Le mot est de Mignet, Éloges historiques
LE SALON DE l' ARSENAL 205
belle, point riche, point trop jeune, mais bonne, gaie, loyale, dun caractère éprouvé par la mauvaise fortune et d'une éducation convenable. Ne voulant ni d'une femme qui me condamnât au monde, ni d'une femme qui troublât ma vie, mais d'une amie sûre qui pût rester au coin du feu, me laissât mes goûts et ne menaçât point mon repos, sans être déplacée dans la meilleure société quand par hasard il me prendrait envie d'y aller, j'avais depuis longtemps fixé mon choix sur celle qui est maintenant ma femme. Mais j'ai dû attendre que ma position fût fixée et mon avenir solidement assuré, et malheureusement l'attente n'a pas été aussi courte que je l'aurais voulu. Quoi qu'il en soit, quand les conditions que je m'étais imposées ont été remplies, j'ai fait ce que j'avais résolu, et, depuis que je l'ai fait, je m'en trouve bien. Voilà tout. A présent, mon plus cher désir est de voir ma détermination approuvée par les amis auxquels je tiens, et j'espère qu'elle le sera. C'est pourquoi je vous écris, mon bien bon et bien cher ami, à vous avant tous. Vous aimerez ma femme pour elle d'abord, pour moi ensuite, et peut-être encore en mémoire de son brave et honorable père, que je me suis mis dans la tète que vous avez connu...
Jouffroy reprit-il, à l'Arsenal, avec l'abbé Gerbet, certaine conversation commencée au temps de l'invasion, en l'année 1814-1815? Dans une fortuite rencontre chez un curé de la montagne comtoise, le normalien et le séminariste de Besançon avaient ébauché, sur la Révélation et ses preuves, un débat que plus tard peut-être, ils eussent poussé plus à fond et dans des conditions meilleures ; le prêtre mieux armé que le
tout jeune élève en théologie, le philosophe mûri par la vie et les hauts tourments, travaillé de nostalgie religieuse \ De son colloque avec le futur évêque de Perpignan, Jouffroy n'avait pas perdu le souvenir. Il gardait à son adversaire de jadis une sympathie que lui rendait, sans nul doute, Gerbet, le plus doux des hommes. Maurice de Guérin dit : « le plus doux et le plus endolori ». Son expression de « souffrance habituelle » n*avait pas de quoi déplaire dans un salon romantique, non plus que sa « figure pâle » et son « large front » ^ Romantique lui-même, Gerbet ne renouvela-t-ilpas le style de la dévotion ? Xe parle-t-il point la langue du meilleur romantisme, quand, par exemple, il définit des émotions « vives comme des sensations, calmes comme des idées » ^ ?
A l'Arsenal encore, Jouffroy pouvait disserter
1. Sainte-Beuve, quia raconté cette conversation de Jouffroy et de Gerbet (Causeries du Lundi, t. VI. p. 380), prétend qu'ils ne se revirent jamais depuis. Était-il bien renseigné? II semble naturel de supposer que Nodier ménagea, chez lui, au moins une rencontre à ces deux compatriotes. Notons, au surplus, que, dans son énumération des personnages illustres qui « passèrent le seuil de l'Arsenal », M"' Mennessier-Nodier les associe :« l'abbé Gerbet et Théodore Jouffroy » (Charles Nodier ^ p. 306).