THÉRÈSE AUBERT
expliquer, à travers la distance qm nous séparait. Si elle s'était au moins assise pour que je pusse la regarder encore !... Pour moi, je n'avais pas détourné ma vue un seul instant du petit espace que je l'avais vue franchir comme une ombre. Il me semblait qu'il était impossible qu'elle n'éprouvât pas le besoin de revenir à moi, comme moi celui de retourner à elle, et je croyais toujours qu'elle reviendrait là un moment, dans la seule intention de reconnaître le lieu où nous venions d'être ensemble: le jour n'était pas avancé; cet endroit n'était pas loin de Sancy ; elle pouvait, elle devait revenir ; il y avait d'ailleurs jusque dans ce point de vue des enchantements pour mon cœur ; toute cette place, elle l'avait parcourue, elle l'avait occupée en différents moments ; tous ces contours de la montagne, ses pas les avaient suivis. Ces arbres l'avaient couverte de leur ombre, ces rochers avaient été effleurés de ses vêtements ; le ciel même, qui faisait le fond de ce tableau où elle m'avait apparu, était d'une pureté sans mélange. Il n'y avait pas un nuage, pas une vapeur qui se fût dissipée avec elle ; c'était le ciel, la
lumière, l'air qu'elle avait touché
Quand j'arrivai près du Mans, le jour n'était pas tout à fait tombé. A peu de distance, j'avais remarqué une petite pièce de verdure, ombragée d'espace en espace de quelques arbres plantés sans ordre, et où le gazon court et foulé recouvre à peine la tere , parce que les jeunes fiUes des environs viennent souvent y danser dans les belles soirées de l'année. Je m'y arrêtai sm* un banc circulaire adapté à la tige d'un vieil orme, en me tournant vers la partie de l'horizon où est située la ferme de Sancy. Les vapeurs du soir qui s'accumulaient vers le couchant commençaient à s'étendre de mon côté, et je me plaisais à voir ces nuages colorés des derniers feux du jour se dérouler, s'aplanir, se diviser en flocons, en nappes, en réseaux, d'abord suspendus à la voûte dorée de l'occident comme des draperies roses, puis se développant lentement en ombres cuivrées, violettes ou noirâtres, avant de disparaître dans l'obscurité de la nuit. Leur passage rapide et leurs formes variées semblaient multiplier par autant de messages , les derniers adieux de Thérèse. Chacun de ces nuages avait passé sur sa tête, elle les avait vus, elle les regardait encore ; " • -
la même idée l'occupait peut-être, et mes yeux pouvaient se trouver attachés au même endroit que les siens sur cette figure confuse qui s'évanouissait entre nous et qui emportait avec elle nos derniers regards. Etais-je sûr de revoir jamais un nuage qu'elle aurait vu ?
Comme il faisait très beau, les jeunes filles ne manquaient pas d'arriver à leur rendez- vous du soir, et de former autour du vieil orme, où j'étais assis par hasard, leurs danses accoutumées, en chantant en chœur des airs de ronde qui m'étonnaient par leur simplicité et leur grâce, parce que l'exil et la guerre m'avaient privé de trop bonne heure de ces innocentes joies de l'enfance. J'en comprenais cependant la douceur, et je regrettais, les yeux mouillés de larmes, de n'avoir pas vécu dans un temps et dans un état où il fût permis d'être si facilement heureux. L'amour lui-même se mêlait à ces plaisirs, car il y avait à chaque groupe quelques jeunes hommes de mon âge qui se disputaient à tous les refrains l'inappréciable faveur d'un baiser de préférence. Je ne me rappelle pas bien l'air et les paroles de ces chansons-là, mais il me semblait qu'elles ne vibreraient j amais à mon oreille sans que mon cœur en tressaillît, tant elles me révélaient de choses charmantes. Cependant, ce n'était rien en soi, ou plutôt cela serait impossible à exprimer à ceux qui n'ont pas senti la même chose. C'était, si je m'en souviens, une belle qui s'était endormie au bord d'une fontaine, et que son père et son fiancé cherchaient sans la trouver. C'étaient des filles de roi chassées de leurs palais qui se réveillaient dans la forêt un jour de bataille, et qui faisaient plus de vœux pour leurs prétendus que pour la couronne. C'étaient les regrets des bergères qui s'affligent de ne plus aller au bois parce que les lauriers sont coupés, et qui aspirent après la saison qui doit ramener leurs danses et leurs amours.
Gaston de Germancé, revenu d'exil avec les émigrés et à rencontre de la plupart d'entre eux, libéré des préjugés sociaux, ferait volontiers sa femme d'Adèle, enfant naturel. Les machinations et les calomnies de M. de Monthreuse empêcheront cette union; Adèle ne pensant qu'à échapper aux tentatives de M. de Monthreuse, se suicide en entendant frapper à la porte de la four oii la tient cachée Gaston de Germancé.
Deux lettres de Gaston à son ami Edouard éclairciront ce caractère noble et libre.