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CHAPITRE DEUXIÈME

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La priise de tabac.

Les pères sont comme les maris, ils font bien souvent tout le contraire de ce qu'il fau" drait faire.

Que de jeunes filles , que de jeunes fcm-

mes n'auraient jamais failli si leurs guides ne s'étaient pas trompés en chemin!

Cette grave réflexion , dont beaucuup de nos lectrices , mêmes les plus pures et les plus heureuses, reconnaîtront la justesse, je ne la fis pas alors. A quinze ans on n'approfondit ni les causes, ni les résultats, on vit comme une fleur, Joyeuse au moment du soleil, triste au moment de la tempête, souriant ou pleurant, sans souci du passé, sans souci de l'avenir : c'est là le bonheur. Il y a donc une grave imprudence à éveiller, par les reproches et .la crainte, les passions endormies.

J'étais comme perdue dans le souvenir du passé, lorsque mon père reprit sa lecture interrompue; je sortis de ma rêverie au ter" rible mot : Ecoutez , mademoiselle , et mon

père, d'une voix lanlôtdure, tantôt ironique, lut ce qui suit :

« Chère petite , tu peux être sûre que je « lui lirai toutes les lettres que tu m'écris; 1» de mon côté , je le |tarlerai de lui dans » toutes les miennes, de façon que tu croies » encore l'entendre ; tu conçois que de cette » manière tu seras en correspondance avec » lui presque autant qu'avec moi , et ) lu i.c dùsobûiras pourtant point à ion » père. »

— Petit serpent ! murmura-t-il, elleappeîle cela ne pas me désobéir? Et vous, mademoiseÏÏe, l'appelez vous ainsi? répondez, répondez à l'instant.

Sans trop savoir ce que je faisais , mais poussée par une subite conviction que j'étais coupable, extrêmement coupable, je tombai à deux genoux devant mon père, et je balbutiai avec des sanglots :

— Oui, j'ai mal fait !

Je n'osais le regarder, et je m'adressais de sincères reproches. Je devinai à un mouvement qu'il fit en retombant de tout son poids dans sa vaste bergère, que sa colère s'affaissait à peu prés en même temps que le coussin moelleux qu'il écrasait sous lui, j'entendis sa respiration devenir peu à peu moins forte et moins fréquente.

J'ai eu tort, pensai-je... Pauvre Charles, c'est fini! Oli ! oui, j'allais devenir criminelle , mon père a raison... Et tandis que j'é-

coûtais avec iecueillement ces paroles de ma conscience, d'aulanl plus sévère qu'elle était plus pure , je sentais le calme rentrer dans mon ame, et mon sang s'éloigner doucement de mon front et de mon cœur.

0 sainte pureté ! virginité de la pensée que l'âge et la civilisation enlèvent à tout jamais : heureuse la jeune fille qui ne vous perd pas trop tôt! Vous êtes son premier charme, et je pourrais presque dire la plus forte barrière que Dieu éleva entre elle et le vice.

J'avais caché mon front sur les genoux de mon père, je ne sangloltais pas, je pleurais et j'attendais, humiliée ei repentîinle , mon arrêt.

— Hum! hum! disait mon père; regardez-moi , mademoiselle.

Je levai mes yeux bien doucement. J'aperçus SCS mains , elles n'étaient plus agitées ; puis sa poitrine, les mouvemenr. en étaient lents et réguliers} puis enfin son visage, sa belle et noble tête, son front était détendu , ses yeux adoucis, et ses lèvres avaient repris leur forme ordinaire. Je respirai plus à i'aise.

— Levez°vous, mademoiselle.

— Me pardonnez-vous, mon père? Et sans attendre sa réponse^ j'effleurai le bout de ses doigts que je n'osai prendre.

— Hum! hum! reprit-il en secouant fortement sa cravate couverte de tabac, nous verrons; cela dépendra de votre conduite.

Je ne Tentendais plus, je souffrais horri-

blement : une grande partie du labac avait \olé dans mes yeuîj, et je faisais d'épouvantables grimaces pour cacher la nouvelle dou' leur que j'éprouvais.

-- Hum! hum! qu'avez-vous donc, petite?

Et sa main écarta de mes yeux ma main.

— Ah! je t'ai fait mal, s'écria-t-il; diable, c'est ma faute. Maudite habitude, maudit tabac !

El me poussant assez rudement, par cela même qu'il se faisait un reproche, il courut verser de l'eau dans un verre , puis il me fit asseoir dans cette même bergère où je l'avais \u siéger comme un juge daas sa cha ise curule.

— JJonne ion mouchoir. Allons, c'est bien, il est déjà tout mouillé. Que diable! lu as .furieusement pleuré.

-— Ah! mon père, vous m'avez fait tant de peine.

— C'est bon , c'est bon , c'est ce que je voulais..... S'en va-t-il ce maudit tabac? Souffrez«vous encore, mademoiselle ? Allons, levez votre tèle , je ne puis voir vos jeux si vous les baissez.

El, comme il passait sur eux avec soin le mouchoir qu'il trempait dans l'eau , je me hasardai à baiser sa main au passage.

— C'est bon, c'est bon, répéta mon père en retirant sa main. Allons, il n'y a plus rien, vos yeux ne sont plus rouges : vous pouvez descendre à présent.

Et, coniivie je ni'é!oi|;jnais presque aussi doucement que j'élais arrivée, il me dit avant que je fusse hors de la chambre :

— Vous écrirez à votre amie de no plus lire vos leltres à M. Charles et de ne plus vous parler de lui. Vous m'avez entendu : votre pardon est à ce prix.

Je baissai la tête en signe d'adh^ision, et, n'osant pas demander ma lettre, je sortis, le eœur bien gros, et j'allai chercher ma mère pour cacher mes larmes dans son sein.

Sa douce voix me consola, ses baisers me calmèrent; mon père m'avait effrayée , subjuguée; ma mère me persuada... Je fis ma lettre; elle était toute couverte de larmes , maïs le courage et la résignation s'y voyaient

Malgré ce signe de faiblesse, ma mère me lu 15

prit dans ses bras et m'appela sa courageuse enfant.. . Et je portai ma lettre à mon père... Il me baisa au front, poussa deux ou trois hum, hum, et je crus même le voir se

détourner pour cacher^une larme.

Je venais de faire un grand sacrifice; c'était mon premier chagrin, ma première victoire. J'avais lu peu de romans, mais j'en

avais entendu lire beaucoup , une simple cloison séparant ma chambre de la chambre

de ma mère. Je perdais bien des choses de cette lecture brisée par la dislance, et souvent interrompue à dessein, car ma mère se doutait parfois que j'écoutais au lieu de dormir. Mais, malgré toutes ces lacunes dans les mille et mille aventures que j'avais ainsi recueillies, j'en savais assez pour exalter, à mes propres yeux, la cruelle et difficile position dans laquelle je m'étais trouvée. J'en

sortais victorieuse, je sacrifiais mon amour à mes devoirs, j'étais une héroïne ! L'orgueil se glissa entre moi et les regrets ; je pleurai moins le lendemain. Deux jours après je consentis à descendre au salon; mes amies étaient gaies , caressantes: je sentis que ce n'était pas le moment d'être maussade; je causai, je souris, et je finis par rire.

M. Ernest parut. En le voyant mon cœur se serra , je repris toute ma mauvaise humeur, cl mon père me lança un regard qui me fit trembler des pieds à la tête. On dansa, j'allai bouder dans un coin*

M, Epnost 8'approcha de moi , et , après le salut d'usage ; il me dit de sa plus douce voix :

— Me ferez-vous l'honneur, mademoi-

selle, de danser cette conired.inse avec moi ? -~ Non, monsieur.

— Vous êtes invitée... je suis Tenu trop lard.

— Oui, monsieur.

En disant ces derniers mots je pensais à Charles.

M. Ernest s'éloigna; il faisait une petite grimace qui, je me le suis dit depuis, rendait sa jolie figure fort piquante.

La contredanse s'acheva, M. Ernest revint à moi.

— Mais vous n'avez pas dansé , mademoiselle?

— C'est ce que je voulais , monsieur.

II me regarda assez aitentivemenl pour que je me senlisse rougir de honte autant que de dépit.

On commençait à jouer une valse.

— Peut-être préféreriez vous une valse, njjdemoisdle? me dit4l avec un sourire qui me blessa.

— Encore moins , monsieur.

Il me quitta, et je le vis se diriger vers la plus jolie de mes amies j il l'invita, elle accepta. Je ne sais pourquoi cela medonuade l'humeur, et comment il se filjque cette humeur me donna subitement l'envie de danser. Quindgje dis je ne sais'pourquol, je ierais mieux de dire que je ne savais pas alors

poiir<|uoi , car à prônent eus mystères de Tamour-propre, que l'on confond trop souvent avec ceux du cœur, Tâge et le n^onde se sont chargés de me les apprendre.

Je chereluii de l'œil un danseur «jui pût aider à ma vengeance : le hasard m'an^ena un ami d'Ernest. Imprudente , étourdie , je «î'élaiiçai dans le tourbillon, el, louie à l'enivremcttl de la danse , de la musicjue et du plaisir si grand de faire quelque chose qui pût déplaire à l'homme pour lequel on me défendait de ponseî à M. Cliârles , j'oubliai pendant un quart d'heure que j'étais une viôlime. Mes cheveux floltaienl en désordre , j'étais rouge , haletante , et mes pieds fatigués voltigeaient pourtant plus rapidement que ceux de mes compagnes.

— Assez ! assca ! criait ma mère , reposetoi !

Mais Ernest valsait toujours, et son ami m*enlraînait en répétant :

— Vous valsez divinement !

Enfin le piano s'arrêta, je tombai dans un fauteuil, ne voyant plus rien, n'entendant plus rien.

Lorsque je revins à moi , mes yeux cherchèrent M. Ernest, et se baissèrent bien vite en rencontrant son regard , qui semblait ne pas m'avoir quittée depuis la fin de la valse* Ce regard me troubla , car je n'y vis que de la tristesse. Je m'étais imaginée que M. Ernest serait furieux et chercherait à me punir de mon imperlinence par des mots piquants et un abandon complet.

— Pauvre Charles , pensaigje , je n'avais

que ce moj'en de te venger. Ali ! l'on croit que je puis l'oublier j ah ! Ton veut m'imposer un mari que je n'aime pas , que je n'aimerai jamais \

Tout en faisant ces réflexions je regardais M. Ernest à la dérobée; j'étais bien aise de savoir s'il s'occupait encore de moi, et j'éprouvai je ne sais quelle vague satisfaction en le retrouvant à la môme place et tout aussi triste que le moment d'auparavant.

Il ne me parla pas de toute la soirée, et ge relira de bonne heure.

J'offris à Charles, au fond de mon jeune cœur, le chagrin de M. Ernest; c'était comme un holocauste que je faisais à notre amour. Puis je m'endormis en voyant tour à tour, et souvent à la fois, passer, au milieu de celle fantasmagorie de la pensée qui pré-

cède le sommeil, les gracieux fantômes de M. Ernest et de Charles.

Quinze jours après cette soirée, où un peu de coquetterie avait jeté sur toutes mes sensations un voile confus, je reçus une lettre, que cette fois mon père n'intercepta pas : c'était une réponse à ma lettre héroïque. Cette réponse était froide , sèche , et pleine d'ironie. Mon amie m'appelait petite ftlle^ me conseillait de lire Berquin, et de jouer à la poupée.

Cette lettre m'humilia profondément. Je donnai un dernier regret à ce que j'avais pris pour de l'amour, et je me résignai au mariage.

Un an après ce petit épisode de ma jeunesse, j'étais la femme de M. Ernest.

La vénérable dame qui m'a permis de livrer au public ces quelques pages arrachées au roman si court et si pur de sa vie de jeune fille, berce aujourd'hui ses pelits-enfans , dont l'aîné s'appelle Charles.

J'ai voulu, m'a-l*elle dit, jeter sur mes cheveux blancs , comme une belle et fraîche fleur, le souvenir de cette ombre d'amour.

L'ombre vaut souvent mieux que la réalité!

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