‹ Charles NodierChapitre 3 sur 35 · IV NOTICE · texte numérisé non relu

IV NOTICE

Nodier entrevit les dernières gloires du XVIII^ siècle finissant, mais surtout donna libre essor à son esprit romanesque, à son goût pour Vimprévu et Vextraordinaire. Déjà, à Besançon, il avait fondé la société des Philadelphes à laquelle, dans la. suite, il essaya de faire une réputation en l'associant à des conspirateurs qui passaient pour de grands hommes dans quelques milieux, mais dont Vhistoire n'a point retenu les noms.

La Société des Méditateurs de Passy f>M à Paris r exact équivalent des Philadelphes. Nodier y présidait des séances où de jeunes royalistes, vêtus de tuniques blanches, assis en rond sur des tapis, débitaient des vers et commentaient la Bible tout en avalant des figues sèches et des quartiers d'orange.

Nodier désirait la gloire du conspirateur, rêvait de prisoîi et d' échafaud. Il n'eut pas tous ces honneurs : seuletnent après la publication de la Napoléone, cd3 haineuse contre Bonaparte, il se vit emprisonné pendant quelques semaines et finalement renvoyé à Besançon où on le surveilla. Il s'était dénoncé lui-même comme étant l'auteur de ce pamphlet dans une lettre ridicule ou héroïque, comme on voudra, à la suite de quoi, devenu suspect au pouvoir, il erra dans le Jura de village en village. Fut-il vraiment inquiété ? Cela est possible, mais il est certain que son esprit épris d'aventure travailla sur cette donnée comme semblent bien le prouver certains récits visiblement arrangéspour la postérité.

Il finit par se fixer à Quintigny, au pied du Jura : c'est là qu'il passa peut-être les plus heureuses années de sa vie, écrivant maintes œuvres, étudiant la littérature allemande dont l'infl-uence est si manifeste dans Jean Sbogar, Smarra, Trilby, tantôt jouissant de la société de Benjamin Constant, tantôt poussant une pointe jusqu'à Coppet, séjour forcé de Mme de Staël.

Mais s' étant marié pendant une courte carrière de professeur à Dôle, et Les charges d'une famille exigeant de plus larges ressources, il part pour Paris.

Il n'y trouva qu'une place de secrétaire chez le chevalier Croft, riche Anglais que le blocus continental retenait

en France. Nodier a peint dans ses Souvenirs C3 lettré qui avait poussé Vatnour du classicisme jusqu'au ridicule.

« Epicure de la syntaxe et Leibnitz du rudiment, ayant trouvé V atome, la monade grammaticale », il s'appliquait à éclairer les anciens par une analyse pointilleuse, oii le texte disparaissait sous la glose. Croft disséquait les phrases, comptait les assonances, énumérait les consonances, se livrait à un travail inutile et fastidieux de bénédictin. C'est ainsi que Nodier eut à s'occuper d'un Horace éclairoi par la ponctuation et que, chaque jour, il devait corriger, annoter, réduire, refaire pour mieux dire le travail du chevalier.

Qu'on joigne à cela les élucubrations d'ufie Lady Hamilton qui avait entrepris de doter la langue française de romans composés avec l'aide de sa femme de chambre et que Nodier était chargé de revoir, et l'on aura une idée de la singulière tâche à laquelle il était astreint.

Aussi, quand son parent M. de Tercy lui eut obtenu une place de bibliothécaire à Leibach en Illyrie, s'empressa-t-il de V accepter. Ce fut pour peu de temps. Bientôt il quittait les manuscrits pour la salle de rédaction du Télégraphe Illyi'ien, rédigé en quatre langues et dont il assuma la direction.

Mais la Restauration était venue et Nodier dut rentrer en France. Il vécut péniblement de ses écrits, de sa collaboration au journal des Débat'^, où il combattait les folies de la Sainte- Alliance et se gaussait des illusions des réactionnaires triomphznts.

C'est un trait caractéristique de Nodier en effet qu'on le trouve toujours du côté des vaincus. Déjà, nous l'avons vu passionné royaliste sous V Empire ; quand la Restauration inaugura la Terreur blanche, il se mit à chanter les Girondins. Ne défendit-il pas Pichegru toute sa vie, et cela, peut-être, uniq tement parce que ce dernier était le vaincu de Bonaparte? Toujours Nodier fut le défenseur des proscrits, des exilés, toujours on le trouve plein d'excuses pour les grands desseins avortés.

Ce trait est encore plus frappant dans la littérature. Quand il eut été nommé, en 1823, directeur de la Bibliothèque de V Arsenal, son salon devint le lieu de réunion de tous les jeunes, de tous ceux qui tentaient quelque chose de nouveau dans Vart ou les lettres et qui avaient à compter avec les préjugés ou à déjouer la malveillance. Son désintéressement était tel que bien souvent il oublia ses propres intérêts pour défendre ceux des autres : avec cela, modeste, se refusant à être le frère aîné, à jouer au chef d'école, ne mettant son ambition qu*à défendre le romantisme naissant, à le protéger^ toujours, à le gouverner jamais. Il pousse des cris d'admiration devant chaque œuvre nouvelle de Victor Hugo, de Lamartine; il accueille Vigny; il livre bataille pour A. Dumas; il s'engoue de Musset.

Faire l'histoire de son salon, ce serait faire celle de Vécole romantique, de ce premier Cénacle, où fermentait tant d' enthousiasme, où sommeillaient tant d'espérances.

Lui-même doiine l'exemple, écrivant sous l'influence de Schiller, d'Hoffmann, de Walter Scott, de Shakespeare, ses livres les meilleurs, si pleins de charmes, si nouveaux pour l'époque : Inès de las Sierras, la P'ée aux Miettes, Franciscus Columna, le Songe d'Or, Mlle de Marsan.

Le succès répondit à ses efforts : n'était-il pas déjà Vauteur connu et aimé de Jean Sbogar(1818), de Trilby (1822), de tant d' œuvres si diverses, de tant de livres si différents où partout les pages de maître abondent ?

Tel fut Nodier au cœur généreux, aux connaissances quasi universelles, homme de lettres, homme de science, un des plus ardents propagateurs en France de la bibliomanie, défenseur du génie naissant, protecteur des romantiques, écrivain de talent lui-même.

Quand il mourut en 1844, de nombreux ami^ cecompagnèrent ses restes ; avec ses collègues de l'Académie Française où il était entré en 1833, marchait derrière son cercueil la gloire naissante de toute la littérature du z/xe siècle.

Charles Simond.

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