A UN COMPATRIOTE
Il ne sera pas dit, âme douce et chagrine, Par une autre âme sœur retrouvée en passant. Que je ne t'aurai pas, au nom de la cuisine, Saluée en mes vers d'un mot reconnaissant.
Grâce â toi, j'ai dîné dans ce Londres maussade, De mon premier diner absolument humain.
Encore un jour de plus, j'allais tomber malade; Sur le bord d'un rosbif tu m'as tendu la main.
Frère, tu m'as rendu l'honnête soupe grasse. L'antique pot-au-feu, ce mets national, Agrémenté pour moi de ce qui fait la grâce : Du poireau verdoyant ci du chou triomphal.
Tu l'avais bien compris, l'objet de mes tristesses, Et, pour mettre le comble à ton menu vainqueur. Tu sus y joindre, ami, dans tes délicatesses, Le canard aux navets, ce chemin de mon cœur !
... Nul, mieux que Monselet enfin, ne fut reçu de façon plus cordiale ni plus intime dans la maison de Victor Hugo dont il était un des hôtes assidus : lui-même, d'ailleurs, a pris soin de conter cette longue et affectueuse liaison avec le maître.
«... Mes relations avec Victor Hugo, écrit-il, ont été tardives ; elles datent d'après la guerre, alors qu'il demeurait rue Pigalle; elles ne se sont^plus interrompues qu'à sa mort. J'avais écrit sur lui à diverses reprises ; il me répondit, comme il faisait. toujours, avec son imperturbable politesse. J'en pris texte pour aller le voir, il me retint. De là, ces petits billets que je reçus pendant dix ans, ces petites boutades en quelques lignes, qui font penser à Voltaire écrivant à Bernard.
» ... On ne se doute pas des trésors d'affectuosité que renfermait ce grand esprit lorsqu'il consentait à se livrer... Il s'abandonnait alors à une causerie familière. Le rire était plus facile qu'on n'aurait cru. Sans avoir la plaisanterie grasse (la suprême distinction de sa nature s'y opposait), il aimait le badinage, à la façon des lettrés du xvme siècle. Dirai-je qu'il trouvait en moi un modeste partenaire ! Je n'aurai pas cette prétention; mais je ne saurais oublier quelle complaisance il apportait à me le laisser croire, et avec quelle bonne grâce il me renvoyait le volant sur une raquette ayant évidemment appartenu à Diderot ou à Collé.
»... Puis l'intimité se forme, les billets ne sont plus cérémonieusement signés en toutes lettres :
Vendredi 26 juin 1874.
La table des jeudis vous a espéré hier. Vous absent, le rayon manque.
Je vous aime tout de même et nous vous espérons jeudi prochain.
Tu us.
» Quelque temps après, Victor Hugo transportait ses pénates de la rue Pigalle à la rue de Clichy : les invitations
deviennent alors plus pressantes, les billets se suivent, très
rapprochés :
2 mars 1S77.
Quelle page charmante je viens de lire! J'ai bien envie de vous serrer la main. Voulez-vous venir dîner avec vus amis de la rue de Clichy, jeudi, 8 mars. Vous savez que vous nous ferez ions heureux et charmés.
Tuus ex imo.