CHAPITRE PREMIER
J'avais rapporté de Marseille un de ces amours de jeune fille, qui, purs comme la matinée d'un beau jour, en ont la courte durée. J'avais à peine quinze ans et Ton songeait déjà à me marier. —J'y songeais bien
aussi quelquefois , vaguement , lorsque le souvenir du beau Marseillais glissait entre moi et les plaisirs dont on m'entourait. — Mais le mari que je rêvais n'était point e mari très réel que me destinait mon père.
J'entrai en hostilité dès que je me trouvai en présence de ce mari imposé. -- 11 était pourtant bien charmant ; son seul tort était de se présenter sous l'aspect d'un fiancé.
Mon père m'avait longuement prêché l'obéissance, l'oubli du passé et la résignaiion de l'avenir è J'avais écoulé mon père les yeux baissés et le cœur gros d'orgueil aulant que de larmes. Je me sentais humiliée dans ce qu'il y avait de plus noble en moi, mes senti me us. Je promis à mon père de ne ja-
mais recevoir une lettre de M. Charles, et si j'en recevais nne de la lai apporter et de ne jamais y répondre. Cette {/romesse parut calmer mon père, il me renvoya à ma toilette , presque à mes poupées, tant j'avais gardé de douces et joyeuses habitudes d'en* fance.
Je montai dans ma petite chambre et je pleurai. Ma mère m'avait suivie doucement, pas à pas.' — Bonne mère ! Elle ne me fît point de longs discours, encore moins de sermons j elle sécha mes larmes sous ses baisers, et me remit au cœur un peu de celte gaîlé qui faisait le fond de mon caractère. — Puis-je aujourd'hui appeler amour, le sentiment que je baptisais alors sérieusement de ce nom? En vérité l'amour à quinze ans est a l'amour d''un autre âge, ce qu'est l'aube au jour..
Plusieurs semaines se passèrent en fêtes, en plaisirs. — J'oubliai peu à peu que j'avais au cœur un grand chagrin, et si je n'avais pas eu toujours en perspective le mari charmant qu'on me gardait , il est probable que j'aurais fini par oublier tout-àfait que je devais me trouver fort malheureuse.
J'étais en correspondance très intime avec une amie plus âgée que moi et en qui j'avais une entière confiance 5 celte amie habitait Marseille, et beaucoup plus avancée que moi dans la vie des passions, elle approuvait ma désobéissance filiale; me fortifiait contre le mariage qu'on m'imposait et me recommandait une éternelle constance. Lorsque je recevais ses lettres, je devenais triste, maussade, je négligeais ma toilette , je me faisais un crime des moindres distractions. — Cet
état de choses durait vingt-quatre heures, après quoi j'essuyais mes larmes , et je répondais à mon amie que j'aimais toujours M. Charles , et que si je m'amusais c'était pour ne pas déplaire à mon père.
Or, j'avais une peur extrêmede mon père; je le craignais tellement que j'osais à peine lui donner le baiser du soir et le baiser du matin. Cette crainte avait grandi avec moi ; mon père était grave et sévère, jamais il n'a» \ait provoqué ma conliance par un de ces mots qui mettent le sourire sur les lèvres. Je disais toutes mes pensées à ma mère, je les cachais toutes à mon père; un regard, un geste suffisaient pour me troubler, et je m'étais peu à peu fait , vis-à-vis de lui, un visage aussi froid que le sien.
— Un jour, '- c'était un matin, — jeve-
nais de me lever, j'avais respiré à ma fenêtre J'air pur d'une belle et joyeuse matinée de mai, f t je venais de renfermer tians un tiroir de mon petit bureau la dernière lettre de mon amie, lettre reçue il y avait près de quinze jours, et que je relisais depuis la veille, ne comprenant pas pourquoi je n'en avais pas reçu, comme de coutume, une autre huit jours après.
— M. votre père vous demande, mademoiselle.
Je me retournai vivement vers la femme de chambre de ma mère; elle n'était plus là. Je ne pouvais savoir pourquoi mon père me demandait; je no montais jamais chez lui de si bonne heure. Une frayeur inslinclive, mais vague et sans raison, s'empara de moi; je me levai, je me rassis... Enfin, je
pris courage ; je me dis que j'étais folle de craindre ainsi mon père, et je monlai dans son cabinet.
Je frappai à la porte enlr'ouvèrte et la poussai doucement,,. Le jvisage sévère de mon père me cloua sur le seuil de la porte.
— Eh bien, mademoiselle, vous n'entrez pas?
Ce mademoiselle (\\l d'un ton fort imposant ne me rassura point; je fis trois pasen avant, puis je m'arrêtai,,
Mon père, en robe de chambre flottnrfte, ayant sur la tête une petite casquette de velours noir et à sa main une tabatière qu'il ne faisait qu'ouvrir et fermer, reposait ma-
jestueusement englouti dans une immense bergère 5 ses sourcils rapprochés, son front plissé; sa bouche légèrement contractée, et le tabac qu'il poussait et repoussait sans cesse dans son nez, qui se gonflait à mesure que sa lèvre supérieure disparaissait sous sa lè\re inférieure, tout cela me parut des signes d'orage aussi certains que le vent qui s'élève, la poussière qui tourbillonne et les nuages qui flottent plus bas et plus noirs, le sont d'une affreuse tempête.
— Avancez donc, mademoiselle.
Je fis un pas en avant et deux en arrière. Mon père voyant celle marche rétrograde, ajouta d'un ton moins sec :
— Je vous prie, ma fille, de venir près de moi, j'ai à vous parler.
— A moi, mon père?
Et j'étais debout, \is-a-vis de lui, roulant entre mes doigts un coin de mon mouchoir, qu'à mesure que j'étais plus troublée je tirais davantage de la poche de mon tablier noir.
— «Serez-vous sincère, mademoiselle? reprit mon père avec un regard qui disait : Il faut l'être; conviendrez-vous de la faute plus que grave que vous commettiez à mon insu?
Mon front, mes joues, mon cou, mes mains, tout ce que ma petite robe de toile à raies bleues -laissait apercevoir furent en un moment d'un superbe écarlate; — je tordis le coin du mouchoir que j'avais nonchalamment roulé, et d'une voix moitié tremblante, moitié courageuse, je répétai :
(Jiie faute!
— Oui, mademoiselle , une faute impardonnable, une faute qu'il faut avouer, et qu'une jeune fille de votre âge n'aurait jamais dû commettre, une faute qui peut perdre votre avenir et vous préparer la honte et les regrets.
Mes jambes fléchissaient a chaque mot, mes yeux voyaient trouble, et j'avais aux oreilles un bourdonnement qui m'empêchait de rallier mes pensées.
— Groyez-vous, mademoiselle, continua mon père en élevant la voix, qu'un père puisse ignorer ce que fait sa fille?
— Et que fais-je donc , mon père? m'écriai-je enfin , entre detix gros soupirs, et
tandis que je retenais à grand' peine une larme que je sentais toute prête à tomber.
— - Ce que vous faites ? reprit mon père en appuyant fortement ses mains sur les bras de son fauteuil et se dégageant ainsi du vaste coussin dans lequel il s'était enfoncé, ce que vous faites!... Et le cou tendu vers moi, là tête haute, l'œil étincelant, les joues pourpres et les veines gonflées, il répéta avec un accent vraiment effrayant : Ce que vous faites! Ah! vous l'allez savoir, rusée jeune fille, qui croyez que l'on peut impunément tromper son père ! Répondez - moi , ne ifous ai-je pas défendu d'aimer M. Charles. . .
A celle question , la larme que je retenais tomba.
— Répondez donc !
— Oui, mon père.
— Eh bien!
— Je fais ce que je peux, mon père.
En ce moment j'étais fermement convaincue que j'aimais M. Charles d'un amour sans bornes, d'un amour martyris«3, et je me promettais dé lui vouer un culte silencieux.
— Et M. Ernest, ne vous ai-je pas dit de l'aimer? continua mon père en prenant coup sur coup trois prises de tabac.
— Oui, mon père.
— Eh bien !
— Je fais ce que je peux , naoR père»'
— Hum î hum*! répéta-t-il en secouant d'une main impaliente le tabac qui s'était arrêté sur les bouts de sa cravate et les coins de son gilet.
Je profitai de ce petit moment de répit et je me retournai du côté de la porte dans une grande anxiété, espérant que ma bonne mère allait peut être venir à mon secours. Mais mon père devina ma pensée et s'emprossa de m'ôler cet espoir.
— J'ai défendu qu'on vint nous interrompre, mademoi^lle : ainsi ne comptez pas sur votre mère ; c'est sa faiblesse qui nous perd , tt je lui en ai déjà fait de vifs repro* ches.
— Oh! mon père, m'écriai-je avec une vraie douleur, ma mère l'igoorait.
— Et qu'ignorait -elle, mademoiselle?
Je sentis que je \enais de me livrer pieds et poings liés, et je \is tout danser autour de moi.
— Me répondrez-vous, mademoiselle?
— Je n'ai rien à dire, repris-je enfin.
— Rien, rien; elle appelle cela rien!
Comment, mademoiselle , je vous aurais défendu d'aimer un jeune homme qui ne sera jamais votre mari; je vous aurais défendu d'entretenir aucune relation avec lui ; je vous aurais promise en mariage au cavalier le plus accompli, au plus joli garçon de Paris, à un homme qui tourne toutes les tôles...
A un mouvement irréfléchi que fit la mienne,
rendant, à délaut de la voix, mu pensée, mon père me lança un regard do pitié.
~ Je vous aurais , reprit-il en poussant ces mois de telle sorte (juMis n'arrivaient pas complets à mon oreil e; je vous aurais fait revenir à Paris pour vous y entourer de tous les plaisirs; j'aurais écii^ à M. Charles de ne plus penser à vous... et tout cela n'aurait servi à rien!... Ne vous ai-je pas défendu d'écrire? cria-t-il d'une telle force que je compris (pie l'orage allait éclater plus terrible, si je ne me hâtais de le conjurer.
Alors d'un ton moins elîrayé, parce que fe pouvais me justifier sans mentir, je répondis :
— Je ne lui ai pas écrit une seule fois et je n'ai jamais reçu de lettre de lui.
— Cela peut être, reprit-il ; mais ne vous avais-je pas défendu de vous en occuper en aucune façon ? Et croyez-vous qu'il suffise d'éluder un ordre quand cet ordre vient d'un père?... Qu'est ceci? poursuivit-il en dépliant une lettre de quatre pages, qu'aux lignes pressées et à la petite écriture je reconnus aussitôt.
— Quoi ! m'écriai-je , vous avez ouvert une lettre à mon adresse, une lettre de mon amie?
Je m'arrélai tremblante de tonl d'audace; j'avais osé blâmer une action de mon père : il parut ne pas y avoir fait attention , et tout entier à l'examen du corps du délit du procès pour lequel je subissais un si cruel interrogatoire , il répéta d'une voix tonnante :
— Votre amie, dites plutôt votre ennemie; elle vous perd par sa sotte complaisance; elle enlretient dans votre cœur un amour criminel, vous dis -je.
J'étais anéantie.
— Écoutez, reprit mon père en rapprochant la lettre de ses yeux, écoutez bien :
« J'ai vu Charles, ma bonne petite, je lui » ai lu ta dernière lettre; le pauvre jeune » homme l'a baisée avec des transports qui » m'ont fait pleurer... »
— Ah ! murmura mon père en s'arrêtant tout confus, ce n'est pas cela, je me trompe :
sottises, balivernes; ni vous, ni n)oi n'avons besoin de les savoir.
Ses yeux se promenèrent sur les quatre pages et s'arrêtèrent à la troisième, qu'il parcourut allenlivement.
Pendant cet cxanien déloyal, car pensaisje, celle lettre e&t a moi, à moi scuie , c'est ma propriété , je m'attendrissais sur les lignes que je venais d'entendre; l'image du pauvre absent passait devant moi avec de grands yeux bleus baignés de pleurs, et mon père, sans s'en douter, réveillait des souvenirs presque effacés.