Notice en tête de Franciscus Columna
4. Adèle, il faut l'observer avec Sainte-Beuve, se rattachait cependant, par «la première idée et l'ébauche de la composition », aux années de prélude de Charles Nodier.
l'idée au greffe des assises de Laybach '. Il y confesse toutefois une part de fantaisie, n'estimant pas que « le roman soit tenu à l'exactitude de la gazette ». Cette profession se lit dans des Préliminaires où il décline la responsabilité de théories personnelles à son héros. On sent néanmoins son pardon acquis à cet irrégulier, en insurrection contre la loi. Jean Sbogar, c'est la révolte ouverte et armée contre les « convenances qui rapetissent l'homme ». Ce brigand a dénoncé l'arbitraire des institutions, et, derrière les murs de son château de Duino, il prétend les braver. Il revendique, pour « l'homme fort » qu'il est, le privilège de trouver en soi « la garantie des droits de l'espèce entière ». Qu'on ne parle pas à cet individualiste forcené de codes ni de tribunaux. Il ignore « ce qu'il y a de plus hideux dans la vie sociale, du délit ou de la loi..., du crime ou du châtiment ». Il a lu Rousseau. On le devinerait à cette ligne de ses « tablettes » : « Si j'avais le pacte social à ma disposition, je n'y changerais rien; je le déchirerais. » Il fait l'apologie du vol. Enfm il jette ce
1. 11 l'ébaucha, en 1S12, en lUyrie, où il fut, on le sait, journaliste et secrétaire de Fouché. — Notons que Bonaparte, s'étant rappelé, à Sainte-Hélène, l'auteur de la Napoléone, demanda tousses ouvrages et annota de sa main un exemplaire de Jean Sbogar. Le fait est affirmé (Avertissement en tête des Poésies diverses de Nodier) par N. Delangle, qui renvoie au Mémorial de Sainte-Hélène et à la Renommée du 17 octobre
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blasphème : « Je ne sais plus qu'un métier à décréditer, celui de Dieu ».
Dieu, pourtant, n'est pas toujours maudit dans ce récit. Même son nom est prononcé, en certaine rencontre, avec une ferveur délirante. Un jour, sur le rivage vénitien de l'Adriatique, l'héroïne, saisissant la main de celui qu'elle aime : « Dieu ! Dieu ! s'écria-t-elle en lui indiquant du doigt la ligne indécise où la dernière vague se mêlait au premier nuage... il est là !.. » Et Lothario de répondre : « Dieu manquerait dans toute la nature, qu'on le trouverait dans le cœur d'Antonia. » Rappelez-vous, dans Raphaël, le dialogue des amants, au parc de Saint-Cloud : « jRaphaël ! Raphaël ! il y a un Dieu ! — Et qui vous l'a enfin révélé mieux aujourd'hui que tout autre jour? — L'amour !... » C'est l'accent romantique, vieilli déjà et attardé, en 1849, dans le poème en prose de Lamartine. Il était neuf, en 1818, sur les lèvres d'Antonia et de Lothario.
L'amour, sublimé par l'invocation du ciel anime aussi les plus ardentes pages de Thérèse Aubert. Lorsque Adolphe veut mourir avec sa bien-aimée infirme et défigurée, qu'il lui offre de fuir avec elle « dans l'éternité », c'est encore l'exaltation religieuse qui donne à la scène sa couleur de romantisme. Et Adolphe, comme Lothario, se répand en anathèmes contrôla société, qui opprime « l'homme naturel > . Il en vient presque à souhaiter le succès des violents
qui ont entrepris de la détruire à coups de crimes: « La société pouvait-elle être un bien, quand c'était elle qui me séparait de Thérèse, qui m'empêchait de me saisir d'elle, du droit de la force et de l'amour ? ... »
Au cours d'une spirituelle, aiguë et pénétrante analyse psychologique ', M.Charles Maurras a bien caractérisé ce qu'il appelle « anarchie romantique » dans le sentiment. Il l'a défini par le cas significatif de ces pèlerins passionnés que furent, à Venise, George Sand et Musset. Les romantiques voulurent l'amour « affranchi de l'ordre de la nature et des conventions du monde » ; ils lui firent une gloire d' « étonner le vulgaire en le choquant ou de le déconcerter en le dépassant »; ils le traitèrent comme «une pure et mystique communion des intelligences sans rapport avec les milieux matériels et les milieux humains ».
Il y a encore autre chose dans l'amour romantique ; autre chose, mais qui résulte décela même. Il recèle un élément de violence et d'orage. Dans Mademoiselle de Marsan, Maxime ^ se ronge les poings», se bat en duel, conspire « avec frénésie », se réjouit à « l'idée de mourir d'une manière tragique et glorieuse », pour
1. Les Amants de Venise. (V. particulièrement la forte conclusion du livre. Nous renvoyons aussi à L'Avenir de l'Intelligence, qui contient une série de remarquables études sur le Romantisme féminin.)
que Diana se repente de l'avoir méprisé. Balzac a mis la critique de cette forme furieuse d'amour dans la bouche de M""' de Mortsauf, qui dit à Vandenesse : « Croyez-le, le véritable amour... est égal et pur, sans démonstrations violentes...»
Avant Mademoiselle de Marsan, avaient paru Smarra, Trilby, VHisloire du roi de Bohême et de ses sept châteaux ; c'est-à-dire que Nodier avait mis le pied dans le domaine de la fantaisie et de la féerie. Nous le retrouverons en ce pays de rêve, et nous verrons quelle maîtrise y fut la sienne. Suivons encore, en dépitde la chronologie, le romancier, le nouvellier, l'inventeur ou l'enjoliveur d'histoires d'amour.
On n'a pas complètement défini la passion selon les romantiques, lorsqu'on Ta dite affranchie des contingences matérielles et des conditions sociales, souveraine, contemptrice de tout ce qui n'est pas elle, véhémente enfin et tempétueuse. Elle est, en outre, fatale ; un destin inéluctable l'impose. Aussi un coupd'œil suffitil à son emprise. — Au seul aspect du « proscrit », Stella laisse tomber son livre, conquise à jamais. — Ajoutons qu'elle a, cette passion, de singulières clairvoyances et un don de seconde vue qui la fait presque toujours prophétesse de malheur. Après un entretien exalté sur Werther, les Proscrits cueillent une ancolie et pleurent ensemble. Dans la Neuvaine de la Chan-
deleiir, Cécile a tout à coup le front voilé d'un nuage étrange. « Une notion confuse de l'avenir » sembla éclore en elle et « l'accabler d'une horrible certitude. Son sein palpita, ses cils s'humectèrent de quelques pleurs qu'elle cherchait à retenir, elle repoussa doucement de la main le pain et le vin que j'avais placés devant elle, se saisit avec ardeur d'un des brins de myrte bénit, et le fit passer sous un des nœuds de son bouquet. Ensuite elle se leva et reprit le chemin par où elle était venue... — Oh 1 qui que vous soyez, m'écriai-je, ne m'abandonnez pas à l'horrible regret de vous avoir vue et de ne pouvoir vous retrouver...Apprenez-moi,dumoins, si jepourrai presser une fois encore cette mainque je couvre de larmes... — Une fois encore, répondit-elle, ou jamais!... Jamais !... répétât-elle avec un cri douloureux. » Elle mourut, en effet, quelques heures avant l'instant fixé pour son mariage, et il fallut le haut ascendant d'un prêtre pour dissuader son fiancé du suicide.
Je ne sais à quelle page du volume où il arrange en petits romans ses souvenirs de jeunesse, Nodier nous confie que l'amour n'a jamais manqué de le rendre très malheureux. Il met dans la bouche d'une baronne, son amie, ce jugement sur son histoire sentimentale : « Savezvous, Maxime, que vos amours sont ce que j'ai entendu de plus lamentable en ma vie... C'est comme une fatalité que ces passions-là, et il y a de quoi attacher au sommeil de l'homme le
mieux portant tous les démons du cauchemar... » Elle n'exagère pas. Ce fut un amant toujours en deuil que celui d'Amélie, de Thérèse, de Séraphine, de Clémentine... Morte la fîUe de l'artistarque polyglotte Jacobus ; morte celle de M. Christ, l'honnête patriote des Vosges ; morte la jolie et frêle adolescente qui habitait, dans la vallée de Novillars, un château solitaire ; morte la belle aristocrate, que Lawrence eût été indigne de peindre... toutes mortes. Blanche jonchée, qui aurait, certes, de quoi nous apitoyer, si nous ne soupçonnions le narrateur de se complaire à la poésie des funérailles.Nous savons trop combien volontiers, en son temps, on associait l'amour et la mort. Nodier lui-même ne loue-t-il pas Werther de nous avoir appris à les «allier» autrement qu'ils ne l'étaient dans les froides hyperboles du madrigal^? Nous cherchions tout à l'heure, chez M. Charles Maurras, la psychologie de l'amour romantique ; nous aurions pu en demander la formule au préfacier des Aventures du jeune d'Olhait.
Dans la notice écrite par lui en tête de ce drame oublié, qu'il exhuma, dans ce manifeste à la manière de Victor Hugo, et autre part encore, çà et là dans son œuvre, Charles Nodier a défini, non pas seulement ;la passion selon le romantisme, mais le romantisme lui-
1. Notice de Charles Nodier, en tête d'une nouvelle édition, publiée par lui, des AventurQS du jeune d'Olban.
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même. En même temps que la fièvre de sensibilité^ la «maladie âpre, aiguë, dévorante... dont les émotions étaient des crises et les élans des convulsions », il a dit ^ les aspirations refoulées d'une génération bridée par Bonaparte et qui revancha en littérature l'ardeur contrainte de ses désirs ; il a dit la mixture religieuse qui colora des pensées et des sentiments tout profanes ; — n'avait-il pas, lui, au temps le plusagité de sa jeunesse, cherché dans la Bible le <( rafraîchissement» d'un «climat romantique* »? — il a dit la complicité de la nature et du poète, le poète invoquant la forêt, la montagne, les flots, les nuages,... les prenant pour témoins et interprètes de son cœur, en usant même comme d'une lyre où il chante ses joies et ses^ désespoirs ^ Il l'a dit ou il l'a montré par son propre exemple. « H y avait une tempête dans mon. cœur comme dans la nature », lisons-nous dans ses Proscrits. Il a ri, tout le premier, de cette emphase*. C'est bien là pourtant la façon romantique d'accorder l'univers à son âme. Mais voici