‹ Charles NodierChapitre 4 sur 35 · II. — L'œuvre · texte numérisé non relu

II. — L'œuvre

Une des plus singulières entreprises que Von pourrait jaire, ce serait de chercher à définir le genre de talent de Nodier. Comment, en effet, caractériser cette œuvre touffue, dont il n'existe pas une édition complète, peutêtre pas une liste exacte, en lui attribuant suivant la formule tels mérites et tels défauts. Par sa fuyante complexité, Nodier est de ces écrivains que Von désigne par leur nom sans plus et leur nom, certes, est tout V opposé d'un programme. Il a touché à tout : à la poésie par sa Napoléone qui valut à son tempérament amoureux de romanesque les honneurs de la détention ; à l'histoire, bien que ses souvenirs révolutionnaires frisent trop souvent l'invraisemblance ; à la philologie, car il batailla certains jours pour une certaine théorie dans ses Eléments de Linguistique ; à la lexicologie, ce qui étonna bien le commissaire de police qui, en fait de papiers compromettants, ne trouva chez lui que le Dictionnaire des Onomatopées ; à Ventomologie, une Dissertation sur l'usage des antennes chez les Insectes V ayant fait passer pour un grand naturaliste ; au roman, au conte, à la nouvelle, et c'est là qu'il a laissé des pages qui ne passeront point ; enfin, à la politique, à la critique, le nombre des Préfaces, Notices et Annotations de Nodier étant pour ainsi dire inconnu.

Nodier réunit tous les contrastes : au doute il allie la croyance, à l'exaltation il joint la nonchalance, à des pages d'enthousiasme succèdent des tirades désenchantées ; le vieillard retrouve chez lui l'ironie désabusée et l'enfant la naïveté qui le charme.

La conclusion qui s'impose est, semble-t-il, que Nodier est, par excellence, un littérateur, c'est-à-dire un écrivain qui toute sa vie « buissonna » à travers livres et sujets. De parti, aucun ; le littérateur esquisse un poème, s'essaye au roman, s' égayé au pastiche et, parfois, comme ce fut le cas de Nodier, grapille V érudition. C'est l'homme qui s'amuse de tout et cherche souvent à faire partager sa joie aux autres, qui aurait pu réussir

dans tout avec un peu de peine et de persévérance, mais qui trouve un bien plus grand plaisir à faire comme le papillon qui butine puis çà puis là, dont Vœuvre contient tout, sauf, comme dit Sainte-Beuve, le quartier général.

D'ailleurs il ne faut pas oublier que Nodier, assistant à la fin d'un siècle, ou pour mieux dire d'une époque^ et au commencement d'une autre, alors que des formes, des idées, des conceptions littéraires disparaissaient et que les nouvelles n'étaient pas encore bien définies, s'est trouvé dans une situation fausse et comme ballotté entre deux courants. Quand il naquit à V intelligence, le grand flux du XVIII ^ siècle était déjà passé ; quand il arriva à rage mûr, le romantisme se cherchait encore, je veux dire qu'au temps de sa formation il n'eut sous les yeux que le marais littéraire du Consulat et de l'Empire et que, ne possédant pas le génie qui crée, il épousa successivement les diverses formes littéraires qui se présentaient devant lui. Voilà pourquoi il y a chez lui du Schiller {Jean Sbogar se pose en justicier comme Charles Moor des Brigands), du Hoffmann {on n'a qu'à lire la Fée aux miettes), du Walter Scott dans Trilby, du Mérimée dans Inès.

Le XVIII- siècle agit sur lui, au temps où il composait ses premières œuvres, par Gœthe et Rousseau. Encore Gœthe se résuma-t-il toujours pour lui en Werther. Ce fut là le livre qui forma sa jeunesse, qui modela son âme et Nodier fut plus Werther que Werther luimême. Le Peintre de Salzbourg, un de ses permiers essais, en est la preuve la plus frappante. Même cadre, même composition, même journal de vie intime dramatisée par les événements de chaque jour. Imaginez trois Werther dans un livre et un Albert plus werthérien que son ami, et vous aurez une idée de ce roman de jeunesse.

Quant à Rousseau, il est facile de voir que les paysages de la Nouvelle Héloise ont dû exciter son enthousiasme. Laissant là le théoricien et le philosophe, il a pris de lui ce qu'il avait de meilleur, c' est-à-dire l'inspiration directe de la nature. Ajoutons encore Bernardin de

Saint- Pierre. Des discussions sur Cétat social sur les conceptions philosophiques, sur les attaques religieuses de Voltaire, il n'a rien retenu. Non pas qu'il n'y eût du scepticisme chez Nodier, mais, ce scepticisme, il ne Va pas tourné contre les croyances anciennes mais bien contre celles de son temps. Le mot de progrès n^ amenait sur ses lèvres que des sarcasmes. Après 1830 surtout, quand les folies sociales se donnèrent libre cours, quand le libertinage et le cynisme révolutionnaire ne connurent plus de bornes, sa verve s'amusa des espoirs insensés, des espérances superbes. Ne suppose-t-il pas dans Hurlubleu douze mille ans de progrès incessants. Seulement ici, soit par épuisement, soit pour toute autre cause, son humour est forcé et sa langue perd en brio et en clarté.

Vinrent la Révolution, l'Empire et le marasme littéraire. Le classicisme agonise avec N . Lemercier ; Mme de Staël, « Blûcher littéraire », comme l'appellera Musset, vient de faire son invasion, Chateaubriand, répétant Werther, ne parvient pas néanmoins à se poser en chrf d'école, mais de tous côtés, en revanche, les traductions anglaises ou allemandes pullulent.

Déjà le bon Ducis, en donnant un Shakespeare émondé, avait emboîté le pas au premier mouvement romantique issu de Rousseau et continué par Bernardin de Saint- Pierre, quand la traduction de Wallenstein par B. Constant en 1809 ouvrit la porte à l' influence étrangère. Dès lors, Schiller, Goethe, Byron, Hoffmann, Shelley, Dante^ s'installent chez nous ; ce sera bien pis encore quand Walter Scott aura établi son despotisme littéraire.

Nodier, déjà werthérien, âme passionnée pleine d'imagination et de fantaisie, ennemi de la forme — mais non du style, — se jettera avec avidité sur toutes ces nouveautés. Romanesque, non pas seulement de goût, mais de naissance, il trouvera là un aliment pour son amour de l'exception et sa haine de la logique, il se saudira de l'entorse donnée au sens commun, se délectera de voir l'impossible pris pour la vérité.

Enfin Nodier, tout à son aise, pourra être Nodier.

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