Souvenirs de Jeunesse, dédicace, p. III
Les Proscrits parurent en 1802. Ils s'étaient d'abord, nous le savons, appelés Stella. Le libraire leur infligea le titre « de mauvais augure » •qui leur est demeuré. Quoi que l'écrivain en pût penser, ce titre, par le son même qu'il rend et l'accent de protestation qu'on y devine, nous semble mieux convenir, pour nommer une œuvre •de frénésie, que les sereines syllabes de Stella. L'état où la composition de ce récit avait mis son auteur avait pu en faire pressentir à Charles Weiss le caractère forcené ; « Mon roman •est plus fort que moi... Quand je l'écris, je ne suis plus moi... Cette habitude de délire influe «ur le reste de ma vie... Tous mes élans sont <ies attaques de nerfs... ^ »
La première critique des Proscrits fut, sans -doute, celle que Charles Nodier lut sous la plume de son père. Au reçu du livre, ce magistrat lettré en avait écrit tout de saite son impression au jeune romancier : •« Le genre que tu as •choisi ne peut pas être lucratif dans ce siècle. Le Français est trop démoralisé pour se plaire à la lecture des ouvrages qui peuvent réveiller en lui l'idée de la vertu, l'amour de la bienfaisance et le charme delà sensibilité. Un homme qui se respecte et qui a de l'honneur et des sentiments aime mieux renfermer des talents que de les prostituer à des écrits qui ne sont bien .accueillis qu'autant qu'ils outragent, d'une mail. Corr espondance inédile, lettre III.
nière plus neuve et plus ingénieuse, la modestie, l'honnêteté et la pudeur ' ».
Ce n'est pas que les Proscrits racontent une aventure de toute pureté, pas plus qu'ils ne méritent le nom d' « églogue » ou de « pastorale », comme Antoine Nodier avait cru le deviner à leur première annonce ^ et ils étaient assez, quoi qu'il lui parût, dans le goût du moment. Là-dessus, il se contredisait lui-même quelque peu, puisque son premier mot, à la lecture de l'ouvrage, avait été: « Tu as entrepris de lutter contre l'auteur d'Atala^. » L'impression toute vive de la triomphante yl/a/a^ parue quelques mois auparavant, se sent, en effet, dans l'œuvre ardente du débutant. Même sentiment de la solitude et de sa vertu exaltante, pareil mélange de religion et de terrestres amours. Ici et là, le monde extérieur est mieux que le cadre du récit j la nature y intervient comme actrice, et un orage éclate, là comme ici, à peu près à même fin. Le héros de « l'île sauvage » semble, au surplus, affecter les airs de René, jeté au pays des Natchez « par des passions et des malheurs ». Mais il imite Werther bien davantage. Parmi les livres que Franz cache dans sa chaumière, est un Werther deux