CHAPITRE II
FAVEUR CROISSANTE DE COCHIN LE VOYAGE D'ITALIE ET SES SUITES (1746-1758)
COCHIN ET MME DE POMPADOUR. — COCHIN ET M. DE VANDIÈRES. — LE VOYAGE DE VANDIÈRES EN ITALIE AVEC COCHIN, SOUFFLOT ET L’ABBÉ LE BLANC. — SITUATION DE COCHIN A L'ACADÉMIE APRÈS SON RETOUR.
Dès que Mme de Pompadour fut en vue à la cour, Cochin eut ses « entrances » chez elle. D’où datait cette familiarité, ou, pour être plus exact, cette protection et cette faveur ?
Mariette, mal disposé pour Cochin, n’explique pas le fait. Dans l’article court et bourru qu’il consacre à notre artiste, il note seulement ses succès étonnants, «surtout depuis qu’il eut pris des liaisons avec plusieurs de nos beaux-esprits qui ont pris à tâche de le célébrer ». Pour Mme de Pompadour, il « se fit connaître d’elle » de bonne heure. Rien de plus (1). Tâchons d’être un peu plus explicite que l’auteur de l’ Abecedario, atteint sans doute d’une jalousie qu’il partageait avec plus d’un confrère de l’Académie.
Et d’abord il n’est point étonnant que Cochin, obligé par sa charge de
(x) MARIETTE, Abecedario, au mot Cochin. Mariette était « honoraire amateur » de l’Académie, comme Caylus.
suivre, sinon d’ordonner en partie les divertissements royaux, se soit trouvé en présence de Mme de Pompadour — alors Mme Lenormant d’Étioles — dès sa présentation à la cour, et même quelques mois avant (1). Il avait pu, notamment, être témoin, avec beaucoup d’autres, de la scène du bal masqué de l’hôtel de ville, le 28 février 1745. Il avait pu voir un domino lutiner Louis XV avec une sorte d’acharnement, puis résister mollement à sa poursuite, soulever enfin son masque et laisser tomber son mouchoir, pendant qu’on chuchotait de cordon bleu à cordon bleu : « Le mouchoir est jeté. » Devenue maîtresse du roi en mars, et « déclarée » en septembre, après la présentation à Versailles (14 septembre 1745), Mme d’Étioles, une fois devenuee marquise de Pompadour, ne pouvait manquer de remarquer le dessinateur attitré de ces fêtes élégantes auxquelles son goût allait rendre un nouvel éclat. Elle eut d’autant moins de peine à se l’attacher que Cochin « avait du manège », comme dit Mariette, et qu’il n’était point homme à faire contre bonne fortune mauvais visage.
Au reste, tout conspirait à mettre notre artiste en quelque sorte dans la main de la favorite. En décembre 1745, Lenormant de Tournehem, l’amant de la Poisson, le père supposé de la maîtresse du roi (et en tout cas l’oncle de son mari), était nommé directeur général des Bâtiments. Cochin devenait son subordonné direct. Les goûts de M. de Tournehem étaient ceux de la favorite : il aimait bals et soupers, avait théâtre chez lui à Étioles, fréquentait celui des « petits appartements » à Versailles, et ce grand-maître des arts les aimait en petit-maître. Sous lui l’ancien attaché des Menus-Plaisirs devint surtout le servant de Mme de Pompadour, et l’ingénieux organisateur de ses distractions. Il lui enseignait l’eau-forte, comme Boucher lui enseignait le dessin, et Guay le travail du touret. Il se prêtait à mille fantaisies, dont son crayon a sauvé plus d’un souvenir. Sa liberté en souffrit-elle? rien ne semble l’indiquer. Sa fortune en tout cas n’en souffrit pas. En 1746, Mme de Pompadour, toujours charitable aux siens, faisait nommer à la survivance des Bâtiments son frère Abel
(:) Nous empruntons plusieurs détails de ce chapitre à l'ouvrage des GoncourT sur Mme de Pompadour, et à celui de M. Pierre de Noxac, Louis XV et Mme de Pompadour.
LE
Poisson, récemment créé marquis de Vandières — le « marquis d’avanthier », disaient les uns — le « frérot », disaient les autres. Et, trois ans après, à la mort de M. de Tournehem, elle inventait (peut-être soufflée par Cochin) ce fameux Voyage d’Italie qui devait ouvrir à notre artiste une nouvelle et en quelque sorte inépuisable carrière.
Ici, il convient d’insister. Car les suites de cette mission officielle importent non seulement à l’histoire de Cochin, mais à l’histoire ellemême de l’art français. Le point tournant du goût au xvirie siècle s’établit ici, autour de l’année 1750, au centre du siècle, et au moment de la prise
réelle de possession du gouvernement des arts par le frère de Mme de Pompadour. :
On sait la raison de ce voyage. Quand il dut succéder à M. de Tournehem, le frère de Mme de Pompadour avait entre vingt-trois et vingt-quatre ans, et n'était pas grand clerc dans la connaissance des beaux-arts. Ce n’était d’ailleurs pas le personnage plutôt soupçonneux et taciturne que nous peindra plus tard Marmontel (1) sous les traits du marquis de Marigny, et que Cochin lui-même nous laisse deviner à travers les réticences laudatives de ses Mémoires. À cette date, le marquis de Vandières était un bon jeune homme, presque bel homme, l’air poupin, l’œil naïf, le teint blond et rose. Il fallait le former à ses nouvelles fonctions, et même le former de toutes les manières. Sa sœur voulut éviter que les maladresses de ce débutant ne fissent ricocher les brocards sur la maîtresse du roi. Elle résolut de le dépayser, en l’entourant de gens de goût et d’artistes qui lui seraient autant de précepteurs. À cet effet elle choisit Cochin pour les arts du dessin, Soufflot pour l'architecture, et pour la critique l’abbé Le Blanc, connu par sa récente Lettre sur les tableaux exposés au Louvre
(x) MARMONTEL, Mémoires, liv. V et VIII. « Avec les qualités essentielles de l’honnête homme... et, dans les mœurs, une droiture, une franchise, une probité rare..., en lui l'humeur gâtait tout; et cette humeur était quelquefois hérissée de rudesse et de brusquerie, » (Début du Liv. V.)
en 1747. Ce dernier choix peut étonner aujourd’hui. Mais on doit se rappeler qu’il n’existait pas alors de critique d’art à proprement parler, et Cochin lui-même reconnaît à l’abbé plus de savoir dans les arts que n’en ont en général les gens de lettres (1).
La petite troupe ainsi constituée, quel but allait-on assigner à sa mission? La terre classique des arts classiques, l'Italie. Ici se révèle l’arrièrepensée de la marquise. Jeter son dévolu sur l’Italie, à cette date, et vouloir former à Rome, à Venise et à Florence un directeur des Bâtiments de Louis XV, c'était faire preuve d’un goût remarquable, d’abord; mais. c'était aussi, à notre avis, accuser la préméditation louable d’une réaction contre l’art et le style à la mode, c’était chercher au delà des monts un remède aux folies de la rocaille, et un antidote à ce que l’on appelle, d’ailleurs improprement, le rococo Pompadour.
Cette intention a été niée par quelques-uns, notamment par les frères de Goncourt. Nous persistons cependant à croire, avec Paul Mantz, que la marquise, guidée par un instinct artistique auquel il faut bien rendre hommage, essaya d’une timide réforme et contribua « à pousser l’art dans des voies plus sages (2)». Femme et coquette, elle ne fut certainement pas insensible à la grâce maniérée de l’art de son temps, et nous croyons qu’elle s’y complut, du moins au début; — mais reine de la mode et surintendante du goût, elle put, elle devait fatalement chercher du nouveau, ne fût-ce que pour changer. Pourquoi d’ailleurs la croire incapable de juger que la rocaille avait fait son temps, et qu’il n’y avait plus rien à tirer d’un art qui poussait la fantaisie jusqu’au défi du bon sens, jusqu’à la négation de toutes les lois de la pesanteur et de l’équilibre ? Elle avait assez de finesse naturelle pour discerner que le fouillis des formes, déjà déplacé dans les œuvres d’orfèvrerie d’un Meissonier et d’un Thomas Germain, l'était encore plus dans l’ameublement d’une chambre ou dans la construction d’un appartement. Ici la commodité plaidait avec le bon sens. Maint artiste d’ailleurs se sentait tourmenté d’une vague inquié-
(1) Cocxin, Voyage d'Italie, p. 1.
(2) P. ManrTz, Gazette des Beaux-Arts, 1861, p. 251 et suiv.
tude, et Cochin avait déjà daubé, dans maint opuscule piquant, les amateurs du chantourné quand même. La marquise, placée aux premières loges pour juger de ces imperceptibles remous de l'opinion, a incontestablement favorisé la naissance du goût nouveau. Une femme dans sa situation tient toujours pour l’art de demain, puisqu’elle peut contribuer à le faire; rien d’autre part ne la contraint à rompre brusquement avec l’art d’aujourd’hui. Nous verrons donc la marquise continuer ses égards aux maniéristes, à Boucher son maître et son décorateur attitré, à Vanloo auquel elle doit bien quelque chose pour sa Belle Fardinière, et à Pigalle dont elle ne peut oublier la statue ou plutôt les statues de Bellevue (Tr). Mais ses faveurs ne sont pas moindres pour le calme Vien, le futur maître de David, qui en est alors à ses débuts; pour Bouchardon, qui est l’opposé de Pigalle, pour Guay enfin, que ses intailles à la grecque ont entêté de vague antiquité. Le choix même des compagnons de son frère est significatif : Cochin, sous sa pétulance et son grand désir de parvenir, cachait un rare bon sens; Le Blanc ne passait pas « pour une tête folle », suivant le mot de Paul Mantz; et quant à Soufflot, qui était en construction un classique et un « géomètre (2) », elle voyait en lui « l’architecte de l’avenir », et elle en espérait autre chose que cette École militaire dont on commençait à parler, et qu’un certain Ange Gabriel — un très grand artiste inconnu ou méconnu d’elle — allait bâtir sans son congé. Vienne maintenant d'Italie un goût nouveau, importé par le nouveau directeur et par sa troupe, et les faveurs iront à la jeune école, la mode sera retournée. M. de Vandières aura fait ses preuves de connaisseur, et Mme de Pompadour
(x) Nous voulons parler de la statue de l’ Amitié, sous les traits et les voiles très transparents de Mme de Pompadour, et de la statue pédestre de Louis XV, qui lui faisait pendant au parterre de Bellevue. Cette dernière est perdue. L’Amitié appartient à M. Ed. de Rothschild. Sur ces deux ouvrages, et les commandes faites à Pigalle par Mme de Pompadour ou par son frère le marquis de Marigny, voir notre livre Jean-Baptiste Pigalle (Paris, libr. centrale des Beaux-Arts, in-4°, illustré, 1919), p. 45-49, et p. 187 et suiv.
(2) Marmontel, qui est loin d’ailleurs d’être un oracle de l’art, et qui jugeait des artistes surtout par les contacts qu’il avait avec eux dans le monde, le représente comme un esprit limité : « Soufflot était un homme de sens, très avisé dans sa conduite, habile et savant architecte, mais sa pensée était inscrite dans le cercle de son compas. » On en jugera mieux d’après les deux ouvrages si documentés (thèses) de M. Monval sur Soufflot et sa correspondance (Paris).
aura plus que jamais la mainmise sur l’art et sur les artistes. La mission de 1749 marque donc une date dans l’histoire de l’art sous Louis XV, et il est juste d’en reporter l’honneur à celle qui la provoqua.
Ce serait d’ailleurs se méprendre que de croire au complet désintéressement de cette femme plus habile à exploiter l’art qu’à le servir. Même dans les questions artistiques, Mile Poisson perçait sous la marquise de Pompadour. Elle aimait recevoir et prendre; il n’y avait pas pour elle de petits profits. C'était d’ailleurs un trait de famille, que l’on retrouve chez son frère malgré sa très réelle distinction acquise. Jal en cite cet exemple : quand M. de Vandières, devenu marquis de Marigny et de Ménars, dut se marier, il sollicita et obtint du curé de Saint-Eustache l’autorisation de célébrer la cérémonie religieuse dans la chapelle de son château, mais il refusa de payer au curé de Saint-Eustache les droits de cette autorisation. De même la marquise, en envoyant Cochin et Vandières en Italie, comptait bien en tirer pied ou aile, soit pour ses délassements artistiques, soit pour ses collections. Le « frérot » lui ayant envoyé une Vue du théâtre de Turin dessinée par Cochin, elle accepte en ces termes (19 mai 1750) :, «Comme vous me mandez très bien, le Roy a toutes les gravures de ce que vous voyez; mais moi qui n’ai rien, je ne serai point fâchée d’avoir le perit portefeuille que vous m’offrez et je compte bien que M. Cochin me fera le plaisir d'y travailler. Je le substituerai à perpétuité, comme une chose précieuse, étant faite par un aussi habile homme (1). » Sans doute il s’agit ici de ces trente Vues d’Itahie que Cochin dessina sur les lieux et qui, n'étant point destinées à la gravure, furent trouvées en originaux dans les collections de son protecteur, et passèrent à sa vente. La marquise dut recommander en particulier aux voyageurs l’étude des théâtres, à cause des améliorations qu’elle apportait constamment au théâtre des Petits Cabinets, sa grande affaire. De tout temps, on y voit Cochin très attentif. La construction des théâtres, leur aménagement, les décors, toutes les menues questions de la scène avaient en lui un connaisseur très entendu.
(1) GoncourT, Mme de Pompadour, 79.
On trouve même parmi ses opuscules un projet de salle de spectacle. Est-il nécessaire de rappeler que la comédie de société faisait alors fureur, et qu’à la date de 1750, il y a du tréteau un peu partout, dans la littérature aussi bien que dans l’art, chez les bourgeois comme à la cour, à la campagne comme à la ville?
Cependant le grand voyage s’accomplissait. Partis le 20 décembre 1749, nos voyageurs se dirigeaient sur Turin, Milan, et trouvaient partout l'accueil empressé que l’Italie faisait alors à tout Français, pour peu qu’il fût doublé d’artiste, d’académicien ou de marquis. Ils visitèrent ainsi “les villes du Nord, Plaisance, Parme, Ravenne, etc., puis descendirent vers Rome et Naples. L'Italie présentait à ce moment, comme de tout temps d’ailleurs, trois faces diversement curieuses : ses arts, sa nature, et ses mœurs. Les richesses de ses musées et de ses collections particulières étaient éblouissantes pour l’étranger; ses sites surprenaient et charmaient le regard; ses mœurs piquaient l'observateur. Cochin népgligea les mœurs : aux musées il demanda son instruction, et aux sites un délassement, lorsqu'il était opprimé de chefs-d’œuvre. Il prit force notes, sauf dans quelques villes comme Rome où, tout étant à noter, le critique découragé laissa tomber la plume, et l'artiste prit le crayon. Voyage d’études s’il en fut, où il bourra son portefeuille de notes et de croquis, et sa cervelle de souvenirs. L'occasion était trop belle pour n’en pas profiter à fond. Combien d’artistes français, je dis même de ceux qui avaient terminé leurs études à Rome, avaient eu le loisir ou les moyens de parcourir les divers centres des anciennes écoles classiques ? Pas dix, pas six. On vivait en France depuis cent ans sur les Bolonais et sur l’École romaine. Cochin découvrait réellement Venise, et Florence, et Pise, et vingt autres villes; et il comptait bien faire part de ces découvertes à ses confrères une fois qu’il aurait repassé les monts.
En même temps que Véronèse, Titien, Léonard et Corrège se révé-
laient à lui, il n’avait pas les yeux moins frappés d’une autre renaissance, inattendue celle-là, celle de l’art antique fraîchement exhumé à Hercula-
num. Il arrivait à point, l’heureux homme, pour admirer le premier fonds.
du musée de Portici, en attendant que les esthéticiens et les savants eussent noyé l’intérêt de ces morceaux sous le fatras de leurs notes. Avant Winckelmann, Mengs, le P. Paciaudi, il observe, tâte et retourne. Un architecte français, Bellicard, se trouve dans la région à point nommé; il relève des plans, étudie le Vésuve, dessine des antiquailles. Cochin lie connaissance avec lui, et de leurs réflexions combinées naîtra un petit livre, médiocre assurément, mais nouveau, et peut-être le premier que des artistes français aient écrit sur le grand événement qui allait passionner l’Europe savante : Observations sur les antiquités de la ville d’Herculanum, avec quelques réflexions sur la peinture et la sculpture des anciens (1). Ce petit ouvrage se compose essentiellement de deux chapitres descriptifs de Bellicard sur des bibelots antiques de peu de valeur, et d’une dissertation de Cochin sur la peinture et la sculpture antiques. Les échantillons que notre artiste avait sous les yeux étaient faibles; les fouilles suivantes devaient en découvrir de meilleurs, en sculpture surtout, car les peintures d’Herculanum n’ont jamais valu les dissertations qu’elles ont provoquées. Les observations de Cochin ne pouvaient donc qu'être vagues ou porter souvent à faux. Le « caractère de grand », qu’il croit remarquer, çà et là, était sans doute fort illusoire; et le « défaut de perspective », sur lequel il crut toujours pouvoir élever une théorie de la peinture antique, qu’il déclarait très inférieure à la nôtre, n’était pas alors un point bien démontré. En revanche, il a bien remarqué que la sculpture tirée d’Herculanum est en général supérieure à la peinture, et que les bronzes surtout «sont recommandables, sans être de premier ordre », — à cette date du moins. Somme toute, la moisson est maigre. Il y a loin de cette ébauche à la Lettre de Winckelmann sur Herculanum, et à ses dissertations. Il faut
(1) Paris, Jombert, 1754 (XxxVJ-08 pages, figures).
bien dire aussi qu’à partir de 1755 les fouilles révélèrent des trésors que Cochin ne pouvait pas soupçonner. Si nous avons consacré quelques lignes à cet épisode de son voyage, c’est uniquement pour montrer que sa curiosité était toujours en éveil; c’est aussi pour prouver qu’on trouve Cochin à la naissance même du mouvement qui poussa nos artistes vers l’antique. Si peu qu’il ait vu d’antiquités, c’est encore quelque chose pour Cochin d’en pouvoir parler de visu ; et nous verrons qu’à l’occasion il ne se fait pas faute de dire son mot, et de pousser son argument (1).
Nous ne suivrons pas Cochin et ses compagnons dans toutes les étapes de leur voyage. Il faudrait mentionner toutes les villes d’Italie qui tiennent une place, petite ou grande, dans l’histoire de l’art, Pistoia, Lucques, Ferrare, après Florence et Bologne; Padoue, Vicence, Vérone, Crémone, Brescia, après Venise et Gênes. Notre artiste ne se contenta pas d’un rapide coup d’œil. Il prit des notes très complètes presque partout. Ce sont ces simples notes, à peine accrues, çà et là, d’une page de réflexions, qui remplissent les trois petits volumes, aujourd’hui introuvables, du Voyage d'Italie. Si bien que cet ouvrage est un véritable Guide du curieux en Italie au XviIrIe siècle, une sorte de Bæœdeker rédigé par un artiste français en quête de formule classique. La preuve de cette exactitude nous est fournie par l’exemplaire de la Bibliothèque des Beaux-Arts de Paris, qui est couvert d’annotations marginales. L’auteur de celles-ci semble être un amateur qui a suivi pas à pas l'itinéraire de Cochin quarante ou cinquante années après lui. Sur vingt remarques, dix-sept sont ainsi formulées : « Parfaitement exact » ; une : « À beaucoup souffert depuis »; une : «A disparu»; et une : « À été changé récemment ».
La petite caravane rentrait en France, par Marseille, dans la première quinzaine de septembre 1751 (2), après vingt et un mois de voyage inin-
(1) Notamment dans les discussions dirigées contre Caylus. On trouvera plus de détails, sur Herculanum et les antiquaires, dans notre Essai sur le comte de Caylus, ch. 111 (Hachette, in-8°).
(2) Les Goncourt, dans leurs Notules (Art au XVIII siècle, Cochin), donnent une lettre de Cochin fraîchement débarqué à Marseille, et datée du 16 septembre 1751. Elle est très intéressante par l'éloge chaleureux qu’elle contient des coloristes de Venise. Cette lettre était adressée à un cousin, fils de son oncle Alexis Belle, et peintre lui-même. Nous en donnons plus loin un extrait (voir ch. 111).
terrompu. M. de Vandières revenait avec ce goût éclairé dont il donna dans la suite des preuves si nombreuses; Le Blanc et Soufflot vaquèrent à leurs travaux. Quant à Cochin, il reprit auprès de la favorite son ancienne position, en même temps qu’il s’en créait une de plus en plus considérable à l’Académie.
Nous le voyons, en effet, dès lors, pour ce qui est de Mme de Pompadour, mêlé à tous les passe-temps par lesquels la maîtresse du roi tâchait de distraire son amant, ou d’oublier ses infidélités. Voici une petite estampe qui représente une parade, Isabelle, Léandre et Pierrot; Cochin l’a gravée sans doute pour servir de billet d’entrée aux divertissements de 1759 (1). Mais ceci n’est qu’un détail. Une pièce véritablement importante est cette aquarelle gouachée qui représente le troisième acte d”’Acis et Galathée, donnée au théâtre des petits appartements et jouée par Mme de Pompadour en personne. La reproduction et la description se trouvent dans l’ouvrage des Goncourt (2). Louis XV est en habit gris, Marie Leczinska a le « papillon » noir sur la tête; des princes à l’orchestre, le Saint-Esprit sur la poitrine, soufflent dans des instruments à vent. La marquise, sur la scène, est là « peinte avec tant de soin et tant d’application que la tête est presque en relief sous les touches successives de gouache ».
Nous ne rappellerons que pour mémoire d’autres menues attentions de Cochin pour Mme de Pompadour, la gravure de son ex-hbris par exemple, ou cette vignette pour l'illustration de Rodogune, dessinée par Boucher, gravée par la marquise, et retouchée par notre artiste. Ce faible produit de deux artistes associés à une amatrice ne vaut une mention qu’en souvenir de la fantaisie qui poussa Mme de Pompadour à installer une imprimerie dans sa chambre, à Versailles. Rodogune fut ainsi imprimée
(x) JomgerT, Catalogue, et Goncourt, Notules de Cochin. (2) Goncourt, Mme de Pompadour, p. 52.
sous ses yeux (1), et de même le Cantique des Cantiques, avec le Précis de PEcclésiaste, paraphrasé par Voltaire. C’est ainsi que la marquise jouait aux métiers, quand elle était lasse de jouer aux arts ou à la politique. Ces avances faites aux artistes portèrent leurs fruits : pinceau, pastel, crayon, ciseau, s’évertuèrent à célébrer la nouvelle Minerve. Cochin plus que personne. C’est lui qui fournirait la plus abondante contribution à une iconographie pompadourienne. Est-ce courtisanerie, est-ce fidélité? Sans doute l’une et l’autre. Cochin savait fort bien allier le procédé avec le sentiment ; là fut le secret de son succès durable. Ne pouvant tout citer, mentionnons au moins le portrait en médaillon de la marquise, que la gravure d’Augustin de Saint-Aubin a popularisé, et le quatrain de Marmontel vulgarisé (2). N'oublions pas non plus l’estampe, très rare, composée par Cochin pour le rétablissement de sa protectrice, en 1764. Les Goncourt ont reproduit, dans leur bel ouvrage, cette allégorie qui peut passer pour le type du genre. La composition représente cinq femmes, groupées avec des nuages de manière à former un encadrement. En haut, la Médecine arrête la Parque qui va trancher le fil, pendant que le soleil se voile. Vers le milieu, la Musique célèbre la guérison; au bas, la Peinture et la Sculpture se répandent en actions de grâces. Dans l’espace réservé au centre, devait s’encadrer ce couplet de Favart :
Du 1° avril 1764 :
Le soleil est malade (3), Et Pompadour aussi.
Ce n’est qu’une passade,
L’un et l’autre est guéri.
(1x) Avec la marque Au Nord, parce que sa chambre était orientée au nord. Voir GONCOURT, p. 333, et André MicHet, Boucher, p. 62.
(2) Avec des traits si doux, l'Amour en la formant Lui fit un cœur si vrai, si tendre et si fidèle, Que l’Amitié crut bonnement Qu'il la faisait exprès pour elle.
(3) Une éclipse de soleil se produisit dans le même temps.
Le Bon Dieu qui seconde Nos vœux et notre amour Pour le bonheur du monde Nous a rendu le jour Avec Pompadour.
Votum populi laus ejus.
Cochin et Favart s'étaient trop pressés de mettre au jour, l’un son fade dessin, l’autre ses vers insipides. Vanloo, Boucher et d’autres en furent également pour leurs frais d’encens. La guérison qui paraissait certaine le IT avril se changea en fin subite. Quinze jours après, la Pompadour mourait (15 avril). Cochin perdait beaucoup avec la sœur, mais il lui restait le frère, un frère devenu très puissant, et dont à cette date il avait déjà fait son ami particulier. Ne le plaignons donc pas outre mesure.
En 1764, en effet, il y avait longtemps que Cochin n’avait plus besoin de la protection de la favorite. Sa fortune marchait du même pas que celle de M. de Vandières, depuis le retour du fameux voyage. Sa carrière académique, notamment, était d’une rapidité et d’un éclat tels, que le talent tout seul du dessinateur, si grand qu’il soit, l’expliquerait à peine, si l’on ne se souvenait que l’Académie distinguait aussi en lui l’ami et comme le conseiller de la surintendance. M. de Vandières était à peine de retour, que l’Académie nomma, le 25 septembre, une députation pour l’aller complimenter (1). Quelques semaines après, il était en place. L’Académie décidait de le féliciter officiellement, dans sa séance du 29 septembre 1751. Dans cette même séance, l’Académie, après avoir reçu « les excuses de M. Cochin le fils sur ce que ses travaux pour M. de Vandières l’avaient empêché de faire son morceau de réception », le dispensait de cette formalité, et le recevait par acclamation académicien. Le nouvel élu était admis le 4 décembre. Il signala bientôt son zèle, et profita de sa situation avanta-
(x) Procès-verbaux de l'Académie royale, année 1751. — Tous les détails qui suivent sont également empruntés aux Procès-verbaux, sous les années dont nous donnons Ia date.
geuse, mais délicate, avec la dernière habileté. Il n’avait à ce moment ni le temps, m1 peut-être l’intention bien arrêtée de publier ses notes d’Italie. Mais 1l exploitait les souvenirs de sa campagne à toute occasion, et faisait de sa reconnaissance un hommage rendu par l’Académie tout entière à son protecteur. Dès le 4 mars 1752, il lisait à la compagnie une relation abrégée de son voyage sous ce titre significatif : Sur l’unlité du voyage d'Itahe. Il y relevait « tout ce qui a paru mériter les observations de M. de Vandières pendant ce voyage, voyage d’autant plus avantageux à l’Académie que M. le directeur général, né avec un goût naturel pour les arts, a perfectionné ce goût par la réflexion et par l’expérience. De 1à, dit le procès-verbal, « M. Cochin expose, avec modestie, ce qu’il pense lui-même sur la marche qu’il croit que les élèves doivent tenir pour étudier efficacement les grands maîtres ». La réponse du directeur (1), Charles Coypel, n’était pas moins adroite. S’il louait Cochin de son jugement, il le louait encore plus de son tact : « Ne craignez pas, Monsieur, que nous ayons pu vous soupçonner d’adulation. Le favorable accueil que M. de Vandières fait aux illustres membres de cette Académie ne nous permet pas d’imaginer que vous ayez même songé à prêter aucun ornement aux vérités que vous dites à ce sujet. » Quelque Alceste présent à la séance, Caylus par exemple, dut grommeler tout bas, en voyant le tour que prenaient les austères conférences d’antan. Le jeune et sémillant Cochin inaugurait des mœurs nouvelles. L'Académie va dès lors être en coquetterie réglée avec le pouvoir. Ce fut tant mieux pour elle, certes, mais surtout tant mieux pour Cochin.
Coypel mourait peu après, et Cochin lui succédait aussitôt dans une place enviée, celle de garde des dessins du Roi. Il y était nommé le 23 juin 1752. Le 26 mai 1753, il donnait une conférence Sur leffet de la lumière, où il appuyait sa démonstration d’exemples empruntés aux maîtres qu’il avait le plus admirés en Italie, P. Véronèse et le Guide. En 1754, il publiait son premier écrit relatif au fameux voyage, les Observations sur
(1x) Ch. Coypel avait été élu directeur le 23 juin 1747, en remplacement de Cazes. Encore un habile homme, et qui savait dextrement manier l’éloge, en prose et en vers,
les antiquités de la ville d Herculanum. La même année, au mois d’octobre, M. de Vandières, devenu marquis de Marigny, était officiellement élevé au poste de directeur général. Presque aussitôt, le consciencieux secrétaire perpétuel de l’Académie, Bernard Lépicié (1), se laissait mourir à point pour permettre à Cochin d’obtenir sans lutte une place nouvelle. Et voilà notre artiste élu secrétaire et historiographe, le 25 janvier 1755. Il va s’acquitter brillamment de ses nouvelles fonctions, sans renoncer toutefois à son privilège de conférencier très applaudi. Mais coupons court, et ne dressons pas ici un catalogue. En 1757, Cochin est anobli; un peu plus tard, il devait recevoir le cordon de Saint-Michel. Le voilà au faîte, lui simple dessinateur. Plus que jamais il produit, mais surtout il conseille, surveille, dirige. Il a l’oreille de M. de Marigny, la direction effective de l’Académie, une certaine prise sur le public grâce à quelques petits écrits d’une bonhomie malicieuse. C’est alors que l’ambition le prend d’être quelque chose de plus encore; savoir, une sorte de conseiller ou d’oracle du goût pour nos artistes, et qu’il prend position comme critique sérieux avec la publication de son Voyage d'Italie (1758).
(1) On doit notamment à B. LéÉPicIÉ un recueil des Vies des premiers peintres du Roy, depuis M. Le Brun jusqu’à présent, 2 vol, in-12, 1752 (Paris, Durand et Pissot).