‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 109 sur 163 · Comte d'Haussonville, Ma Jeunesse · texte numérisé non relu

Comte d'Haussonville, Ma Jeunesse

LE SALON DE l'aRSENAL 215

était loin de prévoir qu'une rêverie si douce lui coûterait des larmes ; mais cette rêverie s'emparait de sa vie. Je l'ai vu, j'en ai tremblé, et, après m'être assurée que ce rêve ne pouvait se réaliser, j'ai hâté le réveil.

Vigny se consola, paraît-il, assez vite. Plus longue fut la peine de la jeune fille, et, sans doute, les rencontres de l'Arsenal contribuèrent à l'entretenir.

Sophie Gay avouait une sorte de rancune contre celui qui avait « sacrifié le plus divin sentiment » aux « méprisables intérêts du grand monde ». Sans jugement téméraire, on peut supposer que sa malice, à l'occasion, s'exerça contre le gentilhomme et sa « mère ultra ».

Avait-elle reçu de Voltaire, en même temps qu'un baiser sur sa joue d'enfant, le don de la raillerie ? Elle avait de l'esprit et s'en servait cruellement. C'est elle qui dit à Viennet, dénigreur du génie de Lamartine : « Allons, vous voulez en faire le dernier des poètes; mais, grâce à Dieu, la place est prise». On la saluait «reine de l'injure ». Sophie Gay put souvent, sous le regard flegmatique et fin de Nodier, faire assaut avec Latouche, son « ennemi intime », et avec cette autre langue affilée, M""* Ancelot, si malignement sévère aux « grands hommes » de l'Arsenal. Pourtant l'auteur des Salons de Paris ne refuse à Nodier ni le talent ni le bon goût, ni l'amabilité ingénieuse et piquante. Et elle conclut qu'il a laissé, en même temps que des

livres faits pour plaire aux délicats, « un souvenir agréable dans le cœur de ceux qui l'ont connu » .

Louise Crombach nous ramène à Desbordes- Valmore. Les bontés de Marceline, « la femme aux tendres douleurs », pour la malheureuse couturière poète, ont mis entre elles un lien de souvenirs. Elle a raconté l'histoire de sa vocation, la petite couseuse de Lons-le-Saunier à qui des refrains poétiques de réfugiés polonais inspirèrent ses premiers vers . « Des vers ! moi qui ne savais pas l'orthographe!... Je ne la sais pas encore. Est-ce qu'on doute de quelque chose à seize ans?... »

Elle rima « comme quand on joue au corbillon » et scanda au rythme du marteau de François le forgeron, son voisin. Bientôt ses vers firent tort à sa couture; on le pensa, du moins, et on ne lui confia plus un ourlet. Elle était au bord de la misère, quand de zélées protections lui vinrent ; celles, entre autres, de M. Cave, directeur des Beaux-Arts, et de M"^ Tastu, qui peut-être l'appuya d'une recommandation auprès de Nodier. Sa qualité de fille du Jura lui assurait, d'ailleurs, un bon accueil à l'Arsenal. Elle y fut admise. Nous en avons la preuve dans quelques vers où elle confiait à un enfant de M""' Mennessier le soin de porter son merci à bonne adresse K La pièce est de mars 1837.

Page 1