Préface de la Fée aux Miettes
lure de celai de Rousseau pourra perdre des cœurs neufs ; les romans de Voltaire sont fréquemment indécents et grossiers ; celui de Rousseau est dangereux ; il a dit qu' « une jeune fille qui l'aurait lu serait perdue. » Pourquoi ce malheureux l'a-t-il écrit? Il a dit encore : « J'ai vu les mœurs de mon siècle, et j'ai écrit ces lettres. » Que penseriez-vous de l'herboriste qui fréquenterait des campagnes semées de plantes vénéneuses et qui se croirait autorisé à en composer des poisons ?... »
Voilà un arrêt bien libellé, et celui qui le porta ne semble pas avoir le moins du monde répugné à ce rôle de justicier. Mais le roman du jour à lire et analyser, c'était autre besogne, et qui pesait à Nodier comme une meule à tourner. Il avait cependant laissé de bonne heure paraître le goût de juger les œuvres toutes fraîches et de conseiller les auteurs.
Rien avant son cours de Dole, à dix-huit ans, il se posait en Aristarque. Il adressait à son camarade Pertusier une épître, longue appréciation, et motivée, de certaines idylles, écrites par ce polytechnicien. Il y relevait des « fautes de langue » ; il y soulignait des « phrases un peu précieuses », des « hyperboles outrées », des « images fausses », des « termes un peu bas ». Mais comme il avait su, d'avance, adoucir ces sévérités, en comparant à Théocrite et à Longus le futur artilleur qui rimait à temps perdu... Si Nodier eut, dans la
critique, un défaut, ce ne fut pas celui de la dureté. Son esprit, certes, le préservait de la bénignité fade, mais il restait, dans son magistère de lettres, « le bon Nodier ». On a pu écrire de lui : « 11 abhorre, jusque sur le papier, lessacrifices humains. » Il eût fait conscience d'aller, « pour une vétille de langue ou de style », troubler le repos d'un honnête homme << dont on voudrait être l'ami, si on l'avait rencontré une seule fois. » Au surplus, il était, dans l'exercice de ses fonctions, un peu sceptique. Il concédait qu'en morale « une erreur mène loin », mais il tenait qu'en matière de critique « c'est une bagatelle ». Et voici une profession de pyrrhonisme complet : « Je reconnais sans peine mon infériorité envers quiconque se mêle d'avoir une opinion en littérature '. » En cela, précurseur de M. Anatole France, qui a refusé le nom même de critique et présenté ses articles comme « contes de lettres » ^
On donnerait volontiers ce titre à ses articlesdes Z)e6a/s, si jamais on en faisait un recueil, — nouvelles Miscellanées. On y pourrait lire l'apologie du mélodrame à côté d'une étude sur VHistoire romaine de Schœl, ou sur la Caroléide du vicomte d'Arlincourt... ^ Quelque chose
1. Lettre à Charles Weiss (1811), citée par M"" Mennessier- Nodier, dans Charles Nodier, pp. 133-137.
2. Dans la préface de la quatrième série de sa Vie littéraire.
3. Cette variété a été bien définie, avec élégance et finesse critique, par M. André Hallays. (Voir, dans le Livre du cente-
toutefois, s'y remarque, çà et là, qui relie d'un fil ce décousu. Des « opinions » s'y déclarent, sans rien de systématique assurément, mais insistantes et adroites à insinuer leurs motifs. A propos de M""* de Staël, à propos de Shakespeare, dans le journal où écrivit Geoffroy, Nodier introduit le romantisme. Il écrit, par exemple, sur le monologue d'Hamlet dans la scène des fossoyeurs ; « C'est le cœur de l'homme dans toute sa tristesse ; c'est un de ces sentiments propres aux sociétés modernes qui ont été exprimées depuis avec tant de force par Gœthe,
natre du Journal des Débats, l'article sur le Journal des Débats et le romantisme. — Quelques-uns de ses articles du Temps seraient aussi à relire. On y verrait notamment, par quelques pages sur Rabelais — « une espèce de Tabarin organisé comme Homère » — la persistance de sa prédilection, déclarée dès sa prime jeunesse, pour le xvi° siècle, notre plus belle époque littéraire à son estime. « Nous avons, disait-il, nos quinquacentistes, comme l'Italie. » Il savait gré à deux ou trois d'entre eux d'avoir laissé de « ces euvrages substantiels et savoureux, si rares en tout pays, qui nourrissent l'intelligence en faisant sourire l'esprit. » Plusieurs de ces études parues d'abord dans le Temps ont été réimprimées dans le Bulletin du Bibliophile. (V. De quelques livres salyriques et de leur clef, octobre 1834 ; Des matériaux dont Rabelais s'est servi pour la composition de son livre, janvier 1835 ; Des auteurs du XVI' siècle qu'il convient de réimprimer, février 1835.) Notonsencore un article de la Quotidienne, Rabelais et son livre, reproduit dansle Bulletin des Bibliophiles d'octobre 1863, puis dans celui de mai 1878. — Les études rabelaisiennes de Nodier sont indiquées dans le savant et magnifique volume de M. Pierre-Paul Plan, lesÉditions de Rabelais, de 1532 à 1711, pp. 267-268. On y trouve (pp. 136 et 137) une lettre inédite de Charles Nodier sur un exemplaire du Tiers livre qui avait, appartenu à Guy Patin.
par Schiller, par M. de Chateaubriand surtout, mais que Shakespeare découvrait en quelque sorte, et dans la peinture desquels personne ne l'a surpassé. » Ces lignes, selon la juste remarque de M. André Hallays, avaient de quoi surprendre en 1814.
Quelque dix ans après, se fondait la Muse française^ dont notre critique pyrrhonien fut un des rédacteurs ordinaires, avec Soumet, Victor Hugo, Emile Deschamps, et qui avait une doctrine ^ Organe romantique, elle exprimait les préférences qui restèrent toujours celles de Nodier, si détaché qu'il se prétendît. Mais elle se déclarait attentive, avant tout, à Téclosion des jeunes talents. Elle prenait pour devise : Jam nova progenies cœlo démit titur alto. Or la bienveillance naturelle de Nodier le fit toujours le patron actif des nouveaux venus dans les lettres, pour peu qu'il leur reconnût une vocation. N'avait-il pas, des premiers, discerné celle de Victor Hugo ? Ajoutons que /a Muse française eût excité lescolères de nos nationalistes intransigeants par son penchant avoué pour les littératures étrangères et le devoir qu'elle s'imposait de les suivre avec même soin que les nôtres, « persuadée qu'un patriotisme étroit est un reste de barbarie ». Nodier, d'esprit si hospitalier, de culture si variée et cosmopolite, grand liseur
1. Son existence fut courte. Née eu juillet 1823, elle mourut en juillet 1824.
d'Hoffmann, admirateur de Werther, adaptateur de Faust, préfacier de lord Byron et de Goldsmith, dut inspirer cet article du programme. Mais voici peut-être où se reconnaît le mieux son influence : la Muse estimait le « calcul des fautes » trop « négatif » pour être bon, et se flattait d'opposer à la critique des défauts la « critique des beautés ' ».
Où Nodier affirme le plus nettement la systématique indulgence de la sienne, oùil se défend le plus fortd' «immoler des victimes humaines à la défense du goût», c'est dans une lettre de 18H, qui annonce à Weiss l'apparition des Questions de littérature légale et les met sous son patronage. Or, il se trouve que, dans ce livre, il s'est donné quelques torts assez graves. Soucieux de respecter le « repos » des vivants, il a troublé celui de morts illustres. C'est, il en convient lui-même, « une accusation bien ignominieuse que celle du plagiat. » Pourquoi donc Fa-t-il prodiguée ? Non seulement il a reproché à Ramsay sa « froide imitation » de Télémaque dans ses Voyages de Qyrus et sa manière de copier, sans les citer, tantôt Fénelon, tantôt un vieux philosophe anglais, tantôt Bossuet, mais il a lancé, en passant, l'insinuation que La Rochefoucauld s'inspira trop, sans le dire, de
1. Sur la Muse française et son esprit, voir, dans l'Histoire de la langue et de la littérature françaises publiée sous la directionde Petit de JuUeville (t. VII), le chapitre de M. Emile Faguet sur la critique de 1820-1830, pp. 667-669.
Corbinelli. Encore n'est-ce là que peccadille en coi;nparaison de ce qui suit. Pascal, en propres terlnes, est dénoncé comme ayant pillé Montaigne: « Toutes réflexions faites, je me crois obligé de reconnaître que le « plagiat » de l'auteur des Pensées est le plus évident peutêtre et le plus manifestement intentionnel dont les fastes de la littérature offrent l'exemple *. » Sainte-Beuve a cru devoir relever ce gant jeté à tous les fervents de Pascal. Non seulement il ne perd pas une occasion de faire voir, dans son Port-Boy al, comment Pascal « réinvente» Montaigne, même lorsqu'il paraît le transcrire ; comment Montaigne, en lui, « s'achève, et se réintègre \ » Mais il fait observer que « Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on publia ses Pensées, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra, et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait l'usage ^ » Encore « ne prenait-il pas ses notes comme tout le monde *. »
Nodier avait donc raison d'écrire à Weiss,en lui envoyant son ouvrage : « Tu pourras y voir çà et là certaines opinions qui ne sont pas si peu hasardées qu'elles passent sans conteste. » Certainement, s'il eut jamais une conversation avec l'historien de Port-Royal, sur le prétendu