‹ Charles MandelChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

L'étranger.

Los dix mois qu'il fallait passer pour arriver-aux ièles de l'àqucs, s'écoulèrent en joyeux pi éparalifs, el, quand le grand jour fut venu, Pierre el Emeriau firent prendre le large au baleau et voguèrent à la rencontre

de Marguerite el de ses parons.

Pendant ce temps, un dîner somptueux se préparait dans la cabane: le petit François tournait la broche et secondait la femme d'Emeriau avec zèle et intelligence. Le meilleur poisson, le meilleur gibier avaient été réservés pour le festin de noces : on n'avait invité que la famille, et le repas était la seule fête qu'on eût voulu se permettre.

Quel fut donc l'élonnemeiit général, lorsqu'à l'instant où le bateau entrait dans les canaux du marais, une foule de jolies p3lites barques décorées de guirlandes de lierre et de rubans de mille couleurs parurent de tous les côtés; elles étaient remplies des colliberls des environs, vêtus de leurs habits de fêle : ils remplissaient l'air de leurs chants et du bruit aigii, mais joyeux, des vèzes et des cornemuses.

Pierre toucha le rivage et reçut dans ses

bras Mar^ueiito al ses porens qui i'atlen-»daienl sous une tente au bord de la prairid la plus voisine de Tégiise.

La hôce se mit en marche; la femme d'Emerîau et François avaient quitté un moment la cuisine pour se mêler au cortège, dont la petite Jeanne, et jusqu'à la pauvre nveuglè ^lisaient parlîe. Mais cette fois Bianca hê conduisait pas l'aveugle. François, tout Tier et tout joyeux, avait saisi la main de sa mère et la guidait vers l'église en lui expliquant la manière dont chaque personne était mise, et en tâchant de lui faire voir par ses yeux tout ce qu'elle ne pouvait plus voir par les siens.

Marguerite avait une jupe de drap bleu, un corset de velours noir, uû tablier de mousseline brodé, une belle croix d'or$ ks barbes de sa coiffe, au lieu d'être relevées «omM« d«

coulume sur ia pointe de taff» las blanc (jui terminait celte cuil-le, retombaient sur ses épaules comme un long voile, flotlanles et légères» et un bouquet de fleurs d'oranger était ailaché à son corset. Emeriau lui donnait la main; Pierre suivait avec la mère de Marguerile, et son oncle et sa mère venaient après eux ; puis, venaient encore l'aveugle, François, Jeanne et jusqu'à Madeleine qui s'était attachée à la pauvre femme et à ses enfans

Lprsque la cérémonie fut achevée et que la troupe joyeuse eut regagné le bateau d'Emeriau, la surprise de Pierre fut extrême en , apercevant un autre bateau pêcheur, beaucoup plus grand que celui de son père et nouvellement peint I On y lisait en grosses lettres rouges tracées sur la cabane : La Providence! -— C'était son nom. De superies

filels de toutes espèces se trouvaient élendus sur le siège de la proue, «l une large voile était pliéeau mât.

— Oh! le joli bateau! s'écrièrent Pierre et Marguerite, pourquoi n'y a-t-il personne à bord?

— Monlez-y, mes onfans, leur dit le curé en les prenant par la main;

Ils y sautèrent gaimenl, aidèrent le vieillard à les suivre, ol ils entrèrent tous trois dans la cabane, elle était meublée à neuf... Mais ce qui fixa toute rallenlioii des deux jeunes gens, ce fut le même homme au manteau brun que Pierre avait aperçu le premier jour de son installation chez le curé. L'étranger était assis; il jse leva, ôta son chapeau, et regardant Pierre avec un sourire plein (le bienveillance, il lui dit:

*-^ Pierre*, P.a me reconnaissez -vous pas, et ne vous rappelo:2 vôUs plus cet éiranger que vous aitiâles si généreusement à sauver des eaux de Sevré, il y a bienlôl dix ans?

— Je sais le reste, monsieur, je sais le reste, s'écria Pierre en couvrant de baisers la main deTinconnu^ e'esi vous <jui êtes celle Providence alîacliéc à tous mes pas, c'est vous, monsieur, oh! «iitcs-le, dites que c'est vous?

Pierne était hors de lui, il preosaii le bon curé sur sOft ffleur ^n répétant mille fois :

— Vous saviez tout et vous me le cachiez !

Puis des bras du curé, il passait dans ceux de son bienfaiteur. Marguerite, toute rouge Ùè Joio et de reconnaissance, avait priis la main de Tétranger et l'avait doucement porto

à ses lèvres, tandis que des larmes brillaient dans ses yeux et que Pierre la regardait avec amour.

Les deux familles étaient entrées dans le bateau.

— Venez, mon père, disait Pierre, le serrant dans ses bras ; — venez, ma mère i — voici notre bienfaiteur, vous le recontlaîssei, n'est-ce pas? — et attira ni son oncle vers l'étranger: tenez, mon oncle, voilà celui à qui nous devons tout, c'est lui, c'est ce monsieur... L'argent que je vous portai, Tinstruction que j'ai reçue, ma nacelle et ce bateau si riche et^si grand... C'est lui ! lui qui a tout fait! et celte fête... ah! c*éSt encore lui; eh, mon Dieu! rien n'y manque, s'écrîa-t-il en apercevant sur une des petites bar(|aes toute la famille du fermier chez lequel il aVail ron-

contre la pauvre aveugle. Le vieillard cl le pelil Jean sont au nîilieu d'eux: et voilà François qui y conduit sa mère et sa petite sœur! Oh! commeils s'embrassent! comme ils sont heureux !

— Pas autant que moi, s'écria le généreux étranger en serrant Pierre (!ans ses bras: voilà le plus beau jour de ma vie! oui, mon ami ; oui, c'est moi qui ai sans cesse veillé sur vous; mais ajoula-t-il en lendnnl la iiKiin à Emeriau : — Q^^i'est-ie que cela? auprès (le ce que je vous dois! Vous aviez refusé ce que la reconnaissance me faisait désirer de faire pour vous ; j'ai voulu vous payer à voire insu une faible partie de la dette que j'ai contractée envers vous. Je ne suis point la Providtnce, mais j'en suis l'instrument; car Dieu a permit tout ce qui s'est passé eu uje faisant connaître votre res-

pectable curé. C'est de concert avec lui et par ses conseils que j'ai toujours agi. Je savais par lui; mon jeune ami, que l'on vous destinait Marguerite pour femme, et dès-lors mon cœur l'a adoptée comme il vous avait adopté. Je suis riche, je n'ai pas d'enfans. J'ai désiré vous donner de l'instruction à tous deux, afin que vous puissiez suivre vos penchans et vos goûts snns y être forcés. Vous pouviez embrasser un autre état, vous faire une autre existence dans le monde; vous avez préféré la vie obscure de vos pères, vous y revenez par conviction et non parce qu'il le faut : vous serez heureux, mes enfms. Et maintenant ne parlons plus du passé, et regardez-moi seulement comme votre meilleur ami.

Le bateau de voire père est trop petit pour deux ménages, surtout depuis que le petit

Franoois est vonu augmenter* la famille ; le bateau où nous sommes est plus grand et plus commode, il est à vous : c'est votre présent de nocej vivez heureux! —Monsieur le oufé et moi nous viendrons vous visiter quelquefois ; et lorsque vous vous dirigerez du côté de Niort, ma maison vous sera toujours ouverte cOmme mes bras! >»

Le repas de noce fut gai, et les convives étaient nombreux ; il dura presque toute la journée, et lorsque l'étranger partit, il emporta les bénédictions des deux familles et de tous les Colliberts.

coNc:mioN.

Conclusion.

Plus (io ircnle aus se sont écoulés depuis celte époque-, Emeriau et son fils ont longtemps navigué dans leurs bateaux, l'un à côté de l'autre j ils ont étendu leur commerce et sont devenus les plus riches pêcheurs du pays.

Mais le temps a apporté avec lui la mort et la vieillesse.

L'étranger ~ le bon curé ~ le vieillard — l'aveugle ~ les parens de Pierre et de Marguerite, tout a disparu, tout repose sous le sable ou les grandes herbes. Poussière dans la terre; ârnes saintes et béoies au ciel !

Pierre a cessé de naviguer il y a environ quinze ans; la santé de sa femme souffrait depuis qu'elle habitait continuellement sur l'eau. — Il a renoncé à son état favori pour ne pas quitter Marguerite et il a acheté une jolie petite maison aux environs d'Olonne: il y vit heureux avec sa famille et ses livres; Jeanne n'a pas voulu se séparer de Marguerite ; elle l'aide à élever ses enfans^ Pierre a donné à François le beau bateau de l'étranger, mais il conserve celui de son père et le

montre souvent à ses fils, en leur disant :

— J'espère bien que l'un de vous n'aura pas d'autre état que celui auquel je dois mon bonheur!

Les Colliberls sont une classe d'hommes tout-à-fait inconnus en France, et pourtant ils habitent encore une grande partie des rivages qui sont vers les Sables d'Olonne. Ils ont conservé leurs costumes, leurs usages, leur vie indépendante, et c'est à peine s'ils se sont ressentis des progrès de la civilisation.

Page 1