POESIES DE M. CIIAKLES MONSELET
M. Charles Monselet est un tout jeune enfant de quatorze ans doué des plus précieuses facultés. Assurément, M. Charles Monselet est poète, et, lorsqu'à quatorze ans ou produit déjà des choses aussi remarquables, on peut dire qu'on a devant soi un bel avenir. Ces quelques fragments que nous offrons à nos lecteurs sont comme un bouquet poétique de la plus agréable odeur et qui révèle tout ce que ce jeune talent a de frais, de gracieux et d'original. Le Rêve d'un enfant est une pièce pleine de sentiment de naïveté, elle peut être placée à côté de l'Ange et V enfant, du poète boulanger dcNimes, etc.. Nous sommes heureux d'avoir été les premiers à signaler le lever de cette jeune étoile sur notre horizon bordelais. Nous espérons que ces vers de M. Charles Monselet ne seront pas les derniers que les lecteurs du Mémorial auront le plaisir de lire.
J. St-R.-D.
Malgré les éloges de Saint-Rieul-Dupouy et son style de barnum littéraire, ces poésies ont tout au plus le mérite de la jeunesse que gâterait toute reproduction : le Mte d'un enfant avait été inspiré en effet par la lecture de l'Ange et l'enfant, qui était alors sur toutes les lèvres, et qui valut à Reboul un magnifique éloge de Lamartine.
Le jeune Charles Monselet, dans son admiration, adressa à son tour une épitre au poète boulanger de Nimes, où je relève simplement ces vers :
... Tout jeune encore, entier à ma chimère, Mon premier vers fut pour ma mère, Et, plus tard, mon second pour Dieu !
Ils attestent, mieux que toute autre chose, Tunique préoccupation desprit d'un enfant d'humeur douce et agréable, tout entier à la poésie, et dont l'amour filial ne se démentit pas un seul instant de sa vie.
D'autres vers, adressés à M. l'abbé G***, débutent ainsi :
Oh! n'est-ce pas, Monsieur, que l'homme peut chanter!
Et que la Poésie, ange aux ailes de flamme,
Qui, là-haut, dans le Ciel, est allé s'abriter,
Peut encore parfois descendre au fond d'une âme ?
Oh! n'est-ce pas, Monsieur, que l'homme peut chanter?
Après le Mémorial bordelais, deux autres journaux, la Sylphide et le Courrier de Bordeaux insérèrent de nouvelles poésies; — Tune d'elles, retraçant la prise de Mazagran, est d'un joli mouvement ; j'en citerai le début :
Ce n'était pas assez pour notre belle France D'avoir fait tout courber sous la seule puissance
De son sceptre d'airain, Et d'avoir découpé sur cette vaste terre,
Avec son large cimeterre,
La part de chaque souverain.
Ce n'était pas assez, ô belle vagabonde, D'avoir vu promener tes soldats par le monde, Comme un essaim d'oiseaux dans un grand champ de blés, Comme les alcyons sur la mer orageuse, Comme un ardent coursier d'allure impétueuse Auquel son maître a dit : — Allez!
Eh ! qu'importe? Après Vienne, et Berlin et le Caire, Ce qu'il te faut encor, c'est Alger le corsaire, Sa Casauba, son port, ses remparts à créneaux ; Ce qu'il te faut encore, ù France! ô France avide! C'est Oran, Mascara, c'est Cirtha, la Numide, C'est l'Arabie avec ses déserts, ses coteaux !...
« Ces vers sont l'œuvre d'un jeune homme de quinze ans, » ajoute en note le Courrier de Bordeaux (27 avril 1840).
Il est certain que Charles Monselet venait à peine de refermer les Orientales, de Victor Hugo, quand il composa cette ode ; — à la fois conquis et charmé par le poète, auquel il devait consacrer toute sa vie une admiration sans bornes, il en imitait le mouvement et la facture.
Mais le véritable début littéraire du jeune écrivain date de la publication, dans le Courrier de la Gironde (20 mars 1842), d'un poème intitulé : Dans un pavillon. Le grand journal bordelais faisait précéder cette insertion de la note suivante :
Les vers qu'on va lire sont l'œuvre d'un jeune homme de seize ans. Ils annoncent un talent d'un ordre tout a fait supérieur. Saur quelques négligences, quelques épithètes vulgaires, ces vers sont, dans leur ensemble, dignes d'André Chénier, et c'est un enfant qui les laisse tomber de ses lèvres.
Voici le meilleur passage à retenir de cette pièce :
... Enfant, puise la force à mon calme regard, Prends ma harpe sonore et chante : Je suis l'Art î Je suis l'Art éternel, un Messie, un mystère, Un symbole incréé, l'ange de cette terre !
Six mille ans ont passé : beau comme au premier jour, Au sein du monde entier je veille avec amour, Et je règne : à mes pieds, des serviteurs d'élite Epancbent autour d'eux ma parole traduite.
Ceux-là sur une toile ou sur un piédestal S'attachent à donner la forme à l'idéal, Les uns versent partout des torrents de musique, Quelque chose d'ému, d'ardent, de sympathique ; D'autres s'en vont bâtir des tours, des panthéons, Et du noble et du beau concentrent les rayons. Ta place est là, mon iils, parmi celte phalange, Poète aux cheveux blonds, à la prunelle d'ange ; Ceins la blanche tunique et va par les chemins, Sur la foule qui passe étendre les deux mains :
*i CHARLES MONSELET
Va, pauvre et les pieds nus, sans crainte des épines,
Glaner dans tous les champs pour les moissons divines ;
Va chanter les vertus et la paix sous le ciel,
Le travail, le repos, l'amour universel,
La foi, la liberté, le soleil et les roses,
Les étoiles, les flots, toutes les belles choses.
Ton cœur sera toujours jeune, je te le dis,
Vis au dedans de toi comme en un paradis ;
Ne t'inquiète pas où ton hymne s'envole,
Laisse au vent du désir s'échapper ta parole ;
Partout où le Seigneur verse le jour et l'air,
Ou sous un joug d'argent ou sous un joug de fer,
La vieille humanité s'égaie ou se lamente.
Elle ira dans le temps de calme ou de tourmente,
Chantant son doux refrain de joie et d'avenir,
Elle ira, tendre et pure, implorer et bénir.
De son plus doux regard, de sa voix la plus douce ;
Et si l'homme insensé la fuit et la repousse,
Elle remontera vers le divin séjour
Où tout n'est qu'harmonie et qu'ineffable amour!...
Tu place est là, mon fils!... Dans tous les cas, une vocation certaine guidait notre poète.
Un écrivain de talent depuis longtemps goûté et apprécié à Bordeaux — un autre ami de la première heure de mon père — M. Hippolyte Minier, faisant appel à ses souvenirs, a retracé dans une page intime (Gironde littéraire du 27 mai 1888) l'impression produite par Charles Monselet â ses débuts :
« ... C'était en 1842, vers la fin de l'hiver, M. et M mc Gout- Desmartres, mariés depuis quelques mois à peine, donnaient une soirée littéraire dans leur jolie demeure de la rue Saint- Genès. Le salon de l'auteur des Gerbes de poésie avait été envahi de bonne heure. Vers et prose y étaient également représentés. Tous ceux qui dans le Bordeaux d'alors pratiquaient plus ou moins publiquement le culte des lettres avaient répondu à la gracieuse invitation — sans parler du
SA VIE, SON OEUVRE 2t>
vieux rimeur qui écrit ces ligues, ni de Charles Monselet, qui dissimulait derrière un grand fauteuil Louis XIV sa taille écourtée, sa tête blonde et sa muse juvénile.
» Dans des réunions de ce genre, on est à la fois auditeur et acteur. — Il faut y aller de sa personne. — C'est ce qui eut lieu, ce soir-là, pour la majorité d'entre nous.
» D'abord, ce fut Lorrando, le doyen de la phalange poétique de l'époque dans notre ville ; — ensuite, le marquis Imbert de Bourdillon, puis Joseph Rodrigues...
» Enfin, Gergerès, Saint-Rieul, Bénigne Huyet, Justin Dupuy, Hector Messier exhibèrent, tour à tour, de leur bagage littéraire, les uns de la prose sérieuse, les autres des vers légers. — Gout-Desmartres, les yeux au plafond, les mains jointes sur la poitrine, déclama le Prêtre, sa pièce favorite. — Moi-même, mis sur la sellette, il fallut bien m'exécuter.
» Et Charles Monselet ?...
» Jusque-là, il était resté tapi derrière le fauteuil monumental, se bornant à faire honneur aux gâteaux et aux verres de punch qu'on lui oflrait,et, malgré cela, n'ayant pas l'air de se récréer beaucoup.
» Cependant l'amphitryon avait l'œil sur lui. Le malin, il savait ce que valait ce petit bonhomme en habit bleu barbeau à boutons d'or ; il l'avait réservé pour le bouquet de la soirée ; et, certes, il avait eu bien raison.
» Monselet, sur un signe que lui fit Gout-Desmartres, vint s'asseoir à une table placée au centre du salon, et là, avec une assurance parfaite, il tira tout simplement de sa mémoire la délicieuse pièce qu'il a intitulée : Dans un pavillon.
» Sa voix un peu grêle, mais pénétrante, rendit sensible, à l'oreille des auditeurs charmés, tout ce que renferment de fraîcheur printanière, de sérénité suave, d'illusions généreuses, ces vers ensoleillés, limpides et doux, qui nous montrent un génie à son aurore, en présence de l'Art qui lui révèle sa mission.
> L'effet produit par Monselet sur cet auditoire choisi fut intense, profond. On comprit qu'on avait devant soi Y oiseau rare, — un vrai poète, — déjà maître de sa pensée et de son expression : et ce poète n'avait que... dix-sept ans !
» Les félicitations furent chaudes et sincères. — Monselet en parut étonné : elle lui avait si peu coûté, cette ravissante chose que nous admirions tous ! — Ah ! comme il avait bien fait de parler le dernier ! Est-ce qu'après l'avoir entendu on eût voulu écouter aucun de nous 1
* Et cependant, qui lui avait ouvert cette source toujours jaillissante d'idées neuves, primesautières, originales ? Qui lui avait enseigné à accoupler harmonieusement ses phrases ? En un mot, où avait-il appris à développer le germe poétique qu'il portait en lui ? Ce n'est certainement pas sur les bancs de l'école de M. Meneuvrier, — qu'il ne fit guère que traverser.
» Non î 11 devait tout à une nature privilégiée ; et, comme l'a si bien dit Justin Dupuy, dans les Bordelais en 4845 : « Monselet avait eu l'impertinence de n'attendre ni les profes- » seurs ni les années pour avoir de l'esprit et du style. »
C'est Saint-Rieul-Dupouy qui avait présenté mon père à Crugy, directeur du Courrier de la Gironde; au Courrier Monselet rencontra Félix Solar et se lia bientôt à Jules de Gères, à Campan, à Hovyn de Tranchères, tous journalistes bordelais. « Le bon temps ! » devait-il s'écrier plus tard au souvenir de ces premières années littéraires.
Une fois le pied à letrier, notre débutant va bride abattue, remplissant le feuilleton de ses poésies, de ses nouvelles, de ses revues de Paris, de ses critiques dramatiques et littéraires, etc. Il n'y a plus moyen de l'arrêter. Malgré ses dixsept ans et une timidité naturelle, c'est un vieux routier qui s'installe comme chez lui dans ce rez-de-chaussée littéraire, avec la même assurance qu'on lui verra plus tard et qu'il a conquise dès le premier jour. Sou style a déjà cette correc-
tion qui le fait remarquer dans tous ses écrits ; sa forme est ce qu'elle restera jusqu'à la fin, pure, un tantinet précieuse, gaie, d'une galté douce, une gaité bon enfant.
Dix-sept ans et encombrer ainsi les journaux de ses vers et de sa prose, car ce n'est pas seulement le Courriel* de la Gironde qui répand sa signature, mais encore la Guyenne, le Monde bordelais, la Revue bordelaise, la Sylphide... etc.
D'autres poésies paraissent à la suite dans le Courrier de la Gironde; c'est d'abord Lilette (juin-juillet 1842), ainsi dédiée à M. Jehan Saint-Rieul-Dupouy :
« Daignez accepter la dédicace de ce petit poème — si poème il y a — comme un souvenir de l'amitié généreuse dont vous m'avez environné à mes premiers débuts. C'est une simple histoire écrite à la hâte, un de ces doux soirs de fêtes printanières, trop à la hâte peut-ôtre, mais vous m'avez si souvent répété que cette jeunesse, cette insouciance, tout ce bonheur que j'efleuille au moindre souffle s'envolait si cruellement et si fatalement, que je n'ai pas eu le courage de reprendre vers par vers cette œuvre d'un jour. Je vous l'envoie donc telle que la pensée d'hier l'a produite, telle que la pensée de demain la désavouerait peut-ôtre — assez confiant dans votre aimable patronage pour espérer que le public voudra bien fermer les yeux sur mes nombreuses imperfections. >
Plus tard, revue et corrigée, Lilette est devenue le Médoc, que l'on trouve en tète du premier volume de poésies de Charles Monselet :
Le pays de Médoc, c'est la verte oasis
Qui s'élève au milieu des landes de Gascogne...
Enfin, un nouveau poème, Marie et Ferdinand (24 août 1842) achève la réputation du jeune écrivain.
Le Courrier de la Gironde l'annonça ainsi à ses lecteurs :
M. Charles Monselet, le jeune poète de seize ans dont nous avons
déjà inséré dans ce journal les vers remarquables, nous communique la pièce suivante, qui est une sorte de petit poème sur le duc d'Orléans et la princesse Marie. Au milieu de tous les vers que cette douloureuse catastrophe a inspirés, ceux de M. Charles Monselet seront distingués.
Ajoutons qu'ils eurent les honneurs de l'édition (c'est la première brochure, aujourd'hui rarissime, qu'on a de Monselet). Dédiée à la famille royale, elle valut à son auteur la lettre suivante :
Cabinet du iioi
Sainl-Cloud, 3 décembre 1842.
Monsieur Charles Monselet, à Bordeaux,
J'ai mis sous les yeux du roi votre poétique hommage à la mémoire de ses enfants bien-aimés. Sa Majesté en a été particulièrement touchée ; elle a apprécié, monsieur, les sentiments qui, si jeune encore, vous ont si bien inspiré, et m'a recommandé de vous le dire, en me chargeant de vous transmettre des remerciements.
Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
Le secrétaire du cabinet, Camille Fain.
A peine au sortir de la classe, le talent de Charles Monselet recevait donc une première consécration.
Cependant il fallait songer à vivre, la poésie pouvant être une récréation, mais non un gagne-pain. Or, M. Monselet père, heureux de voir ses propres goûts littéraires se développer chez son fils, mais soucieux néanmoins de la vie matérielle, plaça l'enfant chez un négociant en vins desChartrons. Le grand livre et la comptabilité en partie double n'empêchèrent pas l'écrivain de se révéler et de produire. Dès la fin de Tannée 1842, Charles Monselet prend possession du feuilleton du Courrier de la Gironde où il rédige la Revue de la semaine et le compte rendu des théâtres.
Ah ! le feuilleton d'alors ! c'était la portion du journal réservée exclusivement à la littérature — et elle fut longtemps à habiter ce rez-de-chaussée sans pouvoir s'élever au premier étage, où trônaient la politique, sous forme de bulletin, la correspondance étrangère, les faits divers, etc.. Le roman faisait encore bonne figure aux fenêtres de ce rezde-chaussée, ouvertes toutes grandes pour lui ; mais le véritable feuilleton, c'est-à-dire la Revue de la semaine, la causerie familière, le conte moral ou la nouvelle plaisante, l'actualité, l'article bibliographique, y montrait à peine le bout de son nez, après avoir écarté le rideau — une fois la semaine : — encore s'y disputait-on les places.
Feuilletoniste à son tour, Charles Monselet peut donner un libre cours à sa fantaisie. Tantôt, sous le pseudonyme L. de T..., ou sous celui de Jean de Bordeaux, il brode d'agréables variations sur les faits de la semaine, écrit des revues de Paris comme s'il y était ; tantôt il consacre un long feuilleton en vers aux Burgraves de Victor Hugo :
... — La scène représente un burg; — un vieux château
Sombre, — où le lichen croit, — trempant ses pieds dans l'eau
Comme fait la sarcelle, — et dressant dans les nues
Ses tours, pics effrayants, sur les roches chenues.
C'est dans ce noir manoir, veuf de six cents hivers,
Qu'ont vingt fois sillonné la foudre et les éclairs,
C'est dans ce sauvage antre, au fond de ce burg grave
Qu'habite avec ses iils un célèbre Burgrave —
Job l'excommunié, redoutable en son temps;
Front chauve et barbe blanche, — âgé de cent sept ans ;
Burgrave du Taunus, prince du Saint-Empire,
Bourguemestre de Trêve, et baron de Vormspire,
Landgrave de Hampschadt, chevalier d'Oldenbourg,
Duc de Phalsbourg-Hapsbourg, et comte de Fribourg —
(Feuilleton du Courrier de la Gironde, 21 mars 18i3.)
Parfois il se contente d'une poignée de rimes badines pour annoncer un acte de Théophile Gautier :
... Avant de terminer, lecteur, un mot encor.
— Poètes, prêtez-moi votre plume au bec d'or ! Ma foi ! je sors de voir un charmant vaudeville, Le Tricorne enchanté, de Gautier (Théophile), Bastonnade, ou plutôt pastiche goguenard, Chez les Variétés égaré par hasard. —
Le vers en est brodé de cette main artiste Que vous connaissez tous au malin journaliste ; C'est un vers chamarré de soie et de clinquant, Pittoresque et risqué comme un pas de cancan.
— Le Tricorne enchante! n'est-ce donc pas tout dire! Un motif de pastel, de grands éclats de rire,
De l'amour, des lazzis, — et parmi tout cela
De grotesques écarts à la Franca-Tripa; —
Voisenon et Callot, — la poudre et la farine ;
Un mousquetaire rouge agaçant Colombine,
Un baiser dérobé, — suivi d'un coup de buse ;
Des couplets infectés de pommade et de musc ;
Un gros lubin jaloux ; — et puis au bout du conte
Un bon hymen, morbleu ! — Que vous semble, vicomte ?
Jamais débutant ne fut moins embarrassé. On peut dire de Charles Monselet qu'il n'a pas un seul instant cherché sa voie, mais qu'il Ta trouvée du premier coup : avant tout, il est né journaliste. Son talent, souple et varié, se plie et se multiplie, se transforme et se renouvelle sans cesser d'être aimable. Esprit, grâce, légèreté, bonne humeur, telles sont ses qualités dominantes ; ajoutez à cela une netteté d'expression et une concision qui donnent au style un éclat particulier, en même temps qu'une érudition profonde — sans aucun pédantisme — qui ne peut provenir que d'une lecture à outrance et d'une mémoire prodigieuse. Cette assurance, au début, atteste un écrivain de race.
Ses premières fantaisies, ou rimées, ou écrites de cette prose délicate et si caractéristique, Charles Monselet les jugea dignes plus tard d'être réunies en volume : c'est ainsi que Y Histoire de Babet, Une tHe de femme dans un moulin, Un beau brin de fille, etc., qui avaient d'abord paru, en feuilleton, dans le Courrier de la Gironde, composent en partie le livre intitulé :
Monsieur de Cupidon, publié en 1854, auquel l'auteur dut sa première réputation et aussi un surnom flatteur.
On peut donc dire que M. de Cupidon s'était révélé dès ses premiers pas dans la littérature.
Quant au poète, tel il est à dix-sept ans, tel il doit rester toute sa vie. Un de ses meilleurs poèmes, en effet, est daté de 1843 (Courrier de la Gironde du 25 juillet), c'est la pièce intitulée Muezzin dans les Vignes du Seigneur :
Ce matin, penché, seul, à ma fenêtre, L'ombre, autour de moi, pleine de rumeurs, J'attendais, rêveur, le jour à paraître, L'œil vers l'horizon aux rouges lueurs.
La nuit s'enfuyait, honteuse et surprise, Le ciel éteignait ses pâles regards ; Et, des noirs buissons qu'agitait la brise, Triste, j'écoutais les souffles épars...
Reste le causeur familier des revues de la semaine, le « critique influent » du Courrier de la Gironde. La malice, qui est aussi une caractéristique du talent de Monselet, déborde à tout propos dans ses comptes rendus. Le critique, par exemple, n'avait pas débuté précisément par la bienveillance, — ses démêlés avec M. Théodore Anne, vaudevilliste de l'empire et de la restauration, un des librettistes de Marie Stttart, représentée à l'Opéra en 1844, défrayèrent un instant la chronique bordelaise et eurent amené fatalement une rencontre, n'eût été la distance de Bordeaux à Paris... par diligences. Il n'en subsiste pas moins un consciencieux lundiste, analysant avec soin et jugeant avec goût, tel qu'on le retrouvera plus tard, de 1857 à 1887, au Monde illustré.
Charles Monselet se présente bientôt sous une face nouvelle : le critique fait place à l'auteur dramatique. Une parodie de Lucrèce, en un acte et en vers, — Lucrèce ou
la Femme sautage — commencée sur les bancs du collège et terminée en collaboration de M. Gabriel Richard (Lesclide) fut représentée au théâtre des Variétés, le 7 octobre 1843, peu après l'apparition de la Lucrèce de Ponsard, à POdéou.
« Ma première pièce, j'avais dix-huit ans, j'étais correcteur et feuilletoniste au Courrier de la Gironde, » — a écrit plus tard Monselet, et il ajoute : « Le succès fut très vif. Félix Solar, mon rédacteur en chef, en avait suivi quelques répétitions. »
A titre de feuilletoniste, Monselet poussa l'extrême zèle jusqu'à rendre compte de sa pièce, — après avoir pris soin toutefois de s'excuser de la sorte :
«... Rendre compte soi-même, dans son carré de papier, de sa pièce de théâtre, de son drame ou de son vaudeville, est une mode tout fraîchement arrivée de Paris avec les dernières coupes d'habits et les plus nouvelles façons de gilets... C'est un procédé renouvelé de Lemierre, de ce bon Lemierre, l'auteur de la Veuve du Malabar, qui, surpris dans l'élaboration, d'un article laudatif, au sujet de sa tragédie, répondait ingénument « qu'on ne faisait jamais si bien ses affaires que soimême ». (Feuilleton du Courrier de la Gironde, 14 octobre 1843.)
Monselet ne devait pas s'en tenir là : surprenant, certain soir, l'acteur Josse au moment où celui-ci allait entrer en scène, il paria, à la suite d'une discussion, d'endosser son costume et de jouer, au pied levé, le rôle de Brutus qui comptait trois cents vers environ. Quelques minutes après, Monselet entre en scène et joue sans broncher ; le public, — peu nombreux, il faut l'avouer, — ne réclame point : seul, le commissaire de police dresse procès-verbal.
Son collaborateur, Richard, qui se trouvait dans la salle, sans être au courant de cette gageure, m'a avoué n'avoir jamais éprouvé ni pareille surprise, ni semblable frayeur. Ajoutons que notre comédien ne se vanta jamais de cette équipée.
Je n'ai tenu moi-même à raconter cette anecdote que pour
montrer l'étonnante mémoire et l'assurance grande que possédait Charles Monselet, à ses débuts.
A la suite de Lucrèce parut :
Un Carreau brisé, comédie-vaudeville en un acte par M. Charles Monselet, représentée pour la première fois sur le théâtre des Variétés, à Bordeaux, le 2 juillet 1844.
« La première représentation de ce petit ouvrage, a écrit l'auteur » , eut lieu le même soir que la première représentation de la Ciguë, de M. Emile Augier. Bien accueilli du public, le Carreau brisé fournit une carrière de vingt représentations environ, tant au théâtre des Variétés (aujourd'hui Théâtre-Français) que sur la scène du Grand-Théâtre... »
Puis :
Une Journée au camp de Saint-Mëdard, à-propos eu un acte, par MM. Gabriel Richard et Charles Monselet, représenté pour la première fois sur le théâtre des Variétés, à Bordeaux, le 17 août 1845.
L'auteur, déjà coutumier du fait, rend compte de cet ouvrage dans son feuilleton (26 août 184o) :
« ... Le vaudeville que nous avons commis la semaine dernière, en collaboration avec uotre ami M. Gabriel Richard, a pour titre : Une Journée au camp de Sainl-Médard. C'est un petit tableau villageois et militaire que le public a bien voulu accueillir avec indulgence. Nous l'en remercions.
» Nous en remercions également les artistes qui ont consenti à se charger des principaux rôles. MM.Kime et Châtelet sont depuis longtemps en possession de la faveur du public, et ils ont plaidé avec chaleur notre cause auprès de lui... »
Le duc d'Aumale, qui commandait à cette époque le camp de Saint-Médard, près de Bordeaux, invita à sa table les
1 Catalogue détaillé, raisonné et anecdotiqne d'une joliecollection de livres rares et curieux dont la plus grande partie provient de la bibliothèque d'un homme de lettres bien connu. Paris, 1871, René Pincebourde, éditeur.
auteurs de cet à-propos. La légende veut que Charles Monselet ait renversé, par un brusque mouvement d'avant-bras, une bouteille de saint-estèphe, en môme temps que le verre de M. Cuvillier-Fleury, qui était placé à sa droite. «... Une immense teinte rouge se répand sur la nappe et lui imprime un cachet de tableau flamand, incompatible avec l'étiquette des cours... A l'issue du dîner, le duc d'Aumale oflre un cigare à Monselet : celui-ci, qui ne fume jamais, accepte avec effusion. Au bout de cinq minutes, il dépose son cigare dans un coin et manque d'incendier les rideaux de l'hôtel de la préfecture... (Ch. Bataille, le Diogène, 2:2 février 1857.)
Encore :
Les Trois Gendarmes, parodie en un acte, en vers, des Mousquetaires y d'Alexandre Dumas et Auguste Maquet, par MM. Gabriel Richard et Charles Monselet, représentée pour la première fois, sur le théâtre des Variétés, à Bordeaux, le 18 avril 1846.
« ... De mes rares essais dramatiques, a écrit Charles Monselet, celui-ci est le meilleur, le plus gai. Il pourrait certainement supporter la réimpression. L'acteur Kime y était fort amusant. . »
Un dernier ouvrage, celui-ci non imprimé — les Mésaventures du prince Rodolphe — parodie en cinq actes, en prose, par M. Charles Monselet, fut représenté également au théâtre des Variétés, à la même époque.
C'était la parodie des Mystères de Paris, d'Eugène Sue.
Entre temps, Charles Monselet a annoncé un Comte de Saint-Germain resté inachevé, et fait représenter, sous le nom de Charles Duvergier, toujours eu collaboration de Gabriel Richard, un Ariel, drame fantastique en trois actes, destiné à servir de cadre aux exercices de M lle Prudence, la fameuse somnambule ! Aucune importance littéraire, nous empresserons-nous d'ajouter, sinon que notre auteur pouvait se dire à bon droit « fournisseur de la cour et de la ville >.
... La dernière transformation de Charles Monselet — nouveau Protée — où il apparaît directeur -rédacteur en chef du Monde bordelais, n'est pas la moins curieuse; elle est aussi la plus éphémère.
Dans Bordeaux- Artiste, publié en 1854, Charles Monselet a écrit :
«... Les revues et journaux exclusivement littéraires n'ont jamais manqué non plus à Bordeaux... Pourquoi faut-il que ces recueils n'aient joui que d'une existence éphémère ? Il y avait là, pourtant, autant que dans certaines gazettes parisiennes, de la verve, des promesses, de la science et de la poésie à remuer à la pelle; il y avait des jeunes gens, comme il y en a partout et comme il y en aura toujours ; ces jeunes gens avaient de l'esprit, et ceux qui n'avaient pas d'esprit avaient de la gaité, monnaie courante et riante !
»... Hovyn de Tranchères avait attaché son nom à la rédaction de Y Homme gris ; Félix Solar signait du pseudonyme E. d'Issy les feuilletons du Courrier de Bordeaux...
» ... Le premier rival de Y Homme gris fut le Diable boiteux, né sur les fossés de l'Intendance, journal malin à ses heures etqui cherchait la verve de Lesage. Asmodée mourut jeune... »
Monselet avait tenu un jour à avoir, lui aussi, son propre organe : ce jour-là, à l'aide de quelques écus, fut fondé le Monde bordelais, — un « Monde » qui n'eut que neuf numéros — d'octobre 1845 à janvier 1846. Il est vrai de dire que la Bévue bordelaise, qui lui succéda, était dirigée par Gabriel Richard — ce qui était tout comme : — la Bévue bordelaise expira à son tour, le 26 avril 1846, dans les bras de la Sylphide.
Charles Monselet avait eu le temps néanmoins d'y publier quelques nouveaux poèmes — entre autres le Musicien (Bévue bordelaise du 5 avril 1846).
Mais les vingt ans du poète viennent de sonner; — son rêve est d'aller à Paris, Paris qui seul fait les réputa-
lioos. Lui-même l'a déjà chanté dnus son poème le Médoc :
... Vingt ans el voir Pari*! Fuir In provitioc aimce, Celte vieille nourrice nu Iront doux el songeur, Voir derrière ses jtos la porte refermée, Seulir sécher l'ailien sur sa lèvre embaumée, Et s'en aller où va tout cillant voyageur :
C'est le destin fatal. — ... !
Allons, la diligence est là qui attend — la poste aux chevaux de Laflille cl Gaillard! Les chevaux hennissent et leurs sabots piaffent d'impatience. Kncore un baiser aux bons parents f|ui vous accompagnent, avec uue larme furtive essuyée du revers de la manche, un dernier serrement de mains aux amis... Allons, mon jeune voyageur, en route pour la célébrité !
De même que Monselet a chanté la ville de Nantes, son premier berceau, de même il a accordé à Bordeaux, sa patrie d'adoption, Bordeaux qui a eu la primeur de son talent, de nombreuses pages empreintes d'une admiration sincère.
C'est d'abord, dans son premier volume de touriste — De Montmartre à Sévîlle — une description des plus suivies :
« Bordeaux ! ce nom éveille immédiatement une idée de grandeur, de magnificence, d'orgueil. Une forêt de mâts et de pavillons se dresse tout à coup aux regards; on aperçoit de vastes rues, bordées de maisons hautes, larges, imposantes, sculptées avec faste, et qui sont des hôtels d'une aristocratie commerciale. Il semble qu'on connaisse Bordeaux avant de l'avoir vu ; c'est une des villes qui réalisent le plus complètement l'image qu'on s'en est formée.
» J'ai passé à Bordeaux la première partie de ma jeunesse, et j'en veux parler pendant quelques pages, d'abord pour obéir à ce besoin d'évocation dont tout homme est saisi à moitié de sa carrière ; ensuite, parce que le Bordeaux d'aujourd'hui est bien différent du Bordeaux d'autrefois. Que voulez-vous! Trente ans, vingt ans même suffisent dans notre époque à transformer entièrement une cité, mœurs et physionomie, habitants et maisons.
» Du plus loin qu'il me souvienne, je revois un Bordeaux que j'appellerai le Bordeaux gascon,et dont les traces n'existent plus guère. Je revois des femmes d'une haute stature, cou-
ronnées de coiffes géantes, droites et carrées; ce sont les matrones du Grand-Marché et du marché des Récollets, — ou plutôt du marché des Grands-Hommes, pour me conformer aux dénominations révolutionnaires. Ces amazones de la marée avaient pour petits noms : Cadiche, Cadichonne, Seconde. Elles parlaient un patois vivement accentué, qui me fut toujours singulièrement agréable, et où revenait souvent le fameux ques aco.>
» Le patois bordelais a eu sou poète dans le boulanger Verdie, bien avant que le patois agenais ait eu le sien dans le coiffeur Jasmin; Mente Verdie demeurait rue Pont-Long; c'était entre deux fournées de choïnes et de pain cô qu'il rimait ses récits populaires, d'une gaîté un peu salée.
» Il faut avoir entendu un Bordelais de la vieille souche réciter, avec l'accent et le geste indispensables, le Retour de (iuillaoumet dans ses foyers.
> ... Elles ont donc disparu peu à peu, les grandes coiffes ; les dernières se sont réfugiées autour de l'église Saint-Michel, ce quartier de la vieille artisanerie. Encore quelque temps et on ne les retrouvera plus que dans les spirituels dessins de M. de Galard, un des premiers propagateurs de la lithographie à Bordeaux (avec Goya). C'est là aussi qu'il faudra aller chercher ces grisettes dont la renommée fut pendant si longtemps européenne, ces jolies filles qui formaient une population à part dans la population ; race fine, petite, brune, aux cheveux lisses sur le front et au chignon enveloppé dans un foulard de couleur éclatante. Aujourd'hui, le bonnet a tout à fait détrôné le foulard, cette délicieuse importation créole.
» Voilà pour mon Bordeaux gascon, quant aux costumes et au langage. Les rues, les édifices, à présent transformés et qui se lient à la même époque, ne sont pas moins présents à ma mémoire. Sans remonter au Tourny planté d'arbres et dont la physionomie offrait, à ce qu'on rapporte, un caractère autrement amusant que de nos jours — je puis accorder un
regret au Jardin-Public, que j'ai vu si ombreux, si solennel, avec ses tilleuls centenaires, ses taillis profonds, ses pelouses et sa terrasse d'un si noble style. Les jeudis et les dimanches, tout un peuple d'écoliers s'abattait dans les herbes hautes et autour des chevaux de bois. Les militaires y faisaient l'exercice le matin ; d'autres fois, c'était une classe de tambours qui assourdissaient les échos. Aux heures embrasées de l'aprèsmidi, quelques comédiens y venaient apprendre leurs rôles à l'ombre. La galanterie y avait aussi ses droits, comme vous le pensez bien ; le crépuscule amenait avec lui son cortège d'ombres indécises et de couples aux mains entrelacées. Ce Jardin-Public-là n'existe plus, ses ombrages ont été remplacés par des parterres fort élégants et fort peu mystérieux.
» J'ai connu la Bastide, lorsque la Bastide n'était qu'un riant village ; j'ai suivi, à travers les plus jolies guinguettes du monde et les plus délicieuses maisons de campagne, le chemin fleuri qui allait vers La Souys. Ce chemin a été remplacé par un autre, tout le long de la berge, droit comme un I.
» Mais ma pitié pour les arbres m'éloigne un peu de Bordeaux, j'y rentre. Quelque sympathie que j'éprouve pour le passé, je n'en suis pas cependant à regretter le fort du Hâ, cette abjecte prison. Peu m'importe qu'on ait rayé de mou Bordeaux gascon ce monceau de pierres et de fer, cette ruine laide et noire, pleine seulement des souvenirs du terroriste Lacombe.
» Je ne prends pas aussi facilement mon parti de la métamorphose de la rue Sainte-Catherine.
» L'ancienne rue Sainte-Catherine était tortueuse, sombre, étroite, elle changeait dix fois de physionomie et de nom dans sa route ; elle allait d'abord cahin-caha jusqu'à la place Saint-Projet ; là, le désordre s'emparait de ses pas ; elle s'engouffrait dans un petit passage, dégringolait une ruelle pour aboutir à la fontaine du Poisson-Salé ; elle devenait la rue Cahernan, et, jouant des coudes à droite et à gauche, elle
débouchait sur les fossés des Carmes, qu'elle traversait. Elle s'enfonçait alors dans le quartier israélite et s'intitulait la rue Bouhaut. — Oh ! ce quartier et cette rue ! je voudrais rendre l'impression étrange qu'ils m'ont laissée; je voudrais donner une idée de ces grandes maisons sévères, aux fenêtres toujours closes, aux cours à galeries superposées et ouvertes. Le bas de ces maisons était presque uniformément occupé par des boutiques de marchands d'habits, de ces boutiques encombrées et profondes où les juifs excellent à faire la nuit. Des noms d'origine espagnole ou portugaise s'étalaient fièrement sur les enseignes : Chimène, Léon, Mondes, Rodriguez, Nunez,Lopez, Diaz, etc. Chaque maison était exhaussée de cinq ou six marches sur lesquelles jouaient et criaient des enfants singulièrement nombreux. Toute une population reconnaissableàses yeux perçants, vieillards à barbe blanche, jeunes filles à chevelure noire, se pressaient, circulaient dans cette rue Bouhaut, appelée familièrement par ses habitants eux-mêmes If canton ou la nation, et qui était le centre du quartier israélite, si considérable et si important à Bordeaux, à toutes les époques.
» Au bout de la rue Bouhautétait la place Saint-Julien, où avaient lieu les exécutions capitales. Ce théâtre sanglant faisait le pendant du Grand-Théâtre, situé à l'autre extrémité do la rue Sainte-Catherine. - (ïrace à Dieu, ne m'y étant jamais trouvé au petit jour, je n'ai rien à raconter de ses légendes sinistres...
» Je désirerais en finir avec les rues. Or, ma mémoire est semblable elle-même à un carrefour où je me sens attiré de tous les eûtes. C'est la rue du Puits-de-Bagne-Cap, qui me veut dire sou fabliau du basilic : c'est la rue des Argentiers et la rue des Bahutiers qui essaient de m'induire en moyen âge ; c'est la rue Saint-James, pleine des souvenirs de la domination anglaise ; c'est la rue des Ayres, où il n'y a que des fleuristes ; la rue Bouquière, où il n'y a que des tourneurs tabletiers ; la rue Boulïard, où il n'y a que des cordonniers ;
c'est la rue Victoire-Américaine, avec sa double rangée de maisons uniformes et fières : ce sont des rues aux noms plus bizarres les uns que les autres : la rue des Trois-Canards, la rue Maucoudinat, la rue Tombe-Toly, la rue Arnaud-Miqueu, la rue Cache-Cocu (aujourd'hui rue Sainte-Eugénie), la rue du Grand-Cancéra et la rue du Petit-Cancéra, la rue de la Grande-Taupe et la rue de la Petite-Taupe, la place Colombe, le chemin de Terre-Nègre, la rue Coupe-Gorge, — derrière le cimetière de la Chartreuse. Horreur !
» Ce sont les allées d'Amour, terminées d'une façon si romantique par le porche de Saint-Seurin, les allées d'Amour, qui me disent : « Ingrat ! n'auras-tu pas un mot pour nous dans ta nomenclature ? Nous t'avons vu bien souvent, en une certaine année où tu semblais prendre à tâche de justifier notre nom ; tu passais régulièrement à la môme heure, entre chien et loup ; tu te dirigeais vers la rue des Religieuses, puis tu revenais sur tes pas, lentement, tournant la tête, t'arrêtant jusqu'à ce qu'un bruit de feuilles réveillées t'annonçât la présence de la personne attendue. Pour nous avoir oubliées, il faut que tu aies trouvé à Paris d'autres allées d'Amour... »
Dans Monsieur de Cupidon (Histoire de Mademoiselle Jeunesse) c'est une peinture sans rivale des grisettes de l'époque :
« Je ne vous dirai pas ce que les grisettes de Bordeaux ont de pi us que les autres . Partout la f em me ressemble à la femme ; c'est le môme patron qui a servi pour l'ancien et le nouveau monde. Qu'il vous suffise de savoir qu'elles sont jolies comme les plus jolies, spirituelles comme les plus spirituelles, — au point que ce sont elles qui deviennent plus tard les véritables Parisiennes.
» Elles sont petites et bien prises. Elles sont brunes, comme presque toutes les femmes du Midi, avec des yeux et des cils longs de cela, et des cheveux à profusion.
» En outre de leur coiffure, qui est d'un lâché ravissant, elles ont une manière irréprochable de se vêtir. De même que la Pari-
sienne a la science du détail, elles ont surtout le secret de l'harmonie. Jamaischez elles une robe ne couvrira une jupe souillée. Leurs brodequins auront toujours été faits pour leurs pieds.
» La Parisienne n'est coquette qu'à une certaine heure du jour, — heure souveraine, il est vrai. La Bordelaise est coquette depuis le moment où elle se lève jusqu'au moment où elle se couche. Elle ignore le négligé du peignoir et n'ouvre les contrevents de sa fenêtre qu'une fois son corset mis et ses bandeaux lissés. C'est uue petite Vénus sortie tout habillée du sein des flots, dans une conque de palissandre.
» Quoique vous n'ayez pas besoin de chercher à Bordeaux les grisettes pour les rencontrer, trouvez- vous le matin, entre sept et huit heures, dans la rue Sainte-Catherine. C'est là que ces mignonnes créatures foisonnent, pullulent, fourmillent, trottinent, les unes se rendant à leurs ateliers, les autres à leurs magasins. Il en arrive de tous les faubourgs, les plus divers et les plus distants : de Sainte-Croix, de Saint-Seurin, des Char trous et de la Foudaudége. C'est pendant une heure environ un va-et-vient perpétuel, un encombrement de minois en belle humeur ; le pavé eu semble obscurci, — comme un champ de blé par un essaim d'oiseaux.
» Elles s'en vont ordinairement par bandes de quatre ou cinq, un panier au bras, renfermantlescerisesetlediotHi (petit pain) du déjeuner. Leur démarche a cette affectation de vivacité qu provoque aies suivre, et il règne dans leur manière de porter les coudes en dehors une sorte d'élégance, la plus amusante à voir.
» Rien ne saurait rendre surtout l'effet de leurs mouvements de tète, brusques et gracieux. Les regards qu'elles lanceut de droite et de gauche, fermes et arrêtés, pétillent d'une malignité fulminante.
» Que si vous voulez alors les connaître de plus près, hasardez-vous à accoster l'une d'elles et faites entendre à son oreille la musique du madrigal. Si elle ne vous répond pas dès le premier mot, ce qui est probable, soyez assuré qu'au
SA VIE, SON ŒUVRE i3
troisième elle vous jettera quelque bonne réplique aux jambes, de cette réplique de comédie, preste et audacieuse, qui suppose l'accroche-cœur et le nez à la Roxelane. Leur esprit est mordant et accentué comme leur langage : une pointe d'aiguille trempée dans l'eau de la Garonne.
» Quant à leur moralité, elles en parlent beaucoup pour y faire croire un peu... »
Dans Gastrommie, Charles Monselet réclame une statue... pour le maréchal de Richelieu.
« ... Lorsqu'on parcourt Bordeaux, écrit-il, il est une statue qu'on cherche vainement sur ses places : c'est la statue du maréchal de Richelieu.
» Il y a là un singulier oubli ou une coupable ingratitude.
» Tout le monde sait que le maréchal de Richelieu a été pendantassezlongtempsgouverneurdela provincedc Guienne. A cette époque se rattache la période la plus brillantede l'histoire de Bordeaux, période qui comprend principalement l'édification de son magnifique théâtre et la création des superbes quartiers de l'Intendance et de la Préfecture.
» On ne saurait nier non plus l'influence considérable exercée sur la société bordelaise par le séjour du vainqueur 'de Mahon, une des expressions les plus séduisantes et les plus spirituelles de son siècle...
» ... Pourtant, ce n'est pas comme gouverneur de la Guienne que je réclame une statue pour lui. Il a un titre plus sérieux à cet honneur, un titre éclatant, incontestable.
» Le maréchal de Richelieu a droit à une statue pour avoir mis en faveur le vin de Bordeaux par tout le monde entier.
» A peine, en effet, eut-il touché le sol girondin qu'il s'émerveilla du Médoc et du Saint-Émilion (et sans doute aussi du Sauterne), à ce point qu'il ne voulut plus voir désormais d'autres vins sur sa table...
»... A Paris, où la moquerie ne perd jamais ses droits,
i4 CHARLES MONSELET
on plaisanta sur l'enthousiasme du maréchal ; quelqu'un proposa d'appeler le vin de Bordeaux la tisane de Richelieu. Les Bordelais prirent le mot au bond et l'adoptèrent... »
Ailleurs, ce sont des vers des plus réussis que Monselet consacre aux vins : — la poésie devait avoir son tour.
« Je suis à Bordeaux depuis hier. L'aimable ville ! J'y reviens toujours avec plaisir... » s'écrie Charles Monselet dans un autre de ces ouvrages *. Là encore quelques pages enthousiastes appellent l'attention sur Bordeaux transformé.
» ... Quel éblouissement à l'arrivée ! Il* y a peu de panoramas aussi importants que le panorama de la ville de Bordeaux. On en jouit dès la station de Lormont, c'est-à-dire pendant quinze minutes avant l'entrée en gare... — C'est d'abord, dominant tout le lointain, le clocher pyramidal de Saint-Michel, réédifié depuis plusieurs années ; ce sont les flèches élégantes et légères de la cathédrale Saint-André ; — puis, à mesure que le chemin de fer s'avance jusque sur les bords de la Gironde, qu'il rase avec de longs sifflements, ce sont les quais de Bacaleu et des Chartrons, habités par le haut commerce ; la promenade des Quinconces, avec ses deux colonnes rostrales, célèbres dans l'univers entier ; la place Bichelieu ; le majestueux hôtel du Chapeau-Rouge ; — puis, toujours au cours du fleuve, les nobles pavillons de la Bourse et de la Douane ; les masses régulières et ornées du quai Bourgogne ; la porte Caillou ou du Caillou, la tour massive et noire de Saint-James; — et enfin, comme fond de tableau, le pont aux dix-sept arches de pierre !... »
Mais Monselet a écrit la matière de plusieurs volumes — tant en prose qu'en vers — sur Bordeaux et sur la Gascogne :
Promenades d'un homme de lettres. Paris, 1889.
il est impossible, sinon de tout citer, du moins de tout reproduire. Résumons-nous donc :
La Franc -Maçonnerie des Femmes contient encore une longue description du bassin d'Arcachon, où se passe la première partie de ce roman.
Çà et là, ce sont de curieuses biographies comme celles de Henri Fonfrède, Tardent publiciste, ou celle de Ligier, le tragédien, ou celle de Barthélémy, le poète, le collaborateur de Méry, etc., etc.
Un chapitre des plus curieux, par exemple, est au début de Jean de la Réole — son dernier livre — où il retrace l'inauguration du Grand-Théâtre de Bordeaux (8 avril 1780). C'est une véritable résurrection. On dirait d'un compte rendu écrit, au sortir du théâtre, par un spectateur émerveillé.
« Toutes les familles historiques de la province y étaient représentées : de Gourgues, de Verthamont, de Piis, de Gères, de Blanquefort, La Faurie de Monbadon, de Barbezières, de Darche, de Marbotin, de Castelnau, de Montchenil, de Brivazac, de Virelade, de Carrière, de Rauzan, de Laliman, de Mauvezin, de Bourran, de Rolly, de Lamolère, de Tournon, de Peyronnet, de Montferrand, de Dupérier de Larsan, de Puységur, de Montesquieu, de Bourdillou, etc., etc.
» Le barreau, qui a été de tout temps une des gloires de Bordeaux, le barreau était au grand complet ; c'étaient des avocats auxquels l'avenir réservait des rôles importants : les Saigne, les Ferrère, les de Sèze, les Ravez, les Brochon, les Martignac, les Emerigon, les Dupaty.
» Les familles Balguerie, Stuttenberg, Fenwick, Espeleta, Brown, Cabarrus, personnifiaient le haut commerce.
» Cà et là des célébrités diverses : Azevedo, le musicien amateur, professeur du jeune Garât ; Richard Martelly, l'auteur des Deux Figaros ; Jourgniac Saint-Méard, qui a écrit plus tard le récit de son agonie de vingt-quatre heures à la prison de l'Abbaye.
iO CHARLES MONSELET — SA VIE, SON ŒUVRE
»... Dans une loge, on remarquait le duc de Fronsac, le fils du maréchal, de passage à Bordeaux.
» On ne comptait pas les jolies femmes. Ruisselantes de bijoux, elles portaient sur leurs blanches épaules des fortunes considérables.
» Tout ce monde attendait le bon plaisir du gouverneur. Enfin, une rumeur plus grande que les autres annonça sa présence. Le maréchal de Richelieu faisait son entrée dans la loge du gouvernement, escorté d'une suite nombreuse. Il était vêtu magnifiquement, selon son habitude. Il avait au cou le collier du Saint-Esprit et le grand cordon en sautoir ; il était coiffé d'un vaste chapeau à plumes blanches... »
Qu'y a-t-il de surprenant après cela que Monselet ait passé aux yeux de bien des gens, pour un Bordelais de naissance ; et que les Bordelais eux-mêmes l'aient traité parfois de compatriote et lui aient fait fôte? N'était-il pas des leurs, en effet, et n'avaient-ils pas raison de le revendiquer? Ne leur avait-il pas consacré sa jeunesse, et, avec cette prime jeunesse, les premières rimes de son jeune talent? N'avait-il pas enfin laissé comme un lambeau de son cœur dans cette seconde patrie ?
Aussi, comme il aimait à évoquer cette époque si brillante de ses débuts, comme il remuait à plaisir les cendres de ce passé disparu, au foyer duquel son clair regard retrouvait soudain une flamme nouvelle, son esprit une seconde fièvre qui lui rendait plus consolantes les heures d'amertume et de regrets.
La presse bordelaise, — disons-le à son honneur — lui a gardé de tout temps une vive reconnaissance et voué jusqu'après la mort une profonde admiration.
Un décret en date du 14 novembre 1889 a, conformément au vœu formulé par le conseil municipal de Bordeaux, accordé le nom de Charles Monselet à une des voies nouvelles de cette ville.
Charles Monselet arrive à Paris le 19 juin 1846, et descend rue du Mail, dans un hôtel tenu alors par la belle-mère d'Emile de La Bédollière (aujourd'hui hôtel de Bruxelles).
« Dans l'été de 1846, je fis mon entrée à Paris par la diligence Laffitte et Caillard '.
» La diligence! Comme cela date quelqu'un tout de suite ! J'aurais pu taire ce détail, mais il faut être véridique.
» 1846 était la seizième année du règne de Louis-Philippe I er . Dieu protégeait plus que jamais la France sur les pièces de cent sous. S'il rrivait à Dieu de détourner un instant la tête, il était immédiatement remplacé dans son protectorat par deux ministres, Guizot et Thiers, qui auraient pu s'appeler tout aussi bien Charybde et Scylla. Les Chambres des députés et des pairs étaient encombrées d'individus illustres, d'orateurs fameux, dont les noms devaient s'évaporer bientôt au creuset de l'oubli. On aurait pu remuer les avocats à la pelle. Les gros souliers à clous de M. Dupin étaient célèbres, ses palinodies aussi. Dans l'ombre d'une rue avoisinant la place du Carrousel, M. de Genoude ne cessait de réclamer le suffrage universel, qui était en route. M. de Cormenin signait Timon et était le pamphlétaire à la mode. Haines de journalistes : les Débats, dans leurs comptes rendus, se refusaient énergiquement à accorder la particule à M. Emile Girardin.
1 Ch. Monselet, Suppl. littér. du Figaro, 19 décembre 1885.
Espartero faisait parler de lui en Espagne. L'Afrique perpétuait notre réputation de bravoure. Le ciel, qui bénit les grandes familles, s'appliquait à bénir la famille des Arago. L'opposition était toute-puissante ; on était de l'opposition ou l'on n'était pas de l'opposition, tout était là ; si l'on en était, on risquait d'aller loin. Chateaubriand vivait toujours; on avait môme donné son nom à un beefsteack. Des épiciers qui s'appelaient Gratteboullard ou Mi ton- Mitaine étaient furieux de voir aux affaires M. de Lamartine. Le Figaro d'alors était intitulé le Corsaire-Satan, et, quoique très lu, ne faisait pas ses frais. Une fois par an, à la fête du roi, on distribuait gratuitement des saucissons ; c'était ainsi que l'on comprenait l'amélioration du sort du peuple. Le marché aux comédiens se tenait sous les arbres du Palais-Royal. Les romances de Loïsa Puget résumaient toute la poésie pour une partie de la bourgeoisie de la France. Vidocq avait une agence de renseignements particuliers dans le passage Vivienne. L'éléphant en plâtre de la place de la Bastille tombait en poussière. On vendait du vin à quatre sous dans les cabarets. Le boulevard du Temple battait son plein. A la hauteur de la rue de la Michodière, il y avait des Bains Chinois avec des magots en bois colorié sur des piédestaux. Asnières était presque ignoré. Au coin de la rue Drouot, une enseigne annonçait une table d'hôte tenue par M 110 Thiers, sœur du président du conseil des ministres. Comme il faut à toute époque un refrain populaire en manière de scie, la scie d'alors était les Larifla, et tout le monde chantait sur l'air des Larifla :
Dans la gendarmerie Quand un gendarme rit, Tous les gendarmes rient Dans la gendarmerie ; Larifla, fia, fia, et<\, etc.
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i li-
» Ou bien, car on ne s'arrête pas sur la pente de l'imbécillité :
Un jour, sur le pont des Arts, Je rencontre monsieur Musard, Avec madame Musard Et le petit Musard ; Larifla, lia, lia, etc., etc.
» On allait voir le puits artésien de Grenelle. Paris était encore rempli de vieux quartiers amusants. Le bal du Prado se tenait en face du Palais de Justice, dans l'ancien théâtre de la Cité. Le pays des écoles s'était modelé sur Gavarni et allait se modeler sur Mùrger. C'était un temps heureux : on ne savait pas ce que c'était qu'un photographe. Les gens qui jouaient à la Bourse se comptaient; l'heure de l'invasion des Bordelais et des Juifs n'était pas venue : elle arrivera comme une avalanche. En attendant, Mirés vendait des lorgnettes.
» L'époque était bonne pour les lettres. Balzac, George Sand, Eugène Sue, Léon Gozlan, Méry, étaient à l'apogée de leur gloire. L'Académie française semblait ne pas s'en soucier. Alfred de Musset commençait à percer la foule et à se suicider lentement. Une voiture, petite comme une coque de noix, attelée de deux poneys minuscules, montait et descendait l'avenue des Champs-Elysées, traînant Théophile Gautier, conduisant lui-même. On avait déjà assez de Ponsard, même, avant A y nés de Méranie. Auguste Vacquerie faisait recevoir à la Comédie-Française un drame en vers, le Faiseur de rois, qui sera représenté quarante ans plus tard à TOdéon sous le titre de Formosa; un bel exemple de foi et de patience! Le théâtre subissait un temps d'arrêt depuis les Burgraves. Rachel, chez qui se réveillait parfois la guitare des mauvais jours, imprimait à la tragédie des accents farouches et romantiques, dont les magistrats de province affectaient de raffoler. Frederick Lemaitre, génie inutilisé, ruait à travers les mélodrames de la Porte-Saint-Martin, dirigée par les frères
Cogniard. M. Scribe et M. Alexandre Dumas fils se croisaient devant le Gymnase. »
t ... Du premier bond, Monselet se trouve en charmante et littéraire compagnie ; il fait connaissance avec les commensaux de la maison : Henri Monnier, Taxile Delord, le peintre Marcel Verdier et Eugène Deligny. » (Cuarles Bataille, — le Diogène, 22 février 1887.)
Monselet retrouve également à Paris Félix Solar, devenu directeur-gérant de V Époque, qui « lui ouvre à deux battants ce carré de papier devenu célèbre dans les fastes du journalisme monumental ».
Quoi qu'il en soit, il nous eiU été bien difficile de suivre Charles Monselet pas à pas dans toutes ses démarches et dans tous ses travaux, si M. Richard Lesclide n'avait bien voulu mettre entre nos mains la correspondance qui s'établit aussitôt entre lui et son ancien collaborateur — correspondance intime et suivie, qui, sauf quelques lacunes, compose un journal complet de l'existence de Monselet, de 1846 à 1848.
C'est ce journal que nous reproduisons ici — en y retranchant à peine, çà et là, quelques détails : il prouvera, on ne peut mieux, la bonne et douce philosophie de Monselet, son inaltérable gaîté et son impassibilité, sa résolution prise d'arriver au but, sa calme et froide assurance au milieu des difficultés de toutes sortes que rencontre l'écrivain à ses débuts.
Vendredi 20 juin 1846. — Ce matin, M. de La Bédollière m'a présenté à un vaudevilliste de ses amis, M. Deligny, auteur d'un grand nombre de pièces et principalement de Madame Panache, représentée dans ces derniers temps au théâtre des Variétés où elle se joue encore quelquefois. Ledit Deligny m'a fait un tableau monstrueux des difficultés qui assiègent un jeune homme à ses débuts. Il m'a engagé à travailler sans
relâche, à avoir des idées neuves et m'a généreusement oflert son concours — presque sa collaboration.
Samedi. — J'ai été ce soir aux Champs-Elysées. Il existe deux superbes cafés devant lesquels, sur une estrade élégante, des musiciens et des musiciennes exécutent des concerts en plein vent, à grand orchestre. Les chanteuses sont en robe de gaze et en cheveux, avec un bouquet à la main. Les chanteurs débitent des chansonnettes comiques avec le costume analogue. On varie par des chœurs de pécheurs et de contrebandiers, dans le genre de celui-ci que j'ai retenu :
Amis, courage, A l'abordage, Elancons-nous !
Et que je meure Si tout à l'heure Cette galère N'est pas à nous.
La rime exigerait galeure, mais le chanteur par sa prononciation s'efforce de la faire respecter.
En général, les Parisiennes de la rue — je n'ai vu ni Mabille ni le faubourg Saint-Germain — sont moins jolies que les Bordelaises, ont moins de coquetterie et moins de tournure. En revanche, et cela te surprendra, elles paraissent beaucoup plus modestes et retenues que tes chères compatriotes. Peutêtre mes opinions se modifieront-elles par la suite, mais je te dis mes premières impressions — et j'ai déjà huit jours de Paris.
Du reste, j'ai dû beaucoup rabattre de mes idées sur la foule et le bruit que je comptais y trouver. J'habite le quartier le plus central, et à onze heures et demie y régnent le calme et la solitude la plus complète. C'est désolant. Bonsoir, mon pauvre ami, il est dix heures et je me couche.
Dimanche. — Quelle surprise en voyant arriver ce matin la mère M"* qui vient me supplier, toute la famille ayant été
!i«2 CHARLES MONSELET
séduite par ma bonne mine, de vouloir bien habiter, sans rétribution aucune, la chambre de son fils pendant un voyage que celui-ci va faire au Havre. Après un combat de délicatesse très naturel, je m'empressai d'accepter avec une satisfaction mal dissimulée, et sous peu de jours, je vais m'impatroniser dans cette tribu, composée d'un père, d'une mère et du susdit fils, âgé de vingt-huit ans. — Ils demeurent rue du Faubourg-Saint-Denis. Tiens, tiens, tiens!
A une heure je vais trouver G*"* qui m'amène en voiture chez Baroilhet, rue La Rochefoucauld, dans un superbe hôtel avec jardin, qu'il habile avec le général Bourjolly. Barroilhet possède une galerie fort belle et des meubles de prince. Il me promet une lettre pour Scribe, quand Scribe sera revenu d'Italie. — Chez Baroilhet, je vois Rousseau, un de nos premiers paysagistes.
De là, nous allons chez Minvielle, acteur du Théâtre-Français, qui m'invite à venir le voir.
Chez G***, le fils du baron Sarget est enchanté de moi et me promet son appui.
Rentré rue du Mail, je vais revoir M. de La Bédollière qui m'engage à porter demain quelque chose à l'Illustration avec une lettre de recommandation de sa part. Je recopie avec fureur Aristide Flocheux.
Écoute ceci : Va chez Delpech. Demande Théroigne de Méricourt ou la Jolie Liégeoise. Copie exactement toute la première page du titre, l'année, le nom de l'auteur et de l'éditeur, afin que je le demande ici, à la Bibliothèque royale. N'oublie pas.
Lundi. — G*" repart pour Bordeaux en me laissant une lettre pour André Hoffmann, une autre pour M. de Calonne, directeur de la Sylphide, et des recommandations pour Hippolyte Landrol, du Gymnase.
Une fois chez moi, je me résume — et je me dis que je viens de perdre là huit jours — qu'au lieu de patauger dans les
La Bédollière, les Deligny, les Baroilhet, les Galonné et les Hoffmann, — sans compter le Dubochet de* l'Illustration, qui ne m'a point reçu, — il eût été beaucoup plus simple de me tenir chez moi à finir en toute hâte mon feuilleton pour l'Époque, et qu'après tout Solar est une meilleure et une plus sûre recommandation. Bref, je me mets dans une telle fureur contre moi-même que, bravant la pluie qui tombe par torrents, j'enfourche mon habit et mon pantalon neuf, et je vais porter immédiatement à l'Époque... quoi? Encore V Aristide Flocheus.
J'ai la chance d'empoigner Solar, la chance de le faire lire, la chance de le faire rire. Il est émerveillé du Flocheur. On me promet l'impression dans quelques jours, et, ce qui est le plus joli de l'affaire, Vergniaud, le secrétaire, me dit en secret que, si j'ai des besoins pécuniaires, il les satisfera. Pour Solar, — il me dit de travailler comme une multitude de nègres.
Pour trois francs, je monte aux secondes du Théâtre-Français, et je vois la Famille Poisson ou les Trois Crispin, comédie en un acte et en vers de Samson, et la deuxième représentation de les Spéculateurs, drame en cinq actes et en prose, longue banalité de MM. Durantin et Fontaine. — Provost est fort bon. M llc Denain est jolie. Geoffroy, Mirecourt, Joanny, Maillard sont convenables.
J'ai oublié de te dire que ce matin, chez M. de La Bédollière, j'ai causé assez longuement avec Henri Monnier. G'est un gros homme de quarante-cinq ans, à lunettes, que j'ai pris, à première vue, pour un gentilhomme campagnard.
Mardi 30. — Vu la place Royale, où demeure le grand poète Hugo. Rencontré R"*, qui depuis trois mois qu'il est à Paris, s'est heurté contre toutes les difficultés du début sans entrer dans aucun journal.
Mercredi. — Je commence une comédie en un acte et en vers pour les Français. Beau, comédie en un acte et en vers !
5i CHARLES MONSELET
Jeudi 2 juillet. — Je vais à l'Époque, dans les bureaux de laquelle je me prodigue en pure perte. Je donne une poignée de main à Solar et j'entrevois la silhouette de Granier de Cassagnac : un gros homme brun, à figure, à tournure et à parole communes.
Il est à remarquer que tous les grands hommes sont de gros hommes pour la plupart. Je serai un gros homme.
Décidément Paris est désert. Aussi je ne m'ennuierais plus autant si je revenais en province. Console-toi donc, mon ami, d'ignorer les merveilles de la rue Montmartre et du passage Colbert. Ce qu'il y a de beau seulement, c'est que l'existence y est d'un bon marché phénoménal. Si je n'étais pas un monsieur à tant aimer mes aises, j'y pourrais, je crois, loger, manger et boire à vingt sous par jour.
Vendredi, 3 juillet 1846. — G***, qui vient me chercher, m'entraîne de vive force chez M. Francisco Fernandez de la Rodella, directeur du Panthéon des Artistes. C'est un jeune homme que j'ai connu à Bordeaux, et qui, ne payant pas ses rédacteurs, a le bon goût de ne pas m'inviter à en faire partie.
De là, je tombe chez Taxile Delord, avec une lettre de recommandation. M. Delord est un beau garçon, brun et Marseillais — et gros. Il me reçoit avec aflabilité et me demande pour le lendemain un article au Charivari.
Samedi. — Je paie mon logement à l'hôtel — vingt francs pour quinze jours — et je vais m'installer chez les M***, rue du Faubourg-Saint-Denis, n° 8, au quatrième.
Dimancue, 5 juillet. — Promenade sur le boulevard des Italiens. Ah çà, mais Paris vole indignement sa réputation. On ne m'a pas encore pris ma montre. Je soupçonne que je suis dans un faux Paris.
Lundi. — Je lis les nouvelles politiques et je brosse, pour le
SA VIE, SON ŒUVRE îiîi
Charivari, une petite fantaisie sur le séjour du prince de Joinville à Palma, que je vais porter à Taxile Delord. Il en est assez content et promet de renvoyer au journal, après l'avoir corrigée. Il m'en commande une autre pour le lendemain.
L'Époque reçoit enfin le dépôt de mon feuilleton de début — petite nouvelle en trois parties — copiée de ma plus belle écriture et intitulée Berdriquet et son romancier.
Mardi. — L'Époque a lu Berdriquet. Il est vrai qu'elle n'en veut pas, mais elle l'a lu enfin. Elle m'ordonne vite de lui faire quelque chose dans le genre gracieux.
Le fait saillant de cette journée est la rencontre de Balzac dans le bureau de Y Époque, où il était venu pour une rectification dans le roman qu'il publie en ce moment : Une Instruction criminelle. Il n'y venait que par hasard et pour la première fois, car il n'y connaît personne. La vente de son ouvrage s'est faite par correspondance. Il ne s'occupe même pas de la correction de ses épreuves. C'est un homme de quarante ans, d'un embonpoint excessif, plus laid que son portrait, avec de petites moustaches et un petit chapeau ; vif, bavard, important. Cela m'a retenu de lui sauter au cou.
Mercredi. — Visite à Hippolyte Landrol, qui me dit que toute pièce bien faite serait acceptée et jouée au Gymnase. Porté ensuite à Taxile Delord un article charivarique sur Balzac et renvoyé par lui au bureau du Charivari, avec une lettre de recommandation pour le trio Altaroche-Albert Clerc et Louis Huart. Je vois Altaroche qui, naturellement, me renvoie au lendemain.
Si quelques-unes de mes journées te semblent peu remplies, c'est que je juge inutile de relater la remise de mes lettres de recommandation aux pâtissiers, ferblantiers et autres doreurs sur métaux.
De même, pour placer mon Berdriquet, j'ai vainement couru
après le rédacteur littéraire du Siècle, qui, dit-on, est fort avenant, et qui, par conséquent, ne peut manquer de priser cette œuvre d'un si haut mérite.
Jeudi. — Voici les deux lettres que j'ai écrites ce matin, — Tune à M. Louis Desnoyers, directeur du Siècle :
Monsieur,
Voici déjà plusieurs jours que je me présente vainement au domicile de M. Chambolle, avec l'intention de lui remettre la lettre ciincluse. Le sens de son contenu, plutôt que l'inutilité de mes démarches, m'oblige aujourd'hui à retourner contre vous, monsieur, mes importunités. Veuillez excuser, avec la bienveillance qui, dit-on. vous est habituelle, un jeune homme tombé depuis huit jours à Paris, et dont les vingt ans littéraires expliquent le désir bien naturel de s'accrocher aux branches touffues de l'arbre de la presse.
Quoique les employés de votre bureau, avec cette finesse d'odorat qui leur a fait distinguer un solliciteur, aient refusé de me faire connaître votre adresse, j'ai osé espérer, monsieur, que vous voudrez bien vous relâcher un peu de votre consigne en ma faveur et me faire connaître, par un mot de réponse, si je puis venir vous remettre le corollaire en trois feuilletons de la lettre de mon oncle. Dans cet espoir, etc., etc.
L'autre, à M. Arsène Houssaye, directeur de V Artiste :
Monsieur,
N'ayant le plaisir de vous connaître que par vos nouvelles et vos beaux Sentiers perdus, je désirerais d'autant plus vous exprimer de vive voix mes sympathies, que vous êtes directeur du premier journal littéraire de Paris et que mes vingt ans me démangent horriblement à la tête et à la main.
C'est donc un solliciteur en prose et en vers qui vient vous demander une lettre de recommandation auprès de vous-même. Arrivé de province depuis quinze jours, il apporte avec lui toutes les chances nécessaires pour y retourner avant peu de temps, si vous ne daigniez l'encourager dans sa première voie, vous, monsieur, qui avez l'heureux pouvoir de faire et de faire faire de belles choses. .
Excusez la hardiesse et acceptez les salutations de votre dévoué serviteur, etc., etc.
A cela j'ai joint ma petite pièce de vers :
Des jours enfuis, gardez-vous la mémoire !...
Et allez donc les vingt ans !
Samedi, 11 juillet. —Comprends bien ceci : le Mari à Vépreuve et le Carreau brisé, tels quels, ne sont pas perdus. Quand nous nous appellerons Scribe et Bavard, nous les ferons jouer sans difficulté et avec succès même. C'est potable et honnêtement spirituel. Mais avec cela, nous ne forcerons jamais, nom, débutants, les portes d'un théâtre. Il faut s'appeler Gautard, être comme lui employé dans un ministère, et avoir des années entières à perdre, pour faire métier de pièces médiocres. Or, nous pouvons mieux faire que cela.
Je te parle sérieusement. Autant pour toi que pour moi. Jeunes et pas bêtes, n'avons-nous pas par le théâtre une route pavée d'or à parcourir? Fais et envoie. Mais ne m'envoie rien qui n'en vaille la peine. Du neuf est toujours reçu, du joli quelquefois, du médiocre rarement et rien que des auteurs connus. Voilà ce que nous savions un peu à Bordeaux, mais ce qui m'est confirmé à Paris. Parole d'honneur ! nous pouvons gagner beaucoup d'argent et il me tarde de t'avoir à mes côtés pour me mettre Tépée aux reins.
Dimanche, 12 juillet. — Promenade à Montmartre.
Lundt. — Arsène Houssaye et Louis Desnoyers continuent à ne pas me répondre.
Mardi. — M. D** # , le marchand de tapis des allées de Tourny, me vient visiter à neuf heures du matin. Sur la foi de ma mère, il croyait me trouver dans un galetas. Il est ébloui de l'acajou nombreux qui règne dans mon appartement. Il dira aux Bordelais que je suis devenu millionnaire.
Je vois affiché Hernani aux Français — et j'y vole plutôt que d'y manquer. Quel beau drame, mais ces acteurs n'y
îi8 CHARLES MONSELET
comprennent pas grand'chose, quoiqu'ils s'appellent Beauvallet, Ligier, Guyon et M mo Mélingue. Il y avait beaucoup de monde.
Il y a presque à côté de tous les théâtres un marchand de vins qui vend des billets d'auteur à moitié prix. C'est jusqu'à présent le moyen que j'ai employé. Pour deux francs vingtcinq, j'ai été aujourd'hui aux places d'orchestre de cinq francs.
Mercredi. — J'ai continué à travailler obstinément et d'arrache-pied à la nouvelle gracieuse de l'Époque.
Jeudi. — Travail. Je vois avec terreur que ma plume est très lente.
Vendredi. — A huit heures et demie du soir, j'ai fini ma nouvelle. Je n'avais rien mangé depuis huit heures et demie du matin. Je dîne alors et je porte chaud à Vergniaud. Vergniaud en dévore cinq pages qu'il trouve bien et promet de s'ingurgiter les quarante autres demain matin. Cela s'appelle Jeunesse et se passe à Bordeaux. J'en suis content. Il est vrai que j'étais et que je suis encore très satisfait de Berdriquet.
Dimanche, 19 juillet. — Visite à l'Époque. Vergniaud n'a pas lu Jeunesse.
Lundi. — Je vais chez Houssaye. Houssaye étant absent, je pousse jusqu'au Jardin des Plantes. Oui, Richard, tu as un ami qui n'a pas su se conserver pur de tout obélisque et de toute girafe. Il a donc vu le Jardin des Plantes, ainsi nommé à cause des animaux qu'il renferme. Il a vu les singes, il a vu les bisons, il a vu les chèvres. Le Jardin des Plantes est très grand. Tous les ours s'y appellent Martin. Les bourgeois les agacent et leur tirent la langue en leur disant : Hou, le vilain ! Délices de Paris I
Je reviens chez Houssaye et le trouve. Ce jeune mousquetaire habite un salon Watteau, rempli de glaces de Venise,
de fauteuils d'Utrecht, de dessus de porte en camaïeu et de panneaux mythologiques... Il s'est extasié sur mon écriture et m'a demandé si je lui portais quelque chose. Exhibition du Vieux musicien et de... Flocheux. Houssaye se fond en éloges, mais laisse entrevoir qu'il paie fort peu. Difficultés de paiement : obstacles sans nombre. Esquiros et Gérard de Nerval gagnent à peine dix-huit cents francs par an. Lui, Houssaye, vient d'avoir une pièce en vers refusée aux Français. Cependant, ému de mes vingt ans, il me commande pour vendredi une Revue du Monde parisien, — chose qui ne se signe pas — deux colonnes de faits divers, habillés spirituellement. Puis il me presse sur son cœur et je m'en vais. La peste, vicomte, que dis-tu de l'aventure?
Voici, jour par jour, un mois que je suis à Paris. Quels en sont les résultats? — Deux petites nouvelles pas mal troussées. Connaissances politiques et littéraires. Tâtonnement. Vue des principaux monuments de Paris. L'Époque battue en brèche. Heuh, heuh ! cela aurait pu marcher un peu plus vite. Le seul argent touché est : Avances du journal Y Époque 9 cinquante francs.
Cependant, ne nous plaignons pas trop.
Mais maintenant que me voilà installé, commençons à travailler chaud. Nous verrons le mois prochain.
Mardi 21 juillet. — Travail à lafamosa comedia. Promenade aux Champs-Elysées. Vue des préparatifs des fêtes de Juillet. Je m'apprête à d'indicibles voluptés.
On a repris dernièrement aux Folies-Dramatiques une pièce ainsi conçue : Le Tyran peu délicat ou l'Enfant de cinq ans, muet et courageux, mélodrame en trois actes, par Dumersan, avec combat au sabre et costumes analogues. Qu'en dis-tu ?
Mercredi. — Travail à la famosa comedia. Je me remue péniblement pour songer convenablement une idée. — Rencontre de C***, de la pension Benoit. Le soir, promenade à
V Époque. Bien entendu que Vergniaud, etc., etc. Toutefois, ô bonheur, nous recommençons à tomber dans le pays de la féerie : Vergniaud me renouvelle ses oQres pécuniaires à défaut d'insertion immédiate.
Jeudi. — Travail à la famosa comedia. Le jeune G*** venant me voir, nous projetons pour le soir une excursion au Château- Rouge, établissement rival de Mabille et du Ranelagh ! L'afliche était splendide : Grande kermesse flamande avec feu d'artifice, représentant le chemin de fer du Nord. Le soir, je me vêts en gentilhomme. Le Chàteau-Rouge est décoré avec un grand luxe. La balançoire, le tir et les quatre parties du monde y régnent arbitrairement. La fôte finit à onze heures, après un feu d'artifice puéril représentant une locomotive d'enfant.
Vendredi. — Je fais la Revue de Paris pour V Artiste et je la porte au bureau de ce journal. Une colonne et demie environ, enluminée dans le genre Houssaye, de façon à faire croire à un pastiche ou à une parodie. Houssaye la remet à l'imprimeur, mais la trouvant trop courte, il me force de l'allonger. Je lui expédie alors, sur le coin d'une table, au bruit des conversations, une quarantaine de lignes supplémentaires sans un zeste de rature. Ébahissemeut de Houssaye. Admiration de l'assemblée. — Oh! la belle copie ! Tel est le cri unanime. Je rougis modestement et j'essuie ma plume comme un glaive. L'auteur des Aventures de Margot s'empresse de réclamer une seconde revue pour la semaine prochaine.
De Y Artiste y j'arrive à Y Époque. Bien entendu que, etc. Ah si! Vergniaud a lu Jeunesse. Il me dit de passer chez lui demain à une heure pour m'indiquer quelques corrections. Dîner splendide à dix-huit sous : bœuf à la mode et bœuf à la chicorée, deux plats variés. Au dessert (une poire), je me figure tituber et j'accorde un sou de gratification à Joseph. Joseph est le garçon du « Petit Rocher de Cancale >. Joseph ! Voilà, monsieur !
SA VIE, SON ŒUVRE Ci
Samedi. — Le diable m'emporte si je m'imagine être à Paris, en dépit de la porte Saint-Denis qui me crève les yeux et de ses bas-reliefs représentant la prise de Maastricht. Trop de Maëstricht pour un homme seul. Mais attendons de pénétrer un peu plus au cœur de cette capitale pour l'anathématiser définitivement. Voyons venir le carnaval.
J'ai bien fait de rendre visite à l'Éléphant de la Bastille. On le démolit à l'heure qu'il est.
En attendant, sacrebleu ! je trouve que le Flocheux chôme beaucoup trop. Si je le retirais de Y Artiste pour le porter aux Débats. Et moi qui oubliais Berdriquet !... Ah! pardon, Berdriquet, c'est Flocheux, vois-tu, qui en est cause.
Pourquoi ne madresserais-tu pas tes quatre-vingts francs d'économies ? Je les placerais dans des bitumes fort recommandâmes.
Dimanche. — Je n'ai pu résister au désir d'aller m'assurer, dans un salon de lecture, de l'insertion de mon article Houssaye. Il n'y a pas été fait une ombre de correction. Me voilà donc, à mon entrée dans Paris, un des juges aristarques dans l'affaire Adolphe Dumas.
Lundi. — Je corrige et remanie Jeunesse. Déjeuner, dîner, coucher. C'est peu, mais c'est tout.
Mardi. — Je vois Joël ! . Je lui conseille de faire un vaudeville, intitulé la Friture humaine. Il ne se sent pas de joie et va se mettre à l'œuvre. Tout ceci est textuel.
Je rapporte Jeunesse à Y Époque. Décidément, cette petite nouvelle n'est pas étonnante et je préfère Berdriquet.
Le soir, je ne puis résister aux contremarques du Gymnase. Je me paye la Belle et la BHe et la Cachucha.Je vois Tisserant, qui est un comédien fort remarquable, Rose Chéri, Klein, Hippolyte, et la petite Irma, de Bordeaux.
1 André Thomas, littérateur, — et frère du comédien Lafontaine, — que mon père avait connu à Bordeaux. — A. M.
Mercredi 29 juillet. — Liesse foudroyante. J'honore la mémoire des infortunées victimes de 1830, en me livrant avec P*** à une flânerie démesurément patriotique. Richard ! jeune séide des Paillasse et des Frise-Poulet, où es-tu ? Figuretoi le grand carré des Champs-Elysées débordant de femmes colosses et de chiens savants ; la valeur de soixante places Richelieu. Deux monstrueux théâtres en plein vent : . d'un côté, des Français poignardant des Cosaques ; de l'autre, des mousquetaires attaquant une masse de fort Saint-Genais. Partout des coups de feu, des décharges de mousqueterie, le coco ruisselant à flots, les chevaux de bois, les quatre parties du monde, les chemins de fer enfantins, les tirs à l'arabe, — et, tranchant sur le tout, un vacarme de grosse caisse et' une odeur de gras-doubles en combustion, mêlés à une atmosphère de poussière épaisse à couper au couteau.
A la nuit, les mômes Champs-Elysées flamboient de lampions et de lanternes de couleur. Je vais au bal Morel, je vais au feu d'artifice, je vais aux mâts de cocagne, je vais aux joutes, je vais partout. Je mange des prunes, je bois du cassis, j'achète des gâteaux de Nanterre. A minuit, je rentre et je me couche. J'ai 25 kilos de poussière dans l'estomac.
Jeudi. — Le fils M"* annonçant son prochain retour du Havre, je me mets en course pour trouver un logement, et j'ai l'audace d'arrêter mon choix sur une chambre d'une maison meublée de la place du Carrousel. La place est aussi grande que celle de la Concorde, une seconde édition des Quinconces. Devant, les Tuileries, dans leur majestueuse longueur ; à droite, à gauche et derrière, le Louvre. Au milieu, l'Arc de Triomphe, bâti par Napoléon. En un mot, une des plus grandioses curiosités de la capitale, un poème en pierre. Eh bien! mon ami, pour vingt-deux francs (service compris) j'occupe une chambre au premier étage, coquette et cirée, ayant vue sur toutes ces splendeurs historiques ; dans ces lieux qu'ont tour
à tour foulés Henri IV, Louis XIV et Napoléon. Je suis devant les appartements de Louis-Philippe et nos deux majestés pourront chaque matin se contempler face à face. J'assisterai de ma fenêtre aux parades, aux revues, aux fanfares, et je pourrai dire aux soldats : Soldats ! je suis content de vous, — et je finirai peut-être par me croire définitivement à Paris.
Quoi qu'il advienne, j'y viendrai établir ma résidence d'été quand le fils M** # sera de retour. Peut-être demain ou aprèsdemain. •
En attendant, ma fantaisie vagabonde va butiner au salon littéraire, pour composer le miel de ma revue Houssaye.
Je n'ai su qu'aujourd'hui, en lisant les journaux, qu'on avait tiré hier sur le roi. J'étais pourtant à quelques pas de là.
Vendredi. — Je porte à Y Artiste une revue de la semaine, un peu sabrante sur Timon, Joseph Henry, le prince Albert, etc., que Houssaye s'empresse de livrer à l'imprimerie, sans en prendre connaissance. A la bonne heure, au moins ! C'est l'antipode de Vergniaud. Je lui demande un numéro de dimanche dernier qu'il m'octroie avec libéralité, en continuant à me demander une troisième tartine pour la semaine prochaine. Ce jeune fromage à la crème ne souffle mot, d'ailleurs, d'appointements. Peut-être est-ce par timidité? Nous verrons bien.
De r Artiste, je bondis à Y Époque, où je pratique une saignée de cinquante francs à la caisse. Il faudra bien, corbleu ! que l'on finisse par m'employer et je crois avoir trouvé le bon moyen. Inutile de te dire, du reste, que je cache soigneusement à Y Époque mes connivences avec Y Artiste, et vice versa. — Ah î ah ! mais ce petit métier littéraire ne commence pas d'une manière trop malfildtre, n'est-il pas vrai? Allons, allons, je vais travailler.
Je découvre, en passant sur le Pont-Neuf, le thermomètre de l'ingénieur Chevalier : Beau, thermomètre î
DiMANcnE 3 août. — Visite à Y Époque. Si cela leur convient à me payer pour ne rien faire, cela ne peut manquer de me convenir également.
Lundi. — Je me rends à la Bibliothèque royale, dans l'intention de travailler à ma comédie. Voici ce qu'est la Bibliothèque royale. Comme une chose toute naturelle, je demande le théâtre de Montlleury. On se met en route pour me le chercher, et au bout de trois quarts d'heure, on me rapporte, devine quoi ?... Une brochure de six pages ayant pour titre les Fri- Maçons, hyperdrame, le tout imprimé à Londres et sans nom d'auteur. Stupéfaction.
• Mardi. — Le premier numéro de Jeunesse a paru dans
Y Époque. Voyez-vous, les sournois ! J'aurais préféré débuter
par Berdriquet, qui est meilleur.
Mercredi. — Je t'adresse, ainsi qu'à mes parents, un exemplaire de Jeunesse.
Après déjeuner, je fais un nouvel effort et me rends à la Bibliothèque royale ; là, je demande les œuvres de Poinsinet. Il me semble, n'est-ce pas, que ma prétention n'avait rien d'extraordinaire. J'attends une heure, cette fois. Au bout de ce laps, on me donne un petit volume — toujours imprimé à Londres — auquel il ne manquait simplement que le Cercle, juste ce que je voulais voir. Eh bien ?...
A quatre heures, je me dirige vers Y Époque. Vergniaud m'abouche avec Anténor Joly, ex-directeur du théâtre de la Reuaissauce, et directeur actuel du feuilleton de Y Époque. C'est un homme d'une trentaine d'années, brun et grand, assez maigre. Sa conversation est très fatigante, en ce sens qu'on ne peut lui parler qu'avec le crayon à la main. Anténor Joly est sourd comme un magasin entier de vases Johnston. Quoi qu'il en soit, il m'a fort complimenté sur mon feuilleton, et invité à récidiver plus longuement. En conséquence, je
m'empresse de lui donner un prochain rendez-vous, afin de lui communiquer le plan d'un roman en deux volumes qui pousse depuis quelque temps ses racines dans ma tête. Ce pot de lettres aurait compris Berdriquet.
Du reste, on dirait que Jeunesses produit son petit effet. Les employés me sourient de meilleure grâce.
Jeudi. — J'ai oublié de te dire que les M ## * ont gâté leur beau trait, en me faisant payer deux francs une chandelle. Ainsi va le monde.
Vendredi. — Je vais porter le Monde Parisien à Y Artiste. Le jeune Houssaye le donne encore sans le lire à l'imprimerie. Il me félicite sur mon feuilleton de Jeunesse, et, m'annonçant son prochain départ pour l'Italie, m'engage à me livrer à la continuation de mes exercices ! Puis, glissant légèrement sur la question financière, il m'annonce que M. Esquiros, son suppléant, me donnera un peu d'argent (je me propose, sous quinze jours, de savoir à quoi m'en tenir sur ce peu). En attendant, il m'offre, en guise de prime, un volume de ses poésies, et me promet l'insertion prochaine de Flocheux, ainsi que de plusieurs de mes vers. Il fait ensuite inscrire mon adresse, pour que Y Artiste me parvienne chaque dimanche. Hum ! hum ! voilà bien peu de Pactole !
Qu'est-ce que c'est, Berdriquet ? vous êtes jaloux, mon bon ami, de ce qu'on promet à Flocheux de l'imprimer. Allons, venez bien vite, vilain boudeur : on va vous porter à la Presse, rien que cela. Ètes-vous content ?
Et aussitôt dit, aussitôt fait. Je déniche une vieille lettre de recommandation du fond de ma malle, et j'apporte Berdriquet à M. Pérodeau, directeur-gérant de la Presse. Celui-ci m'accueille avec bienveillance, et me promet une réponse sous quinze jours.
Je verse un pleur en me séparant de mon premier ours.
Samedi. — Il est inutile et ridicule de mettre premier étage
en désignant mon adresse sur tes lettres, la maison n'en ayant que deux.
Visite à l'Époque. Anténor Joly tombe sur moi et manifeste l'intention de me faire faire des articles spéciaux d'actualité. Pour commencer, il me demande un feuilleton sur la fermeture du Rocher de Cancale, célèbre restaurant. — Oui, qu'on va te le faire, ton feuilleton ! et de manière à défoncer jusqu'à Grimm et Gautier du môme coup. Et allez donc, ça commence !
En outre, je lui remets le plan détaillé, chapitre par chapitre, d'un roman un peu litterary club : Arthur Florian, ou la Suite au prochain numéro.
Dimanche. — J'ignore si les journaux de Bordeaux, je parle du Courrier, reproduiront Jeunesse. Dans tous les cas, fais donner par la Sylphide, non pas la nouvelle entière, — je serais peu flatté de cette apothéose, mais le premier paragraphe contenant le portrait de nos chères grisettes. Boum, dzing !
Ce matin, j'ai été voir Arsène Houssaye qui m'a promis de faire passer Fhcheux dans quinze jours, Flocheux s'appelle aujourd'hui : Un homme de progrès.
J'ai été lire notre vaudeville de la Mille et troisième nuit, à Deligny. D'abord je lui ai présenté sous le titre de la Mille et deuxième, car pourquoi troisième? Je n'ai pas été jusqu'à la fin. Deligny a été abasourdi par ces gens qu'on vole et qui se volent, par ces Mesrours, ces sultans, ces têtes coupées, etc. Il m'a promis la plus magnifique avalanche de sifflets qui se puisse rêver sous le plafond mythologique d'un théâtre de vaudeville. Voilà ! Maintenant, nous allons chercher une idée, lui et moi. Moi, c'est-à-dire toi. En recevant ma lettre, mardi, tu t'occupes mercredi de chercher un sujet curieux. Tu le trouves, et, le détaillant par scène, tu me l'adresses le jeudi, afin que, le jour même, je le porte chaud à Deligny. Alors tous
les deux, nous nous mettons à exécuter là-dessus des fioritures qui te stupéfieront.
Deligny a une première représentation samedi. Nestor Roqueplan lui commande des pièces. Il a le travail pénible et ne gagne pas plus de trois mille francs par an. Ce sont des confidences. Je lui serai peut-être une bonne fortune ! Avec lui, nos vaudevilles ne moisiraient pas plus de six mois en carton. Bayard, chez qui les pièces et les collaborateurs affluent, nous ferait croquer le marmot davantage.
Vu dans le Philtre champenois, au Palais-Royal, Lacourrière qui a quatre mots à dire, dont deux se chantent en chœur; Grassot, Luguet et Lécureuil sont assez plaisants dans la Femme électrique et la Garde-malade, deux charges assez piètres. Voici la fin de ce dimanche d'août, ô jeune provincial démon cœur!
Lundi. — Travail modéré. Sur la recommandation d'Anténor Joly, je me rends chez ton homonyme, M. Gabriel, vaudevilliste et dramaturge, auteur de la Belle Écaillère, et plus récemment du Fils de la grande Dame, qui se joue tous les soirs à la Gaîté. M. Gabriel me fournit quelques renseignements sur le Rocher de Cancale. Il a beaucoup connu Desaugiers. C'est un ci-devant jeune homnie encore droit et vert, comme j'espère te voir dans une quarantaine d'années.
Mardi. — Je fais mon feuilleton sur « le Rocher de Cancale » et je le porte immédiatement au bureau de l'Époque. Anténor Joly n'y étant pas, je l'abandonne sous enveloppe avec mille et une recommandations expresses.
...Je vais voir Alexandre 1 « notre Caramel, des Gendarmes la fleur », et je trouve chez lui Armand Marti*, qui veut faire résilier l'engagement de sa femme, et se sauver de Paris
1 Alexandre Panot, artiste dramatique, qui avait créé un rôle dans les Trois Gendarmes, à Bordeaux.
qu'ils oat en exécration. Il parait que ces chenapans d'auteurs dramatiques ne veulent confier des rôles à notre ex-jeune première qu'à des conditions excessivement désagréables pour son mari. Je les reconnais bien là !
Mercredi. — Oh !... oh !... un journal qui parle de moi et de Jeunesse/ et quel journal : Parus Industriel — Journal des chemins de fer et des compagnies d'assurances, paraissant tous les lundis, format de cinq centimes. Qu'on m'apporte un Panthéon que je m'y mette !
Voilà ce que relate le susdit carré de papier dans un feuilleton intitulé : Un peu de tout, et signé Charles Deseline. Après avoir éreinté Auguste Vacquerie, il ajoute :
Le lendemain, I'Époque publiait sous le titre de Jeunesse unenouvelle signée Charles Monselet, qui se distingue par un bon style, une certaine humeur joyeuse et aucune prétention d la haute littérature. Chose étrange ! dans ce petit roman tout simplement écrit, nous n'avons pas trouvé une faute de français. Il faut que M. Monselet ne soit pas un littérateur parisien.
Si nous prenions de moitié un abonnement à ce journal des compagnies d'assurances?...
Dimancue, 16 août. — Je porte l'épreuve de mon Pocher à l'imprimerie de Y Époque, sans passer par le bureau de rédaction Je finis ma journée au cirque des Champs-Elysées, où je revois Auriol.
Lundi. — Je vois, de loin, dans sa voiture, ce mythe de Louis-Philippe, se rendant à l'ouverture de la Chambre.
Entré à Y Époque : Solar et Vergniaud continuent à me promettre une place. Le Rocher passe demain.
Anténor Joly, ô bonheur ! m'amène dans son cabinet. Mon Pocher de Cancale, qui titube d'extravagance, il ne le trouve pas assez vif. J'ai trop donné, dit-il, de place à l'histoire et pas assez à la fantaisie. Cela dit, il me conseille d'être à l'affût de
ces sortes d'événements qui peuvent, selon lui, me créer, à V Époque, une sorte de spécialité. J'y aurai l'œil. En outre, il me donne à emporter quelques numéros d'une publication illustrée, intitulée le Livre des familles ou Journal de M. le curé, afin de voir s'il me plairait de faire un petit ouvrage pour cette feuille, ce qui pourrait peut-être me rapporter trois cents à quatre cents francs. Tu penses quelle sera ma réponse.
A Y Époque, j'ai également revu Louis Lurine, que je connaissais déjà de Bordeaux.
Un Bordelais de ma connaissance vient loger dans ma maison.
Mardi. — Le Rocher ayant paru aujourd'hui, je te l'envoie avec un numéro de l'Artiste renfermant Flocheux.
Mercredi. — Je vais à Y Époque demander cinquante francs pour descendre le fleuve de ma vie. Grand remue-ménage dans la boutique. On fouille à la caisse et l'on n'y trouve que vingt-cinq francs. On me demande si je veux attendre jusqu'au lendemain. Je dis : « Prenons d'abord les vingt-cinq francs, » et je prends les vingt-cinq francs.
Solar et Vergniaud me promettent toujours des masses de places. Vergniaud dit que mon emploi est tout trouvé, mais qu'il faut qu'un clou chasse l'autre. Solar, me félicitant sur mon Hocher de Cancale, ajoute que je ferais bien mieux que Grimm (Amédée Achard). Profond mystère î
En partant, je laisse un mot à Anténor Joly, par lequel je lui dis que je suis parfaitement disposé à écrire dans tous les « journaux de M. le curé » possibles.
Puis j'achète au Palais-Royal un lorgnon suspendu à un ruban bleu de ciel.
Jeudi. — Je travaille, et je vais à Y Époque chercher mes vingt-cinq francs ; de là, je vais à mon restaurant où je mange des choses extravagantes, sous prétexte de gibelottes.
Je termine en allant voir Marguerite, les Fleurs animées, et le Troisième mari au Vaudeville en compagnie de G*** : Juclier m'a donné deux places.
Vendredi. — Je fais ma Revue du Monde parisien et je la porte à V Artiste. Houssaye est parti pour l'Italie, en me laissant un mot d'adieu, par lequel il se glorifie de m'avoir inventé et où il m'encourage à continuer de travailler pour lui.
Anténor Joly me donne un mot pour aller voir l'éditeur du Livre des familles. Croirais-tu qu'il me propose un article biographique sur Jean sans Peur. Qu'est-ce que Jean sans Peur ?
— Ce qui me va le mieux, c'est une petite nouvelle, qu'il me demande pour insérer après le premier volume du Fils du Diable, deux, trois ou quatre feuilletons. A la bonne heure! Il me recommande, en outre, de faire des articles d'actualités à mort — en douze, huit ou même quatre colonnes, ne cessant de me dire que je ne sais pas où cela peut me mener.
— Voilà un sourd de lettres qui m'enchante.
A moi donc de travailler maintenant. Les chemins me sont ouverts. Si je n'arrive pas à quelque chose, je n'en pourrai jamais accuser que moi. Je commence aujourd'hui mon troisième mois de Paris. Le second n'a eu que des résultats, mais de travail, peu. Je n'ose le récapituler.
Samedi. — Visite au Livre des familles. L'éditeur Houzé me demande un roman moral, amusant et instructif, pour être illustré dans son journal et publié ensuite en volume in-18 de 360 pages, lequel vaut toutefois un très fort in-8°. Les conditions flottent de trois cents à quatre cents francs. J'arrêterai définitivement avec lui la semaine prochaine.
Du Livre des familles, je vais à la Presse, où on n'a pas encore lu Berdriquet.
Puis je reviens chez moi et je travaille à ma nouvelle pour V Époque.
Ce soir, les Tuileries flamboient de haut en bas; il y a sans doute grand gala à la cour.
Dimanche, 23 août 1846. — Je crois qu'il y a un argent fou à gagner dans Paris avec des brochures dans le genre des Bordelais en 1845. Mais, je te répète, à propos de tes vaudevilles, que ce n'est pas du potable qu'il faut, pour arriver promptement.
Lundi, 24 août. — Je travaille à ma nouvelle pour Y Époque. Pour me distraire, je vais le soir à l'Opéra qui est moins beau que notre Grand-Théâtre, quoique un peu plus grand. Tout y est fané, vieilli; le rideau est dégoûtant à faire peur. Je vois deux actes de la Juive, avec une mise en scène qui, si elle n'est pas des plus neuves, est du moins consolante pour la province. Ce n'est point un parti pris. Tu verras.
Mardi. — Travail.
Mercredi. — Travail.
Jeudi. — Je mets la dernière main à ma nouvelle en deux feuilletons, intitulée : Monsieur de Cupidon — en style régence — et je la porte immédiatement à l'Époque, à l'adresse dite : Anténor Joly.
Vendredi. — Neuf heures du matin. Je suis dans mon lit. On frappe à ma porte: « Entrez! » On n'entre pas! Supposant avoir affaire à un G*** quelconque, je répète : « Ouvre, sacrebleu ! ouvre, sacrrr.. ! » Aussitôt apparaît M. Houzé, l'éditeur du Livre des familles. Un éditeur ! c'était un éditeur que je traitais ainsi. Un éditeur vient me trouver. Je reçois un éditeur dans mon lit. Les éditeurs abondent chez moi. L'éditeur n'est donc point un mythe. En voilà un. « Que veux-tu, éditeur? — Un feuilleton du genre et du format de Flocheux, un feuilleton, s'il vous plaît. — Tu n'es pas dégoûté, éditeur ! — Je l'illustrerai, je le remplirai de bonshommes, je le ferai tirer à cinquante
mille exemplaires — Et combien le payeras-tu, éditeur? — Cinq francs la page de deux colonnes. — Polisson! cuistre! vandale! crétin d'éditeur !... — Je vous en prie! — Pour qui me prends-tu, éditeur? — Je vous commanderai deux romans au lieu d'un, deux à la fois. — - Tu ne t'exprimes pas mal, éditeur ! — Ainsi, consentez ! — Écoute, éditeur, tu m'as ému; je prends pitié de ton infortune ; je te ferai ton feuilleton livrable dans huit jours, pour vingt-cinq francs; c'est mon dernier prix ; je n'en fais pas à moins ; laisse-moi tranquille et va te coucher... coucher, éditeur ! »
L'éditeur soupire et consent. Je prends jour pour lundi, afin de lui communiquer le plan de l'ouvrage. L'éditeur s'en va ! J'ai vu un éditeur ! ! !
Revers de la médaille. La Presse me renvoie Berdriquet, sous prétexte de manque d'intérêt. Berdriquet, enfant chéri de mon cœur, tendre objet de mes sympathies, ours de mes affections premières, ne te désespère point pour cela. La postérité sera ton refuge. Manque d'intérêt, disent-ils... ils en sont des autres !
Je fais ma Revue pour Y Artiste, et je la porte à l'imprimerie.
J'achète aussi un savon rose.
Samedi. — Je n'ai fait encore que les première scènes de ma comédie.
Dimancue. — Je sors du Louvre. C'est la chose la plus éblouissante de Paris. Mon admiration est immense. Promenade solitaire dans l'île Saint-Louis, une ville de province, au milieu de Paris. Été voir les Chants populaires de la France, au Vaudeville.
Lundi. — Rossini marie? vient de paraître. Anténor Jol y m'accable de lettres pour m'encourager à travailler à Monsieur de Cupidon.
G*'* vient de me réveiller pour me dire combien Marco de Saint-Hilaire est un grand écrivain.
G*"* est suivi par l'éditeur Houzé, qui vient me communiquer le plan d'un second roman. — On verra, éditeur. .
Mardi. — Travaillé à Monsieur de Cupidon. Enfin... je dirige mes pas vers l'Artiste, avec des intentions pécuniaires bien menaçantes pour l'administration de ce journal blond.
Le directeur, Camille d'Arnaud, me demande combien je désire, et si une cinquantaine de francs sont suffisants à assouvir mon ambition. Légère grimace de ma part. J'empoche toujours les cinquante francs.
Visite à V Époque. Vergniaud me demande un article sur M. de Jouy. Va pour M. de Jouy î
L'Estafette vient de reproduire tout au long mon Rossim marié. Ah çà ! mais, enflons-nous !
Mercredi. — Travaillé i\ Monsieur de Cupidon. Lettre d'An ténor Joly qui me chauffe. Visite d'Houzé qui me chauffe. En avant, maintenant, la locomotive ! Brrr, brrr...
Jeudi. — J'achète un bouquet... et je fais ma Revue de Paris, pour l'Artiste : car je suis à Paris, te le figures-tu bien et me le figuré-je bien moi-même ?
Vendredi. — Je porte ma Revue à Y Artiste. Je fais l'article sur M. de Jouy pour Y Époque.
Samedi. — Visite de Saint-Amand ; visite de Houzé qui me demande une actualité sur le mois d'octobre. Farceur ! Visite d'Antéuor Joly. Piochement mutuel au plan de M.nsieur de Cupidon. Il me gâche toute ma poésie.
Je vais finir M. de Jouy au bureau de l'Époque, j'en corrige l'épreuve à minuit. M. de Jouy passe demain.
Dimanche. — - Dès le matin, Joël me vient prendre. Nous allons par le chemin de fer à Saint-Cloud. Beau, Saint-Cloud !
Lundi. — Je vais à Y Époque demander de l'argent, car pour subvenir à la nopce de Saint-Cloud, il faut te dire que j'avais
mis ma montre au mont-de-piété, dans la maison où Molière mourut.
L'Époque me renvoie à demain. Je vais avec Fernandez à la France théâtrale. Ce journal me presse sur son cœur.
Houzé m'adresse sa lettre de traité pour un roman : quatre cent soixante francs un volume de 360 pages. C'est convenu !
Mardï, 15 septembre 1846. — Le Houzé abonde dans mon domicile. L'Époque me renvoie de nouveau à demain pour me donner de l'or.
Le soir, je vois le Chaperon Rouge aux Folies.
Mercredi. — Je vais rendre une visite à Deveria, qui a joué dimanche à la Porte-Saint-Martin où il est sur le point d'être engagé. Effusion.
Houzé est venu cinq fois aujourd'hui. Je suis, à présent, son seul rédacteur. Les articles du numéro d'octobre, à peu près tous de moi, seront signés : Gabriel Richard, André Thomas et Charles Monselet.
Je t'enverrai, sous peu, deux ou trois petits romans à confectionner sur un sommaire. Attends, attends, tu ne te plaindras pas de manquer d'ouvrage.
Exercicede l'Époque. L'Époque m' octroie les cinquante francs d'usage. — Vergniaud me dit de venir tous les jours passer régulièrement une heure au bureau, en me confiant la résurrection du Petit Journal dans le feuilleton. Ce travail quotidien, composé de cancans artistiques et littéraires, me sera payé sur le pied de dix centimes la ligne — mes grands feuilletons quinze centimes. C'est ce qu'il me trouve de mieux, en attendant, dit-il, la grande révolution qui se mitonne daus la direction de Y Époque.
Ceci m'inquiète, nous verrons. Il faudra que je cause de tous ces micmacs avec le sourd Anténor.
Silence et mystère !
Jeudi. — Travail. Passé une heure à Y Époque. Été au Théâtre-
Français voir Madame de Tencin, par Eugène de Mirecourt ; c'était bien la peine à lui de blaguer Dumas !
Vendredi. — Porté ma Revue à V Artiste. Vu La Bédollière, Henri Monnier, Deligny, Houzé !
Samedi. — Récapitulation. — Je travaille, à la fois, pour Anténor Joly, Vergniaud, Solar, Houzé, Houssaye, etc. . Décidément, il y en a trop.
Dimanciie. — Je vais faire une grande actualité sur les cigares à quatre sous.
Ouf ! je suis enfin en chemin !
Mon article dans la France théâtrale a paru.
Lundi. — Je fais un article sur Napoléon dans le Livre des familles. Beau, Napoléon, n'est-ce pas ?...
Mardi. — Houzé apparaît à mon lever. Je lui. ordonne de ne comparoir devant moi, la prochaine fois, qu'accompagné d'une somme de cinquante francs. — Les cinquante francs représentent à mes yeux toute la littérature contemporaine.
Le soir, Renoul et La Bédollière viennent m'inviter pour le lendemain.
Mercredi. — Je porte à l'Époque mon article sur les Cigares à quatre sous.
Jeudi. — Houzé comparait devant moi avec un bon de cinquante francs, sur son banquier. Je travaille à une nouvelle nouvelle: Lilette, et porte quelques queues de feuilleton à Y Époque. Me voici définitivement un jeune bouche-trou de lettres. Le soir, je vais au Palais-Royal voir Vert- Vert et V Inventeur de la poudre.
Vendredi. — Je fais une Revue pour Y Artiste et je la porte à l'imprimerie. Le soir, je vais au théâtre Montparnasse voir Pdrinet Leclerc. — Lié connaissance avec le maître du café de
la Garde Nationale (conspue-moi !), qui m'invite à venir chez lui m'abreuver de petits verres. — On a tort de railler la garde citoyenne.
Samedi. — As-tu chez toi mon volume contenant la biographie de Rétif de La Bretonne? Si tu l'as, envoie-le-moi !
Été à l'Époque. Anténor Joly ira prochainement chez Dennery pour Monsieur de Cupulon. Il parait qu'il a trouvé, ditil, le plan de la pièce. Je le veux bien. Moi, ayant fait la nouvelle et deux plans divers à la suite, qui me semblaient bons, je m'étais arrêté en route.
J'achète les poésies de Théophile Gautier. Les « Charpentiers » coûtent ici deux francs soixante-quinze.
Lundi, 19 octobre. — Suite de ce fameux journal. — Visite à l'Époque. Il paraît qu'il s'y fait un tas de révolutions administratives. C'est drôle, mais je suis calme sur ce volcan !
Mardi. — Travaillé pour le Livre des familles. En outre, je me suis mis au régime d'absorber un roman par jour. C'est un excellent système, et cela m'excite beaucoup. Puis, j'y trouve des idées à côté.
Culture de l'Époque. Visite de Houzé. Je le houspille dans le but de me payer mon roman plus cher.
Mercredi. — Je porte mes épreuves de Lilette corrigées à l'Époque. Le soir, je vais me promener passage des Panoramas... Provincial, tu ignores le passage des Panoramas !
Jeudi. — J'achète un pâté et je le dévore seul. Je vais voir ensuite dans un bouge de la rue Saint-D^nis répéter le Mariage au Tambour par des comédiens ambulants, au nombre desquels figure Alexandre Panot.
Je fais ma Revue de Paris pour l'Artiste.
Mœurs parisiennes. — Ce qui me désole, c'est qu'il n'y a pas de bon curaçao à Paris.
Vendredi. — Je demande de l'argent à Y Artiste, qui me renvoie derechef à la semaine prochaine... Oh ! oh ! Je tombe alors sur Houzé, qui est ma providence !
Joël vient me voir. On lui propose une place d'instituteur en Russie. Sérieusement. Cela le tente. Le knout tous les jours, et douze cents francs par au. 11 fera un roman Saint-Péters-
bourgeois. Je lui ai prêté mon chapeau pour se présenter chez le comte Guédéonofl... Il s'est procuré à prix d'or un glaçon pour se mettre au bout du nez, afin de s'habituer à la froidure. Joël deviendra boyard, voïvode, hospodar, baskir, uhlan, pandour, cosaque... Ohé, Joëlski !
Il craint le froid ; il paraît que là-bas on ne crache que des
blocs de glace Mais il aura un traîneau, avec des rennes.
Et des fourrures comme Potemkin. Il patinera toute la journée. Il chassera le loup et en mangera. Joël deviendra le favori de l'impératrice sous le nom d'Ivan, — et on l'étranglera...
Ah ! ah!...
Joël, ne t'en va pas dans le Nord. Nicolas veut t'enlever, ne le vois-tu pas ? Fuis le tzar (ou le czar), c'est un despote, un autocrate. Ne vas pas au pays des ukases et des bottes à la Souvarow î ou bien la Neva te sera fatale. Napoléon a trouvé son tombeau dans la Russie. Redoute les Samoïlef et autres Lodoïska : crains le rhume de cerveau, échappe aux engelures. Songe à Mazeppa et aux coursiers de l'Ukraine, jeune hetman : ô Joelskofï, entends nos voix : ne t'en va pas dans la Finlande et au pays d'Astrakan....
Joël, reste Frrr ançais !!!
Je lui ai dit tout cela ; il n'a pas écouté.
Anténor Joly me demande un plan de roman en deux volumes. Quant à Monsieur de Cupidon, lorsque je lui en parle, il me donne des renfoncements sur mon chapeau congru et m'ajourne à huitaine. J'arriverai par le renfoncement.
Mardi, 28 octobre. — Je reviens de Corbeil (Seine-et-Oise), dix lieues de Paris. Que veux-tu ? J'avais de l'argent de Houzé, une commande de roman pour l'Époque, et Lilette venait de paraître; donc, je me suis dit : « Allons à Corbeil avec Alexandre Pauot et les comédiens ambulants ! »
Voici l'historique de ce voyage :
Samedi. — Je pars avec Panot par le chemin de fer, on arrive à Corbeil chez la sœur dudit. Dîner.
Dimanche. — Je souffle le Mariage au tambour, à la représentation. Alexandre ayant gagné un rhume, se contente de mimer son rôle. Avec ma chandelle de souffleur, je mets le feu à la robe de la jeune première. Comme je souffle tout haut, le public s'irrite. Après la représentation, souper.
Lundt. — M'arrachant aux délices de cette Capoue champêtre, je m'en reviens tout seul à Paris par le bateau à vapeur.
Voilà.
Voyons ta lettre maintenant. Les artistes réunis en société au Grand-Théâtre de Bordeaux ! N'est-ce pas le moment de faire reprendre le Carreau brisé et de mettre sur l'affiche : par M. Charles Monselet, à Paris.
Argenteuil est un bourg de Seine et-Oise. Abélard et Héloïse y ont demeuré. J'y vais avec Joël par le chemin de fer. Retour à huit heures.
L'éditeur Giraldon vient me voir. Nous causons roman. Peut-être a-t-il l'intention de m'en faire faire un. Méfionsnous !
Mardi. — Vue de Houzé, qui me commande des montagnes d'articles.
Vendredi. — Je porte ma Revue de Paris à l'Artiste; je lui demande de l'argent; il me renvoie à la semaine prochaine. Oh ! oh !
J'achète du Rétif de La Bretonne, car, décidément, je vais faire un roman avec la vie de cet homme.
Samedi. — Alexandre vient m'inviter à me rendre de nouveau à Corbeil. Mais, zut! Il te prie d'intercéder vivement ou de faire intercéder auprès du nouveau directeur, afin de le faire réengager à Bordeaux.
80 CHARLES MQNSELET
Travaillé au Napoléon.
Visite à Y Époque. Vergniaud me promet qu'on payera incessamment mes Vendanges. C'est que j'y tiens. En attendant, je vais me remettre à faire des actualités avec fureur, d'ici à la fin du mois, afin de tâter un peu de la caisse de la nouvelle administration. Solar, Vergniaud et Anténor Joly restent. C'est le principal pour moi.
Fais, de suite, pour Houzé, Saint Bernard abbé, et Sainte Isabelle de France. Je viens de m'accaparer un second volume à faire. Ma toile d'araignée s'épaissit autour de cet homme !
Mercredi. — Ah ! ah ! Je suis hilare. Je fais tout le journal d'Houzé à moi seul.
Jeudi. — Anténor Joly m'offre de faire en collaboration avec lui (toujours) un numéro d'honneur pour le Charivari, à l'occasion de la Noël ou du premier de l'an. C'est, ditil, une affaire de deux cents francs environ à partager entre nous. Convenu.
En lisant, par hasard, le Tintamarre de dimanche, je vois avec stupeur qu'il m'appelle Mouselet. Je vas me tuer.
C'est comme toi que Houzé persiste à nommer tour à tour Bernard et Renard.
Mouselet et Renard... Ah !...
Vendredi. — Je fais ma Revue de Paris, et je la porte à V Artiste. Continuation des rajoutes pour le Litre des familles. Houzé s'incruste dans mon domicile. J'ai quinze romans pour lui sur le métier.
Samedi. — Je fais un plan pour le Charivari, et je vais le soumettre à Anténor Joly. Inutile. L'article a été donné à Louis Huart. Ah !...
« En outre de votre Rétif, me dit-il, pensez à un grand » roman; je vous le placerai... » Ce courtier littéraire irait bien, j'imagine, à ton tempérament de locomotive, jeune
wagon de lettres, steamer à haute pression, steamboat...
cil*. • •
Le dentiste B*** tombe chez moi. Ce raftermisseur de gencives veut me faire corriger un opuscule sur la dentition : je deviens mâchoire littéraire, osanore de lettres, tout ce qu'on voudra. Tue, tue! tue! N'y a-t-il pas un bottier, un tanneur, par là, que je lui fasse du style? Prix de fabrique ! Ou exécute les commandes dans les vingt-quatre heures.
Dimanche. — Je fais un « Saint » pour Houzé. Je suis dévoré de l'envie de lui faire Saint-Évremond et Sainte-Beuve.
Lundi. — Aujourd'hui 30, fin novembre 1846, je me dirige vers le local d'Arsène Houssaye. Vue du dit, de sa femme et de Marc Fournier. Je cause avec ce dernier. C'est un jeune homme, brun, noir, maigre, d'air pédant, pointu, anguleux, genre Luriue, et qui me plaît peu ou prou. Mais baste !
Le Houssaye me renvoie à mercredi. Ah çà ! mais je m'insurge à la fin. Note que, par-dessus le marché, il m'invite à venir un de ces quatre matins, entendre la lecture d'une comédie en cinq actes et en vers ! C'est avoir de l'aplomb !
De plus, le même Arsène me donne à entendre que, n'ayant pas le temps de faire un travail sur la Duchesse de Berry, fille du régent, qui lui est demandé, je pourrais quelque peu moissonner des pièces de cinq francs à m'en charger pour lui! « Du reste, me dit-il, nous en recauserous. »
Oui, oui, ou connaît ta manière de solder tes rédacteurs, galopin du xvin siècle !
Hélas! tous les genres de malheur viennent fondre sur mon chef, caput en latin. Chez moi, je trouve B*** avec un manuscrit sur la Prothèse dentaire. Je l'écoute ! Il veut que je lui revoie ceci. Et il ne parle point de payement : seulement il me dit d'ouvrir la bouche, et il trouve mes dents dégoûtantes de malpropreté.
Cristi! qu'ai-je fait au ciel aujourd'hui?
Alors, je me replonge dans les Houzé î Je demande cent francs au Livre des familles ; il fait la grimace, mais il me les promet pour demain.
Mardi. — J'inaugure ce jour, 1 er décembre 1846, en touchant cent francs chez Houzé ! Là-dessus, je paye mon loyer.
Mœurs parisiennes. — On paye son loyer à Paris.
Le soir, je vais voir le Cid, au Théâtre-Français, par Rachel. C'est une assez piètre actrice, entre nous.
Mercredi. — Visite â Y Artiste. îl fait un temps si affreux que Houssaye se prive de m'y venir apporter de l'argent. Enfui ! vue de Paul Mantz, un petit Bordelais, plus petit, mais plus âgé que moi.
Jel1)i. — V Artiste m'a octroyé cent francs.
Vendredi. — Je fais ma Revue pour Y Artiste. Je réfléchis si je dois t'envoyer cinquante francs ; je crains que tu ne les dissipes mal à propos. Sois philanthrope, Richard! Il y a tant de pauvres qui n'en ont pas.
Définitivement, je ne t'enverrai rien.
Si, je t'enverrai quelque chose, mais demain !
Samedi. — Je bouleverse le Livre des familles de fond en comble. A partir de 1847, le sous-titre est : journal moral, religieux, littéraire, historique, artistique, scientifique, etc.. Ce n'est plus déjà un journal d'enfants. J'y joins une Hevue parisienne, théâtres, ouvrages... etc.
Houzé, ce vieillard à capitaux, désirerait avoir un repré-
seutantde notre journal à Bordeaux...
Lundi. — Travail à la bibliothèque sur Rétif de La Bretonne. Mardi. — Excursion à Y Époque.
Mercredi. — Houzé m'invite à déjeuner chez lui, en compagnie de plusieurs Langlumé, Dufournel, et autres receveurs
d'enregistrement. Beau déjeuner : dinde aux marrons. Eu ce déjeuner consiste mon unique occupation de la journée.
Jkudi. — Entrevue avec Arsène Houssaye ; il m'invite à signer le Monde Parisien.
A Y Artiste 9 je voisChampfleury, un jeune homme de haute taille et de forte corpulence, le regard assez spirituel...
Je commence à m'habituer à Paris, comprenant que, puisque c'est après tout la seule ville où se fabriquent les réputations, il faut bien s'en contenter, faute de mieux.
Mais comme mon rêve était plus beau!
Il est dans Paris des endroits mystérieux, maint établissement particulier que je ne connais pas encore, que je ne veux pas connaître, attendant pour cela que nous y pénétrions ensemble. C'est ainsi qu'au Palais-Royal, je passe au moins trois fois par jour devant ce mythe des provinciaux, qu'on nomme le café des Aveugles. C'est une entrée souterraine. Le café est dans une cave; on y entend un sauvage qui frappe du tambour et des aveugles qui soufflent de la clarinette. Personne qui ne connaisse cela? Il ne tiendrait qu'à moi d'y entrer, d'y prendre une demi-tasse. Eh bien, non, je me dis : « Cet hiver, avec Richard! »
Voilà qui est beau.
Ce n'est pas tout cependant. Depuis tantôt six mois que je suis à Paris, je n'ai rien vu : ni la Caité, ni les Italiens, ni l'Opéra-Comique, ni le bal Mabille... Parole d'honneur, je connaissais mieux Paris lorsque j'étais en province.
Tu connais mieux Paris que moi !
Et l'Odéon! le diable m'emporte si je sais où il niche. Obligemoi de me dire comment est fait ce monument ? Ah ! parbleu ! je serais curieux de savoir où trouver l'Odéon. — Beau, Odéon ! Il est très probable que je finirai mes jours à Paris, sans avoir vu l'Odéon. Après cela, peut-être est-il devant ou derrière moi, c'est très possible. Peut-être aussi l'Odéon n'est-
il qu'une fable imaginée par quelques désœuvrés feuilletonistes?
Joël affirme cependant qu'il a vu l'Odéon !
Faut-il croire Joël ?
Dimanche. — Occupations houzétiques.
Le soir, je vais voir Henri IV au Cirque. Le Cirque est un très grand théâtre, Henri IV, un très grand mélodrame avec décors, le tout dans le genre des Mousquetaires. Quant aux acteurs, le meilleur ne vaut pas Ponnet. Juge!
Lundi. — Houzé vient me surprendre au lit. Ceci me rappelle certain chapitre de Lucien de Rubempré et de l'actrice Coralie recevant de la sorte le libraire Dauriat.
Du reste, j'enlace de plus en plus ledit Houzé.
Mais, grand Dieu ! viens donc à Paris. Certes, je suis un homme de tète, d'imagination, de conception, d'idées enfin, je pense des choses immenses, — mais pour cela il faut que tu viennes m'enfermer à clef ; il faut que, me ccllulant et me piquant de mille épingles, tu me fasses accoucher tantôt d'une pièce de théâtre — en quinze jours; tantôt d'un roman, en trois mois. Il faut que tu me garrottes à ma table de travail.
Je peux devenir riche pour deux. Mais il faut que tu sois
là. Je sens, je vois, je crois que jamais époque ne fut plus
favorable aux fortunes littéraires, et que par les triples
portes du volume, du journal et du théâtre il y a de l'or qui
» coule incessamment.
Tu verras, ce ne sont pas des rêves. 11 y a immensément à faire dans ce Paris, appréciable sous ce rapport. On s'y ruine, on s'y enrichit ; on y crève en six mois — un an. — Si tu viens et si tu entres dans mes idées, cela ira bien. Je suis une force, mais j'ai besoin d'un levier. Si tu ne viens pas, je cours risque de m'éteindre assez obscurément, comme un de ces héros de Balzac, hommes à parapluie, qui s'en vont bourgeoisement avec un monde dans la tète.
Là, là, sérieusement.
Aussi, à ton défaut, prié-je chaque jour Dieu ou le diable de me couler une bonne fiole de plomb dans la tète, si nous sommes destinés à suivre chacun une voie différente.
Peut-être serai-je exaucé, à la fin.
La suite sur ce sujet, à un autre soir.
Visite à Y Époque. On a payé la rédaction du mois écoulé dans laquelle je ne suis pour rien, m'étant trop abstenu de feuilleton dans l'incertitude du payement. Tout fuit pour moi. Quant à l'arriéré, on promet de le solder d'ici à quelques jours. Allons, attendons encore. Mais je vais me remettre à faire maintenant des actualités à compte nouveau.
Jeudi. — Antéuor Joly ne fait pi us partie de l'administration de Y Époque. Vergniaud me dit avec sang-froid que Solar me destinait sa place, mais que M. Deville, nouvel acquéreur de
Y Epoque, lui a imposé un M. Emile Solié. Je fais connaissance avec ledit Solié et je me plonge dans ses bras. Effusion. Reparaissez, actualités !
Ainsi, j'ai manqué la place de directeur du feuilleton de
Y Époque. Ce fait parle bien haut. Je m'esbahis.
Vendredi. — Je fais une Revue de Paris et je la porte chez Arsène Houssaye. Là, sacrebleu ! je lui demande de me rendre mon Berdviquet. — 11 refuse avec un empressement très flatteur pour moi, et promet de l'insérer bientôt.
Je me console en allant demander de l'argent à Houzé. Il m'en promet pour demain.
Faible consolation ! — L'argent de Houzé était sa seule consolation, dira-t-on de moi plus tard, comme du jeune Saturnin.
Jeudi 24 décembre. — Je vais à Y Artiste. Arsène Houssaye, Champfleury, Gérard de Nerval et Théophile Gautier s'y trouvent réunis. Champfleury me remercie d'un éloge que
j'ai fait de lui dans le Monde parisien. Mais je suis particulièrement charmé de voir l'auteur des Jeune France content. C'est physiquement et moralement tout à fait l'homme de ses ouvrages : un beaugarçon, grand, brun, trente ans, aux longs cheveux, vôtu de noir et boutonné, en gants jaunes. Il cause avec moi de Pousard qu'il traite de vidangeur; il raille les bourgeois ; du reste, très bon enfant, décoré, et traitant les ministres de canailles.
Vendredi. — Je fais des vers pour Y Artiste et je commence une revue de l'année pour Y Époque.
Samedi. — Travail.
Il parait que c'était hier Noël. — Je m'explique à présent pourquoi il y avait tant de monde à mon restaurant. Cette recrudescence d'appétit, un vendredi, m'intriguait fort ; mais alors, si c'était Noël, c'était donc aussi réveillon. Et je me suis couché benoîtement à onze heures.
ciel, mais si c'est déjà Noël, c'est donc bientôt le premier de l'an ! Sapristi ! l'époque des étrcnnes, strenna f comme disait la Revue Bordelaise. — Mon gousset est déplorablement vide.
Dimanche. — L'Artiste n'a pas inséré mes vers ; pourquoi cela ? le truand !
... Tachons de combler les lacunes de mon journal intime. Depuis le 1 er janvier de la nouvelle année, je possède une fièvre de rhume qui me laisse à peine le loisir de travailler. C'est du reste tout ce que je possède. Houzé ne peut suffire à tous mes besoins, Y Époque est tirée à hue et à (lia, Solar ne la signe plus et ma revue de l'année me semble aventurée diantrement. On dit que Solar va se remettre à faire des vaudevilles. Reste donc Y Artiste. Xh\ Y Artiste !
Mon tailleur me pourchasse. Ma propriétaire me laisse manquer de bois et de tisane. Je tousse comme un bœuf et la
tête me bourdonne aux oreilles. Quand je veux vaincre ce rhume obstiné, je ne le fais jamais qu'à mes dépens de Spartiate. Hier, à V Artiste, je me suis trouvé mal...
Tu sais que je n'ai aucune inquiétude sur mon avenir, mais le présent m'ennuie, me tracasse ; je veux en sortir : je commence à me lier beaucoup trop intimement avec ma tante, qui demeure — ce qui la relève à mes yeux — dans la maison où Molière est mort.
... Sois tranquille, sitôt remis, je vais me mettre à courir : je cogne à la porte de toutes les feuilles à feuilletons. J'espère remonter à l'assaut de la Presse. Diable, le momentest critique, et j'ai besoin d'autre chose que delà fumée de la réputation, — je dis cela à cause de ma signature dans Y Art Me, qui commence h faire son petit effet. J'écris tout à l'heure à notre ami Cuvillier pour qu'il me hisse dans les Débats, si c'est possible. Mais à qui ne vais-je pas écrire, Seigneur ? — Et Anténor Joly, qu'on me l'apporte !
Gare aux refus et aux lettres restées sans réponse, mais si, dans quinze jours, je n'ai pas de quoi boire, manger et me déguiser en Turc, tant pis, mais je me flanque dans le Charivari et je cogne. Que veux-tu ? Espérons pourtant que je serai heureux dans mes démarches nobles. Cette fois, cela ne dépendra pas de mon activité.
... Agnès de Méranie n'est pas imprimée, je l'ai demandée eu vain. C'est une chute énorme. Les vers en sont d'une platitude désespérante; dans un mois, la pièce ne se jouera plus à l'Odéon. Deligny, qui est enchanté de nos deux parodies, s'est mis en quatre pour décider un théâtre à parodier cette pièce; il n'a pu réussir.
... Viens, accours, et nous remuerons cette ville béotienne.
Samedi 9 janvier 1847. — Visite à Y Époque. Ma revue de
Tannée n'est pas encore passée. On ne parle point non plus de solder l'arriéré. Misère ! misère !
Dimanche. — Je vais de bonne heure chez Arsène Houssaye qui, d'après quelques mots lâchés ces jours derniers, m'avait laissé entrevoir qu'il était assez lié avec M. Emile de Girardin, directeur de la Presse. Je le presse et il finit par me permettre de me présenter de sa part chez Emile de Girardin. « Peut-être, me dit-il, vous chargera-t-il de quelque spécialité dans les faits dùers. » Je ne fais qu'un saut de chez Arsène Houssaye chez Emile de Girardin. On m'annonce. C'est un homme de cinquante ans, pâle, brusque et vif. Dix minutes me suffisent. 11 me dit de lui faire un feuilleton d'actualité.
— Me voilà donc remonté à l'assaut de la Presse. Nous verrons cette fois.
Mon rhume continue à gronder dans ma poitrine.
Lundi. — En allant déjeuner, je rencontre Solar, qui me semble assez triste et qui m'engage à écrire dans la Silhouette. Solar, qu'es-tu devenu? 11 me dit que Y Époque est toujours sur un volcan et que probablement il va y avoir encore une révolution chez elle.
J'adresse une lettre à Cuvillier-Fleury pour lui demander de faire la Revue de Paris dans le feuilleton des Débats.
En allant dîner, je rencontre Vergniaud, qui m'annonce que mon feuilleton a paru aujourd'hui. —Hélas! mou ami, comme ils l'ont massacré! il y avait deux colonnes de trop, et ils ont coupé mon texte de droite et de gauche.
Mardi. — Champlleury m'envoie un billet pour aller voir aux Funambules la première représentation d'une pantomime de lui.
Anténor Joly vient chez moi, eu mon absence, et me laisse un mot pour me dire d'aller le voir.
Je continue à tousser comme un taureau.
Mercredi. — Visite à Anténor Joly. Il me dit qu'il n'y a rien à faire pour le moment, mais que dans quelque temps nous gagnerons beaucoup d'argent et de me laisser exploiter par lui.
— Ceci est à la lettre.
Visite à Y Époque. Vergniaud me propose — encore (textuel)
— d'écrire dans YEntr'acte. Ah mais ! ah mais I pourquoi pas dans la Casquette de l'Outre? Néanmoins il m'octroie une nouvelle en deux feuilletons à faire pour Y Epoque.
mon bonhomme, tu vois où en est la littérature parisienne ! — J'ai jugé convenable de reprendre mon journal intime à cette époque critique de mon existence, afin que la postérité la plus reculée en gardât la mémoire. Mais il est temps que cela finisse. — Cela m'amuserait trop de mourir de faim. Ah! par exemple, voilà une chose qui m'amuserait.
— Mais je ne puis me passer cette fantaisie, n'ayant point payé mon terme.
Jeudi. — De grand matin je me rends chez Arsène Houssaye. Je lui demande cinquante francs qu'il me refuse avec désintéressement et effusion.
Sombre désespoir de ma part.
A mon retour, je trouve ta lettre. Je vais faire tous mes efforts pour me trouver eu vie lors de ton arrivée; mais dépêche-toi, je ne promets rien.
Je porte une redingote à ma tante Molière et je vais me livrer à une débauche de beefsteak.
Vendredi. — Je fais ma revue pour V Artiste et je vais la porter à l'imprimerie.
B***, qui voyage pour les vins et qui a appris mon adresse, je ne sais comment, arrive chez moi sans vergogne. Il me paye à dîner et me mène ensuite au théâtre des Variétés passer la soirée.
Samedi. — A la fin, cela va-t-il durer longtemps? — Visite
à YÊpoqnt; elle parle de payer l'arriéré la semaine prochaine. Puisse cela être vrai.
Je vivrai encore demain! Le père M*** vient de m'iuviter à aller manger la soupe chez lui. — Oui, qu'on la mangera, cette soupe.
Avant de m 'éteindre comme une lampe d'or, je décide G*** à me prêter six francs pour aller ce soir au bal de l'Opéra. C'est en partie pour faire à Emile de Girardin un feuilleton intitulé Paris au bai — Le trait de G*** est d'autant plus beau que lui se couche stoïquement pendant que je vais dépenser son argent. Le pauvre garçon est presque aussi... panne que moi.
Je te dirai demain les splendeurs de cette nuit.
Dans ce moment, je reçois une invitation imprimée de Cuvillier-Fleury, pour le voir mardi — - à une heure. Ah !...
Qu'en résultera-t-il ?
Franchement cette passe critique m'intéresse au plus haut point, et je suis curieux de voir comment le hasard et mon étoile me sortiront de là. Cela est très sérieux. Ma propriétaire m'abîme de demandes d'argent. D'un autre côté, il me faut trouver à manger tous les jours. Puis-je aller longtemps de la sorte ? J'en doute.
Partons pour le bal.
Dimanche. — J'ai été à l'Opéra. Je m'abstiens de descriptions, tu verras; je préfère notre Grand-Théâtre de Bordeaux. Par exemple, il y a davantage de costumes élégants. Puis un foyer agréable.
Ce matin, ma propriétaire vient de me signifier d'avoir à me chercher un autre logement.
L'intérêt empire.
J'attends non pas une lettre de toi, maintenant, mais toimême, à Paris.
Mars 1847. — Ohimé! Pataquès et Gargantua! Qu'est-ce qui a dit qu'il y avait autrefois un Monselet coulé, déchu, miné, prêt à ne pas se noyer dans la Seine et à mourir de faim. Disparu î Évaporé ! Plus de joyeux bohème! De l'or, du roastbeef, du Champagne ! Qui veut de l'or, voilà !...
Après cet exorde ex abrupto, reprenons les choses méthodiquement et avec sang-froid, si faire se peut. Le lendemain de ton départ, V Époque ne payant point, Joël se décida à parler pour moi à Lengrais — le cafetier — et sans lui toucher un mot de ma situation critique (de critique), il lui dit que je consentais à lui faire l'honneur de prendre ma pension chez lui — déjeuner et dîner — payable par mois. Lengrais accepta avec un enthousiasme facile à décrire et le jour même je m'incrustai dans son intérieur, buvant comme une outre et absorbant comme un dromadaire — mâle — qui entreprend un voyage à travers le Sahara de la littérature.
Voilà tout le mystère.
Mais le lendemain, ô bonheur ! V Époque tombe — et tombant elle m'octroie — à prix réduit — le payement de Paris Masqué et du Poulet, 130fr.4() ! Ah ! palsambleu ! Ah ! corbacque !
Le journal le Dimanche a reproduit Paris Masqué. Alors il a eu lierdriquet pour sa récompense. L'odyssée de Berdriquet va recommencer. Léo Lespès m'a reçu avec une certaine afïabilité, et, s'il paye bien, je pourrai avoir de l'ouvrage dans sa boutique. Rendez-vous est pris avec lui pour samedi prochaiu.
J'ai commencé ma nouvelle pour la Presse. Anténor Joly est venu chez moi, et en attendant que j'aie de l'argent devant moi pour faire le romau que tu sais, il s'est mis en course pour me trouver un éditeur qui me fasse écrire un petit volume à un franc, comme c'est la mode.
L'Artiste est toujours le journal que tu sais. A la fin de ce mois je lui demanderai de l'or, de façon qu'il m'en donne vers le 15 avril.
Je vois Vergniaud et Solié, afin de suivre leur fortune, mais
la rédaction de V Époque nie semble assez dispersée, et je crois qu'on ne ressuscitera point ce journal monstre.
Je suis retourné avec Salvator chez Augustin Thierry où j'ai beaucoup causé avec Castil-Blaze et où j'ai retrouvé Labrousse.
Le numéro de mars du Livre des familles n'a point paru.
Je réponds maintenant à ta lettre, un peu tard, c'est vrai, mais à partir de demain, je recommence mon journal intime, comme parle passé, à la condition que tu conserveras soigneusement mes lettres en cas de renseignements littéraires.
Prévost, le chocolatier, est ici; il vient d'ouvrir sur les boulevards un débit à la tasse. Je me propose d'y aller pâturer une fois, en manière de souvenir.
J'ai assisté à la rentrée de Frederick Lemaitre dans liuy- Blas. Je n'ai pas été au ThéAtre-Historique encore, ni aux Italiens. Pour cela, j'attendrai du nouvel argent. Qu'on m'apporte du nouvel argent!
Le Corsaire-Satan ayant annoncé que Janin venait d'être fait c...., Janin a demandé la suppression du Corsaire, et peut-être l'obtiendra-t-il du gouvernement.
Mais Appenzeller vient de m'apporter du vernis, et je clos cette lettre pour essayer cette chaussure gagnée à la pointe de ma plume.
Houzé ne dit rien, son journal est mort. V Époque aussi est morte, bien morte, trop morte et ne ressuscitera pas.
Mercredi 17 mars. — Cette lettre a été interrompue par des circonstances importantes :
1° L'avancement rapide de ma nouvelle pour la Presse ;
2° Une visite d'Anténor Joly, suivie de plusieurs autres;
3" Les propositions faites à moi par la Revue des Deux Mondes.
Procédons par ordre.
Pressé de gagner immédiatement un peu d'or, j'ai exhibé une de mes idées à Auténor Joly. Je dis mes parce que celle-ci appartient à Rétif de La Bretonne. C'est la généalogie des hommes célèbres. Anténor en a été ravi. Je fais eu ce moment la généalogie de Chateaubriand qu'il ira aussitôt placer dans quelque journal grand format auquel il en promettra une par quinzaine, pourvu que je signe d'un pseudonyme qui fasse croire à un homme célèbre, et que je garde pendant quelque temps le secret.
Voilà pour Anténor Joly.
Pour la Revue des Deux Mondes, c'est tout simple et extrêmement flatteur. L'imprimeur de V Artiste m'a dit que M. Buloz désirait me parler et me priait par conséquent de passer au bureau de la Revue, faubourg Saint-Gerniain. Je m'y suis transvasé hier; je n'ai point vu M. Buloz, mais deux rédacteurs principaux, MM. de Mars et Gcofïroy, qui m'ont demandé l'honneur de ma collaboration et prié de leur apporter ce que je voudrais. — Je verrai à leur tailler une nouvelle dans le granit de mon génie.
J'ai été hier voir le Salon.
Salvator m'a conduit derechef chez Augustin Thierry où j'ai causé avec uu poète, Ulric Guttinguer, vieux, gras et orné de cinquante mille livres de rente.
Dimanche, j'ai été manger des crêpes chez la mère de Joël. J'ai fait une crôpe. Elle est tombée sur le tapis ; mais je soutiens qu'elle était faite. J'ai raté l'autre. Écoute bien ceci :
J'ai encore tardé à t écrire cette fois. Mais je ne tarderai plus. Décidément, à partir de "demain jeudi, je recommence mon journal intime, et quel journal intime !
Tous les dimanches, je le mettrai à la poste.
Gare maintenant !
Jeudi 18 mars 1847. — Je vais voir avec Joël les funérailles de M. Martin du Nord. — - Visite à l'Artiste et légère causerie
avec Théophile Gautier qui porte un magnifique lorgnon suspendu à une chaîne d'or. Vue de Seligmann, jeune violoncelliste connu et très joli garçon. Un M. Jules Brisson, qui se dit mon compatriote bordelais, m'envoie un livre de poésies, avec prière d'en rendre compte...
Mardi 23 mars. — Je vais chez Salvator. 11 a fait afficher sou concert dans les rues. Ou y remarque cette phrase étourdissante, qui tend à me poser en premier grand-prix de Rome : Fragment d'un opéra inédit dr M. Charles Momelet.
Mercredi. — En revanche, je pioche mes portraits fantastiques, du matin au soir.
Et, pour la première fois, je fais défendre ma porte. Et allez donc!
Vendredi. — Je vais chez Houssaye. Vue de Henry Vermot, jeune bourgeois de trente ans, pas mal couvert, assez causeur ; contrefaçon d'Arsène Houssaye. — Je fais ma Revue.
Le soir, je vais au théâtre Montparnasse voir le bénéfice de Joël IV.
Samedi. — Je tâche vainement de mettre la main sur Houssaye. Mais je ne saurais l'exprimer la tristesse, le découragement qui sont en moi. Je m'ennuie comme un jambon de bois suspendu à l'enseigne d'un charcutier.
... Dis à mes parents : • Heu ! heu !... prou, prou... il vit, il vivoche, il existe... » rien de plus. Le reste à ta sagacité. — Les grands airs de Léo Lespès m'embêtent.
Lundi. — Le jeune Jeandron, l'acteur de Bordeaux, vient me voir.
Mardi. — Le frère d'Arsène Houssaye vient m'inviter à
Lafonlaine.
aller le soir avec lui à la soirée d'inauguration du Château- Rouge. — J'écris à Victor Hugo deux mots en lui demandant un billet pour la reprise de Marion Delorme qui a lieu demain au Théâtre-Français. —Le soir, je vais prendre Arsène Houssaye frère chez Arsène Houssaye pas frère. Vue d'Auguste Desplaces, jeune poète, viugt-neuf ans, petit, ni beau ni laid, mais bien couvert. — Arsène Houssaye me donne une lettre pour Buloz, lui demandant mon entrée au Théâtre-Français.
Mercredi. — Je vais remettre à Buloz la lettre d'Houssaye, pour mes entrées et je lui annonce en môme temps la remise prochaine de mes vers...
Vendredi. — Je fais mon entrée solennelle au Théâtre- Français, je vois Tartuffe et la Marquise de Senneterre.
Mardi. — Pendant que je diue chez Lengrais, il m'arrive un oncle de Bourbon-Vendée, de passage à Paris. Je le fais pâturer à la table de Lengrais. — Cet oncle de Bourbon- Vendée n'est guère fortuné. Que veux-tu?
Mercredi. — Je revais chez Emile deGirardin. Après avoir attendu une heure et demie, je suis introduit. J'entre soucieusement. Il me fait ses excuses, dit qu'il a envoyé ma Bouteille ride à la Presse, « qu'il fera probablement ce que je lui demande ».
L'oncle de Bourbon-Vendée vaque â ses affaires.
Le soir, je vais avec le père Lengrais à la salle Chantereiue voir jouer Jeandron, qui cherche à se faire engager à Paris.
Jeudi. — Je reçois une lettre de Victor Hugo, en réponse à la mienne de l'autre jour, et ainsi conçue :
C'est de tout mon cœur, monsieur, que je vous offre cette loge avec l'expression de ma sympathie et l'assurance de mes sentiments distingués. Victor Hugo.
La loge est de six places. Ohé ! les amis, à la rescousse ! — Dans la salle, je vois Alexandre Dumas, un gros, d'apparence commune. Marion Delorme est assez mal jouée.
Vendredi. —Je fais ma Revue de Paris pour V Artiste. En la portant à l'imprimerie, j'ai une longue conversation avec Arsène Houssaye. Il me propose de faire avec lui un drame pour la Porte-Saiut-Martin — et à cette condition, il consent à m'entretenir sur un pied confortable. — C'est convenu. — A partir d'aujourd'hui, je fais un drame avec Houssaye.
L'oncle de Bourbon-Vendée prend une chambre dans la môme maison que moi.
Samedi. — Un peu de travail pour Buloz. — Le Dimanche continue à ne point me payer, Arsène Houssaye me promet cent francs pour demain. Le soir, je vais passer une heure à la Comédie-Française...
Mardi. —Houssaye me compte mes cent francs. Nous faisons un drame intitulé Madame de Pompadour. Théophile Gautier me fait des compliments sur ma dernière Revue de Paris. Le soir, je vais voir jouer Joël 7/ au théâtre Montmartre...
Jeudi. — Je fais le plan du drame de Madame de Pompadour et je vais le remettre à Arsène Houssaye. — L'oncle de Bourbon-Veudée obtient une place de dix-huit cents francs dans les chemins de fer. — La Comédie-Française représente le soir, devant moi, le Légataire universel.
Vendredi. — Confection de ma revue pour VArtiste. Lettre à mes parents.
Samedi. — Rien. Je vis. C'est tout. C'est peu.
Dimanche. — Je vais chez Houssaye. Nous arrêtons définitivement le plan de Madame de Pompadour... Un cousin d'Amérique, ne parlant presque pas le français, vient me voir. Il se
propose de passer un an à Paris, et craint de n'avoir pas assez de cinq mille francs. Je l'entretiens dans cette inquiétude et je m'empresse de l'envoyer au bal Mabille pour qu'il achève là son éducation.
Mercredi. — Visite à V Artiste. Vue d'Eugène Pelletan, littérateur brun, et de Jean Journet, apôtre fouriériste.
Mardi 28 mai 1847. — Je travaille à des vers pour la Revue
des Deux Mondes.
Mercredi. — Je finis mes vers pour Buloz. C'est une satire sur Alexandre Dumas, sans le nommer.
Jeudi. — Apparition au Théâtre-Français.
Vendredi. — Fabrication de ma revue pour Y Artiste. Vue de Léo Lespès et du journal le Dimanche. Renvoi à demain pour solde. Le soir, je vais voir la représentation de Scaramouche et Pascariel, comédie en un acte et en vers. Petit acte, petit succès. J'apprends qu'un nouveau journal intitulé la Nouvelle Époque est eu train de se fonder et que c'est cet infâme Girardin qui aide à le faire paraître en sous-main. — C'est Gérard de Nerval qui me fait part de cela. Au foyer, je vois Janin, un petit, qui crève d'embonpoint, mais qui porte sa tête avec esprit et fierté, bien vêtu...
Dimancue. — A la fin des fins, je revais chez Emile de Girardin, j'y vais deux fois. Ah mais ! ah mais ! — La deuxième fois, je le trouve. Il me fait des excuses de ne point m'avoir répondu. Toujours. Il a fait lire ma Bouteille vide, c'est charmant. Il l'insérera quand il pourra. — Toutefois, en compensation, il me promet de m'employer activement dans la Nouvelle Époque (journal du soir), et de m'y colloquer trois ou quatre feuilletons par mois. Ce journal modèle parait le 18 juin, sans faute. Amédée Achard y continue les lettres de
matin, un commis du Journal du Dimanche me réveille pour m'apporter vingt francs acompte sur le payement de Berdriquet. — Voilà un épisode digne des plus beaux traits de l'antiquité.
Dimanche. — J'envoie à mon père pour sa fête mon daguerréotype et les deux volumes de l'Hiver à Paris que tu as vus chez moi.
Mardi. — Visite à Anténor Joly, qui va devenir le directeur du feuilleton de la Nouvelle Époque. Il me présente à un éditeur, Gabriel Roux, qui me fait assez bonne mine.
Jeudi 1 er juillet. — Je vais chez Girardin : il m'apprend que la Nouvelle Époque est ajournée. Ce coup m'accable. Je l'entretiens de mes deux biographies d'Auriol et de la princesse Belgiojoso, en lui demandant ce que je vais en faire, maintenant qu'elles sont finies. Touché de commisération, Girardin me dit de lui porter l'article d'Auriol et qu'il tâchera de le faire passer dans la Presse d'ici à quelques jours. « La vie littéraire est rude?... me demande-t-il. — Oh oui ! »
Rentré chez moi, je me barricade et je passe la journée à faire le feuilleton d'Auriol.
Vendredi. — Le matin, je dépense mes derniers six sous en omnibus pour porter mon article à M. de Girardin. Je n'ai plus le sou. Je hasarde un pied furtif chez Lengrais, à qui je promets toujours de l'argent pour demain... Le frère d'Arsène Houssaye vient m'avertirque le comité de lecture du Théâtre-Français a écrit à Houssaye qu'il était prêt à ouïr Madame de Pompadour. Surprise de ma part. Je fais répondre à Arsène Houssaye que je serai en mesure pour le 15. Puis je continue avec impudeur à pâturer chez Lengrais...
Samedi. — Je vais demander à Y Artiste un peu d'argent pour m'en aller faire villégiature à Versailles pendant deux ou trois jours. Le tout sous prétexte de finir Madame de Pompadour. Quoique soupçonneux, Arsène m'octroie quinze francs,
et je lui promets de lui montrer au retour notre drame fini. — Le soir, je vais voir Turcaret au Théâtre-Français.
Dimanche. — Je fais mes paquets pour Versailles.
Lundi. — J'ai pris la poudre d'escampette, — je suis à Versailles. Me voilà dans la ville splendide, déserte. Là, il faut que je fasse mon drame, un drame en cinq actes, entends- tu ; il faut que définitivement je pose la première assise de ma carrière théâtrale. Je suis arrivé à une heure. Je me suis découvert une mansarde à quinze sous par jour. J'ai diné. Je me suis promené en rêvant dans les jardins et puis aussi par la ville. — Enfin, pour finir ma journée, j'ai été voir jouer Mademoiselle de Lafaille. Le théâtre de Versailles est grand, sombre et pas beau. Je vais à des places piteuses, un franc par tète, avec des fantassins et des cavaliers. N'importe. A onze heures, je me couche : Avenue de Sceaux, 2, hôtel du Nord, chambre 13.
Mardi. — A six heures et demie, je me lève. Puis je visite le musée de tableaux et le palais dans son entier. Ah ! mon ami, quel amas de prodigiosités éblouissantes ! J'en suis encore tout émerveillé,
Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé.
Je vois les portraits de la Pompadour, de Bernis, de tous les personnages de ma pièce, enfin ; et je rentre à ma chambre afin de disposer mon plan, mon scénario — pour que je puisse commencer demain à écrire le premier acte. Chaud encore des impressions flamboyantes de ma visite aux galeries du palais, les idées me viennent abondamment. Je sens la chaleur, la verve, le cœur et l'esprit revenir un peu en moi. Et puis l'air vif, l'isolement. Je me sens heureux, ardent, vivant. — Courage ! — Je dîne et fais ensuite une promenade par les environs qui me tient jusqu'à la nuit.
Mercredi. — Versailles est une ville immense et qui n'en
finit pas. Travail et rêverie au soleil, les pieds dans l'herbe. — Vie heureuse !... Mais j'ai ma pensée où se secoue et flamboie tout le xvm° siècle, et dans laquelle les galeries de Versailles dansent une farandole éclatante ! — Il ne me faut rien de plus. — En avant, mon drame, en avant !
Jeudi. — Bonne journée. Je finis mon premier acte dans les bois, sur l'herbe, partout. — En rentrant à ma posada, après dîner, je trouve une lettre excessivement pressante d'Anténor Joly qui m'invite, si je veux gagner quelques pièces de cent sous (sic) à venir le trouver immédiatement au reçu de la présente. — Que fallait-il faire ? Mécontenter par un refus ce courtier littéraire qui peut m'ètre utile à chaque instant dans la pénible carrière que j'ai embrassée ? Non. — Je pars donc immédiatement et j'arrive à onze heures du soir. — Voilà mon drame coupé en deux et mon bonheur à Versailles bientôt fini ! Reviendrai-je maintenant ?
Hélas ! — C'est le train de la vie.
Vendredi. — Je vais chez Anténor. Voilà ce que c'est. Un établissement genre Mabille va se fonder, et il me charge de faire toutes les réclames et les feuilletons; c'est-à-dire de tourner les mêmes idées en soixante ou quatre-vingts manières. — Je soupire, me repentant d'avoir quitté mon oasis de l'avenue de Sceaux. Mais je me mets à l'œuvre aussitôt. Anténor Joly me garde à vue et vient quatre fois par jour chez moi. A quatre heures il me mène voir le Château des Fleurs, nom de ce bazar d'un nouveau modèle. — Ce n'est que le soir que je parviens à me soustraire à sa dépendance pour aller applaudir Alcide Tousez au théâtre du Palais-Royal. Les réclames d'Anténor et ma revue de V Artiste m'ont pris tout mon temps, pauvre homme que je suis.
Samedi. — J'ai demandé un supplément à Houssaye ; j'ai donné de l'argent à Lengrais, dont je me suis empressé de réintégrer le domicile, et je me suis mis au drame Pompadour.
— J'ai poussé une visite à Emile de Girardin qui m'a rendu mon feuilleton sur Auriol, le trouvant trop léger (historique) et qui continue à me promettre de faire passer le plus tôt possible ma Bouteille vide. Mon article intitulé le Château des Fleurs a paru dans le Corsaire en feuilleton, non signé. Je ne l'ai pas vu, c'est Anténor Joly qui me Ta dit en me promettant de l'argent pour dimanche...
Lundi. — Le milord Pil-Grimm, qui signe le Monde parisien de V Artiste, et qui cherche à imiter mes tournures de phrases, est un mélange d'Arsène Houssaye et de moi. — La suite de Manon Lescaut provient d'un bouquin d'Amsterdam ou de La Haye, à moins qu'il ne soit de Cologne. Ceci est authentique...
Vendredi. — On m'a dit que c'avait été hier la fête de Juillet. Je fais une revue pour Y Artiste. Pauvre Houssaye ! Je n'ose supporter sa vue à cause du drame Pompadour. C'est un remords vivant. Hélas !
Samedi, fin juillet. — Fin juillet, entends-tu cela ? — Tu vois quelle est mon existence parisienne, mon pauvre ami, remplie de haut et de bas. — Pour Dieu, je te supplie de ne pas l'envier : sois calme au sein de ta famille, dans la ville de Bègles, avec tes sœurs et tes fleurs ; sarcle tes plates-bandes et communie entre les bras du père D**\ Là est le bonheur.
Mardi, 3 août. — En compulsant des bouquins, je découvre que la rue Saint-André-des-Arts a été habitée non seulement par toi, mais encore par le célèbre voleur Cartouche. Je pousse une visite à la Revue des Deux Mondes, histoire de causer avec Buloz et je promets de lui faire un article. L'article Revue des Deux Mondes et les comédies pojir le Théâtre-Français sont mes deux dadas affectionnés.
Mercredi. —Je fricote quelques pages du drame Pompadour que je communique à Joël et qui le pétrifient de stupéfaction par leur échevèlement titanique et presque Robespierrain.
M)i CHARLES MONSELET
J'ai demandé des billets de théâtre aux Délassements et les Délassements m'ont envoyé des billets. J'ai demandé des billets de théâtre à Félix Pyat pour voir le Chiffonnier et Félix Pyat m'écrit qu'il m'en enverra pour la prochaine représentation. Le même jour, allant à l'Artiste, j'entrevois son galbe qui est assez convenable. Il ne me reconnaît pas, ne m'ayant jamais vu. Je l'excuse. Excusons-le.
Vu et entendu deux actes de Don Juan ou le Festin de Pierre au Théâtre-Français...
Vendredi. — Travail "modéré. — Je vais voir le Chevalier de Maison- Howje au Théâtre-Historique. C'est une pièce qui aura autant de succès que la Heine Margot.
Septembre 1847. — Qu'as-tu pensé de mon silence, pauvre vieux ? Splendeur soudaine ou misère excessive. Hélas ! ni l'une ni l'autre. Maladie. Rien que cela, mon bonhomme. Honnête et brave maladie. — Aujourd'hui, c'est fini.
Madame de Pompadour va son chemin. Mon article Revue des Deux Mondes est terminé. Il traite de la vie et des ouvrages de Rétif de La Bretonne.
Au moment de clore ma lettre, le père Varnoult, machiniste, vient de me venir voir. Il est presque directeur du théâtre Beaumarchais, qui manque de pièces. Varnoult doit repasser chez moi demain. Une idée triomphante a traversé mon crâne d'homme. Je vais retaper notre Camp de Saint- Médard et le servir au théâtre Beaumarchais sous le titre du Camp de Compiïgne. Évohé !
Salvator me propose d'aller passer deux ou trois jours à Écouen, village délicieux, â cinq lieues de Paris ; naturellement j'accepte, et, muni de papier et de plumes à bec de fer, — j'abandonne la ville de bruit et de fumée pour aller respirer
l'air pur des champs de pommes de terre. — rus / (D'où est venu le mot rustique.)
Lundi. — Villégiature piteuse. Il pleut à verse. Nous déjeunons et dînons passablement. Je travaille un peu, et il ne m'arrive aucune aventure avec les filles de l'auberge qui sont des garçons. Écrit sur une table vermoulue — à neuf heures du soir, — au moment de me coucher. — rus ! (D'où est venu le mot rustique.)
Mardi. — Beau temps. Je dis à Salvator d'aller se promener de son côté ; moi je vais du mien. Car je n'aime le voyage qu'autant que je l'accomplis seul. Un compagnon me gâte le paysage, m'empêche la rêverie. — Écoueu a un château Renaissance de la plus grande beauté, un parc et des bois magnifiques. J'ai été aussi au Mesnil-Aubry, village situé à deux lieues de là et orné d'une église remarquable. Puis, m 'égarant à travers fossés et chemins de traverse, je suis rentré justement à l'heure du dîner... J'ai oublié de te dire que Salvator a trouvé dans ces derniers temps un Américain quasi millionnaire qui l'emmène le 17 octobre à travers l'Italie, l'Allemagne et autres pays non circonvoisins. Voilà !
Mercredi. — Suite du même. Je joue au billard avec un gendarme.
Jeudi. — Retour à Paris à six heures et demie du matin.
Samedi. — Frédéric Soulié est mort. En conséquence, je m'empresse d'aller chez Girardin pour lui demander la commande d'un cénotaphe ou tombeau funèbre. Il me l'octroie, disposant d'une colonne de Variétés en ma faveur.
Mercredi 30 septembre 1847. — Visite au journal le Conservateur et vue de Vergniaud, qui n'attend que mes feuilletons pour les imprimer.
Jeudi. — A neuf heures du matin, comme c'est le 31 du mois de septembre 1847, je tombe chez Girardin dans le but insidieux de lui demander le nombre de billets de banque qui me reviennent pour mon article sur Frédéric Soulié. Il me dit de me présenter le 5 au caissier de la Presse. C'est le jour du payement de la rédaction. Champfleury vient chez moi pour me prier de lui faire dans Y Artiste une réclame en faveur de la troisième pantomime qu'il va faire représenter bientôt.
Promenade au journal le Conservateur.
Vendredi. - Je fais une revue pour V Artiste...
Mardi. — Je vais plusieurs fois à la Presse dans l'intention louable de demander le payement de mon article. Le caissier me regarde ahuri et me tourne le dos. Dans ma fureur, j'écris deux ou trois lignes au secrétaire de la rédaction, M. Neftzer, pour lui demander ce que cela signifie.
Le soir, je vais avec un billet de Y Artiste voir le Cheveu blond, de Léon Gozlan, et Pierrot posthume, arlequinade en un acte et en vers, par Théophile Gautier.
Mercredi. — Visite à la Presse. Cette fois, le caissier me reçoit avec les égards dus à mon article et me compte fidèlement la faible somme de... vingt-sept francs quatre-vingt-dix centimes. Cela fait trois sous la ligne, ancien prix de YÉpoque. J'attendais mieux de la Presse. Néanmoins, j'empoche cet or peu nombreux.
Vendredi. — Je fais ma revue pour Y Artiste. Théophile Gautier me dicte, pour l'y enchâsser, une tirade de son Pierrot posthume.
Mardi 19 octobre 1847. — Réouverture du Théâtre-Français. Je me promettais des délices profondes; ô terreur ! je ne trouve point de place, tout est loué. Il faut me contenter de voir la salle sans voir le spectacle. La salle est resplendissante de fraîcheur et de dorure. Quel dépit! Serai-je plus heureux
demain? Mais demain Rachel joue. Demain, point de place encore, sans doute. Les journalistes n'ont droit qu'à leur entrée à l'orchestre, point au parterre, ni au paradis, ni même dans le trou du souffleur. S'il me fallait attendre quinze jours, comprends-tu ?
Mercredi. — Visite à Buloz afin de le presser de lire mon article monumental sur Rétif de La Bretonne. Il me renvoie définitivement à la fin de la semaine prochaine. Le soir, je trouve enfin une place à la Comédie-Française, mais une place piteuse, et dans l'orchestre des musiciens. Néanmoins je la prends. Je vois Rachel dans Phèdre. Pas mal...
DU LUNDI 28 OCTOBRE AU LUNDI 1 er NOVEMBRE 1847. — Une
semaine vient de s'écouler, une semaine pendant laquelle je n'ai pas eu le cœur de poursuivre jour par jour mon journal intime, tant il me coûte d'enregistrer de si piteux résultats de ma carrière soi-disant littéraire. Voici en peu de mots les événements quelque peu saillants qui ont émaillé ma déplorable existence. Arsène Houssaye est revenu de la campagne et il est tombé chez moi pour me presser de mettre la dernière main à notre drame. Il ne me donnera de nouvel argent qu'à l'achèvement complet de la Marquise de Pompadour, et en outre il a fait luire l'espoir à ma paupière éblouie, que, sur l'acceptation de la susdite pièce par les Français la commission des auteurs dramatiques ne refuserait pas de m'avancer deux ou trois cents francs. Je soupire et me mets avec un courage nouveau à notre comédie. — Espérance donc î
Quanta Buloz, il n'a pas encore lu ma Vie de Rétif Patience!
Quant à la Presse, elle n'a plus une seule actualité à m'offrir. Attendons !
Ici s'arrête le journal de Charles Monselet. Peut-être aurat-il semblé monotone. La note dominante y est une course
acharnée après l'argent; — n'est-ce pas aussi la note dominante de l'existence, et pouvait-il en être autrement de la part d'un jeune homme de vingt ans jeté à corps perdu dans la vie littéraire, sans autre ressource que sa plume d'écrivain?
C'est le combat de la vie dans toute sa platitude ; c'est aussi le cœur humain dans toute sa nudité.
Ces deux premières années de début furent pénibles, assurément ! mais, décidé à lutter avec une quasi-certitude de vaincre et un entêtement forcené de Breton, Monselet devait arriver bientôt à une certaine notoriété : — désormais son histoire sera celle de ses ouvrages et de ses nombreuses collaborations aux diflérents journaux que la révolution de 1848 va faire éclore, — coquelicots et bluets au retour du printemps.
Jusqu'ici les campagnes de Charles Monselet se résument en une collaboration régulière à l' Artiste de 1846 à 1848 et quelques articles publiés dans Y Époque, le Charivari, le Livre des familles, le Journal du Dimanche, Y Europe littéraire — et dans la Presse.
On retrouvera dans la collection de Y Artiste (années 1846 et 1847) les articles publiés par Charles Monselet sous la rubrique Revue du Monde Parisien. Çà et là, quelques nouvelles, fantaisies, poésies.
Il faut retenir nombre de strophes égarées dans la gracieuse collection de ce journal :
Un article nécrologique sur Frédéric Soulié, paru dans la Presse (27 septembre 1847), est réuni en brochure aux notices consacrées à Fauteur de Clotilde par Victor Hugo, Alexandre Dumas, Jules Janin, Paul Lacroix, Antony Béraud et Charles de Matharel, voisinage des plus flatteurs pour notre débutant.
Sur ces entrefaites éclate la révolution de Février. De sa fenêtre, Charles Monselet assiste à la dernière revue que passe Louis-Philippe sur la place du Carrousel : — le 23, il voit mettre le feu aux postes des Champs-Elysées ; le 24, il entre avec le peuple dans les Tuileries envahies.
La révolution de 1848 devait amener une autre révolution dans la presse.
Emile de Girardin, en fondant le premier journal à bon marché, et spéculant sur le roman feuilleton, avait déjà inau-
guré une ère nouvelle; à son tour, l'Époque, à son apparition, avait fait un tapage énorme et bouleversé l'état des choses. La révolution de 1848, en supprimant le cautionnement et l'impôt sur le timbre, rendit à la presse sa liberté, liberté à peu près sans limites, mais qui fut de courte durée.
Les sanglantes journées de Juin, qui suivirent, eurent pour premier effet de supprimer une partie des libertés acquises, — l'empire, en 1851, les supprima tout entières.
Mais, dans l'intervalle, que de feuilles nouvelles avaient vu le jour, quel pas en avant avait été fait !
La ligne de copie commence à être payée régulièrement quinze et vingt centimes : la révolution s'accentue.
A la suite de ces événements, Charles Monselet parcourt les barricades et fait la chasse aux faits divers : il trace des Physionomies de Paris dans la Presse, dans la Patrie et dans Y Assemblée Nationale que vient de fonder M. de Lavalette.
Le 2 mai suivant paraît YAcant-Garde de Lherminier; — Monselet fait partie de la rédaction.
Le 21 mai, M. Auguste Vitu lance le Pamphlet, — journal quotidien illustré. Autour de M. Auguste Vitu vient se grouper toute une jeune génération d'écrivains : Théodore de Banville, Champfleury, Paul Féval, Charles de la Landelle, Henry Mûrger, Charles Monselet, Henri Nicolle, Arthur Ponroy, etc..
Monselet écrit encore au Journal d'Alphonse Karr, qui compte au nombre de ses collaborateurs : Méry, Lireux, Théophile Gautier, Louis Lurine, Tôurnachon et Francis Wey...
Surviennent les journées de Juin : d'une fenêtre delà rue de Rocroy il assiste au combat du clos Saint-Lazare; il reprend, en outre, sa chasse aux faits divers, en compagnie de Romieu et de Théophile Steiner — un Privât d'Anglemont en sabots.
Bientôt réapparaît Anténor Joly, que la république a transformé :
«... Au lendemain des journées de Juin, a raconté Charles
Monselet 1 , Anténor m'avait demandé en toute hâte un récit de l'insurrection. Je pris immédiatement un cabriolet. Je fis le tour des barrières, je comptai les barricades, et je passai la nuit à écrire mon résumé, qui parut trois jours après, avec un plan gravé sur bois. On n'en trouverait pas aujourd'hui un seul exemplaire. Anténor me renvoya pour le payement à M. Bohain, qui me renvoya à un marchand de vin du coin de la rue de Trévise, lequel me paya très gracieusement...
» Je retrouvai Anténor Joly quelque temps après, à l'Événement où j'avais été appelé... »
Il faut enregistrer ce court passage de Charles Monselet au premier Événement de 1848, où il publie plusieurs chapitres intéressants.
«... V Événement venait d'être fondé sous le patronage de Victor Hugo. C'était un recueil vaillant et hardi où avaient été conviés tous les écrivains qui avaient un nom, ou même simplement un espoir.
« Léon Gozlan, Méry, Théophile Gautier coudoyaient Henry Mûrger, Champfleury, Théodore de Banville. Il se faisait là un joyeux tapage, un cordial échange d'idées, d'aspirations, de jugements, de traits spirituels. Anténor Joly et PolydoreMillaud allaient et venaient dans la maison, toujours affairés ou faisant semblant de l'être ; l'un criant comme un sourd qu'il était, l'autre frappant le parquet de sa canne, tous deux ouvrant et fermant les portes avec bruit... » (Petits mémoires littéraires, Paris, 1885.)
Il fut un temps, a écrit ailleurs Charles Monselet 8 , où l'on était célèbre du jour au lendemain pour un article de journal ou de revue. Que ce temps est loin de nous ! Il est vrai qu'il y avait alors moins de journaux, moins de revues et moins d'écrivains. A cette époque bienheureuse, une scène populaire suffisait à tirer hors de page Henri Monnier; une
1 Figurines parisiennes. Paris, 1854.
* Mes Souvenirs littéraires. Paris, 1888.
nouvelle de cent lignes, le Mouchoir bleu, faisait la réputation d'Etienne Béquet ; on se demandait pendant un mois : Avezvous lu l'article de Delatouche sur la Camaraderie littéraire? Et les Béotiens de Paris, de Louis Desnoyers ? Quel succès ! Cela ne dépassait pas pourtant les proportions d'un feuilleton... »
Charles Monselet dont la signature commençait à s'imposer, devait attendre du hasard sa véritable révélation.
A cette époque, le journal la Presse venait d'acquérir, moyennant la somme de quatre-vingt mille francs, plus une rente viagère de quatre mille francs faite à l'auteur, le droit de publier les Mémoires d'Outre- Tombe, de Chateaubriand. Emile de Girardin confia inopinément à Charles Monselet le soin d'écrire la préface de ces Mémoires. Cette préface eut quatre feuilletons (17, 18, 19 et 20 octobre 1848), qui furent très goûtés.
La réputation de Charles Monselet date de là.
Peu après, Y Artiste publie : le Calcaire des gens de lettres (avril-mai 1849), longue et intéressante nomenclature des Malfilàtre de toutes les époques.
Victor Bohain, le directeur malchanceux du Château des Fleurs, avait aussi recommandé son jeune secrétaire à M. Véron, qui se trouvait alors à la tête du Constitutionnel. Monselet proposa au fameux docteur quelques esquisses sur divers personnages du xvm e siècle : Véron accepta et Charles Monselet débuta par une étude magistrale sur Rétif de La Bretonne (feuilletons des 17, 18 et 19 août 1849), qui sera le point de départ du volume publié quelques années après (1884) sur ce curieux écrivain du siècle dernier.
La situation de notre journaliste s'améliore.
Uue bonne fortune lui avait également fait rencontrer M. Delamarre, directeur de la Patrie:
— J'ai lu de vous des choses charmantes, — lui dit celui-ci — et^Séance tenante, il lui commande un roman. Monselet
SA VIE, SON ŒUVRE il3
le prend au mot, s'enferme, se met à l'ouvrage et le 3 août 1849, la Patrie commence la publication des Chemises Rouges.
Les Chemises Rouges paraissent en trois parties ainsi espacées : du 3 août au 4 septembre 1849 — du 17 novembre au 10 décembre 1849 — du 9 avril au 14 juin 1850 — ce qui n'avait rien alors que de très naturel.
« Livre étrange, halluciné, plein de fièvre et de scepticisme, écrit avec toute la fougue de la jeunesse, » a dit Charles Bataille, rendant compte de ce roman, une fois édité.
Est-ce bien un roman? C'est plutôt une étude approfondie de la fin du xvm e siècle et de la Révolution française ; ce sont des scènes épisodiques reliées entre elles par une mince trame.
Ce roman qui traverse les dernières années du xvm° siècle en se mêlant à tous les événements, en s'accrochant à tous les personnages fameux de cette période si tourmentée de notre histoire, est un des plus intéressants que je connaisse. La lecture convaincra les plus difficiles que l'auteur a dépensé là quatre fois plus d'imagination, de style et même d'érudition qu'on n'en trouverait dans l'œuvre complète de tel romancier à la mode. (Charles Asselineau, Athenœum français, 27 novembre 1852.)
Quoi qu'il eu soit, les Chemises Rouges eurent assez de retentissement pour qu'une traduction italienne en fût donnée et que la contrefaçon belge s'en emparât aussitôt.
Son roman terminé, Monselet reprend au Constitutionnel (4 août 1850-19 avril 1851) la série interrompue de ses portraits du xvnf siècle, et présente tour à tour au public Mercier, Cubières, Olympe de Gouges, le Cousin Jacques, Desforges, Linguet, Gorgy... Ces études, qui seront plus tard (1857) réunies en volume sous le titre : Oubliés et Dédaignés, figures littéraires de la fin du xvitf siècle, classent Monselet au rang des plus fins lettrés.
On retrouve encore Charles Monselet au journal l'Ordre, que
iU CHARLES MONSELET
vient de fonder M. Chambolle (1 er mars 1849), au Messager de V Assemblée d'Eugène Forcade et Félix Solar (mars-mai 1851), au Pays, dirigé par Lamartine et Arthur de La Guéronnière (septembre-décembre 1831), à Y Assemblée Nationale dont Mallac est le rédacteur en chef (1852-1833); puis, bientôt après, au Paris et à Y Éclair, de M. de Villedeuil, où trônent les Concourt, à la 7te0W£ de Paris, de Cormenin et Laurent-Pichat, à la Chronique de France, au Voleur, à YAthenœum... à la Presse et à Y Artiste enfin, qu'il n'a jamais quitté et où il se montre de temps à autre. Où n'écrit-il pas, parbleu !
Il est môme un instant rédacteur en chef d'un journal littéraire : la Semaine Théâtrale.
« souvenirs d'une haute position trop peu de temps gardée ! » s'écrie Charles Monselet.
Mais laissons-lui le soin de nous conter lui-même cet épisode :
«... Cette période d'éclat remonte à l'hiver de 1851.
» Mes commanditaires étaient deux libraires, Giraud et Dagneau, les premiers éditeurs de la Dame aux Camélias.
» Ces jeunes présomptueux rêvaient d'avoir un organe influent, quelque chose entre la Revue des Deux Mondes et YEntr'acte. Ils s'adressèrent à moi pour leur composer une rédaction d'élite.
> Au bout de quelques jours, je leur amenai, beaux de fierté et d'audace, Champfleury, Armand Baschet, Charles Baudelaire, Henry de la Madelène, Gérard de Nerval, André Thomas, Georges Bell, Angelo de Sorr, Théodore de Banville, Henri Nicolle, Charles Asselineau, Alfred Busquet, Fauchery, tous mes amis, en un mot.
» Les deux libraires furent éblouis.
» Une première réunion, dont le but était de chercher un titre au nouveau journal, eut lieu chez Armand Baschet, le plus millionnaire de nous, dans ses appartements de l'hôtel de Seine, rue Dauphine.
» Voici les titres qui furent proposés :
» Par Baudelaire, nature compliquée et d'un enjouement spécial : le Hibou philosophe;
» Par Gérard de Nerval, doux rêveur dont les yeux avaient encore des étincelles de l'Orient : le Coq d'Or ;
» Par Champfleury : la Gazette de faïence;
» Par Thoédore de Banville : le Thyrse;
» Par Charles Asselineau : le Romantique ;
» Par moi : les Propos littéraires.
» A chacun de ces titres, les libraires se regardaient et manifestaient une inquiétude croissante.
» C'est ce qui explique comment le journal s'appela tout simplement, de par leur volonté : la Semaine Théâtrale.
> La Semaine Théâtrale lit son apparition au milieu de l'indifférence générale.
» Baudelaire y avait écrit cependant deux ou trois articles à effet, qui ont été recueillis dans ses œuvres complètes. Dans le premier, Jésus-Christ était appelé l'infâme Galiléen, et il y était beaucoup question de Tibère et du marquis de Sade.
» La Semaine Théâtrale n'excita quelque émoi que parmi certains auteurs dramatiques contre lesquels Champfleury avait dirigé un article intitulé : Pétard attaché à la perruque de l'École du bon sens.
« L'article était amusant, mais violent; on s'en prit à moi. Je me fâchai et j'écrivis dans le numéro suivant une centaine de lignes qui se terminaient de la sorte : « Ah ! cela vous con- » trarie qu'on gône votre petit commerce ? Parbleu ! je le » crois bien. Et puisque vous n'aimez pas la critique qui » s'attache aux individus, la critique Daumier qui parle du » chapeau et des jambes, eh bien ! je vous donnerai, moi, de » la critique polie, honnête, modérée, de la critique de discus- » sion, de la critique de littérature, — et vous me direz » après laquelle des deux vous préférez. »
» J'étais jeune alors... »
Cet article devait avoir pour suite, deux aus après, une vive critique de Philiberte, qui amena un duel entre Emile Augier et Charles Monselet.
Mais la pioche des démolisseurs a obligé notre écrivain à abandonner la place du Carrousel ' : — cédant à ses goûts et guidé par ses instincts littéraires, Monselet s'en vient alors habiter, rue d'Angivilliers, l'hôtel d'Angivilliers qu'ont tour à tour habité Sophie Arnould et... Stendhal, — à quelques pas de la place de l'Oratoire et de la petite rue du Coq, également disparue, où Mercier de Compiègne avait installé boutique de librairie, — de cette rue du Coq où est née là caricature française.
Encore une fois les travaux de percement de la rue de Rivoli arrachent Monselet à ces ruines qu'il abandonne comme à regret : — il vient se fixer alors rue d'Argenteuil, 39, — dans cette rue d'Argenteuil qui a vu Corneille — d'où il datera la préface curieuse des Statues et Statuettes contemporaines — son premier livre.
La Presse du 2 septembre 1852 contient un nouveau chapitre de Monselet, intitulé : Paris démoli; Charles Monselet préparait alors — il l'a mentionné dans la préface de Statues et Statuettes — une suite du Tableau de Paris, de Mercier, qui devait comprendre, dans l'esprit du chroniqueur, ces différentes physionomies d'un Paris des temps passés.
Moins d'un an après, ou retrouve Charles Monselet, rue Croix-des-Petits-Champs, à l'hôtel de Bretagne. Comme Rétif de La Bretonne, dont il a retracé la biographie, Monselet aime le changement d'adresse. Je ne cite que pour mémoire son court passage rue de l'Éperon.
« ... C'était plusieurs années avant la chute de Louis-
* Dans le journal le Pays, Charles Monselet a consacré deux feuilletons fort intéressants (22 et 23 août 1851), à l'ancienne place du Carrousel dont il a été l'un des derniers habitants.
Philippe, au temps des folies amoureuses dju quartier Latin. Nous étions une nichée entière installée dans un hôtel de la rue de l'Éperon, faisant de la musique, du droit, de la peinture ; le hasard seul nous avait réunis, et, empressons-nous de le déclarer, jamais l'idée nous vint de nous organiser en cénacle. D'ailleurs il y en avait de fort bètes parmi nous... » Puis rue de la Sainte-Chapelle, n° 15 : encore, place Dauphine, — le premier hôtel garni, à main droite, en entrant par le Pont-Neuf, — ainsi que porte une enveloppe de M. Champfleury, et 23, rue Sainte-Anne, dans l'ancien hôtel d'Helvétius.
Mais finissons-en avec le journaliste :
Après un séjour à Nantes d'une quinzaine de jours, en avril 1852, et un petit voyage à Pierry, près d'Épernay, au mois de décembre de la même année, chez le père de Xavier Aubryet qui habitait l'ancienne maison de Jacques Cazotte, l'auteur du Diable amoureux — (le prétexte de ce voyage était une collaboration dramatique qui n'a pas abouti, ou plutôt qui a abouti... à un diner chez M mc veuve Clicquot) — Monselet reprit le cours de ses exploits à Y Artiste et à Y Assemblée Nationale.
Sa collaboration kY Assemblée Nationale motiva son arrestation comme journaliste — l'empire était fait; — sa collaboration à Y Artiste amena un duel avec Emile Augier.
«... J'ai été arrêté, en effet, sous le règne de Napoléon III, dans l'hiver de 1853 — raconte Monselet 1 . — Pourquoi? Je ne l'ai jamais su, mais je m'en doute. Je faisais alors le « Courrier de Paris » dans le feuilleton de Y Assemblée Nationale, qui n'était pas bien en cour. On voulait frapper les journalistes en général ; on s'y prit un peu au hasard... »
« M. Taxile Delord — dans son Histoire du Second Empire — a interprété ainsi cette arrestation :
' Petits Mémoires littéraires, Paris, 1885.
c Le gouvernement, ne voulant pas avoir l'air de frapper uniquement sur les journalistes légitimistes, mit la main sur M. Ghatard et Gharreau père, de Y Estafette; Théodore Pelloquet, du National; Venet, Monselet, Vergniaud, Etienne Gérard, appartenant à divers journaux. Un Polonais, M. Tanski, ancien rédacteur du Journal des Débats, fut également incarcéré. M. Walewski et M. de Rothschild le réclamèrent vainement ; — il resta plusieurs jours en prison ainsi que M. Monselet... »
De son côté, Monselet, au lendemain de sa mise en liberté, adressa la lettre suivante au rédacteur en chef de Y Assemblée Nationale :
Monsieur,
Les motifs de mon arrestation ayant été diversement interprétés, — je tiens à rétablir les faits.
Je dinais tranquillement dimanche dernier, et pour la seconde fois depuis un an, chez un de mes amis, en compagnie de plusieurs personnes estimables, lorsque, vers le milieu du dessert, un commissaire de police se présenta, escorte de ses agents.
Le commissaire de police procéda, séance tenante, à une perquisition minutieuse.
Il trouva chez notre ami deux pistolets en mauvais état, un fusil sans batterie, des brochures politiques, — achetées au temps où il y avait des brochures politiques, — et une statuette de la Liberté, petit module. D'ailleurs, pas autre chose.
Lorsque des personnes, que je connais pour être parfaitement honorables, m'invitent à dîner, je n'ai pas l'habitude de m'enquérir de leurs opinions, si elles sont ou ne sont pas bonapartistes. On m'a prouvé que c'était un tort.
En dépit du mince résultat de la saisie, nous fûmes conduits à la préfecture de police; nous y passâmes la nuit dans un parloir dallé.
Le lendemain matin, M. Baudrot, commissaire des délégations, me conduisit en voiture à mon domicile, afin que j'y fusse témoin des recherches qu'on voulait y faire.
Les premiers objets qui frappèrent la vue du commissaire furent
une copie de Dernier appel des Victimes de la Terreur, de Charles Millier, et le portrait de Grétry.
Sur le bureau, étaient éparpillées mes épreuves de Y Histoire du Tribunal révolutionnaire.
Cela n'empêcha pas M. le commissaire des délégations de se livrer à des recherches minutieuses qui amenèrent la découverte d'une lettre de M. de Lamartine, me remerciant d'un article publié par moi dans la Revue de Paris, et d'une foule d'autres lettres autographes signées Cuvillier-Flcury, Sainte-Beuve, Arsène Houssaye, Philarète Chastes, etc., etc.
Ces deux "heures de remue-ménage passées, je crus à ma mise en liberté immédiate, d'autant plus que j'avais écrit le matin à M. le préfet de police pour me réclamer de sa bienveillance très connue et lui offrir les plus honorables cautions.
Il faut croire que la bienveillance de M. le préfet de police a été empêchée dans cette circonstance; car, incarcéré le dimanche, je ne suis sorti que le vendredi soir de la Conciergerie, après une instruction de cinq minutes.
J'ai appris que les conspirateurs, mes coaccusés, avaient été également mis en liberté le même jour.
Je n'ai rien à ajouter, monsieur, à la narration de cet événement singulier, auquel j'accorderais volontiers la qualification de mystification, si les temps prêtaient davantage à la plaisanterie.
Recevez, monsieur le rédacteur, mes compliments empressés.
« Thémis, qu'auriez-vous pu faire de moi ? s'est écrié plus tard Monselet, au souvenir de cette arrestation... La grande foudre des cieux ne bombarde pas une laitue î comme dit Gringoire dans Notre-Dame de Paris... »
Quant au duel de Monselet avec Emile Augier, l'écrivain des Chemises Rouges s'en est expliqué tout au long dans ses Premières représentations célèbres. Je tiens à lui emprunter ce récit — confession littéraire des plus loyales — qui marque en même temps l'ardeur et la sincérité que pouvait apporter à remplir son mandat un critique de jadis.
«... Lors de la représentation de Philiberte au Gymnase,
d20 CHARLES MONSELET
nous écrivîmes dans une revue ' un article où nous essayâmes de faire passer toutes nos répulsions pour la littérature alors si tiède de M. Emile Augier. Le futur académicien n'avait encore composé ni le Gendre de M. Poirier, ni le Mariage d'Olympe, deux pièces dans lesquelles son talent s'est ouvert une voie nouvelle et qui ont nécessairement modifié notre jugement. Après avoir débuté spirituellement dans la Ciguë, il s'était arrêté tout à coup comme un danseur atteint du coup de fouet, et il était rentré en boitant dans la coulisse. Pendant sa maladie, en proie à d'incohérentes réminiscences, il avait conçu une singulière comédie intitulée Gahrielle où se retrouvent, accouplés et hurlants, les procédés et les styles si divers de Picard, de M. Scribe et d'Alfred de Musset. Il avait jeté là dedans toutes sortes de choses, comme dans les vol-auvent à la financière : maximes, crêtes de coq, fantaisie, ris de veau, écrevisses et brutalités. Et cela avait réussi. Chacun avait pris dans cette œuvre ce qui lui convenait. L'Académie elle-même, venue la dernière, et armée d'une fourchette plus grande que les autres, en retira un prix de vertu.
» M. Emile Augier, encouragé par ce succès de marmite conjugale, n'hésita point. Entre la bourgeoisie qui l'appelait son poète lyrique et la critique qui ne lui accordait qu'une sorte de bon sens dénué d'élévation, il se décida pour la bourgeoisie. Une sœur ou tout au moins une cousine germaine de Gabrielle parut bientôt, à laquelle il donna le nom de Philiberte. Mêmes concessions, même fusion de toutes les manières. Ce fut alors que, la littérature dramatique nous semblant sérieusement menacée par un de ses représentants les plus écoutés, nous tentâmes de réagir contre ce second succès dans la mesure de notre humble autorité et de nos humbles forces. Nous cherchâmes à expliquer combien, après les hardies et glorieuses tentatives de Victor Hugo, d'Alexandre
1 L'Artiste, n° du 15 avril 1853.
Dumas et d'Alfred de Vigny, la petite réaction de M. Emile Augier nous paraissait insignifiante et hors de propos. Nous cherchâmes tant que l'auteur de Philiberte trouva notre appréciation plus que sévère, et qu'il n'hésita pas à nous envoyer deux de ses amis pour nous demander compte de certains termes où les droits de la critique lui semblaient dépassés. L'un de ces amis était cet honnête et charmant poète qui devait mourir quelques mois plus tard, emportant les sympathies générales, M. Charles Reynaud.
» Nous habitions à cette époque un modeste hôtel garni ; nous étions tout à fait dans les conditions du folliculaire qu'on cherche de mansarde en mansarde pour lui apprendre à respecter les gloires nationales. Les mandataires de M. Augier, les plus galants hommes du monde, nous invitèrent à retirer de notre article quelques métaphores malsonnantes pour les oreilles de l'auteur de Philiberte, habitué dès son enfance, comme Montaigne, à de doux concerts. Il nous en coûta de refuser à ces messieurs une chose si simple au premier abord ; mais nous tâchâmes de leur faire comprendre que notre intention, en écrivant ce compte rendu, n'ayant point été évidemment d'être agréable à M. Emile Augier, nous ne pouvions nous rétracter sans courir les risques de passer pour un étourdi, ou tout au moins pour un homme de lettres désireux d'atteindre à tout prix à la fabuleuse longévité du corbeau.
» Une rencontre fut jugée nécessaire. Quoique nous éprouvions pour le duel les répugnances de tout esprit sensé et de tout cœur ouvert, nous ne crûmes pas pouvoir refuser cette satisfaction à M. Emile Augier. Il nous semblait d'ailleurs qu'il y avait derrière nous un parti de jeunes gens que l'on n'eût pas été fâché d'envelopper dans un double reproche d'injustice et d'envie. Un triste matin d'avril, au nombre de sept (M. Empis fils était là comme médecin), nous nous rendîmes dans un coin de la forêt de Saint-Germain, avec plusieurs
engins meurtriers dérobés sous des manteaux. La mise en scène fut ce qu'elle est ordinairement dans ces circonstances, froide et presque muette. Chacun de nous mit sciemment la vie de l'autre au bout de son pistolet; chacun de nous tira. Le résultat fut nul, mais ce qu'on appelle l'honneur fut satisfait. • Il importe d'ajouter, pour ceux qui ont le courage de plaisanter sur ces événements, qu'on ne déjeuna point, et que les deux adversaires, inconnus jusqu'alors l'un à l'autre, ne se sont jamais revus depuis. Qui sait si chacun d'eux ne s'était point senti intérieurement froissé d'une résistance, poussée peutêtre à l'excès des deux cotés, mais dans tous les cas puisée aux sources les meilleures de la conscience et de la dignité ? »
Uue arrestation politique, un duel littéraire ! — c'est plus qu'il n'en faut pour attirer les regards. Monselet a désormais pris sa place au milieu de ses confrères. Ses écrits, ses relations lui ont eu outre valu quelque renommée : il appartient a une nouvelle génération d'hommes de lettres dont il est nécessaire de dire quelques mots.
Un homme ne peut être étudié seul. Le milieu dans lequel il se meut, ses penchants, ses goûts, ses aspirations et ses admirations expliquent en partie ses ouvrages.
Il ne faut pas s'y tromper : 1848 est le signal dune révolution complète — politique, littéraire, artistique, industrielle, commerciale. Du renversement définitif de la royauté et de la création des chemins de fer date un siècle nouveau; 1848 marque un progrès immense dans les idées, un bouleversement considérable dans les mœurs. Progrès et réformes sont dus à l'initiative d'hommes jeunes et déterminés qui vont asseoir une civilisation nouvelle.
Le peuple, en proclamant la république, érigeait surtout en doctrine le principe de liberté générale — mais la seule République des lettres devait tenir tète au temps et aux événements — tandis que la république, forme de gouvernement, devait aboutir encore une fois au gouvernement d'un seul ; les libertés acquises devaient être suivies bientôt de restrictions et de proscriptions.
« Les lettres, il est vrai, a dit M. Alfred Rambaud dans son Histoire de lu civilisation contemporaine en France 1 , les lettres n'ont pas attendu 1848 pour manifester ce caractère nouveau, car, dès 1830, elles commencent à s'inspirer de l'esprit démocratique. Elles ont contribué à préparer 1848; elles n'ont fait, depuis lors, qu'accentuer leurs tendances. Il
• Paris, A. Colin, 1889.
n'est pas une branche de la littérature, théâtre, roman, éloquence, polémique, journalisme, qui ne témoigne visiblement de l'ascendant des classes populaires. L'architecture, la statuaire, la peinture, la musique témoignent d'un goût qui n'est pas celui des classes anciennes dirigeantes. Les mœurs, le langage, le costume, l'ameublement, l'aspect de Paris et des grandes villes attestent, à leur manière, la transformation profonde qui s'est opérée dans la société française. »
En retardant de vingt années léclosion de cette doctrine libérale, l'empire, réfrénant le journalisme, allait aider à la littérature.
Déjà, celle-ci fraternisait avec l'industrie :
« Tout homme de lettres se doublait d'un homme d'affaires. Emile de Girardin avait donné l'exemple et le ton en fondant successivement la Mode, le Journal des connaissances utiles, le Musée des familles et finalement la Presse. Balzac fondait la Chronique de Paris, Véron la Revue de Paris, Lautour-Mézeray le Journal des enfants.
« Louis Desnoyers, à son tour, avait fondé le Charivari; il allait fonderie Siècle... et la Société des gens de lettres ! . »
La création des journaux à bon marché, l'avènement du roman feuilleton, la liberté de la presse lui imprimaient un essor considérable.
A l'époque qui nous occupe, la lutte entre classiques et romantiques est terminée ; le drame a supplanté la tragédie — Hernani Y emporte sur A rbogaste : Victor Hugo s'est fait une place à côté de Corneille.
Mais bientôt s'élève une nouvelle querelle littéraire, celle de « l'École du bon sens ».
D'une part, certains écrivains essayaient de ramener le théâtre et le roman à des proportions plus modestes, après
1 Mes souvenirs littéraires. Paris, 1888.
les hardiesses de Victor Hugo, de Dumas et d'Alfred de Vigny; — d'autre part une autre école, poussant plus avant l'étude du cœur humain, ne reculait devant aucune audace.
L'Académie française décerna un prix Montyon à la Gabrielle d'Emile Augier, mais le public porta aux nues la Dame aux Camélias, d'Alexandre Dumas fils.
Des deux côtés, des jeunes gens dans toute l'ardeur de la jeunesse, dans tout l'épanouissement de leur talent : Dumas n'avait que vingt-quatre ans quand il écrivit le roman de la Dame aux Camélias, Henri Mûrger avait le même âge quand il composa ses Scènes de la vie de Bohème.
Un fossé profond séparait encore davantage ces deux écoles : ceux qu'on appelait des « bohèmes » étaient des jeunes gens arrivés de leur province en sabots, généralement sans sou ni mailles, mais qu'une véritable vocation littéraire poussait à prendre rang parmi les gens de lettres et qui essayaient alors de vivre de leur plume.
Les disciples de « l'École du bon sens » se recrutaient plutôt parmi les fils de famille : tôt mariés pour la plupart, bien rentes et pleins de correction, ils visaient davantage à plaire à la classe bourgeoise dont ils étaient issus.
Ceux-ci fréquentaient les salons et les revues ; ceux-là hantaient les cafés littéraires et descendaient môme aux cabarets.
Mais la réaction tentée par « l'École du bon sens » fut de courte durée : les deux partis, guidés par le véritable bon sens d'une critique judicieuse, se rangèrent bientôt, sous une seule bannière, pour marcher au succès en commun.
Peu après l'on vit poindre le réalisme qu'avaient préparé Balzac et George Sand et que des écrivains comme Barbey d'Aurevilly, Gustave Flaubert, de Goncourt, Alphonse Daudet et Emile Zola pousseront à son extrême limite.
Entre ces deux époques, et à l'ombre même de ces deux écoles, un autre groupe put arriver à une célébrité secondaire,
ce sont les fantaisistes — en tête desquels il faut citer Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Léon Gozlan, Arsène Houssaye, Champfleury, Edouard Ourliac, Xavier Aubryet, Albéric Second, Charles Monselet, etc.
C'est au journal l'Artiste — autour d'Arsène Houssaye — qu'est venue se former cette brillante phalange d'écrivains.
L'Artiste xenaitde sombrer, après de glorieux débuts, quand l'auteur des Sentiers perdus racheta cette publication à son fondateur, Achille Ricourt, en 1843.
« Arsène Houssaye, puissamment secondé par Gérard de Nerval, Alphonse Esquiros, Théophile Gautier, Edouard Ourliac, Albéric Second, Eugène Delacroix, Diaz, Henri Lehmann, Pradier et Meissonier, ramena la vie à cette œuvre. Ce fut une période de renouveau d'imprévu et d'éclat ; ce fut toute une ef florescence de jeunesse : Henry Mùrger, Champfleury, Charles Monselet, Marc Fou rnier, Clément de Ris, Charles Baudelaire, Paul Mantz débutaient dans V Artiste par le roman, la poésie et la critique. En même temps que Gérôme, Vidal, Couture, Clésinger, Hédouin commençaient leur réputation, on voyait reparaître Descamps, Gavarni et Johannot... »
Cette période féconde dura jusqu'à l'entrée de M. Arsène Houssaye, en 1849, au Théâtre-Français, et se continua, — quelque temps encore, — sous la direction de son frère.
Bientôt Y Artiste fut distancé à son tour par d'autres publications, et, dès lors, périclita. Lorsque Arsène Houssaye en reprit la direction, en 1860, il battit le rappel de ses anciens collaborateurs, mais plusieurs avaient disparu; d'autres leur succédèrent : Y Artiste ne retrouva plus son ancienne vogue.
C'est de Y Artiste, où Monselet fit ses premières armes, que datent ses premières liaisons :
« Le premier nom qui se présente sous ma plume, a écrit
plus tard Monselet au souvenir de ses premiers pas à Paris *, est celui d'Henry Mûrger, de cet être aimable et doux dont le séjour sur la terre fut de si courte durée...
» J'avais vingt-deux ans et lui vingt-quatre lorsque nous nous liâmes d'une amitié que rien ne devait jamais altérer ni troubler... »
Mûrger emmena Monselet à l'estaminet Belge, où il le présenta à un jeune homme, alors employé au ministère de la guerre, dans le département des cartes, mais qui avait déjà fait représenter plusieurs vaudevilles; — c'était Théodore Barrière.
Mûrger demeurait à cette époque rue Mazarine, dans un hôtel triste, « tenu parHautemule > comme disait l'enseigne. Le philosophe Proudhon occupait dans le même hùtel une chambre au-dessus de la sienne. Dans ce quartier Latin, que fréquentait l'auteur des Scènes de la cie de Bohème, Henri Mûrger s'était lié avec une bande de jeunes gens qui, presque tous, sont parvenus à la célébrité, et qu'on rencontrait alors, très assidus, au café Momus, rue des Prêtres-Saint-Germain- PAuxerrois, au cabaret restaurant de Perrin, place Saint-Sulpice, ou à la brasserie Andler, rue Hautefeuille. C'était : Auguste Vitu, Champfleury, Emile Fauchery, Théodore de Banville, d'Héricault, Charles Baudelaire, Charles Barbara, Jean Wallon, Marc Trapadoux, Auguste Schanne, Gustave Courbet, Bonvin, Armand Barthet, etc..
Citer des noms, c est citer une époque.
C'est encore dans les bureaux de VArtiste, en 1846, que Charles Monselet connut Gérard de Nerval.
« ... Il y avait quelques mois seulement que je venais d'arriver à Paris... 2 . J'étudiai pendant quelque temps Gérard de
1 Petits Mémoires littéraires. Paris, 1885.
* Portraits après décès. Paris, 1886.
Nerval sans oser lui adresser la parole. Enfin, un jour, sa timidité enhardissant la mienne — il n'y avait que nous deux dans le salon du journal — j'eus l'audace de l'inviter à dîner. Nous allâmes au restaurant. Je ne me lassai pas de l'entendre... Après le dîner, Gérard me prit sous le bras, et je commençai avec lui, dans Paris, une de ces promenades qu'il affectionnait tant...
Gérard de Nerval se montrait parfois à l'estaminet de Valois, sous les arcades du Palais-Royal.
« ... Là se donnaient rendez- vous, à peu près tous les soirs, Hippolyte Castille, Georges Bell, l'aimable Verteuil, secrétaire du Théâtre-Français, l'ex-libraire Ladvocat, Ricourt, Angelo de Sorr, un romancier farouche ; d'autres libraires encore, Furne et le petit père Souverain, Sartorius, etc. »
Une autre admiration de Charles Monselet fut Théophile Gautier.
«... Théophile Gautier est un des hommes de lettres que j'ai le plus désiré voir, lors de mon arrivée à Paris. J'avais dévoré tous ses livres en province, et il m'apparaissait comme la plus parfaite incarnation du romantisme...
» Ce ne fut qu'au bout de quelques mois que, s'accoutumant à me voir dans les bureaux de rédaction de journaux, il me fit l'honneur de m'admettre insensiblement à son intimité...
» Plus tard, nos rencontres étaient de véritables fêtes pour moi. — Dis-moi des vers 1 faisait-il en me prenant par le bras !
» Et à travers les rues, les places, les jardins, sans s'inquiéter des regards qui nous suivaient, il me menait, écoutant, discutant les rimes... »
Théophile Gautier trônait au divan Le Pelletier, à ce divan Le Pelletier qui a été au xix e siècle ce que le café Procope a été au xviii siècle.
» ... Je me rappelle avec plaisir ce petit hôtel 1 , dans le
1 Le Petit Pans. Paris, 1879.
style diminué du pavillon de Hanovre, avec ce jardin en avant, bordé d'une grille et à deux pas de l'Opéra.
» C'est au rez-de-chaussée de cet hôtel que, pendant une vingtaine d'années, la littérature de Paris et de partout s'est assise chaque soir. . . On y vint des quatre coins du romantisme. Pétrus Borel s'y rencontra avec Lassailly ; Eugène Pelletan y fit la connaissance de Préault; les mélancolies de Chenavard y alternèrent avec les colères de Berlioz ; Théodore Toussenel, qui venait de traduire Théodore Hoffmann et Roger de Beauvoir qui venait de rimer la Cape et l'Épée tinrent à honneur d'augmenter cette clientèle jeune et brillante. Meissonier passait par là, on le pria d'entrer. Le lendemain, il revint avec Gélestin Nanteuil, déjà célèbre par d'admirables eaux-fortes. Le marquis de Belloy et le comte de Gramont y représentèrent l'aristocratie ; Auguste Luchet y représenta le tiers état ; Henri Monnier y représenta tout ce qu'on voulut, et particulièrement la satire écrite, peinte et jouée.
» J'y ai vu dans la môme soirée le tailleur Renard, le comédien Bocage, le publiciste John Lemoinne, Pierre Dupont, Amaury Duval et Choquart, le garde du corps Choquart... J'y ai vu la belle tête grise de Daumier auprès du front crépu de Privât d'Anglemont. J'y ai vu le pauvre Alfred de Musset f commencer ses mélanges atroces de bière, d'eau-de-vie et ' d'absinthe. J'y ai entendu M. de Ruolz regretter le temps où il faisait des opéras avant de fabriquer des couverts en plaqué.
» Courbet y a exposé ses théories... Courbet venait au divan surtout pour serrer la main de ses compatriotes : Francis Wey, Armand Barthet, Clesinger, tous francs-comtois comme lui. Mais alors il ne fallait pas songer à s'approcher de cette table de famille. Quel bruit, bon Dieu ! quels éclats !... »
Au journal la Presse et à l'Événement, Monselet avait aperçu plusieurs fois Balzac ; à l'Époque, il connut Vacquerie et Jouvin. Il fut pendant un temps — le tempsde sa collaboration
— en relations suivies avec les rédacteurs du Pays, avec La Tour Dumoulin, de Fresne, Balathier de Bragelonne. Au Constitutionnel, enfin, le docteur Véron le présenta à Sainte- Beuve, Sainte-Beuve qui devait plus tard, dans un feuilleton élogieux, consacrer sa réputation d'homme de lettres.
Je dois nommer encore, au nombre des amitiés premières de Charles Monselet :
Léon Gozlan. « ... Léon Gozlan, a écrit Monselet 1 , que j'ai beaucoup connu, beaucoup aimé, et qui m'honorait d'une sympathie que je compte parmi mes meilleurs titres littéraires... »
Charles Baudelaire, avec lequel il fut constamment lié d'une amitié véritable et ininterrompue, depuis 1848 jusqu'au dernier jour du poète des Fleurs du Mal : « ... Mon indépendance de jugement ne lui déplaisait pas, ajoute Charles Monselet *. Il savait que je ne me laissais pas étonner par lui et il m'en recherchait davantage. »
André Thomas et son frère, le comédien Lafontaine, qui étaient arrivés de Bordeaux à peu près en même temps, de cette grande famille des Thomas, a dit Monselet, qui a déjà donné à la France un académicien, un musicien, un sculpteur.
«... Le premier souvenir qui m'arrête au seuil de ces années, c'est la figure d'un ami d'enfance qui m'avait précédé de quelques mois à Paris, où il était venu, lui aussi, chercher la fortune littéraire. Plusieurs personnes se le rappellent sans doute. Il s'appelait André Thomas et était le propre frère du comédien Lafontaine, qui a fourni une si brillante carrière au Gymnase, au Vaudeville et au Théâtre- Français. Au physique, André Thomas était un grand et gros garçon de belle mine ; sa physionomie respirait la franchise. Brave nature, ouverte, expansive, cordiale !
1 Le Petit Paris. Pari?, 1879.
* Catalogue, 1871.
» Nous avions mis tous les deux nos espérances en commun. Lui s'appliquait plus particulièrement à « faire du romau ». Il en avait trois ou quatre en portefeuille qu'il plaça : les Ouvriers de Paris et les Rois sans couronne, à la Patrie; les Crimes à la mode, au Constitutionnel; et puis, un peu partout, des nouvelles assez ingénieuses : Pompignac le Bedeau, Maître Cayeux, Sans dot, etc. Il était soigneux, observateur, péchait un peu par le style, qui manquait d'éclat.
» André Thomas goûta aussi du théâtre, mais la coupe lui parut amère, et il la rejeta dès la première gorgée. A partir de ce jour il renonça à la littérature ; ce fut un sacrifice complet ; il rompit même peu à peu avec ses amitiés de journaliste; enfin, il finit par piquer une tôte dans l'administration. Il est mort sous-chef de bureau au ministère de l'intérieur, et décoré. Il se prétendait heureux. Peut-être Tétait-il.
» Quoi qu'il en soit, j'ai voulu consacrer ces quelques lignes de souvenir à l'un de mes premiers compagnons de route. J'aimais beaucoup André Thomas; on nous voyait toujours ensemble, notre amitié était môme proverbiale dans le petit monde littéraire que nous fréquentions... »
Eugène de Mirecourt. « ... Je lui dois, entre parenthèse, de m'avoir présenté à Alfred de Musset... C'était à l'ancien café de la Régence, sur la place du Palais-Royal... »
Jules de Gères — un Bordelais — et puis Philarète Chasles, Philoxène Boyer, Charles Asselineau, Emile Solié, Eugène Brifïault, Clément Caraguel, Paul Boiteau, Edouard Plouvier, Alexandre Dumas fils.
• ... Vous souvient-il, mon cher Dumas, de la première fois que nous nous sommes rencontrés 1 ? Vous habitiez alors aux Thermes de la rue de la Victoire... Alexandre Laya et Delaage avaient bien voulu me servir d'introducteurs...
1 De A à Z. Paris, 1888.
» Je crois vous voir encore, mou cher Dumas.
» Vous étiez heureux autant qu'on peut l'être, et vous l'aviez toujours été jusqu'alors. Dès l'enfance, vous aviez été spectateur des grandes batailles romantiques ; vous aviez vu, approché les héros de cette autre Renaissance. George Saud vous avait embrassé ; Victor Hugo vous avait fait jouer avec ses enfants; Lamartine avait lu sur votre front. Vous aviez tiré les grosses moustaches de Frédéric Soulié, et galopé à cheval sur la fameuse canne de Balzac.
» Adolescent, vous aviez suivi votre père dans ses voyages; vous aviez visité l'Espagne avec lui. Quels développements pour votre intelligence si pénétrante et déjà si active! Bien peu parmi ceux de notre génération ont eu de tels commencements.
» Enfin, vous veniez de publier un livre qui avait eu la bonne fortune de s'imposer tout de suite au public et particulièrement aux femmes, cette Dame aux Camélias pour laquelle vous ne rêviez pas encore le théâtre et qui avait eu plusieurs éditions en peu de temps. Vous étiez sur la route du succès. Jeune et déjà célèbre, vous jetiez, dit-on, votre cœur, comme votre esprit, aux quatre vents du ciel.
» C'était plaisir de vous voir vivre !.. »
Mais citer toutes les relations de Charles Monselet serait citer toute la littérature de cette époque. Nul n'a été en efiet plus répandu.
Le café, vers lequel entraînait un mouvement général, et qui avait alors des faux airs d'Académie, ne l'avait pas empoché de se montrer dans plusieurs salons : salon d'Augustin Thierry; salon d'Emile Deschamps, d'Emile de Girardiu et d'Arsène Houssaye.
Plus tard, il devait être un des hôtes les plus assidue du salon de Victor Hugo, qui, était en quelque sorte le péristyle de l'Institut.
Ce serait cependant faire preuve d'ingratitude que d'oublier au nombre des meilleurs amis de Charles Mouselet, ses bouquins — ses chers bouquins — auxquels il revenait sans cesse, auxquels il a consacré la plus grande partie de son temps, auxquels il doit une part de sa réputation.
« ... Ce n'est pas exagérer que d'affirmer qu'un cinquième de mon existence s'est passé à bouquiner 1 .
» J'ai bouquiné dès ma plus tendre eufance, en allant à l'école; c'était une vocation. J'ai bouquiné étant jeune homme, et j ai quelquefois oublié un rendez-vous pour une case de volumes poudreux, déchirés.
» Je bouquine encore aujourd'hui ; et si ce n'est plus à un rendez-vous que je manque, c'est parfois à un diner que je me fais attendre. — Je bouquinerai probablement jusqu'à la fin de mes jours.
» J'ai bouquiné partout où j'ai pu :
» A Lyon, sur la place de l'Hôtel-Dieu; — à Bordeaux, sur les fossés des Tanneurs et les fossés Saint-Éloi ; — à Strasbourg, à la foire aux Guenilles; — au Havre, près du Collège; — à Londres, près de Temple-Bar; — à Bruxelles, dans la Rotonde du Marché ; — à Turin, sous les arcades de la rue du Pô; — à Florence, devant les Offices ; partout enfin où le hasard m'a poussé.
» Mais nulle part je n'ai bouquiné avec autant de fruit et de charme qu'à Paris... »
Entre ses amis et ses livres, tel était le milieu intelligeut où Monselet avait pris pied et où il allait continuer à vivre, entouré de la sympathie et de l'estime générales. 11 appartenait, en effet, à cette génération d'hommes de lettres épris de leur art, sincères, convaincus, ayant, comme il l'a dit lui-même, vendu son corps et son àme à la littérature.
1 Le Petit Paris. Taris, 1879.
«... Aux oisifs qui seraient tentés plus tard — (bien plus tard!) — de recueillir quelques traits pour ma biographie, a écrit un jour Charles Mouselet avec sa bonhomie habituelle, je recommande ce passage de la Préface de mon premier livre, qui ne manque pas d'une certaine crànerie :
» ... Le lecteur est prévenu qu ayant vendu mon corps et mon àme à la littérature, il doit s'attendre de ma part à une série non interrompue de productions. Résolution calme, gaie humeur, mon passeport est eu règle. J'irai de la sorte jusqu'au bout. Quel sera ce bout? Peu importe; ma vie est là, et avec ma vie mon bonheur. Le bonheur des écrivains est dans leur pensée ; ils portent leur paradis dans leur tète.
» Du fond de leur pauvreté, ils peuvent encore braver les riches et les plus riches. Ils souiïrent, mais ils ne s'ennuient jamais. Pour une secouée d'arbre qui leur envoie des odeurs au visage, ils out des délices dont l'intensité ne sera jamais comprise par les hommes qui vont à la Bourse. Je vous le dis, une vie de poète vaut une mort de poète. Des extases telles que les nôtres ne peuvent s'acheter trop cher.
» Amis, soyons bons envers ceux qui n'ont pas la pensée; ne leur envions rien de ce qu'ils possèdent. Au fond, voyezvous, ils ne possèdent rien; ce sont des castors, nous sommes des oiseaux. Ils se construisent de petites huttes avec leur queue qui leur sert de truelle; nous suspendons nos nids aux branches des chênes. Ils barbotent, qu'est-ce que cela nous fait ? »
« Le mal est que je pense toujours de la sorte, » — ajoutait Charles Monselet vers la fin de son existence.
Statues et Statuettes contemporaines, tel est le titre du premier volume de Monselet, édité à Paris en 1854, par les libraires D. Giraud et J. Dagneau.
« Sous le titre de Statues et Statuettes contemporaines, a écrit Charles Asselineau (Athenceum français, 27 novembre 1852), M. Monselet a rassemblé une quinzaine d'articles biographiques et critiques imprimés déjà par différents journaux.
» La grosse pièce, le morceau capital du volume, est la notice sur Chateaubriand imprimée en 1848 dans la Presse, comme introduction aux Mémoires <V Outre-Tombe... Il y avait un certain courage de la part d'un nouveau venu à s'attaquer à une aussi imposante figure (celle-là pour sûr est une statue). On peut dire que M. Monselet a assez bien supporté le poids du colosse ; l'article répond à ce qu'on pouvait attendre. — Je remarque surtout qu'aucun des points de la vie si multiple de Chateaubriand n'y est omis : le voyageur, l'homme politique, l'écrivain, le ministre, l'historien, le journaliste et le poète même sont successivement passés en revue et appréciés par l'auteur. C'était une tâche difficile en face de laquelle on ne pouvait guère se soutenir qu'appuyé sur un parti pris d'avance. — M. Monselet a pris le parti de l'admiration.
» Parti pris à part, cette notice contient plus d'un passage curieux et plus d'une page bien écrite. Nous extrayons, pour donner une idée de la manière de M. Monselet, quelques lignes du dernier paragraphe, où, après avoir rapporté les prophéties de Chateaubriand sur l'avenir de la politique, il trace un rapide exposé de nos dernières révolutions littéraires pour arriver à pronostiquer l'état futur des lettres en France :
« ... Toujours une révolution purge violemment une littérature. Elle fait l'idée plus palpable et le langage plus vrai.
Il faut des hommes à grosse voix pour se faire entendre aux heures de tapage social, et des écrivains ardents en couleur pour se faire lire. La réflexion serait mal venue alors, car Faction déborde de toutes parts et le fait pèse sur l'analyse. ..
» Voilà que notre littérature, en moins de soixante ans, a déjà passé par les cribles successifs de trois révolutions. La première, la grande, de 1789, a donné des résultats d'une puissance incontestable et souvent effrayante. D'abord elle a fait descendre quatre à quatre aux écrivains les degrés de l'Encyclopédie, et elle les a logés dans la rue, où, bientôt, ahuris et chétifs, ils sont morts sans postérité. Alors ceux qui se sont levés derrière ont été de bien autres hommes. Littérateurs fauves, on ne sait d'où venus, sans tradition., jouant de la guitare sous la potence ou décrivant avec amour des scènes dégorgement dans des châteaux, ils ont fait école neuve. Si bien qu'il y a eu pour eux lecture et succès, môme aux jours les plus affreux. On s'est intéressé aux massacres sensibles de Ducray-Dumiuil , et Ton a fait une haute renommée à Pigault-Lebrun pour ses jovialités de mauvaise odeur.
» Ceux-là out parlé au peuple; seulement ils lui ont mal parlé. Mais la tendance était bonne. Ils ont compris que jusqu'à présent on n'avait pas pris garde à la plus grande portion du public. De voir des livres qui ont la prétention de s'adresser à tous, écrits comme le Bonheur de M. Helvétius, cela leur a fait lever les épaules, et ils se sont mis à procéder d'autre façon. Malheureusement, ils ont dépassé le but : au lieu d'être simple, leur style a été bas. Ils sont entrés chez le peuple, non par la porte, mais par l'égout.
» Cette littérature grossière de la première révolution a servi du moins à répandre certaines idées vives, qui étaient encore dans l'œuf. De considérables agrandissements ont été faits sur les fiefs de l'imagination : on a abattu des murs,
percé des chemins et ouvert de nouvelles séries aux hommes de lettres par l'adjonction d'éléments nouveaux. La plume, dès lors, n'a plus bronché devant les sauvageries de la vie réelle. Peu à peu Mercier a fini par voir comprendre son drame de la Brouette du Vinaigrier. Les violeurs, les fantômes, les abbesses ont fait invasion dans le roman. Il y a eu des aventures d'auberge, des amours dans le grenier, des hussards déguisés en demoiselles, mille audaces mal faites, un tas de sensibleries anglaises, — enfin une réaction d'Auvergnats contre les auteurs marqués du xviu siècle. Tout ce fumier, largement épandu sur le champ littéraire, devait produire tôt ou tard un épanouissement de hautes plantes.
» Cet épanouissement est advenu aux environs de. la deuxième révolution, — celle de juillet 1830 — qui restera comme une date brillante dans l'histoire de l'art en général. Le sol s'est mis à pousser des Heurs très curieuses, d'extraordinaires enlacements de lianes et quelques arbres phénomènes pour lesquels on a eu besoin d'inventer une serre romantique. Les poètes étaient tous des jeunes gens, décidés et convaincus, la plupart exclusivement passionnés, qui marchaient serrés dans leurs folies, avec l'insolence de la verve et le courage né des circonstances politiques. Ils ont étonné avant de plaire. Mais enfin comment ne pas se rendre à cette littérature qui sonne si fort de la trompette et qui affiche son talent sur tous les murs en lettres dorées? Il y avait d'ailleurs du bon dans cette mascarade, sortie copieuse et flamboyante des sépulcres soulevés de Rabelais, Shakespeare, Mathurin Régnier, Goya et Sterne ; cela replaçait la littérature dans un milieu seigneurial et brillant, à l'écart de la philosophie sur les autels de qui s'étaient succédé précédemment de trop nombreux sacrifices.
» La révolution de 1830 a surtout grandi le roman. — La forme s'est purifiée, tout en gardant sa franchise, et a conquis à elle les classes bourgeoises. Des gens solides sont arrivés,
tels que Balzac, Soulié et George Sand, qui ont fait crier la vie dans leurs livres; d'où est venue cette importance sociale accordée au roman. De grands succès ont été obtenus également par des œuvres douce's, en apparence vulgaires, comme César Birotteau, l'histoire d'un parfumeur; comme André, comme le Lion Amoureux...
» D'autres succès, plus retentissants, mais plus passagers, ont pu être obtenus à côté. Cela ne prouve rien. Seulement c'est affaire de curiosité, d'actualité ou de gravelure...
» La troisième révolution est celle par où nous passons aujourd'hui. Elle n'a pas encore donné sa formule littéraire. Attendons. Les résultats qu'elle prépare seront importants et mieux décisifs. Je fonde cette croyance sur la disparition sensible des talents et des réputatious secondaires qui s'éteignent les unes après les autres, celles-ci sous leur mercantilisme et celles-là sous l'exagération de leur force, flammes de punch à qui vient l'eau-de-vie à manquer tout à coup. Certainement il est impossible d'exclure les genres en littérature et de ne pas admettre les tempéraments... Tel romancier a raison de se vouer exclusivement à des récits d'Espagne et de Cordoue, si sa nature l'y porte avec irrésistibilité; tel autre fait bien de ne voir qu'éléphants et tigres sur la surface du globe, s'il sait mal décrire une brebis ou une vache. Mais ce qui fait par malheur la fragilité de leurs conceptions, c'est le manque total de sérieux; on connaît maintenant leurs procédés, et tout le monde lit dans leurs cartes. — Le sérieux ! Hoflmann ne l'a jamais perdu dans ses belles extravagances.
» Nous ne savons pas au juste ce que sera la nouvelle génération littéraire ; mais par les leçons que lui font les événements et par les exemples de grandeur et de décadence qu'elle a sous les yeux, il est permis d'espérer qu'elle se présentera avec des qualités fortes et un sens droit.
» En littérature, la première révolution a donné la force.
La seconde révolution, la grandeur. La troisième révolution donnera peut-être la vérité. »
» Kn somme, dit en terminant Asselineau, Charles Monselet me parait un homme de beaucoup de talent et de savoir, tourmenté d'un vif besoin de sincérité et même d'utilité : il loue ce qu'il approuve, blâme ce qui le choque, et met dans ses livres toutes les qualités dont il est doué. »
Après Charles Asselineau, un autre écrivain de talent — Ernest Prarond (De quelques écrivains nouveaux, Paris, 1852), a écrit à propos de ce même volume : Statues et Statuettes contemporaines.
« ... M. Charles Monselet est un des écrivains les plus actifs de la génération nouvelle... La critique, la biographie, le roman, l'histoire, la poésie se le disputent...
» M. Monselet est un écrivain de principes plus sévères qu'il ne semblerait... La dignité de l'homme de lettres, la vérité, la simplicité, le sens droit le préoccupent honorablement dans les écrivains qu'il prend à partie... Il s'intéresse en homme de la génération actuelle et en homme d'avenir à l'avenir de cette génération, et il s'eiïorce d'avoir foi en elle...
» ... Son intérêt, eu se détournant de l'avenir, par un contraste qui n'est pas une contradiction cependant, se porte aussi sur le passé, non pas seulement sur le passé du xvin siècle et de la Révolution, mais aussi sur le passé de dix ans, de quatre ans; non pas seulement sur les Oubliés et Dédaignés de la première catégorie, mais aussi sur ceux qui vont à l'oubli par la mort récente, M. de Jouy, M n " Récamier, et sur ceux à qui la réputation complète et respectueuse a manqué, comme à Lassailly. »
Les Statues et Statuettes contemporaines furent suivies, la même année, d'une Histoire anecdotique du Tribunal révolu-
tionmire (17 aoùt-29 novembre 1792), — étude qui avait précédemment paru en feuilletons dans Y Assemblée Nationale (1851-52).
Le mot anecdotique explique suffisamment l'idée de l'ouvrage et le réduit à ses justes proportions. L'auteur s'intéresse plus particulièrement aux comparses de la Révolution et essaye d'attirer l'attention sur les figurants de ce grand drame, sur Théophile Mandar et sur Pépin Degrouhette, Vilain d'Auhigné, Laveaux, Coffinhal-Dubail, etc.. Poursuivant toujours son œuvre de résurrection des écrivains secondaires du siècle dernier, il fait la lumière sur Jacques Cazotte, l'auteur du Diable amoureux. En chroniqueur consciencieux, il raconte également le vol des diamants de la couronne dans ses moindres détails : — c'est un des chapitres les plus intéressants de ce livre.
L'année suivante, Monselet écrivit encore pour le libraire Giraud la préface d'une nouvelle édition A' Armance — de Stendhal — édition qu'il avait conseillée et qui fut faite par ses soins. (Armance ou Quelques scènes d'un salon de Paris. — Paris, 1853.)
« Cette préface, a écrit plus tard l'auteur (Catal, 1871), a cela de curieux et d'inusité qu'elle est uu éreintement de Stendhal-Beyle... »
L'ouvrage est devenu rare en librairie et cette page de Monselet est assez ignorée pour que nous croyions devoir la reproduire ici — du moins en partie :
« Voici une des premières compositions romanesques de ce Stendhal, de qui l'on paraît vouloir s'engouer aujourd'hui. Armance parut en 1827, chez le libraire Urbain Canel, qui fut un des principaux libraires intéressés dans le mouvement romantique. Publiée en trois volumes in-12, comme se publiaient alors tous les romans, l'œuvre de Stendhal n'eut guère de retentissement, bien qu'elle soit remarquable à beaucoup de titres. Cela vient saus doute de ce qu'Armante a été écrite à
un point de vue exccessivement personnel et avec la préoccupation très visible (réchapper aux bruyantes tendances littéraires du momeut.
» Stendhal a toujours mis son orgueil, en effet, à vivre en dehors des associations et des partis. De cet isolement continuel, il a gardé un peu de sécheresse et beaucoup d'amertume. Malgré cela, le succès qui l'accueille aujourd'hui est d'autant plus mérité qu'il a été plus tardif ; aussi sera-t-il plus durable. Il est heureux que de temps à autre on force de la sorte le public à se tourner vers ces esprits solitaires, vers ces hommes d'inquiétude et d'analyse, qui ont dédaigné son suffrage et malmené leur époque tout entière.
» ... A nuance est un roman rempli de curiosités, mais laborieux à l'excès : on dirait un coco d'Amérique creusé avec un mauvais couteau. Les habitudes d'une certaine société et les agitations politiques des hauts salons parisiens sont rendues avec une intelligence très rare, mais qui perd beaucoup de sa portée en s'enfonçant dans la minutie. Stendhal, qui s'efforce parfois de rappeler M. de Saint-Simon, ne s'appuie ni sur des faits assez solides, ni sur des sentiments assez précis. Tout en évitant de coudoyer le romantisme, il ne peut échapper à la triple influence de Goethe, de Senancour et de Benjamin Constant, dont on retrouve chez lui les principaux procédés amalgamés avec de la glace.
» Ce qu'on ne peut contester à Stendhal, c'est un instinct distingué qui ne l'abandonne jamais. On remarquera dans Armance l'insistance prononcée avec laquelle il revient sur les pièces de M. Scribe, qui lui semblent entachées de grossièreté. Une de ses autres qualités, c'est l'éclair soudain dans l'observation.
» Mais ce qui fait la plus grande et la plus réelle supériorité de Stendhal, c'est la science complète de la vie. Plus que beaucoup d'écrivains mieux doués que lui, il a vu, couru, et s'est procuré mille sensations en dehors de la littérature.
Tout en restant un écrivain, et même un écrivain actif, il a eu le don de se passionner pour des choses absolument étrangères, à son art, mais dont son art a profité. C'est une condition bien essentielle, celle qui cousiste à oublier qu'on est un auteur pour vivre et peuser comme un homme.
» Les hommes de lettres vivent trop eu hommes de lettres. C'est-à-dire qu'ils ne se mêlent pas assez à la vie du peuple, des bourgeois et du monde... Il y a certainement tout à gagner à régulariser sa vie, mais il ne faut pas la monotoniser... Vous avez beau dire que Paris est le grand foyer d'où jaillit toute lumière et toute chaleur, je répondrai qu'il ne fait pas bon à vivre sans relâche dans le feu. De deux choses l'une : ou l'on s'y consume ou l'on s'y habitue. Et ces deux cas sont également funestes.
» Paris se fait bientôt étroit pour celui qui se condamne à y demeurer enfermé. La vie y emprunte des conventions, les sentiments s'y émoussent, — le langage devient plagiaire, l'activité est malsaine. On n'use pas du temps, on le vole. Paris est comme un théâtre où il y aurait continuellement représentation, aussi bien le matin que le soir, aussi bien le jour que la nuit. Et pas de coulisses! pas d'entr'actes ! toujours la musique! toujours le public devant vous!
» Dans de telles conditions, il est presque impossible à un auteur de s'approprier la vie des autres. Ou voudrait en vain essayer de suppléer à tout par l'intuition, mais l'intuition est la dernière des qualités pratiques ; et pour un romancier la seconde vue ne vaut pas la première. En résidant à Paris perpétuellement, on en arrive à ne pouvoir plus faire de livres qu'avec les autres livres. Ou peut devenir un excellent critique de théâtre ou un chroniqueur agréable ; on peut avoir beaucoup desprit et d'ingéniosité; mais l'ampleur, mais l'énergie, mais le pathétique, mais l'amour honnête, mais le sublime, en un mot, vous ne l'avez pas, vous ne pouvez pas l'avoir.
» A Paris on a la fièvre, on n'a pas la passion.
»... Un homme de lettres doit toujours être préoccupé du désir de renouveler ses idées et son vocabulaire. Pour cela il faut qu'il change souvent d'air et de milieu ; il faut qu'il voie la province, l'étranger, — qu'il change ses habitudes, qu'il contrarie ses instincts, qu'il soit quelquefois brutal envers lui-même, téméraire, et qu'il ne fuie pas l'imprévu...
» ... Un homme qui a partagé avec Stendhal cette supériorité, c'est Balzac, tour à tour imprimeur, antiquaire, propriétaire; avide de toute science : chimie, alchimie, droit, politique, commerce, etc.; dévoré par le goût des voyages, explorant à fond toutes les villes de France, amoureux à l'Isola Belle, poussant jusqu'en Russie, voyant partout le meilleur monde. Mais Balzac domine Stendhal de toute la hauteur de sa bonne foi...
» ... Ordinairement le caractère donne la clef du talent. Le caractère de Stendhal était narquois, tourmenté, gourmé, menteur. Il avait de grandes prétentions à l'art, à la passion et à l'esprit. Ses livres d'art fourmillent de paradoxes. Sa passion, telle du moins qu'il l'a dévoilée dans ses romans, chagrine ou répugne. Il semble que le Julien Sorel de le Rouge et le Noir, par exemple, soit une de ces créations où il entre beaucoup de la vie et du sang de l'auteur; c'est la mauvaise jeunesse de Rousseau recommencée...
» L'esprit de Stendhal a un tour particulier; ce n'est plus français, ce n'est pas encore italien... Il fait songer au verre d'eau où chacun, à l'aide d'un microscope, distingue un monde d'insectes. Mais l'esprit au microscope, c'est le pire esprit, surtout dans un pays qui s'honore de Voltaire, de Rivarol, de Chamfort. Et la première condition de l'esprit, c'est d'être saisissant.
» De même que le caractère donne la clef du talent, de même aussi la physionomie donne la clef du caractère : Stendhal était loin d'être beau; il avait cette tournure épaisse et vulgaire du bourgeois qui poursuit un négoce insipide. De sa
lutte contre son physique est née uue partie de son àcreté, de son amour-propre maladif. Il portait un corset; sa littérature aussi.
» L'enthousiasme compte assez de moutons chez nous pour que j'aie le droit de me montrer sévère envers un homme de cette valeur. Qui dit critique, dit rigueur. La Harpe, Fréron et Geoffroy ont été rigoureux envers les écrivains les plus renommés de leur temps. Ils ont bien fait, on a fini par les estimer et les comprendre... C'est d'ailleurs au milieu du succès qu'il y a devoir pour la critique à intervenir. Pour Stendhal inconnu, j'eusse mendié l'obole des lecteurs; — pour Stendhal célèbre, j'évoque la discussion.
» Esprit taquin, gentilhomme sans blason, renégat de sa famille et de sa patrie jusqu'à prendre tous les noms et à vouloir se faire passer pour Italien sur la pierre sacrée du tombeau, dilettante par volonté, diplomate avec un visage de droguiste, écrivain de corruption hésitante et de demi-courage, bienveillant chaque fois seulement que la bienveillance donne raison à sa vanité, toujours hors de sa place parce qu'il ne veut pas de place, amant sournois de la renommée qu'il attend au coin d'une rue, Stendhal, puisqu'il veut qu'on le nomme ainsi, demeurera eu effet un homme de mérite et de beaucoup de mérite ; mais je doute qu'il rencontre la sympathie, que d'ailleurs il s'est orgueilleusement appliqué à ne jamais solliciter. »
« On voit que, dans ce temps-là, je n'y allais pas de main morte ! » a ajouté plus tard Charles Mouselet au bas de ce dernier alinéa. (Catalogue. Paris, 1871.)
De cette sévérité dans la critique, le critique lui-même devait s'expliquer quelques années plus tard.
Charles Mouselet venait enfin de publier dans la Reçue de Paris (septembre 1853), sous le titre de Bibliothèque galante,
un catalogue assez minutieux de tous les ouvrages légers du xviii siècle, quand, à la suite de la préface d'Armance, parut en librairie la bio-bibliographie de Rétif de La Bretonne, qui acheva de le classer parmi les bibliophiles en renom et les lettrés les plus délicats.
« Voici bien la figure la plus étrange qui se soit jamais présentée sur le seuil d'une littérature ! s'écrie l'auteur au début de son livre. Pourtant, n'ayons pas peur. Entrons hardiment dans la vie et dans les œuvres de ce romancier aux bras nus, qui fut la dernière expression littéraire du xviii siècle.
» Rétif de La Bretonne était inévitable. De même que les folies parfumées du Parc-aux-Cerfs, les scandales de M me de Pompadour et les joyeux éclats de rire de la grisette qui lui succéda, devaient aboutir à la Révolution; ainsi les petits romans roses et dorés de Crébillon fils, de Duclos, de La Morlière et de tant d'autres, conduisent par une pente sensible aux gros livres terreux de Rétif de La Bretonne, imprimés avec des têtes de clou.
» Du jour où ce fut le peuple qui se prit à lire, il fallut au peuple des ouvrages de haute saveur. Le roman eut ses Père Duchesne, mais ses Père Duchesne de bonne foi. Or, Rétif de La Bretonne, c'est le peuple-auteur. La France savante et lettrée, la France de l'Institut, la France qui n'a pas cessé de porter du linge blanc sous sa carmagnole, cette France-là n'a jamais eu pour lui que surprise ou dédain. Il n'y a que la France ignorante, la France des boutiques et des mansardes, qui ait lu, qui ait acheté et qui ait fait vivre Rétif de La Bretonne et sa littérature; puis aussi la province et l'étranger, qui repoussent si souvent ce que nous admirons et qui se passionnent plus encore pour ce qui nous répugne. Voilà ceux qui ne lui ont pas ri au nez, qui ne lui ont pas craché au visage, qui ne lui ont pas dit : « Diogène littéraire, rentre dans ta niche! » S'ils ont eu tort ou raison, c'est ce que nous
allons voir. Auparavant, hâtons- nous de détruire en partie ce préjugé fatal qui consiste pour beaucoup de personnes à regarder l'auteur des Contemporaines comme un écrivain exclusivement infâme, perdu, horrible, souillé, impossible à lire, comme un romancier lépreux dont le nom salit la mémoire, dont les livres salissent le cœur. Rétif de La Bretonne a pu avoir ses heures d'égarement comme Pétrone, comme Mathurin Régnier, comme Mirabeau; mais en revanche, comme Jean-Jacques, il a eu de longues heures de mélancolie et de douleur expiatoire. S'il en eût été autrement, jamais cette cendre n'eût été remuée par nous. Mais Rétif de La Bretonne est mieux qu'une curiosité, qu'une difformité littéraire ; — ce n'est pas un homme de talent, mais c'est presque un homme de génie. »
Cette étude sur Rétif de La Bretonne valut de toutes parts de nombreux éloges à son auteur : distinguons, au milieu d'articles de journaux, comptes rendus, feuilletons, tous unanimes dans la louange, une lettre de Champfleury :
12 décembre 1853.
Mon cher Monselet,
Votre Rilif de La Bretonne est un livre excellent que j'ai dévoré d'un coup, et qui m'a donné une fièvre de courage héroïque. Cette biographie peut pousser à de grandes choses; le ton en est excellent et je vous trouve dégagé de Y esprit de vos premières publications.
Entre autres petites querelles, j'aurais voulu vous voir analyser et consacrer un chapitre à ses réformes. Cela est important à ajouter à une seconde édition. Je n'ai pas le temps de revoir mes notes et je ne sais où elles sont, mais rien que ses idées (Yorthogra/fe, etc., sont amusantes à exposer mais pas trop longuement.
La bibliographie est bien faite, utile et précieuse.
J'ai encore à vous signaler qu'il eût été peut-être curieux de montrer la critique contemporaine, la grande, vis-à-vis du livre de Rétif. Grimm Ta pas mal attaqué, et Grimm, c'est Diderot ou son influence.
En regard de Grimm vous pouviez mettre au contraire les admirations de Lavater; mais je sens qu'il faudrait un nouveau volume. Et comme celui-ci réussira, je vous engage à le doubler.
Je reçois une lettre de Malassis qui contient ces lignes : c Vous pouvez dire a Monselet que j'ai des livres extravagants du xvm° siècle. Il s'adonne à la bibliophilie et menace de se faire nommer bibliothécaire. »
Merci, mon cher Monselet, de ce bel exemplaire en hollande, que je tâcherai de faire habiller du manteau qu'il mérite.
Tout à vous,
ClIAMPFLEURY.
Déjà, d'autre part, après la publication des feuilletons du Constitutionnel consacrés à Rétif, en 1849, les petits-fils et le gendre de Rétif de La Bretonne s'étaient tout à coup révélés en adressant leurs plus vifs remerciements au signataire de ces articles (Charles Monselet a inséré cette lettre dans son volume); — durant l'impression du livre, mon père reçut encore de nouvelles lettres des petits-fils de Rétif, Auge et Victor Vignon, et d'un neveu, L. Rétif de La Bretonne, avec lesquels il entra en relations et qui lui fournirent tous les renseignements qu'ils possédaient sur leur grand-parent.
9 octobre 1853.
Monsieur,
M. Auge, mon parent, frère de Victor Vignon, petit-fils de Rétif de La Bretonne, m'ayant fait part de l'article du journal le Pays du 6 août dernier, annonçant la prochaine publication d'un volume de votre composition sur les ouvrages de mon oncle Rétif de La Bretonne, je me suis présenté hier chez MM. Àlvarès afin de recueillir quelques renseignements que les liens du sang, l'impartialité et la juste susceptibilité de famille sont en droit de réclamer; j'ai reçu l'assurance de ces messieurs que vos intentions étaient de revenir sur les erreurs des feuilletons du Constitutionnel des 17, 18 et 19 août 1849, erreurs que j'aurais certes signalées avec moins de vivacité si j'avais eu l'honneur de connaître vos louables intentions à l'égard de l'écrivain auquel j'appartiens à la fois par la pensée et l'originalité d'esprit, car, je dois vous l'avouer, j'ai eu vingt fois la pensée d'entreprendre l'œuvre de vos laborieuses méditations; Ténormité de cette tâche et l'intelligence
qu'elle exige me faisant défaut, j'ai dû reculer à la peine ; heureux monsieur Monselet, si vous la menez à bien ; pour ma part, je vous en serais bien reconnaissant, car voyez-vous,
Je ne sais pas faire le jésuite,
Un chat pour moi sera toujours un chat :
J'aime le vrai, déteste l'hypocrite,
L'impertinent, le flatteur et l'ingrat.
J'ai mes défauts, plus qu'un autre peut-être...
Mai9 n'eus jamais un cœur vindicatif.
Sans prier Dieu je sais qu'il est mon maître,
Voilà pourquoi l'on me nomma Rétif...
De La Bretonne, nom d'une ferme construite en silex, cimentée de chaux, et couverte de chaume, y» fut ajouté par l'écrivain mien parent dont il est question ; non seulement pour distinguer la localité d'origine, mais aussi dans le but de prouver aux grands de la terre que le titre d'habitation appartient à tout le monde, tandis qu'il n'en est pas de même de la noblesse du cœur.
Si, comme me le font croire MM. Alvarès, vous êtes désireux de faire ma connaissance, comme je le suis moi-même de faire la vôtre, je suis prêt à aller à vous, à moins que vous ne préfériez m'honorer de votre visite. Je suis ordinairement chez moi après six heures du soir : deux mots jetés à la poste, et je me tiendrai à votre disposition ; même, s'il en est besoin, je m'empresserai de vous fournir tous les documens qui seront à même de vous éclairer s'il en est toutefois temps encore.
J'ai l'honneur d'être avec une considération distinguée, votre serviteur.