant les vagabonds, encourageant le duc lui-môme à poursuivre son entreprise. «Pour donner plus de poids à ses discours et les rendre plus efficaces, il y ajoute des prédictions prophétiques... « Voilà, « dit-il au duc, la Francequidemeure tranquille. (1 La paix que vous avez conclue avec elle fera « échouer toutes les tentatives que fait René pour « la troubler . . Votre camp abonde en vivres, (I qui lui arrivent de toute part. Nancy, au conn traire, commence à en manquer. Il ne faut « pour décider de sa perte qu'un peu de travail (' et beaucoup de constance » (2).
(1) Cornalines (1. IV, ch. m) et après lui plusieurs historiens (Voir notamment D. Calmot, op. cit., XXX, col. 10Î3) affirment que Campobasso iraloa en loogueur les opérations du siège pour se Tenger du Téméraire et pour plaire tant au roi de France qu'à René II.
(2) A. Roland, op. cit., p. 110. Los paroles de l'évéque ont été empruntées par cei historien à l'ouvrage perdu de G. Farrut (histoire manuscrite de René II), dont nous avons parlé (V. p. 4).
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Le Témérairesô laissa convaiûcre : son courage ût son opiniâtreté le dscidècoAt à continuer l'attaqae de Nancy. La seule concession qu'il fit à ses troupes fut de convertir le siège en blocus. U recula ses lignes d'investissement, les mit hors de la portée des canons de la place et continua d'intercepter les communications des Nancéiens avec la Lorraine. Le seuldangerde cette attitude jMiesive était la possibilité d'une diversion français, allemande ou suisse. Il ne s'en produisit aucune et les prédictions de l'évoque Georges se réalisèrent en tous points.
René II, loin d'oublier ses sujets, n'avait cessé d'implorer le secours de Louis XI, mais il ne put rien obtenir du roi. Perdant tout espoir, il écrivit au bâtard de Calabre une lettre qui parvint au gouverneur de Nancy, le 29 novembre 1475. Il y félicitait et remerciait les généreux défenseurs de sa capitale, leur faisait part de l'insuccès de ses démarches en France, leur exprimait eon profond regret de ne pouvoir les secourir et les engageïiit à ee rendre, ne voulant pas qu'ils souffrissent inutilement pour lui (1).
Le gouverneur, au reçu de cette lettre, convoqua le conseil de guerre, les magistrats du Parlement et les magistrats municipaux. Il leur en
(I] Jean Lud, Dialogua, p. 23; — Chronique (co!. 6t); A. Roland, p. tIS.
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donna lecture. Persuadé que René n'avait point perdu tout espoir d'ôtre secouru par la France, mais désirait uniquement épargner aux défeuaeurs et aox habitants de Nancy les &ou£frances d'un long siège, le tâlard de Calabre émit l'avis " qu'il fallait résister avec vigueur, que la garnison n'étant point affaiblie, il serait honteux de se rendre à l'ennemi qui n'avait encore aucun avantage décisif ; que les fortifications n'étaient pas endommagées, ni le peuple effrayé de la durée du siège ; qu'à la vérité les munitions de bouche n'étaient pas abondantes, mais qu'elles suffisaient encore pour deux mois ; que dans cet intervalle le duc de Bourgogne, ennuyé de se morfondre, ou dégoûté de sa téméraire entreprise, y renoncerait par désespoir ou par prudence (1). » Les magistrats et les officiers du conseil de guerre ne se rendirent pas à ces courageuses exhortations. La capitulation fut décidée. Le jour même, un héraut fut envoyé au duc de Bourgogne pour en négocier les disposiiions principales. Il fut très courtoisement accueilli par le Téméraire, fort heureux d'entrer en possession d'une place que la moindre intervention d'une puissance tierce pouvaitrendre imprenable. Aussi les assiégés obtinrent-ils toutes les conditions qu'ils demandèrent (2).
(1) A. [loianii, op. cit., p. 113, lU.
(SJ CAroni^ue, col. 6<.
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Aussitôt que les doubles de cette convention eurent été échangés, la garnison sortit de la ville avec drapeaux, annes et bagages. Charles tint à la voir défiler et, à son aspect, il se félicita plus encore de la cessation des hostilités. <■ Elle était composée de 2000 Allemands qui prirent la route d'Alsace, de 600 Gascons qui se jetèrent en France, et de près de 2000 Lorrains, dont une partie alla renforcer la garnison de Bitche et l'autre retourna dans les lieux de sa naissance (1). » Tous étaient d'excellents soldats, robustes, aguerris et parfaitement exercés.
Le duc fit dans Nancy une entrée solennelle.
Le 30 novembre, à 8 heures du matin, son cortège franchit la porte de la Grafife (2), la plus forte de la cité. En tête marchaient six trompettes à cheval. Cent hommes d'armes suivaient, couverts de pesantes armures et montés sur des coursiers caparaçonnés. Derrière eux s'avançait une troupe ou « compaignie, » entièrement formée de gentilshommes. Ils précédaient immédiatement le Téméraire, vêtu avec une richesse inouïe, coiffé d'une baretto rouge constellée de pierres précieuses et portant à son cou le collier de la Toison
(1) A. Itoland, p. 116.
(2) Elle est Formée d'une Toûle largo, haute et profonde, garnie de herses àscs deaz eitrémités, flanquée de corps de garde et surmontée de deui énormes tours, qui sont couvertea da toila ooqiques el se termineot par des laoternes pointues.
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d'Or. Il était escorté de huit nobles, tous couverts de vêtements éclatants et étincelants de pierreries. C'étaient Engelbert de Nassau» sire de Bréda ; Philippe de Croy, comte de Ghimay ; Jean, duc de Glèves; Jean de Rubempré, seigneur de Bièvres; Antoine, bâtard de Bourgogne, fils naturel de Philippe le Bon; Jean, comte de Marie, fils du connétable de Saint-Pol ; le prince de Tarente ; Nicolas de Montfort, comte de Campobasso. Douze pages habillés et coiffés chacun de façon différente se tenaient auprès de ces hauts barons. Ia marche était fermée par les corps de Philippe, marquis deHochberg; du marquis de Rothelin, comte souverain de Neucbàlel ; des grands-baillis de Hainaut et de Brabant, placés chacun à la tête de leurs gens d'armes. Les rues que parcourait cette cavalcade étaient bordées d'une double haie d'infanterie (1).
Cette pompe, loin d'éblouir les Nancéiens, accrut leur aversion contre Charles et leur attachement à René II. Ce fut dans un morne silence qu'elle parvint à la collégiale Saint-Georges. Les chanoines qui desservaient cette église furent les premiers parmi les vaincus à l'accueillir sans froideur. « Ils firent une grande imprudence, dit à ce sujet un chroniqueur lorrain, et donnèrent grand niécontentement à tous bons et loyaux su-
[1) Chronique de Lorraine {-^.D. Calmet, t. ut, preuves, ooL 6i et 62).
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jels. Les dits receurent le Bourgaignon, comme estait d'usage de recevoir, eu la porte de leur église, celui qu'estoit souverain de naissance et de droit et recourent serment (1). Mais bien voyaiton que les dicts du chapitre n'avoient fait pareille déloyauté qu'à telle fin qu'eussent leur salairement d'usage, à sçavoir : le cheval que montoit le Bourguignon et valoit bien son prix. De ce feurent en risée et le méritoient bien ; et seut très bien M. René penser d'eux ce qu'en falloit penser (2). «
Depuis lors, Charles se comporta envers les Lorrains comme s'il était leur suzerain par le sang et non par droit de conquête. Il fi.t largesse au peuple, combla les grands de dons et de prévenances. Lui si fier, si hautain, se laissait aborder par tous (3). Croyant s'être attiré la sympathie de ses nouveaux sujets, il réunit les trois Etals de la Lorraine dans l'antique palais de ses ducs (27 décembre). Au fond de la longue salle, dite des Cerfs, sur une estrade couverte de soie, un Irène superbe avait été dressé. Il y monta solennellement, s'assit, et après avoir salué en
(1) &i serment âUit celui que les ducs de Lorraine prêtaient Ion de leur înetslktion (V. D. Calmel, op. cit., t. U, l. XXX, col. 102i, 6dit. de ITiS: — Bavold, op. ât., 1. 11, p. 618).
(2) Thiernat (dans Documeati torrains, p. 76).
(3) <i Ledict Duc. durant le temps que à Nancy demoura, vers luy venaient touies gens, les perles de la ville de nuict fermées n'eitoieDt [Chronique de Lorraine, loco cit.}. >
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ôtant cérémonieusement sa barette, il adressa aux trois ordres assemblés à ses pieds (1) le discours suivant : « Pour l'advenir, bon prince vous seray; tousnoblementvousentretiendray. J'ay intention de bien maintenir l'Estat ecclésiastique ; en après toute la noblesse par moy sera toute honorée; et tous les bourgeois, riches les feray ; tous les laboureure de force les garderay. Al'ayde de Dieu, céans une notable maison feray et aussi la ville feray ragrandir jusques au gué de Tomblaine (2); j'ay volonté d'îcy demeurer et mes jours y parfiner. G'estlepays que plus désirois. Jesuis maintenant emmy mes pays pour aller et pour venir. Icy tiemlray mon Estât: car j'ay l'intention que
(1) « Ledict duc Charles de Bourgoigne, au dii-haitième Jour de décembre en lad. année U76. manda loua lea Estdis du paya, lesquels se comparurent h la seconde feate de Noël, Moult bien la grande salle Tuai presparée. Deux cheminées y avoit : les lit abbattre. Unggrand prétoire en ladicte salle fit dresser, tout tendu de drap de Boye, ta chair au milieu toute couverte de drap d'or. Le duc Charles, aprè^ qu'il aust disné, eulx cinq princes estoieat, que à table auprès de luy disné avoient, tous Testus de drap d'or, — led. duc pour le premier, le duc de Cléves, monsieur de Biévre, monsieur de Marie, le basiard Anthoine, le duc de Terrante, frère du rof de Naple», en tour du duc en ladîcte salle. Led. duc (ust accompaigné ; tous les Estais déjà l'attendoient, poursçavoir ce que dire Toubit {Chrottiqve de Lorraiiti, cal. 62). ■
{%) Tomblaine est, acluellement encore, une commune indépendante de Nancy, dont elle est séparée par la Meurlhe et par une prairie, souïent inondée. La ville au lien de se développer à l'est, comme le projetait le Téméraire, s'est étendue vers l'ouest et a, depuis plusieurs amiées déjà, recouvert l'étang Saint-JeaD où il devait IrouTsr la mort.
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tous mes pays de Bourgogne, Brabant, Limbourg, Luxembourg, comtés de Flandre, Hollande, Zellande, Namur, Arthois, Henau, de tous mes dits pays feray tous mes officiers venir icy rendre compte... Je vous admoneste que me soyez bons subjets et que de moy vous repreniez. Croyez au vray que bon prince me trouverez. Vous savez que je suis redoubté: j'ay la puissance de vous bien garder; car maintenant je suis entre Allemagnes et France plus fort que devant. Tous me craindront : ils cognoissent que je suis puissant et pour vous advertir contre roy et prince, j'ay bonne paix et la veux maintenir, excepté contre les Suisses que, àmon cousin le comte de Romont, l'ont fort persécuté ; dont j'ai intention dedans ce mois de febvrier prochain, de le vengier, à l'ayde de Dieu. La comté de Ferrette recouvreray. Pour vous bien entretenir et pour bien gouverner, M. de Bièvre, mon bon cousin, vous laisseray jusqu'à tant que reviendray. Je vous prie tous en général qu'il vous plaise à lui obéir : il est homme de bien pour vous maintenir. Ainsi me le promettez? » Chacuncria: oui. Mainctseny eutque aultrement désiroient (1). »
D'après Bournon etThierriat (2), au contraire, « les cajoleries et festoiement du Bourgongnon auraient été froidement reçus ». L'appréciation
(<) Chronique de Lorraine, col. 6S et 63.
(S) Mémoires, publiés dans les Document! lorrains.
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de l'axiteur anonyme âelsi Chronique, annaliste contemporain des faits qu'il relate, nous parait la plus exacte. En effet, par ses alléchantes promesses, par le miroitement d'un brillant avenir pour la Lorraine et surtout par l'habile évocation de sa propre puissance, Charles avait conquis son auditoire. La preuve en est, au surplus, dans les nombreuses défectionsdcntRenélIeut à se plaindre aussitôt après la réunion des Etats par son rival. Les de Lenoncourt, les de Raville, les des Armoises, les d'Haussonville abandonnèrent sa cause. « Ledict sieur de Biesvre d'aulcuns des seigneurs de ce pays pour le bien conseiller avec luy se mirent, comme Gaspard de Raville, M. de Brandebourg, André de Haraucourt et messire Jehan de Toulon, et d'aultres on n'en fait pas mention. Le duc Charles fit plusieurs capitaines et s'y ordonna que tous en mieulx en poinct que ses gens pourroient estre que dedans la fin janvier qu'ils fussent prests à faire les montres (1). nll résulte de cette citation qu'une forte partie de la noblesse lorraine s'était ralliée au vainqueur dès qu'elle s'était vue l'objet de ses faveurs et de sa bienveillance. Heureusement pour la réputation de fidélité qu'on accorde généralement aux sujets de René II (2), tous n'abandonnèrent pas sacause.
(t) Chronigtie, loeo cit.
{%) V. sur celte fidélité lorraine de l'époque l'ouvrage d'A. RolaDd, passim et Dotainment p. i18 et 124.
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La ville de Rosières, défendue par le capitaine Malhortie, refusa coastammcnt de se rendre aux Bourgui tenons. Protégée par les marais dont elle était entourée, elle ne put être prise (1).
De son côté, le gouverneur de Neuchâteau, Achille, bâtard de Beauvsu, ne rendit cette place qu'à la dernière extrémité. Longtemps il repoussa les assauts et rejeta les offres les plus avantageuses des assiégeants. Ce n'est qu'après avoir épuisé tous les moyens de résistance et s'être assuré de l'impossibilité où était René de le secourir, qu'il consentit à entrer en pourparlers. Le sire de Valperge, capitaine de 100 lances bourguignonnes, et Jean Dupont, maître des requêtes de l'hôtel de Savoie, signèrent avec lui une capitulation sauvegardant les droits et privilèges des bourgeois, les exemptant de toute imposition autre que la taille ordinaire, dite la Jurée, mettant à la charge du duc de Boulogne l'entretien des murs, portes et ponts et J!obligeant aussi à entretenir une garnison (10 décembre 1475) (2).
(1) y. Chronique de Lorraine, ptutim.
{%) A. Roland, op. cit., p. 12S et 126.
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