Souvenirs de jeunesse, dédicace
3. Tout en regrettant que ces figures secondaires l'aient trop souvent et trop longtemps distrait des principales. (Portraits littéraires, t. I, p. 457.)
un instinct charitable et d' « accoster d'emblée. » Entre tous, Bonneville méritait cette prédilection désintéressée. Gomme « homme d'opinion », — car il le fut, — il n'avait « fait sa cour qa'au malheur ». Son appartement de la rue du Four-Saint-Germain était un refuge ouvert aux « blessés de tous les partis ». Cette générosité même le rendit suspect, et le jour vint oii Marat demanda sa tête. Mais, raconte Nodier, il « était si beau et si doux que les furies des tribuneselles-mêmes l'escortèrent pour le sauver ». II n'échappa, du reste, à la guillotine que pour mourir de faim — àvrai dire, longtemps après — sous la Restauration, dans une échoppe de bouquiniste. Nouveau Chatterton, il avait invoqué le nom de ce prédécesseur dans l'abandon et, pensait-il, dans le génie ^ Peut-être une mention lui est-elle due, dans l'histoire littéraire, parmi ceux qui ont préparé la révolution poétique, tandis que l'autre approchait *. Nodier, qui le rencontra en prison, sous le Consulat, l'avait déjà vu auparavant. II le connaissait d'assez longue date, lorsqu'il mit sous son
1. V. la Préface de son Choix de petits romans imités de l'Allemand.
2. Longtemps après Thommage qu'il lui avait fait des Essais d'un jeune Barde, Nodier se plaisait à évoquer son nom et à retracer sa physionomie dans les Prisons de Paris sous le Consulat, {Souvenirs, épisodes et portraits, t. Il, pp. 62-70), et dans la note VIII du Dernier Banquet des Girondins. (Souvenirs de la Révolution et de l'Empire, t. I, pp. 264 et 265.)
patronage, en de médiocres vers, les Essais d'un Jeune Barde.
... Quant à toi, dont le cœur fut mon premier succès. Sur mes jeunes travaux repose ton sourire.
De ce mince volume, où s'assemblent des fragments divers, rimes ou non, la couleur générale s'indique par l'épigraphe du premier, qui s'intitule : Halte de nuit. Cette épigraphe de quatre lignes est empruntée à Ossian : « Oui, je vais te rejoindre, ô Roi des héros ! la vie d^Ossian touche à son terme. Je sens que bientôt je vais disparaître ; bientôt on ne verra plus la trace de mes pas dans Selma... » Vers la fin de la pièce, éclate ce cri :
Mon cœur cherchait un cœur. Vous l'avez repoussé. Qu'il est voluptueux, le néant que j'implore !
Le morceau qui suit est un Chant funèbre au tombeau d'un chef Scandinave. En tête, s'inscrit cette sentence de Dryden : « Fallen, fallen, fallen...» Puis, vient une « imitation de l'allemand», le Suicide et les Pèlerins. Est-ce assez pour marquer l'espritdece petit livre, oi!i nous retrouvons, avec leur préface, — un peu écourtée, — les Pensées de Shakespeare^, et qui se termine par l'éloge enthousiaste d'un certain Maurice Quaï,
1. Non toutes celles qui avaient paru en 1801. Nodier a fait un choix parmi cette sélection première.
célébré déjà, quelques années auparavant, en des lettres exaltées : « Cherche à unir dans le même homme le génie d'Ossian, de Job et d'Homère, et tu commenceras à concevoir le grand effort de la nature \ » C'est encore pour un chef-d'œuvre de la nature que, dans son nouvel écrit, Nodier donne cet ami mort, puisque, associant sa mémoire à celle d'une femme exemplaire, elle aussi, de noblesse et de beauté, il intitula cette manière d'oraison funèbre : Deux types de la plus parfaite organisation humaine. Cette fois, Maurice Quai est égalé à Moïse, Homère et Pythagore, trois génies dont il « recelait l'âme... sous les formes combinées d'Antinous et d'Hercule ». L'autre « type » de perfection humaine est Lucile Franque, une de « ces figures sveltes et légères, comme on en admire sur les coupes des Grecs ». Sa seule vue «faisait rêver de bonnes actions ». Mais — remarquez le trait romantique — on ne sait quoi « de sombre et de pénible... errait sur son visage », qui donnait à présager « des maux à venir », et enfin une « divine mélancolie... régnait dans tout son air et dans tous ses mouvements ». Nous lisons, aux dernières lignes, cette prosopopée : « Lucile, Maurice, âmes superbes, où est-il celui qui doute de l'immortalité ? A-t-il vécu près de vous, celui qui nie la vertu ? 0 Brutus !... »