‹ Charles Nodier et le groupe romantiqueChapitre 159 sur 163 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

J//e//es, parle avec horreur de « ces boucheries judiciaires qui maintiennent encore notre civilisation au niveau des lois et des mœurs des anthropophages ». Il est vrai que cette protestation sort de sa bouche au moment où on le conduit à la potence *.

Mais ne nous oublions pas à ébaucher le chapitre que nous nous sommes défendu d'écrire. Nodier fut, avant tout, homme de lettres ; ne l'appelons pas g-endelettre, puisque ce mot sonne un mauvais son. Sainte-Beuve disait bien : littérateur « indéfini » « errant », qui déconcerte le critique par la promptitude et la multitude de ses excursions. Telle fut sa qualité. Elle lui était chère, quoi qu'il voulût, à certaines heures, donner à croire : « Des trois bêtes qui vivent en moi, la bête qui fait des livres est sans comparaison celle dont le sort m'occupe le moins... ^ »

Le même héros de la Fée aux Miettes, Michel^ qui, sous son vêtement de charpentier, cache un philosophe, exalte la dignité du travail manuel, le préfère à celui delà pensée. Nul auteur

1. Nodier a pris, en son propre nom, parti contre la p^ine de mort, dans Hélène Gillet.

2. Lettre à Jean de Bry (19 décembre 1829.) — Quelques lignes plus haut, il avait détaillé la « trinité » qu"il sentait en lui : « ...Cette trinité mal assortie se compose d'un fou bizarre et capricieux, d'un pédant frotté d'érudition et de nomenclatures, et d'un honnête garçon faible et sensible...» Lettre citée dans le Jean de Bry de M. Léonce Pingon.

ne vaut à ses yeux l'homme qui a « planté un arbre, ensemence un guéret, ou construit une maison solide». Ce sentiment se retrouve, non plus dans un conte, mais dans une lettre intime de Nodier : « Un être qui paye sa dette à la société avec un rabot, je l'honore et je le comprends ; mais de quelle utilité peut bien être à soi et à son espèce l'individu dont l'outil s'appelle une plume ^ ? » Il avait, apparemment, jeté, dans un billet à Loève-Veimars, pareille boutade. Tout en lui indiquant le chemin de la caisse, le rédacteur du Temps lui donnait, en effet, ce conseil : « Puisque le Ciel ne vous a pas départi assez de génie pour faire des souliers, contentez-vous modestement de nous faire des articles. » Maintes fois, il a voulu nous persuader qu'il ne se sentait pas voué au métier d'écrivain « par l'instinct du talent » -, que la production littéraire n'était pas pour lui « une loi de l'instinct », mais « une loi de nécessité », et, par là, il nous faut comprendre la nécessité du pain quotidien. Joignez ses besoins de bibliophile. Il disait, en {'u\\ss,in\i Francise us Co/Mm««, son dernier conte : « Croyez bien que, si j'écris ceci, ce n'est pas pour faire un livre, mais pour en acheter... »

1. Lettre à Rabou, citée par M™* Menessier-Nodier, dans Charles Nodier, p. 205.

2. Dans la dédicace des Souvenirs de jeunesse. — Mais à quelques lignes de dislance, il se contredit, quand il avoue : « A seize ans, je pressentais que j'écrirais... et qui peut vaincre ce démon ? »

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