‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 151 sur 163 · Le Fou du Pirée · texte numérisé non relu

Le Fou du Pirée

Il le veut ensuite, dirions-nous aujourd'hui, dans r « écriture »:

Le vers qui vient sans qu'on l'appelle, Voilà le vers qu'on se rappelle.

Rimer autrement, c'est ennui.

Le « naturel » prime tout à ses yeux. Un cri du cœur vaut, pour lui, mieux qu'un long poème »; — mieux aussi qu'un long roman, fûtil de la plume la plus artiste.

En prose comme en vers, et peut-être à plus forte raison, sa préférence est acquise à la parole qui est le geste le plus spontané et le plus abandonné de l'esprit. Peu lui importe que la pensée accepte les lois de la prosodie,

Ou que la prose familière

L'enlace, vive et familière Gomme les bras d'un jeune lierre Un orme géant des forêts...

Il veut qu'aucune « gêne » ne « l'emprisonne » ; il tient que

Le mot doit mûrir sur l'idée

Et puis tomber comma un fruit mûr.

Il a une piquante façon de présenter à son lecteur la Fée aux Miettes : « Ce que votre journal vous dira, c'est que le style de la Fée aux Miet-

tes est singulièrement commun, et je vous avouerai que j'aurais bien voulu qu'il le fût davantage Ce que votre journal ne vous dira pas,

c'est que j'ai adopte cette manière dans la ferme intention de prendre une avance de quelques mois sur l'époque prochaine et infaillible où il n'y aura rien de rare en littérature que le commun, d'extraordinaire que le simple, et de neuf que l'ancien. »

Un « style commun », voilà ce que les romantiques se piquaient d'éviter. Le romantique Nodier donne le sien pour tel, s'en loue, et, en cela, se distingue. Il fait, au surplus, la satire anticipée de cette école parnassienne dont M. Charles JNIaurras raille avec tant de justesse incisive la « calligraphie». Par des raffinements sur le matériel, le sensuel du style, par une superstition du détail verbal, qui « chassa la beauté au profit des beautés », par l'intronisation du mot, érigé en souverain, mieux que cela, par le culte du « mot-Dieu », les parnassiens, logiques disciples de Victor Hugo qui avait exalté le mot, « être vivant »^ continuèrent et aggravèrent r « anarchie romantique » ^N'est-ce pas leur laborieuse quête du vocable à enchâsser, leurs recherches et leurs affectations de « rareté » que dénonce d'avance Charles Nodier, lorsqu'il prédit le temps non lointain « où il n'y aura, en littérature, de rare que le commun,

1. V. Charles ]\:aurras, l'Avenir de l'Intelligence, p. 228-531.

d'extraordinaire que le simple » ? Quant à la subversion qui érige en maître, dans le discours, l'élément fait pour être serf, il en a dit, nous le savons, son sentiment. Nous l'avons vu nier la « beauté propre » des mots et des « tours qui en sont formés » et des « figures qui en résultent » '■. Il n'y a là que vêtement de la pensée. En soi, l'expression n'existe pas. Les « rimeurs sans génie » sont seuls à lui prêter un être indépendant. Ils jettent dans la circulation une monnaie aux « coins plus ou moins mordants », aux « empreintes plus ou moins nettes... et dont on produit des sommes diverses selon le nombre et la valeur spécifique des pièces ; mais ce sont toujours au bout du compte, pièces de même valeur, de même type et de même aloi. » Heureusement, s'écrie Nodier, « la poésie n'est pas là... ^ » 11 ne la fera pas non plus consister dans le coup de gong de la rime.

Il n'a garde, cependant, de laisser aller sa plume. S'il établit la hiérarchie nécessaire qui subordonne l'expression à la pensée, il n'entend pas nier l'indispensable travail du style. Il n'est pas tout à fait sincère, quand il dit :

Tout effort est contraire au bien.

Ne croyons pas qu'il s'interdise tout soin ni

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