‹ Charles NodierChapitre 5 sur 35 · X NOTICE · texte numérisé non relu

X NOTICE

Foin de la méthode et de la discussion suivie, chaque fois qu^on croit le prendre sur le fait, il s^échàppe par la tangente. V Allemagne et V Angleterre lui ont donné le droit de négliger le sujet principal, d^aller dans les sentiers, d'y faire des trouvailles imprévues, d'y chercher des raretés d'exception qui constitueront ces fameux hors-d' œuvre, ces « quatre mendiants » de la littérature comme les appelle Sainte-Beuve.

Et comme les faits s' accorderont bien avec son état d'esprit ! Ne verra-t-il pas la Révolution, vingt ans d'épopée, Vinvasion ! Ne sera-t-il pas persécuté — il y insiste avec une persistance suspecte — proscrit ; il se poussera du col, se fera conspirateur, rêvera de prison, d'échafaud, d'exil, en. tâtera juste assez pour en « saouler son âme » sans trop de risques, et quand on recherchera l'auteur d'un pamphlet, avec ostentation bravant le pouvoir, il s'écriera : C'est moi !

Donc Nodier, romantique dans l'âme, appartenait déjà au romantisme bien avant Mme de Staël; mais, étant sans programme, n'ayant pas le génie nécessaire à un maître d'école, il le fut, comme tant d'autres d'ailleurs à cette époque, sans principes et individuellement.

C'est ainsi qu'il faut entendre Sainte-Beuve quand il dit de Nodier qu'il fut un précurseur. Il n'avait pas le talent d'un Hugo et n'écrivit pas la Préface de Cromwell ; il ne fut par un initiateur et encore moins un inventeur.

Par d'autres côtés, Nodier se rattachait encore à son époque : on sait les passions grandiloquentes, les outrances de jugement et de mots du romantisme naissant. Avant qu'il ne fût venu à une nette conscience de luimême, il se plut à des batailles folles, démolissant pour démolir, s'exaltant dans dis crises touchant souvent à la fureur, quand ce n'était pas au grotesque. Nodier ie fit jamais le départ du vrai et du faux, de l'exagération et de la raison. C'est ainsi que la passion chez lui n'est que trop souvent échevelée et que, voulant parler d'amour, il ne peint que l'exaltation, qui très souvent devient sensualité et morbidesse.

Ce n'est pas à dire qu'il se complut à la description physique des passions ; il fit plus, il spiritualisa la sensualité. ^Nul mieux que lui n'excellera à décrire le frémissement voluptueux que le frôlement d'une robe fait courir dans Vêtre. C'est avec sensualité qu'il parlera de la lumière se jouant sur une chevelure ou du contact de deux joues qui se touchent. \En raffiné qu'il est, il sait fort bien que les commencements et les apprêts de Vamour valent mieux que la passion elle-même.

Malheureusement ces finesses dégénèrent souve?it jusqu'à la maladie. La plupart de ses héros sont des malades quand ils ne sont pas des fous et périssent de mort violente. L'insensé, voilà selon lui l'amant sincère, le poète' par excellence, le philosophe dont l'intuition va plus loin que celle de l'homme sain. Son chef-d'œuvre en ce sens, c'est la Fée aux Miettes où il a peint avec habileté les rêves d'un fou qui raconte ce qu'il croit être son histoire pleine de cette logique décousue et sophistique qui est le propre des aliénés.

Il aurait été vraiment étonnant qu'un tel écrivain n'ait pas été superstitieux. Aussi le fut-il à souhait. Non seulement son œuvre est pleine de lutins, d'elfes, d'esprits, mais il est douteux que lui-même n'ait pas tremblé devant eux. Il s'effrayait du nombre treize, lui attribuard une foule incalculable de malheurs. Un jour, on le trouva devant la porte de la chambre de Madame Nodier malade, une bougie à la main et n'osant entrer. C'est qu'il avait aperçu un certain insecte, un blaps et que le blaps, paraît-il, est un présage de mort.

Mais tous ces défauts sont rachetés par une qualité maîtresse, la pureté du style. Personne n'a plus apprécié que Nodier le prix d'une cadence, la chute d'une phrase, et n'a mieux pesé la valeur des mots sourds ou violents. Pa' le choix si juste qu'il fait de ses images, par la suprême élégance de sa langue, même au milieu des pires folies, il garde quelque chose de la pureté classique. L'Arioste de la phrase, comme le nommait Sainte-Beuve, a laissé des pages exquises qui ne périront pas ; malheureusement, curieux, papillonnant, il n'a

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