Les Revenants
LE SALON DE l'aRSENAL 223
que le rang social ne l'éblouissait. A tous elle distribuait son sourire.
C'était une figure non banale que M""^ Nodier. Parmi ces poètes et ces artistes, hantés d'idéal et possédés de lyrisme, quelques-uns échevelés et délirants, elle représentait l'équilibre de la raison et prononçait des mots d'un réalisme savoureux. Elle prodiguait autour d'elle les conseils d'économie domestique, même de cuisine, et osait engager les jeunes filles à se mettre en état de surveiller leur pot. Elle soignait le sien à merveille, et l'on rendait témoignage à son art de sucrer les entremets. Vigilante ménagère, elle avaitl'œilouvert à tout. Lorsque, dans le mouvement de la causerie, Nodier laissait son pantalon remonter un peu trop le long de ses maigres jambes croisées, elle allait le rabattre sur ses chevilles. Voilà qui la peint au naturel, attentive aux petits détails matériels, négligés par son mari, et comiquement positive, comme sa sœur M"^^ de Tercy, que la poésie ambiante n'empêchait pas de tricoter. M™'' Nodier était, d'ailleurs, spirituelle, d'un esprit où se sentait, de même qu'à son accent, le goût du terroir comtois. Son bon sens pratique s'armait d'une pointe de malice. Elle abondait, sur les gens, en observations d'une netteté incisive, — sans préjudice d'une bonté accueillante et, le cas échéant, dévouée. — Il n'était si gros personnage qu'elle ne soupesât lestement, sans nulle révérence. Il n'était chose non plus sur
quoi sa gaieté prompte et sensée ne prononçât avec hardiesse. En tout, elle avait le mot juste et vif, placidement dit, à la mode de chez elle.
Il fallait l'entendre en petit comité, non le dimanche, mais la semaine, après dîner. C'était là surtout qu'elle parlait à la franquette, avec une sincérité mordante, et que son esprit « prenait la revanche de sa bonté * ». Car elle maltraitait le plus en paroles « ceux qu'elle traitait le mieux en action », et elle s'attaquait de préférence aux habitués de la maison^ — pas toujours en leur absence. Francis Wey fut glosé par elle, en face, sans dommage, disons-le, pour leur amitié : l'aiguillon de l'abeille jurassienne n'allait jamais trop avant.
On ne connaît pas tout l'Arsenal si l'on n'a au moins entre-bâillé la porte de la modeste pièce « frottée » et « luisante » qu'était la chambre à coucher de M""^ Nodier. Les réunions s'y tenaient moins nombreuses, mais les propos y avaient plus de piquant. Souvent la veillée se prolongeait tard. Rideaux tirés, la maîtresse de céans se déshabillait sans façon, dans la ruelle, et, continuant, au lit, de jeter son mot, elle s'endormait sur une malice.