‹ Charles-Nicolas Cochin, graveur et dessinateur, 1715-1790Chapitre 6 sur 52 · COCHIN CRITIQUE D’ART II. — CONTRE L'ART ROCAILLE · texte numérisé non relu

COCHIN CRITIQUE D’ART II. — CONTRE L'ART ROCAILLE

CAMPAGNE CONTRE LE ROCOCO. —— ATTAQUES ET RIPOSTES. — LA « SUP- PLICATION AUX ORFÈVRES », LES « MISOTECHNITES AUX ENFERS » ET LES AUTRES BROCHURES POLÉMIQUES DE COCHIN.

La campagne entreprise par Cochin pour le relèvement du grand art ne suffisait pas à cet artiste remuant : sous main, il en menait une autre, souvent anonyme et d’autant plus acharnée, — cette fois contre le rococo. L’académicien chez lui n’a jamais fait tort au journaliste. Cette petite guerre d’épigrammes et de pamphlets, où Cochin reçut des coups qu’il savait rendre avec usure, est racontée en détail dans les Œuvres diverses et dans les Opuscules qu’imprimèrent, à des dates diverses, ses amis Jombert père et fils, et Cellot leur successeur. Le sujet en est souvent menu, et nous ferons grâce au lecteur d’une exacte énumération. Retenons seulement ce qui fait date pour la critique et ce qui marque un des revirements les plus subits que l’histoire du goût ait à enregistrer. La plume de Cochin a fait office de martelet; et la rocaille est restée meurtrie de ses atteintes.

L’ancien dessinateur des Menus-Plaisirs était mieux placé que per-

sonne pour comprendre que l’art se perdait dans le dédale du contourné. L’assouplissement graduel des formes, qui marque la transition entre Louis XIV et Louis XV, avait, en trente ou quarante années, parcouru toutes les étapes, de la noblesse à la grâce, de la grâce à la manière, de la manière à la tortuosité. Les deux premiers Coustou, puis G:illot et Watteau, puis Boffrand, Germain, enfin le virtuose Meissonier, artiste étonnant dans trois ou quatre arts, marquent les étapes de cette rapide transformation (1). Sculpture, peinture, orfèvrerie surtout, boiserie et ameublement, tels étaient les arts les plus atteints. Mais l’architecture menaçait de donner à son tour dans la fantaisie échevelée, depuis l’exemple d’Oppenord, et la séduction qu’exerçait le Borromini sur les artistes de la Régence. Ces excès étaient surtout sensibles aux étrangers, qui se moquaient de nous. De Brosses écrivait, après son voyage : « Les Italiens nous reprochent qu’en France, dans les choses de mode, nous redonnons dans le goût gothique; que nos cheminées, nos boîtes d’or, nos pièces de vaisselle d’argent, sont contournées et recontournées, comme si nous avions perdu l’usage du rond et du carré; que nos ornements deviennent du dernier baroque; cela est vraï. »

Cochin avait donc beau jeu pour la critique; mais il fallait remonter le courant de la mode et de l’opinion, chose toujours hasardeuse. Il ne pouvait réussir qu’en mettant les rieurs de son côté. C’est ce qu’il fit, et avec tant de naturel, qu’on peut admirer encore aujourd’hui sa bonne grâce et sa vivacité. La Supplication aux orfèvres est un morceau charmant d’ironie raisonnable (2). « Sont priés les orfèvres, lorsque sur le couvercle d’un pot à ouille ils exécutent un artichaut ou un pied de céleri de grandeur naturelle, de vouloir bien ne pas mettre à côté un lièvre grand comme le doigt; de ne pas changer la destination des choses, et se souvenir qu’un chandelier doit être droit et perpendiculaire, pour porter la lumière. qu’une bobèche doit être concave pour recevoir la cire qui coule, et non

(z) Voir Paul MANTZ, article sur l’orfèvrerie dans Gazette des Beaux-Arts, 1861, IIL, etc. (2) Supplication aux orfèvres, ciseleurs, sculpteurs en bois pour les appartements, et autres, par une société d'artistes (Œuvres diverses, t, Ir), Parut d’abord dans le Mercure de 1754.

pas convexe pour la faire tomber en nappe sur le chandelier; sont priés MM. les sculpteurs d’appartement d’avoir agréable, dans les trophées qu’ils exécutent, de ne pas faire une faux plus petite qu’une horloge de sable, une tête d’homme plus petite qu’une rose, etc. »

Comment ne pas rire d’une si amusante supplique, ou comment se fâcher? L’auteur y priait si humblement les architectes de « vouloir bien examiner quelquefois le vieux Louvre, les Tuileries, et plusieurs autres bâtiments royaux du siècle passé qui sont universellement reconnus pour de belles choses »; il y plaidait si doucement la cause de l’angle droit contre l’angle aigu et obtus; il conjurait si joliment lesdits architectes de renoncer à leurs « chères consoles », et à ces supports qui ne portent rien ! Le succès de cette pièce fut vif, et Cochin se montra dès lors plus audacieux (1).

Dans un second factum, il osa s’en prendre au « grand » Meissonier lui-même, à ce Turinois francisé qui fut chez nous peintre, sculpteur, architecte, dessinateur, orfèvre du roi, véritable Bernin de Louis XV, et qui fit école de mauvais goût dans tous les genres. Avec lui l’ornementation devint fantastique (2), et envahit tout. Il traitait d’ailleurs du même

(x) Nous glanons dans la suite :

« Du moins pourrons-nous espérer d'obtenir que, lorsque les choses pourront être quarrées, ils veuillent bien ne pasles tortuer; que lorsque les couronnements pourront être en plein cintre, ils veuillent bien ne les pas corrompre par ces contours enS qu'ils semblent avoir appris des maîtres écrivains; nous les supplions de considérer que nous leur fournissons de beaux bois bien droits, et qu’ils nous ruinent en frais en les faisant travailler avec ces formes sinueuses; qu’en faisant courber nos portes pour les assujettir aux arrondissements qu'il leur plaît de donner à toutes nos chambres, ils nous font dépenser beaucoup plus qu’en les faisant droites, que nous n’y trouvons aucun avantage, puisque nous passons également par une porte droite comme par une porte arrondie. Quant aux courbures des murailles de nos appartements, nous n'y trouvons d'autre commodité que de ne plus savoir où placer nos chaises et autres meubles...

.…. «Nous osons les assurer qu’en architecture, il n’y a que l'angle droit qui fasse bon effet. Ils y perdraient leurs salons octogones : mais pourquoi un salon quarré ne serait-il pas aussi beau? On ne serait pas obligé de supprimer les corniches dans le dedans, pour sauver la difficulté d’y bien distribuer les ornements qui y sont propres; ils n'auraient pas été réduits à substituer des herbages, ou de pareilles gentillesses mesquines, aux modillons, aux denticules, et autres ornements inventés par des gens qui en savaient plus qu'eux. » (Supplication, etc., passim.)

(2) Si l’on veut mesurer la distance parcourue depuis Louis XIII, que l’on compare les fleurs d’orfèvrerie de Meissonier à celles de Le Fèvre, dans le petit livre de LE FÈVRE et Cocxin le vieux, édité par B. Montcornet en 1645, Livre nouveau de fleurs très util pour l’art d'orfèvrerie et autres (sic). On peut encore se reporter au Recueil de plantes dont Dodart avait commencé la description par ordre de Louis XIV,

t qui fut gravé par plusieurs artistes de mérite, dont N. Robert, A. Bosse, Lud. de Chatillon, etc.

style un hôtel et une bonbonnière, un confessionnal et une chaise à porteurs. Cochin cette fois donna libre cours à sa verve caustique en plaçant son éloge dans la bouche de ses partisans. Il suppose une lettre d’un abbé R. dirigée contre Meissonier, et il écrit la réponse : Lettre d’une société d'architectes à l'abbé R. Les auteurs confondent leur cause avec celle de l'artiste attaqué : « Le Borromini, disent-ils, a rendu à l'Italie le même service que nous avons rendu à la France, en y introduisant une architecture gaie et indépendante de toutes les règles de ce qu’on appelait anciennement le bon goût... » C’est l'architecture plaisante. Et les traits se multiplient, toujours plus acérés. Les peintres se plaignent-ils d’avoir à décorer des panneaux chantournés ? De là justement vient leur mérite, car «ce sont ces espèces de bouts-rimés que nous leur donnons à remplir. Nous voudrions bien voir ces messieurs de l'antique (c’est-à-dire l’Académie) entreprendre de décorer l'extérieur d’un bâtiment avec toutes les sujétions que nous leur avons imposées »! L’inventeur de cet art nouveau est luimême loué — et berné — dans un morceau de piquante verve : « Rien n’est si admirable que de voir de quelle manière 77 (Meissonier) engageait les corniches des marbres les plus durs à se prêter avec complaisance aux bizarreries ingénieuses des formes de cartels ou autres choses qui devaient porter dessus. Les balcons ou les rampes d’escalier n’eurent plus la permission de passer droit leur chemin; il leur fallut serpenter à sa volonté, et les matières les plus roides devinrent souples sous sa main triomphante… Il nous apprit à terminer nos moulures en rouleau, lorsque nous ne saurions comment les lier les unes aux autres; enfin l’on peut dire que nous n’avons rien produit depuis dont on ne trouve des semences dans ses ouvrages. Quels services n’a-t-il pas rendus à l’orfèvrerie? Il rejeta bien loin toutes ces formes quarrées, rondes ou ovales, et toutes ces moulures, dont les ornements répétés avec exactitude donnent tant de sujétion ; avec ses chers contours en S il remplaça tout. Ce qu’il y a de particulier, c’est qu’en moins de rien l’orfèvrerie et les bijoux devinrent très aisés à traiter avec génie... »

En daubant la rocaille et son grand maître, Cochin atteignait double-

ment son but. Il réclamait, avec juste raison, l’obéissance « aux lois du bon sens et de la convenance »; et il demandait « que le goût qui est reçu de tous les temps et de toutes les nations fût regardé comme le vrai bon goût (1) ». Mais il ne se privait pas, en même temps, du plaisir de louer délicatement M. de Marigny, et de prêcher indirectement ce retour à l'antique dont il était partisan en architecture, et là seulement. Dans le pamphlet précité, les soi-disant auteurs se plaignent constamment des « cris de l’Académie ». Ils s’indignent de se voir écartés par l’administration des bâtiments : « Les bâtiments du roi nous ont donné une exclusion totale; tout ce qui s’y fait sent la vieille architecture, et ce même public, que nous comptions avoir subjugué, s’écrie : Voilà qui est beau (2)!» De même, l’Académie « semble ne vouloir plus donner de prix qu’à ceux qui s’approchent le plus du goût de l’antique ».

Ces divers passages prouvent jusqu’à l’évidence, sinon l’arrière-pensée elle-même du voyage d’Italie, en tout cas les conséquences considérables de ce voyage sur l’art d’abord, et aussi sur la direction qui lui fut officiellement imprimée. Cochin est tout à fait explicite dans une Remarque annexée à ses Mémoires, et qui fut certainement rédigée, comme les Mémoires, sur la fin de sa vie, en tout cas après 1781, c’est-à-dire après la mort de M. de Marigny. Il y déclare que le premier retour d’un goût meilleur doit être attribué à Legeay (3), architecte, ancien pensionnaire à Rome. Et il ajoute : « Depuis, la véritable époque décisive, ç’a été le retour de M. de Marigny d’Italie et de sa compagnie. Nous avions vu, et vu avec réflexion. Le ridicule nous parut à tous bien sensible, et nous ne nous en tûmes point. Nos cris gagnèrent dans la suite que Soufflot prêcha d’exemple. Il fut suivi de Potain et de plusieurs autres bons élèves architectes qui revinrent de Rome. J’y aiday aussi comme la mouche du coche. J'écrivis dans le Mercure contre les folies anciennes et les couvris d’une assés bonne dose de ridicule. » Dès lors, comme on le sait, la mode se

(z) Œuvres diverses, I, x1j.

(2) Lettre d’une société d'architectes, etc, (3) Jean Le Geay travailla à l'étranger et surtout à Berlin. Voir Lance, II, 43.

retourna avec une incroyable rapidité, et tout fut à la grecque ; autre excès, autre ridicule, dont Cochin se moque tout comme un autre, à cette date tardive. Mais il ne renie point son œuvre, et maintient que, « quoiqu'il se fasse toujours de bien mauvaises choses, elles sont du moins plus approchantes du bon que le mauvais goût qui les a précédées (1) ».

Cette petite guerre dura de quinze à vingt années. Tant que le goût nouveau n’eut pas pris définitivement le dessus, Cochin railla, parodia, escarmoucha. Tantôt il se moquait de la taille ridicule des arbres en quinconces, et des « bosquets » à la mode, dans la Lettre supposée d’une dame à son architecte, qu’elle avait prié d’accommoder au goût du jour un jardin jadis dessiné par Le Nôtre. Tantôt il s’en prend aux marguilliers, arbitres ignares des commandes pour les églises, et fauteurs inconscients du mauvais goût par le choix inintelligent qu’ils faisaient de leurs artistes. Plainte fondée s’il en fût, car Caylus nous représente quelque part ces bonnes gens faisant enduire d’une épaisse couleur à la colle d’admirables statues de bois, sous prétexte de propreté. Aïlleurs Cochin fait pièce aux érudits non artistes, comme Gros de Boze, qui ont toujours un sot conseil à placer, bien qu’ils ne soient en réalité « que de grosses bêtes très instruites ». Il ne prend pas moins vivement à partie et les gens de lettres qui regardent les artistes « comme des ouvriers renforcés », et l’engeance des amateurs, des donneurs d’avis, espèce odieuse dont quelques-uns veulent que Diderot lui ait fourni le modèle. En même temps il se fait l’instituteur du public en matière de goût, et il essaie de propager parmi les lecteurs de gazettes les principes de la vraie critique, je veux dire de celle qu’il croit la vraie. Il nous parle lui-même de sa collaboration au Mercure. Personnellement lié avec Marmontel, qui dirigeait alors cette feuille quasi officielle, non seulement Cochin a écrit dans le Mercure, mais il y a suggéré des idées aux autres. C’est sous sa dictée que Marmontel déclare lui-même avoir écrit le compte rendu du Salon de 1759 (2).

Cochin s’attira ainsi des coups. Il savait les recevoir et les rendre, et

(x) Mémoires de Cocuin, édités par Ch. Henry, p. 142-3. (Remarques sur les Slodtz.) (2) MARMONTEL, Mémoires.

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