Miscellanées, p
même toute peine. La seule vue de ses manuscrits trahit son scrupule et son labeur. J'ai sous les yeux le brouillon de cette jolie satire de la « gent nouvelliste » : le Courrier de Potemkin. Le vers en est coulant et prompt, a l'air jailli, tout d'inspiration, sans apprêt ni étude. Or, comparez, en certains endroits, la rédaction première du morceau avec le texte fixé :
Je le tiens de quelqu'un qui sait l'événement, Et qui dans ses calculs se trompe rarement, Le peuple que je dis, c'est la gent nouvelliste.
Tel est le morceau imprimé. Nodier avait écrit d'abord :
Je le tiens de quelqu'un qui sait l'événement De la maîtresse d'un artiste Qui travaille à l'appartement De la première camariste Et qui dans ses calculs..,.
Le passage s'allongeait donc de trois vers. Deux seulement sont biffés dans l'autographe qui m'est communiqué. La mention de « la première camariste » n'a été supprimée que sur épreuve. Le manuscrit n'est, d'ailleurs, pas seulement raturé. Aux mots rayés, d'autres voulurent se substituer, et un octosyllabe a essayé d'en remplacer un autre.
Nous lisons sous une barre :
Qui travaille à l'ajustement
au lieu de :
Qui décore l'appartement.
Voilà donc qui révèle bien de l'application et bien des repentirs ^
1. Le travail de l'écrivain se trahit mieux encore dans les retouches que voici :
On conte là-dessus : Un noble aventurier, Qui fit trembler vingt rois, qui soumit une reine, Et qui fut courtisan, philosophe et guerrier, Talents que mon esprit n'accorde pas sans peine,
Potemkin avait un courrier Monsieur Baver trottait du couchant à l'aurore, Hémistiche commun mais commode et sonore.
Qui vient ici fort à mon gré ; Monsieur Baver partait. Qu'a-t-on conjecturé ?
Telle est la teneur définitive. Le premier jet n'en différait pas peu. Ce vers :
Et qui fut courtisan, philosophe et guerrier a changé trois fois. Nodier avait commencé par mettre :
Et fut bon courtisan, philosophe et guerrier il avait remplacé par :
Et fut sage à la fois, courtisan et guerrier. Cet autre alexandrin :
Talents que mon esprit n'acoordj pas sans peine passa par cette première forme :
Ce que je n'entends, moi, qu'avec un peu de peine pour se raccourcir en ces huit syllabes :
Ce qu'on n'accorde pas sans peine...
et reprendre enfin les douze pieds.
Plus loin, le poète avait écrit :
Hémistiche commode et facile, et sonore...
Prosateur, Nodier n'était pas moins attentifà sa diction. Ne parlons pas de l'archaïsme savoureux dont il assaisonna parfois son vocabulaire. Là se révèle le familier de nos Gaulois, le philologue artiste. Philologie à part, le souci de la forme est sensible dans sa plus courante prose. Lisez, dans ce carnet de route qu'est S2i Promenade de Dieppe aux montagnes d^ Ecosse, la première page des notes sur les Gypsies. Elle est d'un beau sentiment descriptif : « Les nuits des montagnes d'Ecosse ont un caractère particulier de solennité que j'avais cru deviner, mais qu'on ne peut apprécier tout à fait quand on n'a pas joui par soi-même de leur solitude et de leur silence. Depuis que le soleil s'était abaissé à l'horizon des vallées, presque tous les bruits qui annoncent la vie avaient cessé. Le dernier oiseau que j'avais vu était un héron qui se laissait tomber sur une île du lac ; après cela, je n'avais
il a modifié :
Hémisliche commun, mais commode et sonore. Le vers suivant :
Qui vient ici fort à mon gfc s"élait d"abord écrit :
Qui me vient ici bien à gré.
Nodier, qui avait l'oreille délicate, voulul-il éviter l'assonance de vient et de bien ? Il corrigea ;
Qui me vient ici fort à gré Encore n'était-ce pas la dernière retouche, laquelle a voulu sans doute, éviter une inversion, pour atteindre mieux au « naturel » et au « facile ».
recueilli d'autre son que le frôlement d'une brise fraîche qui se glissait dans les longues herbes du rivage. Seulement vers minuit,j'entendis crier les branches d'un pin sous le poids d'un animal puissant, et des ailes vigoureuses battirent le feuillage et les airs. C'était un grand-duc qui traversait le ciel, tenant dans son bec un serpent qui roulait ses vastes anneaux autour des serres robustes de son ennemi et qui les frappait de sa queue comme d'un fléau. Le désert était visible, et cette immensité de terre et d'eau sur laquelle dormait la lumière polaire, mais où il ne restait d'ailleurs ni mouvement ni vie, me parut plus austère que l'obscurité elle-même \ » Sur le calepin du voyageur, ce morceau est, en sa rédaction première, à peu près vierge d'effaçures. Mais elle n'a pas, tant s'en faut, été imprimée telle. Cette phrase, entre autres : « Le dernier oiseau que j'avais vu était un héron qui se laissait tomber sur une île du lac... » est une variante de celle-ci : « Le dernier oiseau que j'avais vu était un héron qui se précipitait en silence sur une île du lac.» Variante simplifiée, plus expressive. Nodier excellait à figurer le vol des oiseaux en sa courbe finissante et plongeante. Ainsi a-t-il peint, à certain chapitre de Jean Sbogar, ce tableau, qu'admirait Sainte- Beuve : « Elle aimait à voir, après une journée nébuleuse, le flux sensible du golfe,.... tandis