‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 125 sur 163 · Ces expressions sont de Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Ces expressions sont de Sainte-Beuve

San. Et n'est-ce pas dans Amélie qu'il déplore d'avance le jour où «peut-être» il lui faudra «se condamner » à offrir au public des fictions ? Ailleurs^et en des écrits qui s'annoncent comme des mémoires, il en use avec moins de sérieux. Il daube sur cette espèce de gens < qu'on appelle historiens », froids compilateurs, « greffiers », « feudistes »\Ce qu'ils prennent pour «le burin de Clic » n'est qu'une «plume de plomb »; outil approprié à r« histoire universitaire »,à r« histoire académique »,àr« histoire d'historiographe », bref, à l'histoire « comme elle est faite » '• Il tient en main, pour la restitution du passé, un autre instrument, et, si étonnant que cela puisse paraître, ce fantaisiste a sa théorie de l'histoire.

D'avance, on la suppose hasardeuse. Elle veut nous allons le voir, s'étayer de philosophie.

Quand il consigne ses souvenirs sur les « Prisons de Paris », sur la conspiration de Malet, sur le carbonarisme... il accorde que des « perceptions à demi effacées. par le temps» ont pu, « en passant de sa tête et de son cerveau sur le papier », ne pas conserver la « précision absolue des vérités mathématiques ». Mais il

1. C'est, il est vrai, dans M. Cazotte qu il les a ainsi qualifiés, mais ces termes ne font que traduire le sentiment qu'il a déclaré autre part. On pouvait, convenons-en, parler ainsi d'un Velly.

2. Le colonel Oiidet, dans les Souvenirs, anecdotes et portraits, t. II, p. 295.

ajoute : « Ce que j'atteste, c'est qu'elles sont miennes et qu'elles me sont arrivées ainsi, comme mes organes les ont prises. » Un autre aurait vu, sans cloute, autrement que lui, et un troisième n'eût pas vu tout à fait comme lui et cet autre. Le regard de la chauve-souris ne vaut pas celui de l'aigle. Nous sentons « en raison des facultés qui nous ont été données pour sentir ». Rien « de plus vulgaire que les faits, et rien sur quoi on s'accorde moins » ; c'est qu'un fait n'est connu qu'à travers une sensation, et la sensation est chose personnelle '. Un. philosophe, tout pénétré de ce qu'on a baptisé le néo-positivisme, formulait dernièrement, devant nous, un système où Nodier eût reconnu le sien, et qui se résume en cet aphorisme : « Il n'y a pas de témoignages, il n'y a que des témoins. » Qu'on renvoie dédaigneusement notre conteur, biographe et autobiographe, à la « litté-

1. Au nom de cette « subjectivité » du fait, des philosophes très ingénieux, qui nous intéressent, sans toujours nous persuader, contestent la suffisance de ce qu'ils nomment 1' « attitude expérimentEde ». Déformant, disent-ils, est ce moi'celage du réel qui consiste à le détailler en faits. C'est arbitrairement qu'on détache à l'emporte-pièce des morceaux du monde, où tout se tient, où tout est solidaire de tout. Encore ce découpage ne donne-t-il pas, tels quels, des fragments de réalité. L'objectivité du fait est une illusion. Écoutez, dans leurs laboratoires, les physiciens : ils ont conscience d'informer la nature d'y mettre du leur, ne fût-ce que par le choix des objets que leur observation y sait isoler ; ils conviennent qu'ils dessinent ou modifient en quelque sorte des figures dans la matière amorphe et continue du « donné ».

rature nerveuse » il répondra : J'imagine que mes nerfs, en effet, furent de la partie, mais qui donc, racontant ce qu'il a fait ou ce qu'il a vu, peut demander que nous négligions son« coefficient personnel », c'est-à-dire, la sincérité du narrateur mise à part, la qualité de l'appareil enregistreur qu'est son système nerveux ? Nodier affirme, du moins, que, s'il a pu être trompé par ses sensations, il « ne trompe personne de parti délibéré *. » Pour garantie de sa véracité, sans omettre sa bonne conscience, ni la « naïveté de son souvenir », il donne par surcroît, son insouciance » *.

11 reproche surtout à l'histoire « classique » d'être froide et gourmée. Il la traiterait volontiers, selon le mot d'un académicien % d'histoire « protocolaire »c On pourrait appliquer à ses « Souvenirs » et à ses « Portraits » le nom de «petite histoire », inventé par Ferdinand Brunetière pour la monographie napoléonienne de M.Frédéric Masson. Petite histoire, mais vivante. La prétention de Nodier était, comme nous disons, de « faire vivant ». Il admirait Commines et Plutarque pour leur manière de « s'emparer

1. Souvenirs, épisodes et portraits, t. I, p. 12, et pp. 28, 38.

2. Nous avons déjà cité son ami, le chouan Hérisson de Beauvoir, qui lui disait : « Pour toi, Charles, sois tranquille» on n'en veut pas à ta vie. Ta vie n'est liée à aucun système redoutable. Tu tiens à tous les partis par quelques idées, et tu te dérobes à tous par quelques répugnances. » (Cité par Jules Janin, dans sa notice sur Nodier, en tête Franciscus Columna.)

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