COCHIN ET L'ADMINISTRATION DES BEAUX-ARTS
COCHIN CHARGÉ DU «( DÉTAIL DES ARTS ». — SON ADMINISTRATION, HORS DE L’ACADÉMIE ET A L’ACADÉMIE (1755-1770). — COCHIN SECRÉTAIRE-HIS- TORIOGRAPHE. — COCHIN BIOGRAPHE DE CHARDIN. — LES ( CLANS » A L’ACADÉMIE. — COCHIN, VIEILLISSANT, PASSE DANS LA CLASSE DES « CON- SEILLERS » (1776).
Pour montrer tant de hardiesse ou tant de sans-gêne, il fallait que cet «artiste épistolaire », comme disait M. de Lagrange, fût sûr du jugement de ses confrères, et ne redoutât rien de celui de ses supérieurs. Cochin, en effet, était très fort d’un côté comme de l’autre. Il était en position de tout se permettre dans l'intérêt des arts, et même, à l’occasion, quelque chose de plus, dans son propre intérêt. Notons qu’il essaya cette dernière manœuvre une seule fois, et encore sans doute plaidait-il l'intérêt de l’Académie plus encore que le sien propre. Mais il fut arrêté net dans cette tentative, qui tendait à lui assurer un logement de plus, au titre de secrétaire-historiographe de l’Académie, en vertu d’un « privilège » traditionnel, afin que celle-ci ne fût pas diminuée dans ce qu’elle appelait ses droits. Marigny répondit nettement que les seuls droits de l’Académie étaient des droits aux bienfaits du roi, qu’au surplus Cochin était déjà logé au
Louvre et y jouissait même d’un double logement, et Cochin n’esquissa
s4 CHARLES-NICOLAS COCHIN
plus désormais aucun geste de ce genre (1). Au reste, il n’avait pas à solliciter faveurs et postes : d’elles-mêmes, les charges rétribuées vont venir à lui, et c’est maintenant un rôle considérable qu’il est appelé à jouer dans administration des Beaux-Arts, au point que, à côté du surintendant général de l’art qu’est M. de Marigny, on peut voir en Cochin une sorte de surintendant-adjoint, et de « fondé de pouvoirs » en tout cas pour toutes les affaires de l’Académie. Et ceci déjà porte loin.
Faut-il s’étonner qu’il soit devenu l’homme de confiance de Marigny, et comme son conseiller permanent? L’éducation artistique de Marigny datait du voyage d’Italie, et il nous paraît évident que le plus persuasif, le plus écouté des trois instructeurs que Vandières reçut des mains de sa sœur, fut Cochin. Toute la suite le prouve. Marigny continua Vandières, comme Ménars continuera Marigny. Et cette demi-intimité respectueuse, cette action discrète mais ininterrompue, cette entente complète entre l’homme de la Direction et l’homme de l’Académie, donnera justement au gouvernement artistique de Marigny un caractère d’unité et de bienfaisance, une « suite » heureuse qu’on ne trouverait pas au même degré dans tout le xvri® siècle, même sous le protectorat pourtant si remarquable par ailleurs de M. d’Angiviller.
Cette période d’action discrète et d’influence continue de Cochin sur le gouvernement des arts s’étend très exactement sur une période de quinze ans, de la mort de Lépicié, « secrétaire perpétuel de l’Académie royale de peinture et de sculpture (2) », en 1755, jusqu’à la mort de Boucher, « premier peintre », en 1770. Il est, en 1755, chargé officiellement du « détail des arts », fonction délicate et multiple qui recouvrait plus d’obligations et de responsabilités que n’annonçait un tel titre. L’artiste chargé de ce «détail » intervenait dans tous les rapports de l’Académie avec le Directeur
(x) Arch. nationales, Académies, O! 19235, lettre de Cochin à Marigny du 20 octobre 1755, et réponse de Marigny.
(2) C’est le titre dont Lépicié signe son livre : Vies des premiers peintres du Roi depuis M. Le Brun jusqu'à présent (Paris, 1752, 2 vol. in-12, chez Durand et Pissot), où il a édité, comme historiographe de l'Académie, les travaux des membres de l’Académie sur Le Brun, Mignard, Antoine Coypel, etc., en les faisant précéder d’un copieux Discours préliminaire,
général, dans les questions de finances, de commandes officielles, de pensions, de jugements artistiques à l’occasion; bref, il était chargé des intérêts moraux et matériels de la compagnie. Il fallait que l’homme ainsi choisi veillât à tout, fit des « propositions » avisées au pouvoir, sût contenter ses confrères et le Directeur, eût en un mot du tact, de la plume, et fût un peu un guide pour son grand chef, tout en étant un défenseur des aspirations, des droits ou des besoins de ses collègues. Cette fonction était, en principe, liée au titre de « premier peintre ». Mais naguère Carle van Loo, trop illettré, et Boucher, trop occupé, s’étaient déclarés hors d’état d’y satisfaire, et avaient demandé à en être déchargés. C’est alors que Lenormand de Tournehem s’adressa à l’honnête Bernard Lépicié, qui fit de son mieux pour n’être pas au-dessous de sa tâche. Sa gestion fut honorable, mais effacée. Autre allait être celle de Cochin, et beaucoup plus efficace, quoique enveloppée de tous les ménagements. Mais quoi? N’était-il pas connu depuis longtemps par Marigny, et sa fertilité d’esprit, sa souplesse sans bassesse ne le désignaient-elles pas comme le « chargé d’affaires » indispensable? Marigny, qui témoignait peut-être de quelque hardiesse en chargeant du « détail des arts » un simple dessinateur-graveur, ne devait pas se repentir de son choix, et l’Académie n’eut jamais qu’à s’en applaudir.
Citons ici, pour fixer ce petit point d’histoire artistique, quelques textes.
Marigny à Cochin, sous la date du 28 avril 1755 :
« Le Roy vous a accordé, Monsieur, le détail des arts et des artistes
dont feu M. L’Épicié était chargé. Sa Majesté vous charge aussi de continuer le Catalogue raisonné de ses tableaux aux mêmes appointements
dont M. L’Épicier (sic) jouissait pour ces deux objets, à la charge néamoins (sic) d’une retenue de 600 francs par an sur iceux pour Mme L’Épicier sa vie durant. J’ai saisi avec plaisir cette occasion de vous procurer cette nouvelle grâce du Roy, et de faire valoir vos talents. Je suis (x), etc., »
(x) Arch, nationales, Académies, O! 1923, sous la date indiquée. (Nous respectons l'orthographe de ces pièces.)
Cochin se met au travail. Aussitôt, les occupations s’enchaînent. C’est tout un monde, que ce « détail des arts », passé au crible dans la correspondance officielle de Cochin et de Marigny. Il serait plus aisé de relever ce qui y manque, certes, que d’énumérer ce qu’elle contient. Et le détail de ce « Détail » ne peut trouver place ici. Contentons-nous de jalonner, çà et là, quelques points du vaste champ qu’il embrasse.
C’est, d’abord, le Livret du Salon. Cochin à Marigny, le 5 août 1755:
« Monsieur, je suis chargé pour l’Académie du Livret de lexplication des tableaux du Salon ; l'usage est d’y mettre un petit préambule. Je prends la liberté de vous communiquer la manière dont j’ai pensé que je pouvais le tourner, si vous l’approuvez. J’y joins la continuation des mémoires critiques, que j’ai déjà eu l’honneur de vous présenter, pour en recevoir votre sentiment. Je suis (1), etc. »
C’est, ensuite, l’attention appelée sur un jeune artiste d’avenir, ou sur un vieil artiste insuffisamment soutenu; c’est le signalement d’une découverte, la répartition d’une pension devenue vacante par la mort du titulaire, l’état précaire d’une veuve signalé à l’humanité de M. de Marigny, cent occasions imprévues, enfin, de servir tantôt l’art, tantôt les artistes, en un temps qui commence à être difficile pour ces derniers, et qui le sera de plus en plus, dans le désarroi de nos finances. Les affaires de l’École de Rome, d’autre part, se greffent sur celles de l’Académie, dont elles sont la conséquence. Et le cercle s’élargit ainsi, et englobe Natoire, ses pensionnaires, et les intérêts de ceux-ci. Toute la trame de la vie artistique, en pleine guerre de Sept ans, se découvre ici fil à fil. En 1758, Cochin demande à Marigny une prolongation de séjour à Rome en faveur du sculpteur Guyard, auquel s’intéressent diverses personnes « dont la plupart sont vos amis, comme Mme Geoffrin, M. le comte de Caylus, etc. », et il en reçoit une réponse obligeante pour ce jeune artiste plein de feu, et dont les jours étaient déjà comptés (2). Chardin, le vieil ami dont il défendra les intérêts en toute circonstance, avait succédé à Portail en 1759
(x) Arch. nationales, ibid., sous la date indiquée. (2) Ibid., sous la date du 27 novembre 1758.
dans les soins à donner à « l’arrangement du Salon ». Il y a mis tant de zèle, que Cochin sollicite pour lui, comme en cachette, 200 livres d’indemnité, pour grossir sa petite pension. Les années 1760, 1763, 1764, le voient attentif aux efforts du comte de Caylus pour relever à l’École les études sérieuses, alors que les élèves suivent trop docilement la mode, qui est d'apprendre à « casser élégamment » une jambe chez l’improvisateur Boucher. Tous les nouveaux concours proposés, les « prix » fondés par Caylus, sont signalés, recommandés, acceptés avec empressement par M. de Marigny, savoir : en 1760, le prix d’expression; en 1764, le prix de perspective, suivi aussitôt du prix d’ostéologie, avec les rentes afférentes pour les récompenses en argent (1). La même année (et déjà l’année précédente), il défend les privilèges de l’Académie contre les prétentions des «maîtres peintres » de figurer à l’Almanach royal avec ce même titre d’Académie, et il obtient gain de cause. Et ainsi de suite, à l'infini. Tantôt c’est laffaire Loutherbourg, où il est loué de son attitude (1766); tantôt il sollicite, et obtient, que le joli morceau de réception de Mouchy soit exécuté en grand, en marbre (1768) (2); tantôt il patronne chaleureusement Loriot, inventeur d’un procédé pour fixer les pastels (3); tantôt il suggère un expédient adroit pour munir de logements et d’ateliers des artistes peu fortunés, dans le Louvre en réparation; tantôt il procure à Boucher, maintenant vieillissant, la commande d’un morceau d’histoire qu’il ambitionne (4); tantôt il s’industrie, à grand renfort de zèle, à assurer la vente des livrets du Salon, et l’extinction des dettes criardes de l’Académie (5). En un mot, il est l’homme d’inépuisable ressource pour l’art et les artistes, à l’époque, pour l’art français, de sa plus grande gloire, et, pour la condition des artistes, de leur plus grande pauvreté. Car l’argent officiel se fait de plus en plus rare, la gêne est générale, les arrérages des pensions se font attendre, et la mort d’un artiste pensionné ouvre un débat sur le
(1x) Arch. nationales, Académies, O! 1923", années 1760, 1764, passim. (2) Ibid., aux années indiquées.
(3) CocxiN, Mémoires.
(4) Voir André Micxez, Boucher, p. 117.
(5) J. GuwFrey, Notice sur les Expositions du XVIIIe siècle,
meilleur emploi possible de sa succession, dans un intérêt d'humanité surtout, maintenant : et ici on voit à plein le cœur généreux de Cochin, et la délicatesse de M. de Marigny. Un exemple suffira. Nous l’empruntons à la circonstance de la mort de Boucher.
Cochin, d’abord, demande à étudier la question avant de faire une proposition ferme : « Je vous demande quelques jours pour vous présenter des propositions au sujet de la pension académique qu’avait M. Boucher, jusqu’à ce que J’aie obtenu des Bureaux des Bâtiments un état actuel des pensions. Celui que j’ai est fort ancien, et depuis il y a eu beaucoup de mutations. De plus, il en a été donné quelques-unes dont je n’ay point reçu de lettres, ce qui m’empêche de sçavoir au juste ceux qui en ont déjà.
« Mme Boucher reste dans un état de médiocrité, à ce qu’il paraît, et dont vous pouvez être mieux instruit par M. Cuvilliers, qui semble digne de vos bontés. J’ay l’honneur de vous proposer de distraire du logement assez considérable qu’occupait M. Boucher au Louvre une partie suffisante pour qu’elle y puisse être logée. J'ajoute que si votre intention était de favoriser cette veuve de quelque petite pension, vous pourriez la distraire de la place de surinspecteur de la manufacture [des Gobelins], qui est de 2.000 francs. Je présume que l’artiste qui l’obtiendra ne verra point avec amertume une diminution faite par un pareil motif... »
Cette lettre est du 4 juin 1770. Cochin fit une extrême diligence, puisque, dès le surlendemain, 6 juin, il écrivait à M. de Marigny : «… Je n'étais pas d’abord assez instruit, mais depuis j’ay eu les renseignements nécessaires.
€ Jay donc l’honneur de vous proposer de la diviser (la pension de Boucher) en trois parts inégales. À M. Vernet, dont le nom seul indique la célébrité, et à M. Roslin, de qui les talents vous sont connus, chacun une pension de 500 livres, et les 200 livres restantes en augmentation à M. Chardin. Il est plus que septuagénaire, et à cet âge il est consolant d’être soutenu par les supérieurs, surtout lorsqu'on soutient la force de ses talents au degré où on le voit la maintenir; c’est à peu près la dernière
faveur que je vous demanderai relativement aux artistes, mes confrères et amis (1). »
Lettre très honorable pour Cochin, à laquelle Marigny mit un sceau personnel de délicatesse, puisque, après avoir écrit d’abord en haut de cette lettre, en réponse : Roslin, 900, Chardin, 300, il rectifia, et accorda finalement : 800 /. à Roshin, et 400 à Chardin. Rien à Vernet. Sans doute jugea-t-il, non sans raison, que l’amitié surtout avait dicté à Cochin le nom de Vernet, et qu’un « secours » à un peintre célèbre et dans la force de l’âge était superflu. Par contre, le ménage Chardin accueillit la nouvelle augmentation comme un bienfait, ainsi qu’en témoigne la réponse reconnaissante du vieil artiste (2).
Cochin prévoyait juste, lorsque, avec sa finesse ordinaire, il discernait que c'était « à peu près la dernière faveur » qu’il eût à demander comme chargé du « détail des arts ». Le successeur de Boucher en qualité de « premier peintre » renoncerait-il, comme Boucher, à sa prérogative? et l’importance acquise par Cochin dans l’exercice d’une fonction insolite ne lui apparaîtrait-elle point comme une diminution? « Je vous supplie aussi, Monsieur (écrivait Cochin à Marigny dans la première lettre citée plus haut), de vouloir bien décider du détail des arts dont vous m'avez fait l’honneur de me charger pendant la gestion de MM. Vanloo et Boucher. Ils y ont consenti d’autant plus volontiers que Ç’eust été pour eux un embarras plutost qu’un plaisir. Je présume que M. Pierre ne pense pas de même, et qu’ainsi il peut désirer de réunir ces objets. » Il ne présumait pas en vain. Et l’on ne peut s’étonner de ce retour du titre à son possesseur ordinaire, quelle que fût la médiocrité du nouveau « premier peintre », pourchassé par Diderot de Salon en Salon pour la solennelle insuffisance de ses envois. Encore moins s’étonnerait-on de voir Marigny souligner le départ de Cochin, en 1771, d’une pension de 1.000 livres, « comme récom-
(1) Arch. nationales, carton O! 1912, f° 54 et f° 56 (autrefois classé sous le n° O! 1260).
(2) Ibid. « Monsieur, je suis pénétré des nouvelles bontés dont vous venée de m'’honorer, retenu à la maison par les infirmités dont je suis accablé, je suis privé de la satisfaction d’aller vous faire mes très humbles remerciements, j'espère saisir quelque moment de suspension pour remplir ce devoir, et vous supplier, Monsieur, de vouloir bien recevoir. », etc. Chardin.
pense de ses services pendant le temps qu’il avait été chargé du détail des arts ». Ainsi s’exprime le procès-verbal de l’Académie, sur la séance du 4 mai 1771, et il n’exprime que la vérité.
Ce fut là le dernier geste d’amitié de Marigny envers son collaborateur, alors qu’il pouvait entrevoir lui-même la fin prochaine de son long et consciencieux directorat. Mais d’autres marques d’estime avaient précédé celle qui couronna la carrière de Cochin. Si, en 1762, Cochin eut l’ennui de voir disposer sans son agrément, par Caylus, d’une place de dessinateur de l’Académie des Inscriptions qu’il ambitionnait (1), il fut, et plus d’une fois, dédommagé de ce mécompte. Dès 1763, Marigny lui obtenait, du roi, le don d’une maison de la rue Froidmanteau, après la mort de Hénault de Montigny (2). En 1764, il était proposé en deuxième ligne pour la place de dessinateur du Cabinet du Roi, après Boucher, dont la candidature s’imposait en première ligne. En 1767, Marigny l’emmenait avec lui dans un voyage qu’il fit en Flandre et en Hollande, du 20 juillet au 10 septembre, voyage dont par malheur nous n’avons trace que par les dessins qui figurèrent dans sa collection (3). Jusqu’au bout, sûrement, c’est-à-dire jusqu’en 1773, il conserva l’oreille du chef qui, en cette déplorable fin de règne, soutint nos Écoles de Paris et de Rome, celle des élèves protégés, continua la construction de l’École militaire, aida par des commandes opportunes les deux derniers Coustou, un Pigalle, un Falconet, retarda la décadence des Gobelins, et jusqu’à la fin sut bien mériter de l’art français. L’éclat de cet art était si grand en Europe, et son enseignement si recherché par les étrangers, que l’école, bondée, dut être dédoublée, et qu’une seconde école de dessin dut être créée sur la proposition et les devis ingénieux de Cochin, pour suffire aux besoins de la masse cosmopolite des élèves. Ce fait, généralement ignoré, se place en l’année 1764. Le « Bon du Roy », qui affectait une première somme de 20.000 livres à
(x) Cocin, Mémoires, p. 49. De là sans doute de petites rancunes dont ces souvenirs de Cochin portent une trace un peu trop visible.
(2) Pièce publiée par Goncourt. C’est là, au 3° étage, que demeurait la sœur de l'artiste, Madeleine Cochin, dont il a été parlé plus haut.
(3) Voir JomBerT, Catalogue de Cochin,
la création de cette « seconde école publique », porte la date du 28 octobre (1). Là encore on reconnaît le doigté de Cochin.
Tels étaient les services rendus par Cochin aux arts hors de l’Académie.
A l’Académie même, il en rendait d’autres. Le secrétaire, l’historiographe qu’il était ne faisaient pas moins d’honneur à leurs multiples fonctions. Outre les « conférences » sur des sujets d’art qu’il fit à l’Académie, et qu’enregistrent les Procès-verbaux de la compagnie (2), il écrivit pour elle, en 1760, une Wie de Parrocel; en 1764, une Vie de Deshays. En 1766, il faisait don à l’Académie du portrait, par Subleyras, de Benoît XIV, ce pape artiste et lettré, populaire dans la république des lettres, et qui répondit à la dédicace du Mahomet de Voltaire par l’envoi très spirituel de sa bénédiction. Obligeant avec tous, officieux et de bon conseil dans les affaires délicates, il était très écouté dans les cas litigieux, — Vassé contre Pigalle, Daullé contre Caylus, — et ses Mémoires le montrent adroit à sortir de maint guêpier, quitte à piquer après coup ceux dont il a évité le dard par un geste diplomatique. Bienfaisant de son naturel, il fut le patron gracieux, et parfois à ses risques, de beaucoup de jeunes artistes qui lui conservèrent un pieux souvenir, tels les Belle, ses neveu et petitsneveux, tel le sculpteur Berruer, un des moins médiocres de cette fin de siècle, tel le graveur Miger, dont il forma lui-même le talent. Jusqu’au bout il fut un homme de bonté, d’ailleurs non exempt d’une fine malice. Il n’était pas pour rien enfant de Paris (3).
Attentif aussi à la vie des arts en province, il marqua toujours, notam-
(x) Arch. nationales, O! 1923», f° 180.
(2) Sur l'utilité du voyage d'Italie, 4 mars 1752; Sur l'effet de la lumière, 20 mai 1753; Discours De la connaissance des arts fondée sur le dessin, 4 novembre 1758; Quel est le degré de liberté que les artistes doivent conserver dans l'observation du costume, 9 novembre 1765.
(3) Mémoires, passim. Lettres de Cochin publiées par les Goncourt et par Decorde. Voir encore Miger, par BELLIER DE LA CHAVIGNERIE, etc,
ment à l’Académie de Rouen, qui se l'était agrégé (comme elle s’agrégea Slodtz, Chardin et Pigalle), un zèle particulier. En 1777, 1778, 1779, il y fit trois « lectures », la première sur l’Urilité des écoles académiques ; la seconde sur les Inconvéments du maniéré; la troisième intitulée : Conseils pour éviter ce défaut. Rouen était alors un centre d’art très actif, et le projet de transformation monumentale du quartier central de la ville — que le mauvais état de nos finances empêcha d’aboutir — attirait les yeux des artistes, comme naguère la transformation de Reims. Cochin avait, là aussi, une main agissante. Quand Chardin mourut, en 1780, le secrétaire de l’Académie, Haïllet du Couronne, demanda à Cochin des notes pour écrire la biographie de l’illustre associé de « l’Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts » de Rouen. Cochin répondit avec empressement à cette sollicitation. Dès le 1°T juillet 1780, 1l écrivait à Descamps, directeur de l’Académie rouennaise, une très aimable lettre dont voici le début : « Monsieur et ami, voici l’esquisse de la besogne que s’est imposé notre cher ami M. de Couronne. Je ne donne une pareille esquisse à quelqu’un qui sçait bien mieux peindre que moi, que comme un croquis in- . forme... » etc., et il laissait toute latitude au rédacteur pour faire de ce brouillon ce qu’il voudrait. C’était vraiment trop de modestie. Et cette «esquisse », publiée depuis dans les travaux de l’Académie de Rouen, avec beaucoup de raison, par les soins de M. Ch. de Beaurepaire (1), est singulièrement attachante, et montre quel excellent critique d’art était à l’occasion, sur les artistes du temps, ce Cochin que nous avons vu déjà juge si pénétrant sur les artistes d’autrefois. « Ses tableaux, dit-il, lui coùûtaient beaucoup de temps, parce qu’il ne se contentait pas d’une imitation prochaine de la nature, qu’il y voulait la plus grande vérité dans les tons et dans les effets. C’est pourquoi il les repeignait jusqu’à ce qu’il fût parvenu à cette rupture de tons que produit l’éloignement de l’objet et les renvois de tous ceux qui l’environnent, et qu’enfin il eût obtenu cet accord magique qui l’a si supérieurement distingué... Aussi, bien qu’en
(x) Tirage à part, Extrait du Précis des travaux de l’Académie des Sciences, Belles-Lettres ct Arts de Rouen, année 1875-1876.
général son pinceau fût peu agréable et en quelque sorte raboteux, il était bien peu de tableaux qui pussent se soutenir à côté des siens, et l’on disait de lui, comme de M. Restout le père, que c’était un dangereux voisin. » De tels aperçus, glissés dans des épisodes de biographie anecdotique, donnaient à la critique provinciale un diapason de justesse dont le goût général pouvait profiter. Ces derniers traits complètent cette action douce, efficace, qui fut celle de Cochin, et ils achèvent de caractériser son rôle dans l’évolution des arts de son temps.
Malgré tant de services, rendus sous diverses formes, soit à l’art hors de l’Académie, soit à l’Académie elle-même, Cochin cependant — et ceci est très humain — ne put, ne pouvait agréer à tous. Plus d’un vit toujours d’un mauvais œil la fortune grandissante d’un simple dessinateur. Son ascension paraissait disproportionnée à son art. Tant de succès lui faisait maint jaloux. Chez quelques Alcestes — et il en est souvent chez les artistes, et c’est tant mieux — la réputation d’habile homme, et plus encore celle d’homme du monde, voire d’homme de cour, était ce qui déplaisait surtout. Peut-être l’accusait-on aussi d’avoir son parti, et de le favoriser outre mesure : « Nul n’aura de faveurs, hors nous et nos amis. » Enfin, les officiers de l’Académie pouvaient se plaindre, et non sans apparence de raison, qu’un simple secrétaire fût plus influent que le directeur de la compagnie. Une mésintelligence sourde commença par diviser les artistes en deux groupes, lorsque l’autorité naissante de Cochin trouva en face d’elle l’autorité vieillissante de Caylus. Cochin dit que le corps se partagea entre les Caylus et les anticaylus, et qu’il avait fort à faire de ménager les uns et les autres (1). En réalité, il ne fut jamais neutre; il était bien réellement l’âme des anticaylus, et l’on sait bien pourquoi. La réserve du comte vis-à-vis de M. de Marigny, sa rupture avec la cour, ses
(1) Mémoires, p. 47.
goûts d’antiquaire trop marqués en peinture, tout devait éloigner de lui Cochin, qui s’était donné un maître; et tout cela devait l’en éloigner d’autant plus, qu’il avait été jadis avec lui en correspondance et comme en coquetterie. Caylus pourtant ne laissa paraître aucune haine, de l’aveu même de Cochin; mais Cochin ne se fit pas faute de lui attribuer toutes sortes de mauvais sentiments dont le hautain antiquaire ne lui fit certes pas l’honneur. Toute la partie des Mémoires de Cochin qui se rapporte à Caylus sent l’insinuation et le commérage; et les faits et les dates dont il prétend les appuyer sont faux, nous l’avons démontré ailleurs (1). On peut expliquer cette rancune par l’époque où Cochin rédigea ses souvenirs, alors que les doctrines de Caylus avaient obtenu avec David un triomphe posthume éclatant. Cochin d’ailleurs, toujours un peu « petit garçon » avec le comte, le ménagea vivant et le critiqua mort. Ce n’est peut-être pas le plus bel endroit de son caractère. On peut remarquer, par exemple, qu’immédiatement après la mort de Caylus, le 9 novembre 1765, Cochin lit à l’Académie un mémoire sur le costume qui vise directement et détruit les assertions contenues dans les Tableaux d’Homère et dans Hercule le Thébain de Caylus, ouvrages contre lesquels il n’articula jamais une critique tant que l’auteur fut en vie (2).
Quoi qu’il en soit de cette rivalité, qui d’ailleurs ne fit jamais aucun éclat, Caylus avait des fidèles qui, même après lui, marquèrent toujours à Cochin de l’antipathie. C’étaient, par exemple, plusieurs « honoraires amateurs », trop indépendants et trop réellement grands seigneurs pour courtiser un bourgeois parvenu; c'était Vassé, le sculpteur préféré de Caylus, après Bouchardon; c'était Mariette, l’érudit collectionneur (3);
(x) Essai sur le comte de Caylus, p. 58 et suiv.
(2) Caylus mourut le 5 septembre 1765. Le 9 novembre, Cochin lut une conférence sur ce sujet : Quel est le degré de liberté que les artistes doivent conserver dans l'observation du costume Les Tableaux tirés d’'Homère et de Virgile, de CavyLus, sont de 1757; l'Histoire d'Hercule le Thébain, de 1758. Dès 1755, Caylus proposait aux artistes des sujets d’antiquité et les poussait à l'archéologie dans ses Nouveaux Sujets de peinture et de sculpture. D'ailleurs, il exagérait dans ce sens.
(3) Nous relevons cependant le portrait de Mariette dans l'œuvre de Cochin, avec une dédicace du graveur très amicale, Ÿ avait-il eu sur le tard une réconciliation ? En tout cas, il n’y paraît pas dans l’Abecedario.
c'était Vien, Falconet, et sans doute plusieurs autres. Un peu plus tard, Cochin eut à lutter aussi contre Pierre, directeur de l’Académie de 1770 à 1789, qui, tout « anticaylus » qu’il eût été, fut surtout un « anticochin », et se montra toujours avec lui rogue, cassant, sans doute pour affirmer son autorité et faire rentrer Cochin dans le rang. C’est pour lui faire pièce qu’il assura l'élection de l’abbé de Saint-Non contre Séguier, que présentait Cochin. Le choix de l’abbé devait être très désagréable à notre artiste, à cause de sa réputation comme graveur amateur, et de la splendide publication sur l’Italie qu’il inaugurait (1), et qui formait avec celle de Cochin un luxueux contraste. Aussi quelle colère! « Amateur, demi-artiste, écrit Cochin à Descamps, qui a le malheur de graver assez mal, mais assez bien, selon lui, pour se croire une espèce de personnage dans les arts (2). »
Cochin, de son côté, disposa en tout temps d’un grand nombre de voix à l’Académie; et l’on peut dire que, en général, ses amis, ses obligés, ou ceux qu’il avait intéressés à ses projets, formaient la majorité. Nommons Bouchardon, assez froid d’ordinaire, mais pourtant plutôt favorable; les Vernet, toujours dévoués ; les Belle, liés par la parenté et la reconnaissance; les Coustou, M. Ange Slodtz, Pigalle surtout, ses sculpteurs préférés; Soufflot, son compagnon de route; Chardin, sa vieille admiration; Bachelier, son collègue auprès de Mme de Pompadour; Boucher, son modèle et son maître toujours vénéré; sans parler des amateurs ou correspondants dont il avait favorisé l’élection, l’abbé Pommyer, Descamps, etc. On voit que, si jamais Cochin venait à être combattu, il devait trouver un fort parti pour le défendre.
Les choses n’en vinrent pourtant à cette extrémité qu’une fois, dans cette fameuse affaire de la distribution des prix de sculpture en 1768. Le rapport officiel se trouve dans les Procès-verbaux de l’ Académie, et la scène dramatisée dans Diderot (3). Les deux concurrents, Moitte et
(x) Voyage pittoresque de Naples et de Sicile, 1781, etc., 5 vol. in-f°.
(2) Lettres inédites de Cochin, par DECORDE.
(3) Procès-verbaux, 1768, t. VII. DIDEROT, Salon de 1767; Courajon, l’École des élèves protégés. (Voir aussi notre ouvrage sur Pigalle, librairie de l’Art, 1919.)
Foucou, étaient à peu près d’égale force; mais le premier était fils d’académicien, et élève de Pigalle, un entêté qui s’était écrié en pleine séance : « Je quitterai l’Académie si Moitte n’est pas couronné. » Moitte eut le prix. Cochin semble avoir fait preuve de faiblesse dans cette affaire, et 1l eut à subir quelques affronts des élèves mécontents. L’abbé Pommyer, son ami, fut injurié dans la rue, et les mutins tirèrent l’épée contre son domestique. Ils décrochèrent ensuite une couronne de laurier fané à la porte d’un cabaret et en ornèrent la tête de Foucou. Là-dessus force sifflets et huées pour les juges. Ce fut un vrai petit scandale, et l’école resta plusieurs jours fermée. Plus d’un en profita sans doute pour rejeter tout le blâme sur Cochin, complice de Pigalle, et rapporteur de l’affaire auprès de M. de Marigny.
Mais ceci même est peu. Dès cette époque, la valeur des œuvres de Cochin ne jouit plus de la même considération auprès de tous ses confrères sans exception, ni même auprès du public. Au concert d’éloges qui avait accueilli jusque-là, et qui continuait, le plus souvent, à accueillir les expositions nouvelles de Cochin au Salon (1), se mêle désormais plus d’une critique. Le voyage d'Italie a décidément fait tort à son talent. Il se trouve un Mariette, — malveillant, il est vrai, mais très fin connaisseur, — qui écrira : « Sa situation, qui est assurément très flatteuse, lui a fait sacrifier les talents qu’il avait pour la gravure... Il affecte dans ses dessins d’y mettre ce qu’on appelle de la grande manière. Mais il y a des gens qui regrettent celle qu’il s'était faite autrefois, et qui, pleine de gentillesse, paraissait lui avoir été dictée par la nature seule (2). » Ce que Mariette écrit, et très justement, du Lycurgue blessé et du Virginius, d’autres vont le dire très haut, avec plus de raison encore, de la gravure en petit, de l’allégorie froide et apocalyptique, des estampiers enfin et de tous ces faiseurs de vignettes dont Cochin mène le chœur. L’abbé Le Brun crie à l’abaissement de l’art, et dénonce notre artiste pour le grand coupable. Cochin coquetait avec l'antique; il est dépassé, débordé. Le mouvement qu’il avait inauguré va
(1) En voir quelques spécimens hyperboliques dans Goncourt, Cochin, VII. (2) Abecedario, au mot Cochin.
le balayer comme paille. On demande du vrai (?) antique maintenant, c’est-à-dire du grand, du savant, du sec, du froid, du Vien-David. Le temps est venu où Cochin aura cessé de plaire.
C’est au début du nouveau règne, autour de 1775, que le mouvement se produit avec une irrésistible énergie. La carrière académique de Cochin est ici terminée. Il se survivra encore quinze années, spectateur désormais plus qu’acteur. La direction des arts a d’ailleurs passé entre des mains plus jeunes. En 1773, elle est confiée au comte d’Angiviller, et M. de Marigny n’est plus que son adjoint. Cependant les longs services de Cochin obtiennent leur juste récompense. Il a soixante et un ans; il est secrétaire en activité depuis vingt-six années; on lui donne un suppléant, Renou, qui désormais sera chargé des registres (26 février 1776). Enfin, sa carrière d’académicien est couronnée par une décision de ses confrères qui le nomment, par mesure extraordinaire, conseiller de l’Académie, malgré l’usage et les statuts qui excluent de cette fonction un secrétaire (29 novembre 1776) (1). Dès lors, Cochin peut, sinon se reposer, du moins vieillir.
(1) Procès-verbaux, t. VIII. Le procès-verbal, p. 250, s'appuie sur une prétendue phrase des statuts
pour autoriser la nomination de Cochin; mais les statuts n’ont jamais contenu cette phrase. C’est donc bien en dépit des statuts que Cochin a été nommé.