ÉCRIT SUR UN LIVRE D'HEURES
23 mai 1875.
Vieil enfant négligent, mais prompt au repentir,
A ma mère adorée J'offre aujourd'hui ce livre où l'on voit resplendir
La parole sacrée.
Que ce livre Lui dise, aux heures de tristesse,
Aux Longs et sombres jours, De quel amour profond, à travers ma paresse,
Mon cœur l'aima toujours.
Qu'il Lui dise mon ame à bien peu révélée,
Qu'il plaide pour mes torts ; Et Dieu vomira peut-être, ô ma mère isolée,
Adoucir mes remords!
Pan- iv livre où tout est espérance et lumière,
J'ai cru voir, ci' matin, En écrivanl ceci, L'image de mon père
M'envoyant un baiser lointain.
Qu'il me soit permis, à mon tour, de prononcer l'éloge de mon père, de dire quels trésors d'indulgence et d'affection il eut pour ses enfants : quelques lignes de lui, adressées à moi, montreront son cœur à nu, — et ces lignes, bien que d'un caractère tout à fait privé, je ne peux m'empècher de les livrer à La publicité, pour indiquer quelle àme délicate et subtile se cachait sous une enveloppe légère, à la surface :
Monaco, 11 mai 1876.
Mon cher enfant,
J'ai reçu ta lettre. Tu es guéri, je ne le suis pas. Je souffre, mais comme d'un mal prévu. La goutte me guettait depuis longtemps. Après les premiers moments de surprise, j'en ai pris mon parti. La tète baissée, criant et me tordant, j'ai continué à faire mes articles pour vous donner le pain et le Logement...
J'écris par le même courrier à ta mère. Dis-lui qu'elle peut aller lundi toucher une trentaine de francs au Monde illustré.
J'ai écrit aussi à maman Monselet. Tu me rendrais bien heureux en prenant un dimanche matin l'omnibus qui va au Pèrc-Lachaise et en allant mettre une couronne sur la tombe de mon pauvre père.
Il l'a bien aimé. Et l'on ne sait pas si les âmes de ces pauvres morts ne voltigent pas encore autour de nous. Les savants et les philosophes n'osent en rien dire. Le meilleur est d'écouter les battements de cœur qui sont en nous.
Lorsque je m'éteindrai, une de mes consolations sera de savoir que quelquefois vous viendrez me dire bonjour sur ma tombe. C'est peut-être bête, mais crois-moi, mon cher André, c'est ce qu'il y a de plus respectable. Des ossements nous rappellent une âme. Une âme nous rappelle tout un passé. Et pour toi, ce passé, ce sera nos voyages à Bordeaux, à Arcachon, à Dunkerque, à Bade, à Hombourg, à Cologne, sur les bords du Rhin, à Bruxelles, trois fois au Croisic. Quels bons souvenirs ! J'ai la conscience d'avoir été un bon père, et quelque chose me dit que tu garderas un souvenir attendri de moi.
Aussi , sois un honnête garçon ; travaille pour être une intelligence élevée, comme j'ai tâché de l'être; que la loyauté soit ton but. Marcher la tête haute, tout est là. Veille sur tes sœurs et sur ton frère quand je ne serai plus.
Je te parle comme si mes souffrances actuelles m'inspiraient quelque inquiétude. Rassure-toi. Cependant elles ne sont point étrangères à ces conseils. Espérons que je pourrai te les renouveler de vive voix pendant quelques années encore. Car j'aime la vie, pour t'aimer, pour aimer ta mère, pour aimer ton frère et tes sœurs.
Il me semble même que quelque chose en moi s'agrandit à mesure que j'avance en âge.
Montre cette lettre à ma mère, mon cher André, quand tu la verras. Tout ce qui est de son fils doit lui être cher. Tu sauras ces choses-là plus tard.
Et maintenant, continuez à boire à ma santé...
A toi de tout cœur.
P.-S. — Ne m'écris pas. Je suis sur mon retour d'âge... et de Monaco.
Quand je reçus cette lettre au collège, je fondis en larmes, et aujourd'hui encore je ne peux relire ces lignes sans pleurer. ..
Avec cet esprit porté vers le passé, il est permis de croire que Monselet s'accommodait fort peu de notre modernité : cela est si vrai qu'il vécut toujours en dehors du mouvement et de la civilisation, l'esprit occupé ailleurs. Voyageait-il, son guide datait pour le moins d'un demi-siècle, au point que.
s'il allait en Allemagne, il s'attendait encore à y rencontrer Voltaire.
Chaque coup de pioche donné aux vieux quartiers reteatissait dans son cœur, — aussi s'était-il empressé, dès son arrivée, de visiter el de décrire le Paris ancien, sentant la fin prochaine de cette ville que le progrès allait transformer. Son esprit se reportanl sans cesse eu arrière, il me montrait, dans nos promenades, du bout de sa canne, soit la demeure de .Ninon de Lenclos, sur le boulevard du Temple, soit l'ancien hôtel de Sophie Arnould, sur le quai de Billy, soit l'ancienne résidence de Grimod de La Reynière, au coin de l'avenue Gabriel, avec la conviction d'avoir été un des hôtes de ces illustres demeures.
Mais Charles Monselet n'avait pas été sans pressentir, avec nos mœurs actuelles, la fin terrible de l'homme de lettres travaillant au jour le jour ; depuis longtemps il visait à un poste de bibliothécaire et fit des démarches officielles dans ce sens. Ainsi il brigua la succession de Louis Bouilhet, à Rouen, à la mort de celui-ci, et s'était adressé à Gustave Flaubert, qui lui fit cette réponse :
20 juillet 1869.
Ce que je redoutais arrive, mon cher ami : <>n vient de nommer à la place de mon pauvre Bouilhet un ancien libraire âgé de cinquantehuit ans, un idiot que je soupçonne (entre nous) d'être un drôle.
Cette nomination, non encore officielle, mais certaine, est due à l'influence de l'archevêque.
Notre ami était à peine enterré qu'il avaif une promesse formelle.
Je -m- presque aussi contrarié que vous, el peut-être plus.
Je vous serre les mains très fort.
Gustave Flaubert. Croisset, près Rouen. Jeudi.
Monsieur Charles Monselet, Chaussée Clignancourt, 64.
Monselet sollicita encore du gouvernement une place à la bibliothèque Mazarine, puis dans n'importe quelle
bibliothèque : on lui fit entrevoir vers la fin la bibliothèque de la préfecture de police et celle du ministère de l'intérieur
— où s'étaient succédé Alfred de Musset, Prosper Blanchemain et Edouard Fouruier. Hélas ! comme a dit M. Emmanuel Arène, il se produisait bien de temps à autre quelque vacance, mais il y avait toujours quelque danseur à caser.
Il ne faut donc pas reprocher à Monselet son imprévoyance
— pas plus qu'il ne lui faut reprocher — comme on l'a fait — de ne laisser aucune œuvre après lui : son bagage est assez considérable pour qu'il soit possible d'y faire un choix — et le temps n'est pas éloigné où la Société des amis des livres jettera les yeux sur M. de Cupidon.
Enfin on a comparé maintes fois Charles Mouselet à Chaulieu, à Rivarol ou à Chamfort, égarés dans notre siècle. Il est déjà flatteur d'être égalé à ces petits-maîtres de l'esprit du siècle dernier, — mais Chaulieu, à qui l'Académie refusa ses portes — était un de ces petits abbés, coureurs de ruelles et faiseurs de mots, n'ayant ainsi de l'esprit que le libertinage et ne laissant après eux qu'un bagage d'épigrammes. Il en est de même de Chamfort — et aussi de Rivarol, qui ne fut, à vrai dire, qu'un homme de lettres danslapeau d'un aventurier. Pour moi, sibesoin est de comparaison, j'évoquerais plutôt le souvenir de Champcenetz
— le collaborateur de Rivarol — c'est à cette collaboration qu'on doit le Petit Almanach de nos grands hommes, — mais d'un Champcenetz après correction, du chevalier de Champcenetz, « gros garçon joufflu et pansu », qui avait pour compagnon de plaisir — quelques-uns disent de débauche — un descendant réel de Louvois, le grand ministre de Louis XIV; de ce Champcenetz enfin qui a rimé entre autres ce joli couplet :
De Louvois suivant les leçons, Je fais des chansons et des dettes ; Les premières sont sans façons, Mais les secondes sont bien faite-.
C'est pour échapper à L'ennui Qu'un homme prudent se dérange, Quel bien esl solide aujourd'hui 1 Le plus sûr esl celui qu'on mange.
Mais, à proprement parler, Charles Monselet ne ressemble qu'à Lui-même : il est une originalité dans les lettres de notre époque el SOD œuvre est assez important pour lui assurer un bon rang parmi les littérateurs de ce temps-ci.
€ Je ne sais rieu de plus attristant — a écrit M. Maurice Peyrot — (Observateur français, 24 mai 1888) que la lente agonie de l'homme de lettres, acclamé à son heure, et dont le public se détache peu à peu quand la vieillesse, survenant avec son cortège de maux implacables, frappe de stérilité le cerveau jadis fécond et fait s'écrouler à jamais tous les rêves de gloire si longuement et si tendrement caressés ! De quelles désillusions, de quelles révoltes contre le destin s'emplit alors le cœur de l'écrivain qui sent son imagination, devenue rebelle, se dérober aux efforts de sa volonté, et qui suit d'un œil morne et désespéré les défaillances chaque jour plus nombreuses de sa pensée !
« N'est-ce pas mourir deux fois que d'assister ainsi, témoin désolé mais impuissant, à la destruction irréparable de son talent, et de se survivre en quelque sorte à soi-même !... »
C'est ce qui devait arriver à Charles Monselet, que la maladie frappa à plusieurs reprises, semblant ménager ses coups avec quelque cruauté.
Ce fut vers la fin de l'année 1883 que ce charmant écrivain
— dont la vie n'avait été qu'un perpétuel sourire — ressentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter. Une congestion pulmonaire provoqua plusieurs crises foudroyantes dont la robuste constitution de Monselet triompha cependant,
— mais si le mal n'emporta pas le malade, il le marqua de son sceau fatal.
Pauvre père ! donl le rêve eût été de mourir la fourchette à la main — de mourir à table. La table, ce champ d'honucur des gastronomes I
Charles -Monselet disait de Campistron :
Tragique médiocre, mais mort d'indigestion!
L'indigestion pour lui était un titre. Dans son Calendrier des Gourmands ou Panthéon gastronomique, ou lit ces citations a l'ordre du jour :
— Crébillon fils, qui avalait ceut douzaines d'huîtres;
— La Mettrie, mort d'indigestion ;
De Samblançay,' archevêque de Bourges, qui mangeait sans Interruption :
— M Clairon, un des estomacs les plus célèbres;
— Hippocrate; il remplaçait la purgation par l'indigestion. Ali : l'indigestion, le beau rêve!...
La première alerte passée, le sourire revint cependant, la bonne humeur reprit le dessus et Monselet ramassa la plume un instant tombée de ses doigts : — c'était au commencement de 1884. In journal qu'Aurélien Scholl venait de fondu- — l'Écho de Paris — s'enorgueillit encore de la collaboration de .Monselet, et notre écrivain, pour prouver que son esprit n'avait rien perdu de sa finesse, de son éclat, de sa netteté, et pouvait encore se plier à tous les genres — hors le genre ennuyeux — écrivit une série de contes gais, intitulés : l'Écho, le Flagrant Délit, le Rideau oert, la Lettre de recommandation, h- Poêle ', etc., etc., de forme légère et brillante, de style châtié. Ce fut encore un succès.
Kn même temps il publiait chez Dentu un nouveau volume qu'il nomma avec une pointe d'ironie : Mon dernier-né, comme -il devait être le dernier livre de son auteur.
Cependant, l'année suivante (1885), paraissaientà la fois les Petits mémoires littéraires — un des volumes les plus consultés
Manteau. Paris. Lemerrf. 1889.
de l'auteur, et Encore un ! c'est-à-dire encore un livre de nouvelles fantaisies — rieûs charmants que l'écrivain excelle à conter.
On voit enfin Monselet au Figaro où il donne un Souvenir par semaine, et au Livre, cette belle publication d'Octave Uzanne.
Avec quel courage le pauvre homme triomphait du mal et savait taire, même aux siens, les souffrances qu'il endurait.
Oh ! comme ils reviennent en cet instant à la mémoire, ces vers :
J'aurais pu souffrir davantage, Mais, de bonne heure, plein d'orgueil, J'eus toujours le rare courage De cacher les pleurs de mon œil !
Il les cacha si bien que ses contemporains ne les auront pas aperçus !
Pour la seconde fois, Monselet dut se séparer de ses livres, de ses chers bouquins : il déserta en môme temps son cabinet de travail du quai Voltaire, devenu vide, et vint chercher entre sa femme et ses enfants la tranquillité dont il avait besoin.
Mais l'anémie s'était déjà emparée du cerveau et la maladie de cœur qui s'était déclarée faisait de rapides progrès : ce fut désormais, jusqu'à la fin, un duel terrible entre l'homme et le mal.
Monselet travaillait encore à travers les crises : de cette époque douloureuse datent quelques chroniques au National et un dernier roman — Jean de la Réole — qui parut dans le Matin au cours de l'hiver de 1887-1888.
Ce fut le dernier effort de l'écrivain ; mais il fallut, pour l'arracher à sa table de travail, que la plume vint à tomber littéralement de ses doigts et que le cerveau refusât toute raison.
Alors seulement les larmes jaillirent des yeux de notre père :
il pleurait, non sur lui-môme, mais sur ceux qu'il abandon-
liait.
Je n'insiste pas...
Le 18 mai, Charles Monselel ne se leva plus, refusa toute nourriture et bientôt ne reconnut plus les siens : — le docteur Piogey, cet ami dévoué qui depuis plusieurs années S'efforçait à prolonger une existence qui nous était si chère,
— ,i. fourni en hâte, mais ne put que constater l'inutilité de
Le 19 mai 1888, à onze heures du malin, Charles Monselet expirail après une longue et cruelle agonie...
Les marques de sympathie devaient, se manifester nombreuses autour du cercueil dr l'écrivain : la Presse tint à honneur de rendre hommage à l'un de ses aînés, à l'un de ses plus vaillants.
Il y eut foule au convoi de Charles .Monselet.
Mai- il était dit que le xvme siècle pèserait jusqu'à la fin sur le nom de sou historiographe : — l'enterrement de Charles Monselet fut marqué par un léger incident à l'église — l'Église qui traita les dépouilles de M. de Cupidon comme d'un petit-neveu de Voltaire
Au cimetière du Père-Lachaise, où repose à présent Charles Monselet dans un caveau de famille, quatre discours furent prononcés, par MM. André Theuriet, au nom de la Société des gens de lettres; Henri de Bornier, au nom de la Société des artistes dramatiques; Charles Laurent, au nom de l'Association des journalistes républicains; Dupuy, au nom de la -- b trdelaise.
Voici eu quels termes M. André Theuriet s'est exprimé :
Messieurs,
Au nom de la Société des gens de lettres je viens rendre un dernier I ommage à l'excellent éerivain qui, pendant plus de quarante années
tint à honneur de consacrer son talent à des œuvres purement littéraires.
Charles Monsclet fut un lettré dans la meilleure acception du mot; — un lettré délicat, érudil et spirituel. Fils d'un libraire, il eut, dès l'enfance, le goût des livres et L'amour des Ici ires. Comme il l'a dit dans une des jolies pièces de vers dont son œuvre esi semée :
Le principal étant de vivre,
Fidèle au « Tel père, tel lils ».
Ma ressource devint le livre;
.Mon père, en vendait, — moi, j'en lis.
11 en a fait beaucoup; abordant successivement tous les genres : critique, histoire littéraire, bibliographie, théâtre, poésie, chronique et roman, — et dans tous les genres il a montré les qualités d'un écrivain de pure race française : franchise et netteté du style, esprit pétillant, Finesse et bonne grâce, bon sens et bonne humeur. Nourri de la lecture des auteurs du xvur3 siècle, dès ses débuts à Y Artiste, et plus tard à la Bévue de Paris, il nous a introduits parmi les groupes les moins connus de cette société de beaux esprits. Le premier, il a évoqué et remis en lumière les curieuses physionomies des Oubliés et Dédaignés du siècle dernier. Il a été l'historiographe de Fréron et de Rétif de La Bretonne, des abhés galants de la régence et des Figures originales ou excentriques qui eurent un moment de célébrité à la veille de la révolution de 1789.
A son tour le xviii0 siècle a déteint sur Monselet ; il lui a donné cet esprit sagace, cette gaieté pimpante, cette sève malicieuse qu'il nous a fait goûter ensuite dans les exquises fantaisies disséminées au jour le jour au Figaro et à Y Événement. Charles Monselet a excellé dans ces petits tableaux parisiens dont il a formé plus tard une aimable galerie : les Tréteaux, le Théâtre du Figaro, les Femmes qui font des scènes, etc. On retrouve là le faire spirituel du portraitiste des Originaux du siècle dernier, mais avec une couleur toute moderne, une observation rapide et exacte. On y trouve aussi un poêle, car Monselet fut un vrai poète à la note finement sensualiste. « Il est dans la veine française, » écrivait Sainte-Beuve à propos de son charmant recueil le Plaisir et V Amour.
Il avait le don des vers francs, pleins d'une verve capiteuse et savamment contenue. Il appliquait à des sujets contemporains, avec une grande habileté de facture, l'art raffiné et galant du XVIIIe siècle. Il était en poésie un gourmet et un délicat.
Hélas! comme l'a dil La Fontaine : « Les délicats sonl malheureux.» Ils le -"ut doublemenl quand ils onl le malheur d'être des lettrés ou des artistes. D'abord, les rudesses el les vulgarités de la vie de tous les jours froissent péniblement leur goût des choses fines, distinguées el rares, puis ils onl l'amer crève-cœur de voiries gros succès, de vogue el d'argent, aller à des productions plus tapageuses, tandis que leur œuvre, discrètement el artistemenl élaborée, n'esl appréciée que par une élite Forcémenl peu nombreuse.
Monselet a connu cette tristesse d'autant plus aiguë qu'on est obligé de l'enfermer dans -ni. Sous son apparente gaieté, on sentait parfois qu'il souffrait de cette injuste répartition du succès, et c'est à cette souffrance concentrée que nous devons un de ses meilleurs livres : les Scènes de la vie cruelle.
La vie cruelle, messieurs. Mmiselei n'en ,i que irop senti le poignant aiguillon dans les dernières années de sa carrière littéraire, alors qu'une maladie mortelle lui enlevai! la force nécessaire pour continuer son labeur quotidien el ne lui laissail que de douloureuses appréhensions pour l'avenir d'une famille qu'il aimait.
Après longue et anxieuse agonie, il s'est éteint, du moins
entouré des soins dé\ '•- de ceux qui lui étaient chers, et il s'en va
dans la mort, suivi de l'unanime et affectueux regret de ses confrères. Tous ceux qui aiment les lettres pour elles-mêmes ont rendu justice au fécond travailleur el à l'artiste excellent. La postérité, qui fait le tri des réputations el des livres, recueillera et mettra eu bonne place les petits chefs-d'œuvre qui foisonnent dans les ouvrages de Charles Monselet. C'esl la consolante espérance que nous emporterons de cette tombe, où descend le fin lettré, le délicat écrivain auquel nous sommes venus dire un suprême adieu.
Après M. André Theuriet, MM. de Bornier et Charles Laurent se sont plu également à rendre justice à l'auteur dramatique el au journaliste; enfin M. Albert Dupuy a adresse ce dernier adieu à l'écrivain au nom de la presse de Bordeaux :
Messieurs,
La pie—- bordelaise, dans laquelle celui que nous pleurons m ses premières armes, au Courrier de la Gironde, eût manqué à son devoir si elle ne fûl venue lui dire un dernier adieu.
Certains critiques ont paru craindre que rien ne restai des travaux
littéraires de Monselet; lui-même s'irritait, se désolait de ce que le labeur incessant, accaparant du journalisme, l'eût empêché de faire ee que le bourgeois appelle « une œuvre ». Eh bien, non! je crois que, à l'encontre de bien des livres pédants, lourds, indigestes, entraînés par leur propre poids au gouffre de l'oubli, les anecdotes, les poésies de Monselet, lestes, alertes, pétillantes comme le Champagne, qu'il aimait tant, lui survivront... telles ont survécu les envolées de François Villon et les saillies de Rabelais.
Un jour, notre ami disait, à propos d'un oublié qui venait de s'éteindre : « Pour nous autres gens de lettres, la mort est une dernière farce que nous faisons à nos contemporains. En mourant, nous leur crions : — « Coucou! le revoilà! » Il n'en a pas été, il n'en sera point ainsi de lui. La mort, qui le terrasse en pleine renommée, en plein talent, a touché le public entier comme un deuil de famille.
Dors en paix, maitre, tu ne seras jamais un oublié, à peine seras-tu un disparu, et quand, dans de lointaines années, ton fils, entrant dans un milieu où il sera inconnu, prononcera son nom, toutes les lèvres lui souriront, toutes les mains se tendront vers lui, car ce seul mot : « Monselet » évoquera devant tous un gai moment passé à lire quelqu'un de tes joyeux sonnets ; il leur rappellera une minute arrachée par ton esprit aux ennuis, aux chagrins de l'existence.
Au nom des journalistes bordelais, dont je suis le représentant, adieu, Monselet ! ils furent les premiers à t'accueillir dans leurs rangs, ils veulent être les derniers à te dire une suprême parole de regret...
Adieu, Monselet, maître du rire, qui, pour la première fois, nous fais verser des larmes
J'ai jugé utile pour rendre plus complet ce travail — de reproduire ici quelques-uns des jugements prononcés sur Charles Monselet par ses contemporains ainsi que différents extraits df> articles nécrologiques consacrés à la mémoire de l'homme de Ici 1res; ils le montreront, sous ses différentes physionomies, goûté et apprécié par toute la presse littéraire.
C'est en quelque sorte le livre d'or de l'écrivain.
Charles Monselet aeu de nombreux biographes : j'ai cité, au courant de cet ouvrage : Sainte-Beuve {Nouveaux Lundis), Veuillot (les Odeurs de Paris), Ernest Prarond [De quelques Ecrivains nouveaux), Barbey d'Aurevilly (les Œuvres et les Hommes: les Poètes), Eugène de Mirecourt, Charles Asselineau, Charles Bataille... Il faut encore ajouter à ceux-là : Arsène Houssaye (Confessions), Armand de Pontmartin (Nouveaux Samédis), Jean Dolent (i'm1 Volée tic merles), A. Carel (Histoires anecdotiques des contemporains), Gustave Claudin (Mes Souvenirs), Paul Féval (les Plumes d'or), Philibert Audebrand, etc.
Les poètes — accordant leurs lyres — ont apporté l'appoint de leurs rimes d'or à ce concert d'éloges : Théodore de Banville, Alberl Glatigny, Prosper Blanchemain, Louis Ratisbonne, Ernesl d'Hervilly, Léon Supersac, d'autres encore — ont célébré Monselet en maints couplet-.
Voici quelques fragments d'une jolie pièce que Théodore de Banville aintitulée Églogue, dans ses Occidentales :