La, Fiancée d'Abydos
3. Voir, sur la mise fastueuse d'Eugène Deveria, r//js/ot>e du Romantisme de Théophile Gautier.
dompté ». Balzac s'était fait peindre par lui en froc et cordelière. Les titres ne lui manquaient point pour une place au cénacle ; aussi l'y voyait-on souvent. Il ne semble pas cependant qu'il fût avec les habitants de l'Arsenal sur le même pied que Dauzats, par exemple, ou Deveria. Nous avons de lui à M™^ Mennessier-Nodier une lettre de novembre 1835. Elle répond à une demande pareille à celle qu'avaient reçue, la même année, Evariste Boulay-Paty, Alexandre Guiraud, Emile Deschamps, tous les amis de Nodier. Il s'agissait de constituer le recueil qui devait s'appeler le Perce- Neige. Louis Boulanger, avec une modestie peut-être feinte, se déclara prêt à affronter le ridicule d'imprimer ses vers :
C'est pourtant bien assez de faire de mauvaise peinture ! Mais vous le voulez, faites, et soyez assez bonne,^ madame, pour dire que c'est vous qui le voulez. Je ne m'épargnerai point à le répéter de mon côté.
Voici maintenant les frères Johannot. Alfred, figure voilée, comme le qualifiait l'hilarant Dumas, contrastait par sa réserve triste et froide avec son frère Tony, d'heureux caractère, tout en dehors. Il ne venait guère aux soirées du dimanche sans offrir à Marie Nodier quelque dessin. Si rien de lui ne se voit dans l'album illustré, il garnit copieusement les cartons de la jeune fille, dont le père fournissait à son crayon tant de pages à commenter. Avec une vivacité
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d'inspiration toujours neuve, il semait de figures VHisloire du chien de Brisquet, Trésor des fèves, le Génie bonhomme, Trilhy, et en combien d'éditions diverses !... Il égayait aussi de spirituelles gravures sur bois le Roi de Bohême et ses sepl châteaux.
Un autrecollaborateur de Nodier, Jean Gigoux, para de vignettes un Gil Blas préfacé par le conteur, critique à temps perdu. Romantique autant que Johannot, interprète de Byron, peintre de ses sombres héros ou de ses héroïnes au col de cygne, Gigoux avait d'abord, j'imagine, approché Nodier comme Franc-Comtois. Il était fils d'un vétérinaire de Besançon et destiné d'abord à médicamenter les chevaux. Son père avait voulu que, pour les bien connaître, il apprît à les ferrer. Le jeune garçon avait donc, à l'entrée d'un faubourg, ressemelé le sabot des haridelles qui arrivaient à la ville. Mais, tout en les chaussant, il les observait d'un œil d'artiste. Ses dispositions de dessinateur frappèrent un peintre de passage à Besançon, qui lui suggéra la première pensée de sa vocation. Devenu parisien, il s'affina par la culture que donnent les livres et le monde. Il acquit la réputation d'un causeur agréable, au ton réjoui. Sous sa terrible moustache à la gauloise, passaient des mots de bonhomie savoureuse.
Est-ce à l'Arsenal que Jean Gigoux rencontra Fourier, autre Comtois, dont il fit un portrait célèbre ? On s'étonne de trouver, sous les espèces d'un vieillard à la mine douce, qui passerait pour un petit rentier ami du staiu quo, l'un •des troublants prophètes qui agitèrent le siècle dernier. Avec son air timide, la correction méticuleuse de sa mise, il aurait bien répondu au signalement d'Auguste Comte par un jeune Anglais, son élève ; « scrupuleusement net et propre, soigneux, méthodique et ponctuel. » Ce que son extérieur très humble cachait d'assurance et de foi audacieuse en son infaillibilité se déclara, un soir, de façon comique. Il sortait de l'Arsenal avec Alexandre Bixio, par une belle nuit claire. Son compagnon s'écria :
— Quelle belle lune, monsieur Fourier !
— Oui, — répondit le théoricien, qui avait condamné à mort cette planète, — profitez de ses derniers instants, car rien ne peut la soustraire à ma loi.
Il n'était point isolé à l'Arsenal. Entre le groupe des artistes et le groupe des poètes, il y avait celui des philosophes et des sociologues, oii il trouvait Considérant, son disciple, — compatriote de M°" Nodier, — Victor Considérant, ex-polytechnicien et artilleur, qui démissionna pour se faire l'apôtre du fouriérisme et le propagea plus que Fourier lui-même, par la plume et par la parole, multipliant les confé-
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renées, créant des journaux, vulgarisant, par une Exposition abrégée, le système phalanstérien, le tirant du domaine de l'hypothèse et du rêve par des fondations d'ailleurs éphémères. Ce fut, sans doute, en souvenir de son passé d'homme d'épée qu'il en appela un jour aux armes pour hâter la rénovation sociale, et prépara, en compagnie de Ledru-Rollinetde Félix Pyat,réchauffourée des Arts et Métiers. Il n'était pas encore le révolutionnaire condamné par la haute-cour ■de Versailles, quand il venait chez Nodier. On pouvait, selon le mot de je ne sais quel personnage de Balzac, le qualifier « vierge du fait ».
Du cercle des littérateurs, Sainte-Beuve devait quelquefois se détacher pour deviser avec ces réformateurs du monde, — ne fût-ce qu'avec ce disciple de Saint-Simon, Jousserandot, qui se reposait de la sociologie en jouant des castagnettes. — Il avait, en effet, voisiné, au Globe, avec les Saint-Simoniens et môme fraternisé avec eux. Ne prèta-t-il pas sa plume à Pierre Leroux pour certain manifeste ? Il parlait plaisamment de cette profession de foi dont le signataire n'avait fait « que changer deux ou trois mots », ajoutant, seulement, «un ou deux pâtés d'encre».
Dans ce coin des penseurs, il avait, de temps à autre, le plaisir de voir l'austère et douce figure de Joufifroy. Il contemplait la mélancolie et la fierté montagnarde de ce front qui, disait-
il, « fait rêver ». Il aimait le regard de cet œil bleu, à la « lenteur réfléchie » ^ Montagnard et jurassien, Jouffroy était de la colonie comtoise. Mais il y avait mieux que ce lien entre les Nodier et lui : nous possédons du philosophe deux lettres qui le montrent avec eux en relations de vraie amitié. L'une, qui est l'annonce de son mariage, mérite d'être citée :
Mon cher ami,
Je suis bien coupable, ayant pris le parti de me marier, de ne vous en avoir pas prévenu d'avance, et d'avoir quitté Paris depuis près de vingt jours sans vous en informer ; mais un mariage est une chose si ennuyeuse avant et pendant, quelque bonne qu'elle puisse être après, que je me suis attachée réduire cette chose à sa plus simple expression, c'est-à-dire à la renfermer dans le cercle de mes parents et des témoins obligés, parmi lesquels mon cœur aurait aimé à vous compter, si c'était le cœur qui fît ces sortes de nominations. Et depuis mon arrivée en Franche-Comté, j'ai été si enveloppé de visites et de réceptions que je n'ai pas eu le quart d'une minute pour écrire à mes amis. C'est donc à mes amis à me pardonner et je compte assez sur votre indulgenceetsur celle deM^^^Nodier, deM"^Mennessier et de M°^» de Tersy pour ne point douter que ce pardon ne me soit accordé. Quant à la chose en elle-même, la voici : — J'ai épousé la fille d'un de vos anciens amis, le colonel Mouvert, de Salins, bien née, bien élevée, parfaitement simple et honnête, point