CHARLES-NICOLAS COCHIN II
du xvirre siècle, celle-ci est la moins fausse et n’est pas la moins charmante.
Ainsi peut-on aisément comprendre comment notre artiste, avant vingt ans, à l’âge où l’on n’est qu’apprenti d’ordinaire, fut en possession de tous ses moyens, et n’attendait que l’occasion de signaler son savoirfaire.
Il ne devait pas longtemps l’attendre.
À point nommé, les « Menus-Plaisirs » s’offrent à son talent. Les Menus-Plaisirs, une des institutions les plus caractéristiques du nouveau règne, occupaient alors force artistes, et leur commandaient nombre de sujets point rébarbatifs et généralement bien payés. Un des contrôleurs des Menus-Plaisirs était alors M. de Bonneval, dont le nom se lit sur un certain nombre de planches de Cochin, nous dirons tout à l’heure pourquoi. C’est à ce Bonneval que notre graveur dut, d’après ses propres termes, d’avoir travaillé pour le roi dès l’âge de vingt ans (1). Désigne-t-il ainsi sa première grande pièce, gravée d’après le Pannini sur un dessin de Dumont le Romain, et terminée au burin par sa mère, le fameux Feu Partifice tiré à Rome en 1729 pour la naïssance du grand Dauphin? Nous croyons qu’il s’agit plutôt d’une autre pièce qu’il composa et grava luimême, dans le même genre,enla même année 1736, l’Illumination et le feu Partifice de Meudon (2). Quoi qu’il en soit, sa réputation était faite après ces deux morceaux qui annonçaient le Pannini de la gravure, un « Pannini de Versailles », comme on l’a si bien dit.
(x) Cocxiw, Mémoires. Ces mémoires, vainement cherchés par les Goncourt, ont été découverts et publiés par M. Charles Henry. — Paris, Baur, 1880, in-8°.
(2) Titre complet : Décoration de l’illumination et du feu d'artifice donné à Mgr le Dauphin à Meudon, le 3 septembre 1735, dessiné et gravé à l’eau-forte et retouché au burin par Cochin fils, en 1736 (13 pouces sur 17 pouces 8 lignes). — (Jombert).
Aussi était-il nommé dessinateur et graveur des Menus-Plaisirs dès 1739. À vingt-quatre ans, 1l obtenait ainsi sa première place, qui ne devait pas être sa dernière. Les travaux de gravure étaient alors très productifs; la mode s’en mêlait; jamais le métier n’avait si largement nourri l’artiste, comme en témoigne une curieuse lettre de Le Bas, publiée par les Goncourt (1). Il est à croire que Cochin ne perdit rien à entrer aux Menus- Plaisirs, quoiqu'il déclare quelque part qu’il fut toujours assez mal payé «dans ce district ». Il était âgé quand il traça cette ligne, et il avait été fort gâté depuis. On peut ajouter plus de créance à ses dires quand il parle des désordres de cette administration. Les Menus-Plaisirs étaient un véritable tripot; le mot est de Cochin, et il n’a rien d’exagéré. Intendants et contrôleurs s’y engraissaient de façon scandaleuse. Pourvoyeurs attitrés de divertissements royaux, ils régnaient en maîtres sur l’Opéra, sur Meudon, Saint-Cloud, Versailles et les théâtres extraordinaires, dans les fêtes, bals, réceptions et cérémonies officielles. À eux le gouvernement des décorations de carton-pâte, des lustres, des tréteaux improvisés et des planchers mobiles. En seize heures, s’il le fallait, la salle de spectacle construite dans le manège couvert de la grande écurie, à Versailles, disparaissait pour faire place à la décoration complète d’un bal paré donné par le roi à toute la cour, pour le mariage du Dauphin. Et l’argent coulait, coulait. Louis XV demandait des plaisirs, et non pas des comptes. Les contrôleurs, de leur côté, ne demandaient aux artistes qu’une signature de décharge, quand ils leur donnaient de l’argent, et se gardaient bien de les inviter à inscrire une somme qu’ils se chargeaient d’inscrire eux-mêmes, et pour cause. Nul ne se plaignait donc, et les spectacles devenaient de plus en plus galants depuis la direction des frères Slodtz (2), sculpteurs adroits et décorateurs féconds. Leur ingéniosité avait réussi
(1) Portraits du XVIIIe siècle, p. 297. Il écrit au graveur suédois Rehn, en l’engageant à s'établir à Paris : Vous sçavé que c'est un bon pais; il a dans la graveures à présent beaucoup d'ouvrage et de dessins à faire fort bien payéz.…., etc. Ainsi, Lemire gagne par jour ses dix-huit livres.» Lalettre est du 9 mai 1751. La gravure semble être alors payée, en proportion, plus que la peinture. Et la peinture va bientôt n'être presque plus payée, par l'État en tout cas. Les doléances des peintres et sculpteurs officiels vont commencer.
(2) Les frères Slodtz (Sébastien-Antoine et Paul-Ambroise), frères eux-mêmes de René-Michel
à ragaillardir jusqu’aux cérémonies mortuaires : « Les pompes funèbres, dit naïvement Cochin, devinrent quelque chose entre leurs mains. »
On peut juger de ce « quelque chose » par les deux pompes funèbres des deux reines de Sardaigne, qui moururent à peu d’intervalle, l’une, Polyxène de Hesse-Rheïnfels, en 1735, l’autre, Élisabeth de Lorraine, en 1741. La première fut gravée par Cochin le père, après avoir été « ordonnée » par le duc de Gesvres, « conduite » par M. de Bonneval, et «exécutée » par « les sieurs Pérault et Slodtz ». La rocaille macabre, quoique déjà prononcée dans cette pièce, y est cependant discrète, si on la compare au rococo échevelé de la « pompe funèbre » d’Élisabeth de Lorraine, celle-là dessinée et gravée tout entière par Cochin le fils, entré aux « Menus- Plaisirs » depuis deux ans, et qui est donc ici l’interprète officiel de ces « divertissements » d’un nouveau style. On y voit, entre autres agréments, un squelette pourvu d’ailes de chauve-souris hissé au cintre du catafalque, et une décoration de têtes de mort laurées, ailées de même, semées parmi des ornements soi-disant funèbres du style le plus flamboyant.
Voilà ce qu’étaient devenues les « pompes funèbres » entre les mains des Slodtz. Et le mot de Cochin, peut-être aussi narquois que naïf, n’est pas sans jeter quelque lumière sur la campagne qu’il mènera, quelque douze ou quinze ans après, sur ce style à la mode dont il a pu un instant suivre l'entraînement, peut-être moins par goût que par fonction, mais dont les excès ne lui ont nulle part été mieux démontrés que dans le « district » des Menus-Plaisirs.
Tel fut le premier monde que traversa Cochin.
Il y fit comme l’apprentissage de la cour; car c’en étaient les coulisses. Il assista à ces conflits incessants qui éclataient entre les « premiers gentilshommes de la chambre » et les intendants des Menus. Aujourd’hui il voyait l’insolence d’un duc d’Aumont dégoûter un contrôleur de sa charge jusqu’à le réduire à s’en démettre; hier, 1l frôlait ce duc d’Antin, si arro-
Slodtz (vulgo Michel-Ange), avaient succédé, comme sculpteurs-décorateurs des Menus-Plaisirs, à leur père mort en 1726. La direction était confiée à un peintre, « Le sieur Pérault ». Celui-ci mort (vers 1740), les Slodtz devinrent chefs des travaux, et furent donc les chefs aussi de Cochin, qui grava leurs « pompes ».
gant avec les artistes, les tutoyant avec une familiarité que ses domestiques adoptaient à leur tour, et ne consentant à voir les académiciens, tout « protecteur » qu’il fût de l’Académie royale, « que dans les cas de nécessité ». (Par là s’expliquent, pour le dire en passant, les attitudes roides, un peu plus tard, d’un La Tour ou d’un Greuze, envers les puissances, quand ils sentirent qu’ils étaient puissance à leur tour.) Il connut des drôles comme l’Évêque, cet ancien commis roulant carrosse, dont les vols se montaient à plus d’un million, et qui fit chasser un contrôleur convaincu de n’avoir volé que cinquante mille écus; des ignares, comme ce Le Febvre, autre contrôleur et même «amateur » en titre de l’Académie, qui soutenait au peintre Belle qu’un portrait n’était pas original parce que, l'ayant regardé par derrière la toile, il crut apercevoir le jour qui perçait au travers; des fats enfin comme son supérieur Bonneval, qui s’autorisait de son titre pour forcer Cochin à inscrire sur ses plus belles planches : De Bonneval invenit. La galerie est curieuse, et l’historien des Menus-Plaisirs trouvera dans les courts Mémoires de Cochin, si panachés qu’ils soient de commérages sur une trame réelle d’histoire, plus d’un détail documentaire à glaner.
Pendant qu’on tripotait autour de lui, Cochin travaillait avec une application incroyable, ne se reposant de dessiner que pour graver, et de graver que pour dessiner. Ce double talent lui était nécessaire, et 1l en devait supérieurement user pour faire face aux exigences de sa charge, et pour exploiter un succès qui dépassait ses espérances. Nous dirons ailleurs la valeur et l’originalité du genre qu’il inaugurait. Bornons-nous à marquer ici la succession de ses pages maîtresses, de ces annales de cour à l’eau-forte. Pour un artiste jeune et ambitieux comme lui, l’époque était singulièrement favorable. Jamais, plus qu’entre 1739 et 1746 environ, la cour de France n’offrit plus de spectacles dignes du burin, jamais les ÉvÉ-
nements ne provoquèrent un plus grand nombre de cérémonies de grand apparat. En 1739, ce sont les six corps des marchands qui font galamment une réjouissance en l’honneur du mariage de la fille aînée de Louis XV, Madame Première, avec l’infant don Philippe; et Cochin grave la Vue perspective de lillumination de la rue Ferronnerie, le 29 août. La même année, c’est la Décoration de Pillumination et du feu d’artifice donnés à Versailles le 25 septembre, à la même occasion. L’année suivante, c’est l’Audience publique donnée par le roy à l'ambassadeur de Turquie dans la grande galerie de Versailles, en janvier 1740. Et ce n’est point là vignette improvisée, œuvre de pacotille. Cochin, à cette date, ne triche pas sur l'exécution. Ce très grand dessin, contenant un nombre considérable de personnages, avait été fait sur vélin à la mine de plomb, avec le plus grand soin. Il coûta plus de six mois à l’artiste, qui étudia les costumes d’après nature dans la suite de Mehemet Effendi. Encore ne put-il l’achever qu’en 1745. Et, comme il ne fut point gravé de longtemps, et qu’il se détériorait aux Menus après la mort de Bonneval qui en était le possesseur, Cochin dut le refaire en partie plusieurs fois, à diverses dates (x). Il est vrai qu’à défaut d’argent, l’auteur en retira force éloges du public, des artistes, et même du peu complimenteur Bouchardon.
Sur ces entrefaites, il était agréé par l’Académie royale, le 29 avril 1741, ayant à peine vingt-six ans. Il avait présenté pour la circonstance un dessin allégorique de sa composition, d’intention assez compliquée, À la louange du Roi et des Arts. Ce morceau marquait les débuts de Cochin dans un genre qu’il devait cultiver jusqu’à l’abus par la suite. L’allégorie avait alors bonne réputation en haut lieu. L’Académie, charmée, commanda à Cochin pour sa réception la gravure du dessin présenté. Sans doute il se hâta? Il n’en eut pas le temps. Rien ne peint mieux la fièvre de travail au milieu de laquelle vivait Cochin qu’un détail de cette nature : l’Académie réduite à attendre dix ans le morceau de réception d’un graveur, et finalement, ne le voyant pas venir, dispensant l’artiste de produire son
(1) Sur l’histoire de ce dessin, que Cochin avait donné à Bonneval « en pure perte », sans en rien recevoir, voyez Mémoires, 94 et 106-7. Il fut gravé en 1774 par Poilly.
œuvre de maîtrise et l’affranchissant de toutes les formalités. (Séance du 27 novembre 1751.)
Cependant, à partir de 1741, il y eut quelque temps chômage aux Menus-Plaisirs. La noblesse avait dû quitter le bal pour les camps; on ne dansait plus à Paris, on se battait aux frontières. La guerre de la succession d’Autriche entraînait le roi vers le Nord, et la maladie l’arrêtait, à Metz, où il faillit mourir. Enfin l’éclatante journée de Fontenoy releva nos armes chancelantes, bientôt victorieuses une seconde fois à Raucoux. Cochin avait profité de ce temps d’arrêt pour se livrer à une occupation des plus lucratives, l’iustration. I] profitait de sa vogue. Le tour aimable, facile, de ses vignettes, avait excité un véritable engouement. On raffolait de ces petites compositions qui s’appelaient déjà des Cochin; on lui en demandait de toutes parts. Il en fallait pour la Religion de Racine le fils, pour le Virgile de Desfontaines, pour les Mémoires de P Académie de chirurgie, pour l’Abrégé chronologique du président Hénault, pour dix autres publications dont l’éÉnumération prête à rire par le contraste des sujets. Cochin devenait l’enjoliveur universel. Il habillait le livre, gros ou petit, austère ou gai, de cette parure Boucher qui est comme la livrée de l’art à cette époque, et il charmait le public par la grâce d’une improvisation qui devait pendant quarante ans conserver la même fraîcheur.
La cour revenue, Cochin reprenait ses fonctions d’historiographe à l’eau-forte, et tant de commandes l’accablèrent à la fois qu’il dut s’associer son père. Il s’agissait de fixer sur le cuivre les fêtes auxquelles donna lieu le mariage du Dauphin de France avec Marie-Thérèse d’Espagne. Quatre immenses planches, d’une largeur moyenne de seize pouces, et de deux pieds et demi de hauteur, retracèrent les magnificences du mois de février 1745. Cochin dessina tout; mais il ne put graver que deux planches sur quatre, la Décoration de la salle de spectacle du manège couvert, et la Cérémonie de la chapelle de Versailles ; encore ne put-il terminer cette planche qu’en 1746. Son père grava ce curieux Bal masqué où l’on voit des personnages déguisés en 1fs taillés, et le Ba] paré du 24 février. L’année suivante, par un saisissant contraste, fut une année de pompes funèbres.
Par trois fois Cochin dut dessiner et graver les décorations mortuaires
inventées par les Slodtz; la première et la seconde, pour la mort de cette Dauphine dont le mariage causait l’allégresse de la cour vingt mois auparavant (Pompe funèbre de Mme la Dauphine dans l’église de Notre-Dame de Paris, 24 novembre 1746; Pompe funèbre — de la même — dans Péghse Saint-Denis) ; la troisième fois, pour la Pompe funèbre de Phihppe V à Notre-Dame, le 15 décembre.
Par ces grandes pages, exécutées coup sur coup avec une promptitude qui tenait du miracle, et avec une justesse, un goût tout à fait remarquables, Cochin se mettait décidément hors de pair. Nul n’était capable de rivaliser avec lui dans ce genre de travaux, et les événements de cour, ainsi interprétés, prenaient tout à coup une signification qui les élevait au-dessus de l’estampe proprement dite. L’homme capable de voir et de traduire ainsi les spectacles de son siècle n’avait pas seulement l’œil de l'artiste, mais encore le sens du chroniqueur et l’esprit du courtisan. Il comprenait son temps et lui parlait son langage. Aussi sa fortune, si brillamment qu’elle eût commencé, devait-elle se poursuivre plus brillamment encore. Dès 1746 il n’est plus l’homme des Menus-Plaisirs, il est celui de la Cour : par le talent, par l’esprit, par l’adresse, il est digne d’y tenir rang. Qu’une femme le remarque et le pousse, il passera aux premières places. Cette dernière chance ne lui manque pas plus que les autres, et il a désormais pour le diriger une main toute-puissante, la propre main de la reine d’aujourd’hui — et de demain — Mme de Pompadour.