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cheuses et de façon trop directe, elles laissent trop deviner en elles des porte-voix ou, pour user d'une image plus neuve, des phonographes qui ont enregistré les paroles d'un auteur, lequel est, à la vérité, une femme de sens et d'esprit, et sachant le monde. De sorte que c'est toujours le timbre et l'accent de M°*^ d'Aulnoy que nous font entendre ces distributrices de prix de vertu, et l'illusion ne peut naître. Plus sermonneux encore, et avec sécheresse, et de manière appuyée, didactique, sont les personnages de M""* Leprince-Beaumont : « Des fées qui ont une physionomie de gouvernantes scrupuleuses, des génies qui ont un air de précepteurs sévères et justes...» Ils se proposent d'instruire, tout comme les philosophes, dont c'est, en leur temps, le règne. On sent là, toute proche, l'Encyclopédie, dont l'atmosphère rationaliste est funeste au rêve. Antoine Hamilton peut venir. Qu'il parodie le conte, conteur lui-même^ et féerique en ses dérisions de la féerie, et que, tout €n se jouant, il donne, dans ce genre moqué, un chef-d'œuvre ; ce sera la dernière pousse de l'arbre qui se meurt. Désormais la mythologie, qui avait eu en Charles Perrault son poète, devient objet d'érudition et fournit matière à des chercheurs élégants, tels que le comte de Tressant Et voici qu'aux fables gracieuses qui
1. Nodier a écrit, des héros fabuleux accommodés en talons rouges par ce gentilhomme, qu' « ils ressemblent à peu près à leur type naïf comme la lanterne du clown dans le Songe
consolaient les Cendrillons succèdent l'occultisme et la nécromancie. L'heure est passée des miracles innocents où triomphait la magie blanche * ; le règne commence d'une magie noire dont s'effraie Cazotte lui-même, Cazotte que Nodier a représenté « presque toujours sur un trépied», après, cependant, l'avoir peint faisant à l'hôtel garni de la rue de la Verrerie, à l'angle de la rue Barre-du-Bec, une entrée assez simple avec son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés, fermés très avant sur le pied par une forte agrafe d'argent et sa haute canne à pomme d'or. »
Ce qui était mort, Nodier allait le ressusciter. Montégut, tout en l'élevant haut en grade, ne lui rend pas, à notre avis, justice. Chef du « parti légitimiste de la féerie française », il voulut « rappeler d'exil » les fées et « rétablir leur autorité », mais, au gré de Montégut, n'y « parvint pas ». Bien pis : lui-même favorisa « l'invasion des fées étrangères ».
Il avait pourtant affirmé, vivement et avec esprit — un esprit teinté de poésie — la qua-
d'une nuit d'étë ressemble au clair de lune. » {Du Fantastique en littérature, dans les Miscellanées, p. 96.)
1. Nous renvoyons encore une fois aux pages d'Emile Montégut qui nous ont fourni les éléments de cette rapide histoire de la littérature féerique en France. (Revue des Deux-Mondes, 1er avril 1862.)
lité française de nos contes les plus populaires. Il avait raillé les orientalistes qui nous donnent Peau d'Ane pour une importation de l'Arabie, qui veulent nous faire prendre la galette et le pot à beurre pour des présents à nous offerts, « un beau matin, par quelque autre Sindbad, sur les épaules d'un afrite, du pays des Mille et une Nuits ».Aux négateurs savants de l'origine gauloise du Petit Chaperon et de Finette, il assigne rendez-vous « sous le chaume du paysan, ou près de la baraque nomade du bûcheron,ou à la veillée parlière des teilleuses,ou dans la joyeuse écraigne des vendangeurs. » Il les invite à s'y asseoir avec lui, pour écouter les vieilles histoires qui s'y répètent. Ils jugeront de quelles inventions nos pères furent capables et mépriseront moins, assure-t-il, leur « faculté créatrice ^ ».
Il est bien vrai que l'exotisme a une grande place dans le merveilleuxrestauré par lui. Sans parler de ses contes orientaux, les Quatre Talismans,le Songe d'or..., il a rapporté d'outre-Manche son Trilby. La Fée aux Miettes et Fleur des Pois sont, au reste, des magiciennes beaucoup plus éblouissantes que nos enchanteresses nationales, relativement sobres de prodiges. N'avonsnous pas, au surplus, noté en passant l'influence dont Nodier fut touché par l'auteur des EHxirs
1. Bu Fantasique en liitératture, dans les Miscellanées pp. 96-102.
du diable et du Chat Miirr ? Mais ce qu'il a introduit chez nous d'étranger, il Ta empreint de la marque française. L'espiègle follet d'Argail, si prompt, si entreprenant, avec tant de grâce et de malice dans la galanterie, cet ingénieux et gentil lutin n'a-t-il pas ses lettres de naturalisation ?
Dans cet étrange Smarra, où se combinent tant d'ingrédients : du Schiller, de l'Hoffmann, de l'Apulée.... et oîi les rêves de volupté se mêlent au plus horrible cauchemar, une page évoque, parmi « l'inquiétude des ténèbres », parmi les oiseaux des funérailles et les spectres, les esprits lumineux et joyeux, « qui s'échappent en pétillant de la mousse » de l'hydromel ou du vin, — ne disons pas du Champagne, puisque Smarra nous transporte dans l'antiquité et en Thessalie, — êtres de caprice qui partout voltigent, qu'on voit « frémir dans les fleurs », « rayonner en reflets de feu sur les vases polis ». Ce ne sont point des démons ennemis, ce sont, le conteur nous l'atteste, « des amis ». Nous pouvons ajouter des amis de France. Nous les reconnaissons à leur jeu alerte. Et, malgré la magie asiatique de la mandragore qui chante, rhistoire de Michel le charpentier n'est-elle pas française, elle aussi, par tel dialogue, tel détail vif, et tout l'accent du récit ? Chaque page de Nodier rend un son auquel notre oreille ne se trompe pas. Il n'est point de ses rêves fantastiques 011 ne se surprenne le sourire de l'esprit.
Il nous avertit que la fée mendiante de Granville avait « plus d'esprit que ceux qui en font». Il lui en prête souvent, et à beaucoup de ses personnages, à moins qu'il n'intervienne en personne par une réflexion humoristique ou une sentence de philosophie narquoise, comme en ses préfaces, qui se moquent d'elles-mêmes. Et puis, il y a chez lui, partout répandu, un caprice qui n'est qu'à lui. Jamais on ne vit, avec cette liberté d'allure, la narration marcher, ou s'arrêter, ou divaguer. Il ouvre les parenthèses, oublie quelquefois de les fermer ; il s'évade hors de son sujet, pour y rentrer quand il lui plaira..
Ce qui fut écrit avec cette aisance veut être lu de même, au coin de la cheminée, les pieds sur les chenets^ comme furent écoutées par Nodier, dans sa jeunesse, tant de jolies histoires, aux veillées de Quintigny. On y souhaiterait même, pour rappeler tout à fait les soirées du hameau jurassien, la flamme odorante d'une bourrée de genévrier.
Charles Nodier a laissé des contes en vers,, d'une grâce vive, qui sait, à l'occasion, s'attendrir. Mais il rima, en sa vie, autre chose que des contes. Le libraire Delangle publiait de lui, en 1827, un recueil de Poésies qui, outre des récits, comprenaient des morceaux « lyriques » et des pièces diverses. Une préface de l'éditeur avertissait que des témoignages se trouvaient
là sur la vie de l'auteur. La Napoléone, réimprimée, attestait les ardeurs politiques de sa première jeunesse ; — la Napoléone, qui lui avait mérité un séjour à Sainte-Pélagie. La plupart des strophes qui composaient la première partie du volume avaient été, disait-on, « écrites dans les prisons », et l'on en excusait r« exaltation peut-être déréglée », mais qui avait « quelque chose de touchant dans un jeune homme malheureux ' ». De la deuxième partie, les Contes, certain caractère était souligné : une manière nouvelle «de composition et de facture» et une « forme de causerie animée », parfois un peu prolixe ; mais c'étaient les soliloques d'un fugitif qui, durant de longues journées, courut les montagnes.
Delangle, qu'on peut bien soupçonner d'avoir écrit sous la dictée de Nodier, demande l'indulgence pour un auteur qui « ne reconnaît de ses titres littéraires qu'un petit nombre d'études philologiques » et serait désolé d'avouer les prétentions du poète « à une époque où brillent tant de jeunes talents dont il a chéri le succès €t dont il désespérerait de soutenir la concurrence ». Il ne néglige pas, toutefois, de réclamer pour les plus anciennes des petites œuvres qui composent ces mélanges « le singulier mérite de présenter les premières tentatives d'une école
1, Plusieurs, du reste, de ces pièces avaient déjà paru dans les Essais d'an jeune Barde ou dans les Tristes.
que M. Nodier a devinée envers comme en prose, et dans laquelle ses travaux ont laissé quelques traces ». Cette revendication des droits de premier occupant et d'initiateur pour celui dont nous avons vu le romantisme si précoce, n'est que justice. Notons qu'une apologie de la poétique nouveau-née se lit dans ce livre, à certaine page, datée de 1809. Indirecte apologie. C'est à la romance que Nodier cherche une origine vénérable et même sacrée. — Ne remontet-il pas au delà des temps chevaleresques, pour trouver à cette forme de poésie des modèles dans les chants des scaldes et pour lui découvrir dans la Bible des commencements sublimes? — Mais la romance est le « monument de tous les souvenirs romantiques >. Voyez, au surplus, de quel ton « M. de Chateaubriand » est revendiqué, après l'Arioste, le Tasse et les poètes de la Table Ronde, comme un admirable faiseur de romances ; — en prose, il est vrai. Pour conclure, Nodier élevait presque la romance à la hauteur de l'épopée. Il tenait que, pour en faire une excellente, il fallait plus que de l'esprit : « de la sensibilité, c'est-à-dire du génie », et il finissait avec modestie, en donnant les siennes pour médiocres.
Il avait placé ailleurs que dans ses vers « les chances de sa réputation ». Son éditeur le déclarait en son nom. 11 rimait à côté, en marge de son œuvre. OEuvre de philologue. C'était de ses travaux « sur les livres et sur la langue » qu'il
se réclamait avant tout. Ses rimes, il les jetait avec une prodigalité si négligente qu'il les oubliait presque aussitôt. Ce poète « n'avait pas la mémoire de ses vers ».
Il n'y a là rien d'affeclé,etDelangle n'exagère aucunement. Nodier n'a jamais paru faire cas de ses vers. Se laissa-t-il influencer par l'opinion sévère d'un critique sur les Essais cViin jeune Barde ? Il dédaigna et dissipa un don rare que de bons juges* regrettaient de le voir ainsi gaspiller. Mais cette façon même de jet insouciant lui fait une manière pleine de charme. Il a un abandon, un air de liberté et de soudaineté, une façon d'impromptu à la bonne franquette, où l'on reconnaît bien un poète qui l'est « sans le savoir »^. Jules Janin l'a comparé à Clément Marot. Par sa manière de jeu et le tour aimable de sa vivacité, il ressemble, en effet, à ce disciple des Villon et des Coquillart.
C'est à propos de ses contes en vers que, par la plume de N. Delangle, Nodier se réclamait d'« un genre d'unité dont Aristote ne s'était pas avisé,.... dont La Fontaine a donné d'inimitables exemples. »
1. Parmi lesquels Sainte-Beuve. {Portraits littéraires, t. I, p. 447.)
2. « Cet auteur, dit J. Janin, se trouvait poète comme il s'est trouvé grammairien, sans le savoir. » (Introduction à un Choix de poésies contempcraines, publié en 1829.)
Je suis parleur, dit-on, mais qu'importe le temps ? Je tiens qu'en cet objet c'est la dernière clause, Pourvu que le lecteur prenne goût à la chose.
Et qui vous dit que je prétends A conter avec art? Il n'en est rien, je cause'.
Nulle part il ne s'astreint à une loi plus contraignante que cette unité rompue par tant d'échappées et d'escapades. Il ne veut pas pour sa muse de certain code rigide et maussade, et il lui dirait comme à celle de Musset:
Fuis la loi des pédagogues
Froids et rogues Qui soumettraient tes appâts
Au compas -.
Le rythme espiègle de ses Stances à son ami figure bien son aisance dégagée. Le vers libre parfois lui semble pouvoir seul épouser sa pensée. Ainsi en use-t-il, par exemple, pour chanter ses plaisirs d'entomologiste vagabond :
Alors, parmi les bois épiant les insectes.
J'observe leurs travaux, leurs mœurs et leur amours.
Chasseurs ingénieux, innocents architectes,
Hôtes légers des fleurs, créés pour les beaux jours.
J'admire cette main qui soigne vos atours ;